XI
TARPOEN ET SILIBA.
Ces deux esclaves, baptisés par le colon de noms si lugubres 1, avaient une physionomie aussi farouche que celle de leur maître.
Jumeaux, ils se ressemblaient d'une façon singulière ; ils montraient pour Oultok rattachement aveugle et sauvage que les bêtes féroces apprivoisées témoignent quelquefois à l'homme qui les a domptées. Dévoués, intrépides, ils avaient souvent été les instruments passifs des barbaries du planteur.
Celui-ci ne se déshabilla pas. Avant de dire un mot à ses, esclaves, il sortit de sa chambre pour s'assurer que l'entretien qu'il allait avoir avec eux ne serait pas écouté, les cloisons qui divisaient les habitations étaient généralement très-minces.
Après un examen attentif, le colon, se croyant en sûreté, engagea néanmoins conversation à voix base :
« Où êtes-vous logés? demanda-t-il à Tarpoën.
— Dans un petit bâtiment proche le séchoir du café, Massera, dit l'esclave.
* Le ttrpoën et le siliba sont deux poisons végétaux trè*-»ub(iU.
TARPOEN ET SILIBA. >9
« — On vous v enfermera sans doute; mais les Tenélres?
— Nous y avons pensé, Massera ; elles ne sont pas grillées, s'il le faut avec nos ceintures nous pourrons descendre dans la cour.
— Sitôt que vous serez renfermés, \ous descendrez et vous m'attendrez près du pont-levis.
— Oui, Massera.
— Pourvu que l'Ourow-Kourow soit arrivé, dit le colon, en se parlant à soi-même.
— Au coucher du soleil l'Ourow-Kourow était avec ses fils dans la foret, Massera.
— Comment le sais-lu?
— Il s'est caché avec un de ses fils dans les roseau* du hiry-biry pour tuer au passage le noir chasseur de celle habitation. \
— Une des plaques d'argent l les plus courageuses de la colonie, reprit l'autre mulâtre en faisant allusion à la distinction dont le courage de Cupidon avait clé récompensé..
— Comment sais -tu cela? dit Oultok avec étonnement.
— Par la plaque d'argent elle-même qui, au lieu d'être tué, a blessé un des Indiens, et a peut-être tué l'autre.
— Le noir vient de raconter cela tout à l'heure à la cuisine, ajouta Siliba.
— Ah! les misérables maladroits, s'écria le planteur en frappant du pied avec rage! donner ainsi l'éveil... Ils vont tout perdre... tout perdre... Comment
1 AU'imoi» a la récompense «jne Cupidon avait reçue du gouverneur.
tO AVENTURES D'HERCULE HARDI.
un vieux guerrier comme Ourow-Kourow a-l-il pu commettre une telle imprudence? Tout est manqué,, ces gens-ci sont peut-être en défense.
— Je le crois, Massera, dit Tarpoën; il y a {lu mouvement dans l'habitation. J'ai vu des noirs portant des armes traverser la cour.
— Malédiction sur l'Indien, répéta le colon, dans un nouvel accès de colère. Une si belle occasion 1
— Si tu le Yeux, Massera, nous pouvons mettre le feu au séchoir, dit Siliba.
~- Et, dans le tumulte, poignarder Bel-Cossim, reprit Tarpoën. Sans leur commandeur les noirs seront comme des poules sans Tagarmi '.
— Dès qu'ils verront les (lamines, reprit Siliba, les Indiens qui sont maintenant cachés dans les caféiers, cl qui attendent le signal, seront tout prêts à passer le ponl-levis que nous leur abaisserons...
— Je sais déjà où loge la tille de Sporterfigdl, dit Tarpoën ; quoique fermée en dedans, sa porte s'ouvrira à ma voix ajouta-t-il d'un air mystérieux.
