‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 13 sur 63 · LE MAJOR ET LE SERGENT · texte numérisé non relu

LE MAJOR ET LE SERGENT

Pendant que Bel-Cossira allait prévenir la jeune maîtresse de Sporlerfigdt de l'arrivée des soldats , Mami-Za conduisit le major Rudchop dans la chambre que ce dernier devait occuper, et où il fut bientôt rejoint par son sergent.

Le major était un homme de cinquante ans environ, très-grand, très-large d'épaules et 3'un embonpoint remarquable. On retrouvait en lui le flegme et la physionomie flamande dans toute leur pureté.

Ses épaisses moustaches d'un blond couleur de lin, ses cheveux de même nuance qu'il portait sans poudré et très courts, son front étroit, ses petits yeux d'un bleu clair, ses joues pleines et colorées; son nez gros, charnu, çà et là bourgeonné ; sa large bouche, dont la lèvre inférieure un peu pendante semblait toujours machinalement chercher le tuyau d'une pipe... tout, dans le major, rappelait le type de buveurs chers a Teniers. Si le costumé de cet officier supérieur, au lieu d'offrir à la vue une régularité guerrière, était presque grotesque, il attestait du mains une grande entente des moyens de résister aux atteintes de ce climat dangereux et brûlant.

Par-dessus son serre-tête de toile de Hollande, Fritz Rudchop portait un immense chapeau de joncs; une robe de chambre de toile perse hermétiqueoient fermée au col et aux poignets lui tombait au

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milieu des cuisses. Ce vêtement à la fois frais et léger était serré sur le large abdomen du major par un ceitituron de buffle garni d'une paire de pistolets et d'un poignard. Ses grandes bottes de peau de tapir, imperméables à l'eau et à l'épreuve de la morsure des serpents, lui montaient presque jusqu'à la ceinture, et complétaient son équipement. Enfin, quand le soleil était trop ardent, le major se servait bravement d'uu vaste parasol, sinon il portait à la main un grand bâton ferré, semblable à celui dont se servent les moutagnards suisses.

Ce n'était pas par faiblesse ou par pusillanimité que le major prenait ces précautions contre l'insalubrité du climat, car il montrait dans le danger la plus froide intrépidité ; mais il disait qu'un soldat doit entretenir sa santé et conséquemment ses forces avec autant de soin que son armure , se maintenir toujours en état de faire vaillamment son service, et qu'enfiu un major d'infanterie ne recevait pas une solde de quinze florins par mois pour se battre contre le soleil, contre la fièvre et contre les serpents, mais bien pour se battre contre les rebelles et contre les Indiens.

Quoiqu'il n'exposât pas non plus inconsidérément sa vie aux hasards meurtriers de ce climat , le sergent Pipper offrait un contraste frappant avec le major.

C'était un de ces vieux soldais qui ne sont à l'aise que dans un uniforme scrupuleusement boutonné et agrafé, et qui y vivent comme un animal à écailles dans sa carapace.

Pipper , âgé de quarante ans , était de taille

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moyenne, maigre, osseux, basane; il portait un habit vert à collet orange, croisé et boutonné sur la poitrine, un col de cuir, une culotte et de grandes guêtres de cuir; ses cheveux gris, aplatis le long de ses tempes, allaient se réunir en une queue, serrée d'un ruban noir, qui lui tombait au milieu du dos.

Avant le combat, le sergent ornait cette longue queue de tout ce qu'il pouvait trouver de rubans, de clinquant et de verroterie, le tout en manière de déû guerrier porté aux Indiens, qui avaient souvent, dans la mêlée, tenté de le saisir par cet endroit de sa personne pour le scalper.

D'un flegme, d'un courage à toute épreuve, son épée au côté, sa giberne aux reins, sa carabine au dos, sa hallebarde en main, le sergent semblait marcher aussi à son aise au milieu des épaisses forêts et des savanes noyées de la Guyane, que s'il eût paradé sur la graud' place d'Amsterdam.

Le major autorisait sa troupe à une certaine désinvolture de costume qui désespérait Pipper, partisan effréné de la discipline et de la régularité militaires. Mais Fritz Rudchop, insensible aux lamentations de son sergent, persévérait dans ses idées ; et il faut, dire à sa louange que si ses soldats n'avaient pas une tournure beaucoup plus martiale que leur major, comme lui ils montraient dans le danger autant de bravoure que de sang-froid.

Tels étaient les nouveaux hôtes de Sporterfigdt.

Le lecteur connaît déjà quelque peu le sergent et le major par la lettre que .celui ci avait écrite au père. d'Hercule Hardi , lettre qui décida de l'embarquement du jeune héros pour la Guynne hollandaise,

Ne voulant pas paraître dans son costume de routé devant la maîtresse de l'habitation , qu'il avait quelquefois vue à Surinam, le major, aidé de Pipper, procéda à une toilette plus convenable, et se présenta devant Adoë vêtu d'un frac vert décoré des insignes de son grade.

