‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 4 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le greffier ne put achever la lettre du major Piudchop sans attendrissement.

II essuya ses yeux humides du revers de sa main et s'écria : — Ce bon major ! l'excellent homme! le cœur d'or!... Puis, regardant son fils, il ajouta : — Tu vas te moquer de mes larmes, tête de fer que tu es!... Mais, c'est égal ; tu diras toi-même à Rudchop , si toutefois tu le retrouves en vie, tu diras à ce vieil ami combien sa lettre m'a touché... tu lui diras que tu as vu couler mes pleurs... et il ne m'en voudra pas de ma faiblesse, j'en suis bien sûr.

Ce disant, le greffier ploya dévotement sa précieuse missive, et alla la serrer dans un tiroir.

Oii peut facilement se figurer avec quelle terreur Hercule avait écouté le récit épistolaire du major.

Il avait assez souvent entendu parler de l'horrible guerre qui désolait alors la Guyane, pour reconnaître que le bon Rudchop, comme disait

le greffier, n'exagérait rien (i). Hercule était frappé de stupeur ; mais il avait depuis trop long-temps pris l'habitude d'obéir machinalement à son père, et d'être Timpassible écho de ses élucubrations héroïques pour oser dire un seul mot.

Pendant la lecture de cette lettre , il élait resté pétrifié, les yeux fixes, les traits immobiles, ses deux mains appuyées sur ses genoux.

Le greffier avait souvent regardé Hercule du coin de l'œil , aucune émotion ne s'était trahie sur le visage du jeune homme. Aveuglé par son illusion , son père prit , selon son habitude , ces symptômes de frayeur muette pour la dédaigneuse insouciance du danger, et, lorsqu'il revint près de son fils, il ne put s'empêcher de lui dire d'un air assez mécontent :

— Plus que personne j'admire le courage , l'intrépidité qui rend indifférents des gens tels que vous aux plus épouvantables dangers que l'homme puisse imaginer... mais il y a un terme à tout... et je vous avoue, mon fils, que j'aurais voulu vous voir quelque peu ému des périls qu'a courus mon bon et vieil ami Rudchop... Pau-

(1) Voir la relation du capitaine Stedman sur cette guerre. — Londres, 1780.

sa AVENTURES D'HERCULE HARDI.

vre major. . . qui, peut-être, à cette heure^ n'existe plus! puisqu'il est malheureusement possible que les flèches aient été empoisonnées, comme il le supposait... hélas î

— Mon père , dit Hercule avec effort , ne croyez pas que...

— 11 sulfit, mon fils, reprit le greffier en rinterrompant. J'ai tort 'de vous adresser ce reproche. A chacun sa nature. Le vautour ne peut pas avoir le lendre cœur de la colombe ; le fier lion ne peut pas être caressant comme l'a^meau. Pendant que je lisais la lettre de ce bon Rudchop, je vous ai bien examiné... on rôtissait ce pauvre Dumolard... vous étiez de marbre!!! Un serpent dévorait le père Van Hop... vous étiez de marbre ! ! ! On torturait affreusement des nègres, vous étiez de marbre... toujours de marbre!...

— Mais, mon père...

— Dieu est juste, continua le greffier avec un accent profondément philosophique et mélancolique. Il vous punit par l'exagération même des choses que vous avez le plus vivement souhaitées!!! Je lui avais demandé pour mon fils... pour le digiic descendant des Hardi un grand courage, et le Seigneur l'a doué d'une bravoure, d'une audace... qui, hélas! va jusqu'à la plus

effrayante insensibilité... Cela devait être ainsi... Il vaut mieux que cela soit ainsi... notre séparation sera moins douloureuse... pour toi... pour toi du moins, cruel enfant! — s'écria le greffier avec un élan de tendresse véritable, en tendant les bras à son fils avec émotion.

Hercule, complètement atterré en songeant à l'avenir effravant qui l'attendait, sentait que^ malgré ses frayeurs mortelles, il irait rejoindre le major Rudchop à la Guyane plutôt que d'oser exprimer ses craintes. L'accès d'attendrissement du greffier trouva donc d'autant moins d'écho dans le cœur d'Hercule , que celui-ci attribuait avec raison les périls inouïs qui le menaçaient aux folles et malheureuses imaginations de son père.

Hercule, n'ayant pour ainsi dire pas la force de se lever de sa chaise, ne répondit que par un respectueux mouvement de tête aux avances de M. Hardi.