Mon frère et moi nous enlevons la fille pâle pendant l'incendie, demain au lever du soleil, elle est à bord du May-Praw qui met à la voile de l'anse du Paliest. Si on vient la chercher dans Ion habitation, ou ne l'y trouvera pas, et on la croira captive des Piannakotaws de l'Ourow-Kourow. »
1 L'agarmi, sorte de paon-faisan de la grosseur d'un dindon. Si l'on en croit quelques voyageurs et les traditions connues aux colonies, l'agarmi se rend maître de la baxse-cour. te malin il cha*sq tous les volatiles dehors de la cour, et le soir il oblige les Iraineurs h rentrer et à monter sur le perchoir, en les poursuivant a coups de bec, remplissant les fonctions des chiens pour le troupeau. Il est toujours libre de percher sur le toit de la basse -cour, ou sur un arbre voisin.
TÀRPOEtt ET SIMft*. 9t
QuJloJk avait paru réfléchir pendant que ses esclaves lui proposaient cet abominable plan., qui d'ailleurs ne diflerait que peu de celui auquel il s'était d'abord arrêté.
« Et si le feu ne prend pas au séchoir? et si on l'éteint? et si vous êtes surpris en le niellant, misérables? dit brusquement le colon.
— Tu n'es pas responsable du crime de tes esclaves. Massera, dit Siliba.
— Nous porterons la peine de noire maladresse, reprit Tarpoën.
— El la torture ne vous fera-t-elle pas parler et tout avouer? » s'écria Oullok d'un air sombre.
Ces mots du planteur attristèrent plus qu'ils n'indignèrent les deux jumeaux. Ils échangèrent un regard douloureux, et Tarpoën dit à son maître avec une émotion concentrée et d'un ton de reproche :
« Siliba a-t-il dit une parole, a-t-il fait un geste quand, devant toi, je lui ai fait cette brûlure avec un fer rouge pour éprouver son courage? »
Et relevant la manche de la veste de son frèret il mit ? nu une profonde cicatrice que celui-ci avait au bras.
a Et Tarpoën a-t-il dit une parole, a-t-il fait un geste lorsque, devant toi, et pour éprouver son courage, je lui ai serré les tempes dans un cercle de fer? » reprit Siliba.
Et écartant l'épaisse chevelure de son frère, il fit voir au colon une empreinte circulaire d'un rouge brun qui sillonnait encore le front du mulâtre. Puis il ajouta : « Alors aussi, maître, tu craignais que la torture ne nous fît parler, et nous voulions te prou-
ver que tu n'avais rien à redouter de nos révélations si on nous accusait du meurtre de...
— Silence, dit le colon, en jetant à l'esclave un regard terrible.
•—Que Massera n'accuse donc plus ses esclaves! ses reproches les affligent, et ils ne les méritent pas.
— C'est bon... c'est bon, drôles; §i vous restez muets au milieu des tortures, vous ne faites que voire devoir, dit Oultok, sans paraître louche de la justification de ses esclaves, agissant sans doute par calcul, comme les dompteurs de bêfes sauvages qui seraient dévorés à la moindre marque de faiblesse. Allons, dit-il, avec un sourire féroce, faites... incendiez... Celui qui a répandu le sang ne doit pas hésiter à allumer les torches... Mais comment mettrez-? ou s le feu ici ?
— Le séchoir est bâti en bois, dit Siliba.
— Et notre hamac est en coton, dit Tarpoëu.
— Et j'ai apporté des mèches soufrées, reprit Siliba.
— Allez donc I... mais vous me répondez sur votre tète qu'il n'arrivera aucun mal à la tille pâle, ni à l'Indienne, dit le planteur.
— Sois tranquille, Massera, tes esclaves sauront charnier les flammes, dit Tarpoën.
— La fille de Sporterfigdt arrivera à l'anse du Paliest aussi fraîche qu'une rose caraïbe sur sa tige, reprit Siliba.
— Allez donc, et que Satan vous soit en aide, » dit Oultok.
Les deux mulâtres sortirent,
Le colon verrouilla intérieurement ses portes et se promena dans sa chambre d'un air agité.