La figure de la jeune créole était un peu fatiguée par les émotions de la nuit et aussi par le manque de sommeil ; car après l'alerte causée par les Indiens , elle avait pensé jusqu'au jour aux prédictions de la mulâtresse, à propos de cet Européen aux cheveux blonds, aussi courageux que beau, qui devait traverser les mers, et que le destin lui réservait pour époux.

Le danger même que venait de courir l'habitation faisait plus que jamais sentir à Adoë le besoin d'un défenseur. Quoique très-brave elle-même, elle eût confié avec joie le soin de son salut à ce mystérieux inconnu évoqué par la science cabalistique de Mami- Za.

Adoë, mise avec autant de goût que de simplicité, Suivie de Jaguaretle, entra donc bientôt dans le salon; elle y trouva le major, qui, en l'attendant, faisait honneur au vin de Madère et aux plantains grillés que lui avait servis Mami-Za.

« Eh bien ! monsieur le major, dit Adoë en tendant gracieusement la main à Rudchop, nous voici donc encore en guerre? »

Le major baisa respectueusement la main blanche d'Adoë, et dit en se redressant : « C'est à craindre, mademoiselle, Zam-Zam a recommencé à faire des sienuès sur ce côté-ci de l'Essequebo; il a brûlé

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deux habitations dont il ne reste que là braise... qui n'est pas bonne à grand'chose, sans compter des massacres, mais des massacres qui vous donnent la fantaisie de ne pas laisser à ce gueux-là un pouce de peau sur le corps, ou de lui faire pis encore si on pouvait parvenir à le pincer...

— Ah ! queUe fiorrible guerre..., monsieur Je major.

— Oui..., mademoiselle..,, c'est sérieux; tous nos prisonniers sont scalpés ou mangés. Eh bien! ça un bon côlé... la discipline y gagne, on ne voit pas un traînard ;... craignant d'être bappés s'ils restaient en arrière, mes gaillards emboîtent furieusement le pas, se marchent sur les talons les uns des antres , et ne s'éloignent pas pour aller à la maraude, je vous en réponds.'

— Et Zam-Zam, sait-on où il est à cette heure , monsieur le major?

— On le croit dans l'ouest. M. le gouverneur voudrait l'empêcher de pénétrer au cœur de la colonie. Comme Sport erfigdt est sur la frontière , il pense avec raison qu'en prenant cette position pour point central de nos opérations , nous parviendrons ou à refouler les révoltés dans les montagnes, ou à nous en emparer. Voici , mademoiselle, la lettre du gouverneur ; il vous demande pour mes drôles un abri de deux ou trois jours, pendant lesquels ils vont s'occuper de se bâtir leurs maisons de campagne ici près sur le bord de la Commewyne, avec quatre pieux, six feuilles de latanier et un paquet de ficelle.

— Vous pouvez disposer de Sporlertigdt tant qu'il vous conviendra, monsieur le major, je donnerai le*

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ordres nécessaires pour que nos noirs aident vos soldais dans la construction de leurs cabanes ; une fois votre camp construit, j'espère bien que vous viendrez loger à Sporlerfigdt.

— J'accepterais de grand cœur, mademoiselle, mais dès que le pasteur n'est plus là, le troupeau s'éparpille et les loups en font provende. Quoique mon sergent Pipper puisse faire l'office de chien de berger, il commence à être un peu édenté. J'aime donc mieux coucher au bercail, du moins tant que je n'aurai pas mon capitaine pour me remplacer an camp; il doit rester encore deux ou trois jours à Surinam pour se reposer des fatigues de la traversée; car, comme dit le proverbe, d'Amsterdam à Surinam il y a le saut d'une fameuse puce...

— Ce capitaine arrive d'Europe ! s'écria la jeune créole, qui voyait ainsi se réaliser la prédiction de Mami-Za.

— Il arrive d'Europe, mademoiselle, et jamais la Hollande n'a envoyé de l'autre côté de l'Océan un jeune camarade plus intrépide.

— Ce capitaine arrive d'Europe... Il est jeune... il est intrépide, » répétait Adoë, qui ne pouvait croire à ce qu'elle entendait. Tout ce qu'avait prédit la mulâtresse se réalisait de point en point.

Aussi émue qu'étonnée, la jeune fille s'écria presque involontairement, et pour vérifier si le signalement de l'inconnu était complet : « Ce capitaine est blond, sans doute?

— Blond comme votre serviteur, dit le major ; seufement d'un blond plus jeune et plus avantageux. Mais comment diable savez-vous que mon capitaine

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