— Rocher!... véritable cœur de rocher! s'écria celui-ci avec accablement, en laissant retomber sur ses genoux ses bras si paternellement ouverts. — Enfin, reprit-il, je dois me résigner... Depuis assez long-temps je vis avec la pensée que je dois un jour quitter mon fils... Dés que l'aiglon peut voler, il s'élance hors de l'aire qui

l'a vu naître, sans regarder derrière lui. Je m'y attendais. Le sacrifice sera pénible... mais il est nécessaire h la gloire des Hardi! Heureusement mes pressentiments^ en qui j'ai une foi aveugle, car ils ne m'ont jamais trompé, me permettent^ m'ordonnent de laisser un libre coursa votre aventureuse audace. Une voix secrète me dit que vous couvvcz d'épouvnntables dangers, mais que vous me reviendrez, et je la crois. Celte voix secrète ne m'a-t-elle pas dit aussi que vous seriez de l'étoffe des héros ? M'a-t-elle trompé ? Non, sans doute , {)uisque je vous trouve même d'une insensibilité par trop héroïque. Cette voix sera donc vraie comme toujours.

Hercule frémit en songeant h ce que lui présageait la perspicacité de son père.

A ce moment dame Balbine entra dans l'arsenal du greffier, et lui dit :

— Monsieur , c'est le pilote Keyser qui demande h vous parler de la part du capitaine du port; il dit que sa commission est très-importante.

— Fais monter Keyser, dit maître Hardi en soupirant.

j^'amoureux de Bcrthe la laitière parut bientôt.

C'était un homme de trente ans environ, vi-

goureux et bien découplé, à la physionomie vive, ouverte et résolue, au teint coloré , au regard joyeux ; ses cheveux blonds et sans poudre étaient rattachés derrière sa nuque par un nœud de cuir... le collet rabattu de sa chemise de laine bleue rayée de blanc laissait voir son col musculeux comme celui d'un taureau. Il portait une vieille veste galonnée^ au collet et aux manches, d'un passement d'argent terni. Une cein^ ture de laine rouge serrait sur ses hanches de larges brayes de grosse toile à la flamande, dont la partie inférieure disparaissait dans d'immenses bottes de pécheur qui lui montaient au milieu des cuisses.

Keyser était le plus joyeux marin de Flessingue 5 bien des jeunes filles enviaient Berthe la laitière , lorsque le dimanche , allant aux Hermès , elle appuyait son bras sur celui du pilote, alors vêtu de ses plus beaux habits, et portant au col une chaîne d'argent et une médaille d'or que lui avait valu le sauvetage d'un navire ; mais autant Keyser était libre et gai sur le port ou à bord de son vaisseau , autant il se trouvait gêné en présence de maître Hardi.

Celui-ci était par son office chargé de faire toutes les enquêtes relatives à la contrebande et à la pêche ^ d'informer contre les tapageurs et

contre les maîtres de taverne qui embauchaient des matelots pour rétranger. En un mot, aux veux du pilote , le greftier était un homme de loi , et Keyser, partageant tous les préjugés des matelots, se représentait les gens de loi comme des êtres éminemment dangereux, malfaisants, €t pouvant mener le plus honnête homme à la potence par la manière diabolique dont ils savaient interpréter et défigurer les paroles les plus innocentes.

Lorsque Keyser était parti pour la mission dont il avait été chargé, à son grand regret, par le capitaine du port, ses camarades, les matelots, lui avaient expressément recommandé de bien se défier du vieux greffier, de tourner, comme on dit, sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, et de se rappeler que Frantz , le canonnier, avait été pendu pour avoir seulement dit : Dieu vous bénisse à un homme de loi qui éternuait, et qui lui en voulait, tant ces maudits avaient l'art infernal d'embrouiller les affaires les plus simples.

Ces sages représentations avaient fait d'autant plus d'impression sur le pilote qu'il craignait d'avoir à redouter le courroux du greffier.

Bcrthe , la laitière , lui avait gaîment raconté comment Follette avait poursuivi Hercule , et

comment Hercule s'était laissé choir au milieu des lAvandiéres.

Keyser, au lieu de partager l'hilarité de la laitière , lui avait dit d'un air consterné que rien n'était plus terrible que d'avoir un homme de loi pour ennemi ; qu'on savait dans tout Flessingue que Berthe était sa fiancée , et qu'il devait tout craindre du ressentiment du greffier, si celui-ci prenait à cœur la mésaventure de son fils. Or, tout la monde savait que l'homme le plus brave , le plus déterminé , ne pouvait rien contre la colère d'un greffier.