Peudant que les deux jumeaux regagnent leur demeure hospitalière, nous conduirons le lecteur dans la case de Cupidon.
Si le sort des nègres était cruel dans quelques habitations, dans d'au 1res il eût fait envie à nos plus -A heureux laboureurs; on s'en convaincra en jetant un coup d'oeil dans la case du Cupidon,
La maison du chasseur était construite près de la bevge du canal. Son toit de feuilles de latanier était ombragé par un massif d'orangers qui , dans les ré* gions équinoxiales, arrivent à un développement que ces arbres n'atteignent jamais ailleurs. Il était cou* vert de fleurs et de fruits si nombreux que de Ion gués perches supportaient leurs basses branches qui ployaient sous le faix.
La case était entourée d'un petit jardin divisé en plusieurs carrés d'ignames, de patates, d'ananas, de melons musqués, légumes et fruits exquis que ce sol fertile donne presque sans culture.
La femme de Cupidon, belle négresse coromantyne nommée Jesabel, entretenait aussi un petit parterre de fleurs destinées à orner l'intérieur de sa case. Cette chambre se composait de deux pièces; l'une servait de cuisine, l'autre de chambre à coucher,
Dans là première de ces pièces, éclairée par les flammes des joncs marins qui répandaient plus de clarté que de chaleur, étaient Cupidon, sa femme et son fils Quaco, beau négrillon de dix à onze ans, et le gai musicien Touckely-Touk. Le chasseur avait invité ce dernier à partager son braf, sorte de hochepot de plantinset d'ignames cuits avec de la viande salée, du poisson fumé et du poivre de Cayenne, ragoût dans lequel excellait la ménagère Jesahel.
Le braf fut servi dans un plat de terre fabriqué par Cupidon lui-môme. Un pipper-pot, composé de makely-fisy, excellent poisson frais qui ressemble au saumon, et qu'on fait cuire avec les gousses lendres de l'alinéa qui lui donnent une saveur aromatique ; une belle tortue tle mer grillée dans son écaille, arrosée d'un jus de limon, çt saupoudrée de poivre rouge et de sel; enfin, un daguenou, gâteau de farine de maïs pétri avec du lait et du miel, complétaient le souper du ménage noir, souper dont les principaux mets, tels que les poissons et la tortue, étaient dus à la poche du négrillon Quaco.
L'intérieur de la case était d'une minutieuse propreté. Sur un buffet on voyait une profusion de gourdes, de plats et d'écu elles faits avec des courges (produit du jardin), d'une belle couleur d'acajou et presque tous ornés de dessins et de couleurs vives.
Celle collection d'ustensiles de ménage était encore due à l'industrie de Cupidon qui , pendant les longues veilles de la saison des pluies, occupait ainsi ses loisirs.
Enfin, sur les murs de bois soigneusement lavés, on voyait dans des cadres dorés deux mauvaises gra-
v ures enluminées, représentant te prince et la princesse d'Orange.
Ces deux gravures, pour l'acquisition desquelles Cupidon avait longtemps économisé, Taisaient l'admiration et l'envie de toute la population noire et mêlée de Sporterfigdt.
Le souper, auquel le gros musicien s'apprêtait à faire honneur, était servi sur une table de bois d'acajou recouverte d'une belle natte de joncs tressée par Je sa bel.
Cupidon s'était débarrassé de ses armes, qu'il avait accrochées à la cloison. Son chien Manioc et «a chienne Cassave s'étaient couchés à ses pieds.
Les traits du noir respiraient le vif boubeur qu'on éprouve à se retrouver avec les siens lorsqu'on a échappé à un grand danger par son adresse et par
son courage.
« Il faut prendre des forces pour cette nuit qui sera peut-être rude, dit Cupidon à Touckely Touk, en lui servant une seconde fois du braf. Quand Bel- Cossim demande la clef des armes à la Massera, ce n'est pas pour rien, car Bel-Cossim ne s'alarme pas aisément. -
— Tu as raison Cupidon , prenons des forces, dit le musicien sans être effrayé de la quantité de braf qui fumait dans son écueile de courge. Tout à l'heure, ajouta- t-il la bouche pleine, le commandeur m'a donné une carabine, un coutelas comme l'an passé. Que je ne souffle jamais de ma vie dans tin kiembateloë *, si je ne suis pas prêt à me servir
» Jonc creux dans lequel les nègre» soufflent avec le net.
96 AVKNTIKES D'HEKCl'Lff HARDI.
de mou mieux de l'un et de Tan Ire rontre ces courlis rouges de Pinnakotaws !
— Un malheur ne vient jamais seul, dit Cupidon. Si les Indiens sont au dehors, Oultok le borgne est au dedans de la case.
— Tiens, Cupidon, dit Totickely-Touk en posant sa fourchette de bois sur la natte qui servait de nappe, j'aurais autant aimé voir un spectre ' se balancer aux solives de ma case, ou un cross-crow* perché sur mon toit, que de voir arriver ce méchant homme dans cette habitation. Sais-tu ce qu'il a fait dernièrement à l'anse du Paliest?
— Quelques barbaries nouvelles? »
Le musicien leva les mains au ciel, et, secouant la tête avec effroi, répondit :
« Un de ses noirs s'était enfui marron. Les chasseurs mulâtres d'Oultok, aussi cruels que leur maître, ont poursuivi l'esclave. Surpris et atteint, il s'est défendu et a blessé un des mulâtres. Ramené à l'anse \ du Paliest, Oultok le borgne lui a fait couper la \ète. Avec la moitié du crâne et un lambeau de la peau de ce malheureux, le colon a fait faire un coè'roma*. Les os des bras de la victime ont servi de baguettes, et le vieux Taïbo, musicien de l'anse du Paliest et père du supplicie, a été forcé déjouer de cet infernal tambour pour faire danser les âoirs à cetle musique.
t Vampire ou spectre de la Guyane , chauve-souris monstrueuse q>ii suce le sang des hommes et des animaux. Ses ailes ont trois pieds d'envergure.
* Sorte de eorbean.
3 Petit tambour fait d'une moitié de caleha^e recouverte de peau d'agneau.
« Que le Massera d'en haut nous protège ! dit Jesabel en attirant son négrillon près d'elle, et ett jetant un regard d'épouvante sur le gros musicien et sur Cupidon. Mais comment Ja fille de Sporterfigdt oset-elle recevoir sous son toit un pareil monstre? dit Jesubel.
— Mafsera Sporterfigdt ( ses bontés sont dans nos cœurs), ajouta Cupidon, en manière de parenthèse (qui fut répétée par les autres convives avec un accent de vénération profonde); Massera Sporterfigdt, reprit-il, avait couché une nuit à l'anse du Paliest; sa fille ne pouvait pas fermer la porte au niait, e de Panse du Paliest. Tout colon, bon ou méchant, a le droit de demander asile à un autre colon. C'est la oi. »
La conversation des esclaves fut interrompue par l'arrivée du commandeur, qui parut à la porte de la case ; il fit un signe à Cupidon et sortit suivi du noir.
Il était alors environ dix heures du soir. Le plus profond sileo.ce régnait dans l'habitation. Un feu de branches de latanier sans cesse entretenu éclairait chacune des quatre berges qui dominaient le canal dont l'habitation était entourée. La sentinelle, chargée de ce service, était armée d'un fusil, et se promenait près dé chaque feu, qui jetait au loin assez de flamme pour éclairer les mouvements qu'aurait pu tenter l'ennemi.
Tous les hommes en état de porter les armes étaient assis ou couchés dans une vaste grange et prêts à sortir à la première alerte.