On comprend donc que Reyser s'approcha de maître Hardi avec autant de méfiance que d'embarras.

L'obscurité mystérieuse de l'arsenal, Tair chagrin de maître Hardi , la figure pâle et pétrifiée de son fils, la vue de plusieurs mannequins recouverts d'armures rouillées, et dont on voyait les visages de cire à travers les visières des casques, augmentèrent encore le malaise de Keyser. Immobile sur le seuil de la porte , rouge et interdit, la sueur lui coulait du front, il tournait son bonnet de marin dans tous les sens et n'osait dire un mot.

Sa mission, ou plutôt sa commission était bien simple , il s'agissait de dire au greffier : « Mai-

ZjO AVENTURES D'HERCULE HARDI.

)) tre Hardi , le capitaine du port vous prie de » venir tout de suite avec le rôle d'armement » du vaisseau le TVestellingwerf c\u\ doit meti) tre h la voile demain. »

Mais, bien persuadé qu'un homme de loi qui avait quelque raison de vous haïr trouvait toujours le moven de vous nuire , puisque Frantz le canon nier avait été pendu pour avoir naïvement dit à l'un d'eux : Dieu vous bénisse^ le pilote voyait , dans la longue phrase qu'il avait à débiter, vingt pièges où il pouvait tomber.

— Eh bien! que veux-tu? parleras -tu?

lui dit brusquement le greffier... fmiras-lu de me regarder avec tes gros yeux, comme un bœuf qui rumine ?. . .

Le pilote se crut perdu ; dans les paroles du greffier^, il vit une allusion menaçante à la conduite méséanle de la génisse de Berthe à l'endroit d'Hercule , et il se hâta de dire , croyant agir avec une habileté consommée :

— Follette est la plus douce des créatures, monsieur le greffier^ vrai , comme le moulin du pré sert à''amers aux passes du May- Flower.

Maître Hardi regarda le pilote avec étonnemcnt, et s'écria :

— Que diable viens-tu me dire avec la Fol-

lette, ton moulin et tes passes de May-Flover? es-tu fou ? ou oses-tu te railler de moi ? drôle que tu es !

Keyser s'aperçut de son imprudence , et pour réparer adroitement sa faute , il dit à maître Hardi :

— Mettons que je n'ai rien dit de Follette , monsieur le greffier^ mettons que je n'ai rien dit... aussi bien cette vagabonde n'appartient plus à Berthe ; d'ailleurs Berthe déteste les vaches noires ; elle l'a vendue à la mère Brower depuis quinze jours cent francs et six aunes de toile de Frise. Vous voyez que Berthe n'y est pour rien... Le pilote ne doit répondre que de son navire, comme on dit.

Keyser devenait de plus en plus inintelligible ; mais il avait l'air trop sérieux , trop préoccupé pour que le greffier put se croire dupe d'une mvstification. Aussi dit-il à Keyser, en se contenant :

— T'expliqueras - tu , malheureux? t'expliqueras-tu?... N'est-ce pas le capitaine du port qui t'envoie?

— Oui , monsieur le greffier, dit résolument Keyser.

— Eh bien ! encore une fois, que viens-tu me chanter avec tes vaches noires et ta mère Bro-

Zi5 AVENTURES D'HERCULE HARDI.

wer ? Qu'a de commun le capitaine avec toutes ces sottises ?

— Rien , monsieur le greffier, rien du tout\ assurément 5 car si la génisse a poursuivi votre fils^ monsieur l'enseigne que voilà, et Ta fait tomber dans le lavoir, le capitaine du port est aussi étranger h cet accident que Berthe ellemême , puisque la mère Brower lui a acheté la génisse noire.

— Qu'est-ce à dire? drôle que tu es! Mon fils l'enseigne fuir devant une vache? dit le greffier en regardant le pilote d'un air courroucé... Prends bien garde à toi! On m'a dit qu'on t'avait vu souvent rôder le long des pêcheries réservées... et que tu fréquentais la taverne de Vj4ncre à Pic^ rendez- vous de tous les contrebandiers de la côte...

— Ecoutez... écoutez, monsieur le greffier, dit Kaiser effrayé des menaces de maître Hardi , que je ne me serve jamais d'une sonde et d'une longue vue , si monsieur l'enseigne , le digne officier peut le dire, n'a pas...

— Tais-toi, dit le greffier.

— Ce marin a raison... j'ai fui devant la vache , dit Hercule.