« Les deux mulâtres d'Oultok sont couchés près du séchoir, dit Bel-Cossim à Cupicîôn ; ils sont aussi méchants que leur maître. Je crains que ces démons
ne fassent quelque mauvais coup. Ils se sont tout à l'heure longtemps entretenus à voix basse avec leur maître, je les ai vus, mais je n'ai pu les entendre. Lui ne s'est pas couché; il se promène tout habillé dans sa chambre... Tout cela, joint à la présence des Indiens dans la forêt, me donne des soupçons sur ces deux misérables. Tu vas aller t'enfermer avec eux, et ne pas les quitter de la uuil. Prends Touekely- Touk, si tu le veux, et armez vous, car ils sont intrépides et capables de tout.
— Croyez-moi, Massera, dit Cupidon, faites-les mettre aux fers bien attachés par le col, par les pieds et par les mains dans la case aux punitions, et vous dormirez tranquille. Que ces bandits soient au moins une fois traités comme ils le méritent.
— C'est impossible ; la fille de Sporterfigdl n'y consentirait pas; ce serait violer, pour un soupçon, les lois de l'hospitalité eu usage dans la colonie. Qui outrage le valet outrage le maître. Peut-être d'ailleurs que mes craintes sont exagérées. C'est à ton courage, à ton adresse, à ta vigilance que je laisse le soin de veiller sur eux. De mon côté, je vais surveiller Oulfok le borgne, sans qu'il s'en doute.
— Mais, Massera, comment faire pour irf établir dans leur chambre avec Touckety-Touk ?
— Tu leur diras qu'en bons frères vous venez passer gaiement la nuit avec eux eu buvant du killdewil! ' ; ma femme t'en donnera uni' bouteille : ils n'oseront refuser de peur d'éveilloi les soupçons. Mais sois sobre...
1 Tu*-<liahle, espèce de rimai tiv.s-f m I
Ct'PIDOX. 9»
— Ah! Massera! dit Cupidou d'un ton de reproche...
— Non, nou, ditBel Cossira, je suis tranquille sur Ion compte; mais celte outre de Touckcty-Touk?
— Il est vrai, Massera, que le gros musicien aime autant une gourde bieti remplie de kill-dewill qu'une calebasse vide recouverte d'une peau de chevreau ; mais je réponds de lui quand il s'agit du salut de Sporterfigdt et de la fille de Sporterfigdt.
— Va donc retrouver ces deux scélérats jumeaux, qui, je le crois, sont jumeaux en crimes comme ils «ont jumeaux en figure. Il se fait tard; voici bientôt l'heure des mauvais desseins.
— Soyez tranquille, Massera, Cupidon fera tout ce que peut faire un bon et fidèle serviteur.
— Je le ^ais. Allons, va, » dit Bel-Cossim; el le commandeur el l'esclave se séparèrent.
Une demi-heure après cet entretien, Cupidon et Touckcty-Touk portant une lanterne, une gourde remplie de kill-dewill et quelques gâteaux de maïs nu dogaenous, entrèrent doucement dans la chambre où étaient les deux frères. Ils trouvèrent ceux-ci endormis ou feignant de dormir.
Cupidon ouvrit sa lanterne, en lira une bougie et à sa lueur examina la physionomie des deux mulâtres, couchés côte à côle dans le même hamac.
Leurs traits étaient assez réguliers, mais leur front plat et déprimé en arrière comme celui du serpent; la courbure de leur nez, crochu comme le bec d'un oiseau de proie; leurs lèvres, si minces qu'elles se \ovaient à peine ; leurs mentons, saillants, et la direction g'ngulière de leurs sourcils noirs, qui, s'abuis-
100 AVENTURES D'BEBCULB HARDI.
sant brusquement, se rejoignaient au-dessus du nez, et semblaient se perdre dans le pli profond qui les séparait, donnaient à leurs figures cuivrées un caractère sauvage et féroce.
Us semblaient jouir d'un sommeil paisible. Leur respiration élait calme, mesurée. Tout dans leur pose était rempli de souplesse et d'abandon. Rien ne trahissait la gêne, la roideur qui accusent ordinairement un sommeil factice.