Kcyser soupira comme s'il avait été débarrassé d'un poids énorme.

— Vous avez fui devant une vache... vous, Hercule ! répéta le greffier , c'est impossible.

— J'ai fui devant une vache... répéta Hercule, qui espéra vaguement par cet aveu détourner son père de ses héroïques projetSc

— Fuir devant une vache!... dit encore le greffier , comme s'il n'en pouvait croire ses oreilles.

— Et j'ai fui parce que j'ai eu peur de cet animal, dit bravement Hercule , croyant porter le dernier coup aux espérances de son père ; — je le répète... j'ai fui parce que j'ai eu peur.

Après un moment de réflexion, le greffier releva un front radieux ; ses doutes sur le courage de son fils venaient de se dissiper.

Montrant au contraire son fils avec orgueil, il s'écria : — Comme il avoue avec dédain qu'il a eu peur d'une vache! comme c'est bien là l'homme qui se sait assez fort pour avouer une faiblesse involontaire ! Ce dernier trait manquait h la ressemblance de mon valeureux fils avec les plus gi^ands capitaines des temps modernes et de l'antiquité. Presque tous avaient des antipathies invincibles : Annibal, la souris; EpaminonJas, l'araignée; Marlborough, les pommes ; Turenne^ le grillon ! mais voyez quelle différence !.., Hercule

a aussi son antipathie; mais cette antipathie a même quelque chose de grandiose , d'énorme , d'héroïque ; elle ne s'exerce pas sur un insecte, sur un brin d'herbe, mais sur la femelle ou sur la mère du taureau! un des animaux les plus farouches de la création... Puis se retournant vers Reyser d'un air Iriomphanl; : — Tu le vois , digne pilote... tu l'entends... il l'avoue avec une formidable candeur; il a peur d'une génisse.... hem ! est-ce assez brave ?

La figure du greffier exprimait un contentement si parfait, que Keyser, tout-à-fait rassuré, ne manqua pas d'attribuer à son adresse l'heureuse issue de son entrevue avec le greffier et répondit : — Oui, monsieur le greffier ; il a bravement fui... très-bravement fui. Il n'y en a pas encore beaucoup parmi les plus courageux qui auraient fui devant Follette 1 .

— Ce que tu dis là est judicieux, pilote Keyser ; lu demanderas en descendant , à dame Balbine, un verre de vin des Canaries. Mais que diable avais-tu à me dire, à propos ?

— J'avais à vous dire, monsieur le greffier, que le capitaine du port vous attendait avec les rôles d'armement du JVestdllngwcrj\ qui doit demain mettre à la voile. . . Tout est en mouvement à l'arsenal ; on parle d'embarquer des troupes

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en hâte... les uns disent pour le nord , les autres pour le sud... Mais nord ou sud, ajouta Keyser avec un soupir, en songeant à Berthe, il y a des moments où le meilleur marin quitte la terre avec regret.

Pendant que le pilote parlait, le greffier refléchissait; tcut-à-coup il se frappa le front, et s'écrie en regardant son fils : — Mais le TVestellingw ej'f c^l le vaisseau sur lequel vont s'embarquer les troupes que demande le gouverneur de Surinam. Quoique ton régiment ne fasse pas partie de ce contingent, je vois clans tes yeux que tu veux h tout prix assister à cette expédition. Allons , allons, il faut bien se résoudre à passer par tous tes caprices... pourvu seulement que tu retrouves mon bon Rudchop vivant! Il sera pour toi un second père... Allons, allons, du courage! hélas! du courage! Inflexible Hercule!...

— Mais quel est ce bruit de tambour ? ajouta le greffier. Ce sont sans doute des troupes pour la Guyane, qu'on embarque à la hâte, rien de plus sur. Nous n'avons pas vingtquatre heures pour faire tes préparatifs. A quoi pensai-je donc ? Suis-moi , pilote Keyser, je vais donnermesordreshdame Baibine en descendant.

Le lendemain , maître Hardi , rassuré par ses

pressentiments, qui lui annoncèrent que son fils reviendrait prés de lui sain et sauf, après avoir couru des dangers sans nombre , embrassa tendrement Hercule et l'accompagna jusque sur le TVestellingiverf, qui mit à la voile le soir même pour la Guyane.

Dans tout Flessinguc on ne parla que du courage de Hercule Hardi, qui avait demandé à aller servir aux colonies, quoique son régiment ne fût pas désigné pour cette dangereuse mission.

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