Après les avoir un instant contemplés en silence, Cupidon et Touckety-Touk échangèrent un regard Je doute; le gros musicien dit tout bas à son compagnon : « tls ont l'air de dormir... aussi paisiblement qu'un enfant bercé dans sa corbeille de jonc. Pour des affidés de l'homme qui fait des lambours avec des tètes de morts, ils ont un sommeil bien innocent ! » Sans lui répondre, Cupidon les examina de nonveau d'un regard perçant, rien ne lui annonça que les mulâtres le trompaient.
, Voulant tenter une dernière épreuve, il pencha la bougie et lit tomber une goutte de cire brûlante sur le front de Tarpoën.
Le mulâtre ne sourcilla pas. Le calme de sa respiration ne fut pas interrompu.
ull ne dort pas, dit Cupidon à voix basse au musicien. Cette douleur inattendue réveillerait un homme endormi.
-r- Au contraire, dit Touckety-Touk, son sommeil est tel qu'il ne sent rien.
— Qu'importe? c'est un traître. Exécutons les ordres de notre maître. Poignardons -les. Nous cacherons leur coppSf tu sais où,.. »
CCPIDON. 101
Et Capidon, tirant avec bruit un couteau de sa gaine, leva brusquement le bras, abaissa la lame si rapidement et si près de la poitrine découverte de Siliba qu'tine ligne de plus, la peau du mulâtre était effleurée.
Siliba ne sourcilla pas, et continua de dormir avec la plus entière sécurité.
« Allons, allons! ils sont aussi dormeurs qu'un logaoo 1 pendant l'hiver. Tant mieux, nous n'aurons pas à leur parler'; et j'aimerais mieux souffler avec mes narines dans une flûte de bronze rougi au feu, que de passer la nuit à boire avec de pareils scélérats. Crois moi, Gupidon, asseyons-nous là; fumons notre pipe en ne les quittant pas de l'œil; nous aurons l'avantage de ne pas partager avec eux le doguenou et le kill-dewill ; et demain matin, Sporterfîgdt sera débarrassé de ces botes aussi porte-malheurs que TOurow-Kourow. »
Cupidon se rendit aux raisons du musicien. Les deux noirs prirent leurs pipes au tuyau de caroubier et au fourneau de terre, s'assirent au-dessous du hamac, et commencèrent leur veillée.
Les deux mulâtres ne dormaient pas ; mais tel était leur empire sur eux-mêmes, qu'ils s'étaient merveilleusement contenus pendant cette scène.
Çupidon était assis presque en travers de la porte et Touckety-Touk en travers de la fenêtre. Ils causaient et fumaient, et ne semblaient pas devoir céder à un sommeil involontaire, ainsi que les deux frères l'avaient espéré.
1 Ai 6u paresseux, ainsi appelé par le* nègraa.
loi AVENrmr.s dhkkcilk hahui.
Ceux-ci étaient iellemonl habitués à se comprendre au moindre geste, ils avaient une intelligence si sagace, qu'au moyen de mouvements presque imperceptibles ils purent échanger quelques-unes de leurs
pensées.
Ainsi Tarpoën, mettant son doigt sur le cœur de Siliba, et l'y appuyant deux fois, fit entendre à son frère qu'il fallait poignarder les deux noirs.
Celui-ci, repoussant légèremeut du coude le bras de son frère, lui fit comprendre par ce mouvement qu'il ne partageait pas celle idée, tandis que sa respiration qu'il éleva davantage, en exhalant un souffle sonore et prolongé, exprima clairement pour Tarpoën qu'il fallait compter sur le sommeil des deux noirs pour tenter quelque chose.
Malheureusement, Cupidou el Touckety - Touk semblaient puiser dans l'usage modéré dukill-dewill, alterné avec la pipe, nue loquacité toujours renaissante.
Les deux mulâtres furent donc obligés de se résoudre, pour cette nuit du moins, à ne faire aucune funeste tentative, ne voulant pas exciter les soupçons par un essai malencontreux.
Celte résolution était d'autant plus prudente que bientôt plusieurs coups de feu retentirent dans la direction des berges où étaient postées les sentinelles.
Cupidon et Touckety-Touk se levèrent précipitamment, coururent à la fenêtre.
Les deux mulâtres ne purent s'empêcher de paraître éveillés à ce bruit si rapproché...
« Ce sont quelques-uns de ces courlis rouges qui auront voulu s'approcher du canal, dit Cupidon, en regardant par la fenêtre ; mais voilà tous
CUPIDON. loi.
nos gens sur pied maintenant... Bon ! comme toujours la fille de Sporterfigdt parait bravement son fusil à la main. Quand elle est à la tèle de ses esclaves, la tribu entière des Piannakolaws viendrait attaquer Sporterfigdt rue nous ne les craindrions pas plus qu'un essaim de mouches.
— Est-ce donc pour venir nous chercher de la part de notre maître qu; vous êtes ici? dit Tarpoën, en feignant d'être étonné de voir les deux esclaves dans la chambre; nous demande-t-il pour aider à défendre Sporterfigdt?
— Donnez-nous des armes > et nous courons aux fortifications, dit Siliha. Et les deux mulâtres sautèrent de leur hamac.
— Des armes, dit Cupidon, c'est inutile, mon compère. On ne répond pas à notre feu. Je distinguerais à une demi-lieue le coup de fusil d'un Indien des coups de fusil d'un habitant. 11 n'y a que les nôtres qui ont tiré. C'est une alarme, rien de plus... Nous y sommes faits. Voici déjà nos gens. qui remettent leurs arràes en place et qui rentrent dans la grange. .''•«'
— Holà ! Tortiv, dit ToùcHelv-Touk en s'adressant par la fenêtre à l'un de Ses camarades : qu'estce que ce bruit?
— La sentinelle de la berge de nord a vu à la clarté du feu un Indien sortir de la forêt... Il Tu laissé approcher assez près, et il a tiré; malheureusement il l'a manqué, et l'Indien a disparu. Il faut être bien audacieux pour oser s'aventurer ainsi, quand on voit par les feux allumés que l'habitation est sous les armes.
— Allons, ce n'est rien, dit Cupidon aux deux mulâtres; puisque vous voilà éveillés, et ce n'est pas sans peine, nous allons attendre le jour qui va bientôt paraître en finissant cette gourde de kildewill que nous avions apportée avec nous pour veiller gaiement en bons camarades au lieu de dormir.
— Nous acceptons cette offre comme vous nous la faites, » dit Tarpoëu, en jetant un regard sombre sur Cupidon.
Ainsi se termina cette nuit qui pouvait avoir des suites fatales pour l'habitation de Sporterfigdt, grâce à la prudence de Bel-Cossim.
Le soleil se leva et éclaira bientôt le départ d'Oultok et de ses deux mulâtres.
Lorsque Tarpoën arriva devant une des fenêtres du rez-de-chaussée de la maison, il passa deux fois son index sur son sourcil droit; la jalousie de la fenêtre s'entrouvrit, et un mouchoir tomba.
Le mulâtre regarda ce mouchoir d'un air de triomphe, et dit tout bas à son frère : « La nuit prochaine, la fille pâle ne nous échappera pas... »
Le farouche colon venait de partir de Spoiierllgdl, lorsqu'un bruit de tambour se fit entendre, et bientôt le major Rudrhop. l'ami du père de Hercule Hardi, entra dans l'habitation à la tête de deux compagnies de grenadiers.
Un nouveau mouvement tenté dans l'ouest, par Zam-Zam nécessitait un assez grand déploiement de forces, et pendant quelque temps les environs de Sporterfigdt devaient être le centre des opérations militaires des troupes coloniales.