LE MAJOR ET LK SEROKXT
est blond? demanda Rudchop, à sou tour très-surpris. Moi qui lai vu naître, je ne me souviens pas plus de la couleur de ses cheveux que de celle de la perruque de notre bourgmestre.
— Je vous demandais s'il était blond, sans affirmer qu'il le fût, dit Adoë assez embarrassée. Mais comment avez-vous vu naître le capitaine?
— Eh! c'est tout simple, mademoiselle. H est fils d'un de mes vieux amis de La Haye. Quaid j'ai quitté la Hollande, il y a dix ans... les crocs lui poussaient, et il ne demandait qu'à mordre, à ce que disait son brave homme de père; aujourd'hui qu'il a toutes ses dents, il paraît que c'est un véritable lion,... un déterminé,... un enragé,... qui, si on Técoutail, mettrait tout à feu et à sang, à mort et à sac. Ah! si je ne craignais pas de vous ennuyer des prouesses de mon brave Hercule Hardi,... le bien nommé, mademoiselle, je vous en conterais jusqu'à demain !
— Oh ! ne craignez pas cela, monsieur le major,... dites!... dites!... » s'écria la jeune fille.
Et le major raconta toutes les exagérations, ou plutôt toutes les aberrations du bonhomme Hardi, au sujet du courage d'Hercule, et termina ce magnifique portrait en ces termes :
« Enfin, mademoiselle, il a fallu tous les périls que présentent notre guerre et noire climat, pour décider Hercule à venir en tàler. Pour des dangers ordinaires, ce monsieur-là l'ait la petite bouche et le dégoûté, à ce que m'écrit son brave homme de père... Aussi vous comprenez, mademoiselle, que pour faire la guerre que nous faisons, c'est une fameuse recru»
Ut AVENTURES D'HERCULE HARDI.
que celle-là... Sans compter que je suis diablement aise de pouvoir mener au feu le fils de mon meilleur ami. »
Adoë et Jaguarette avaient écoulé la narration du major avec une attention dévorante; les deux jeunes filles, plongées dans l'admiration la plus profonde, paraient des plus brillants dehors le héros de tant de traits de courage.
La jeune créole voyait une prédestination évidente dans le hasard qui non-seulement amenait Hercule à Surinam, mais qui l'amenait encore à Sportcrfigdt. A peine eut-elle quille la table après déjeuner, qu'elle alla se promener sous les berceaux d'orangers renfermés dans l'enceinte de l'habitation, pour rêver tout à son aise à celui qui avait déjà une influence si singulière sur ses pensées.
Le lendemain matin, le soleil levant trouva encore Adoé pensive.
Elle était à demi couchée sur un divan de jonc placé à l'ombre d'un énorme tamarinier dont le tronc disparaissait presque sous les liges d'un vanillier. Cet arbuste grimpant s'était enlacé au moyen de ses vrilles jusque dans les plus hautes brandies de l'arbre d'où il laissait retomber en guirlandes ses rameaux Jlcxiblcs charges de leurs longues gousses odorantes,
Placé au milieu d'un petit parterre de fleurs soigneusement entretenu par Cupidon pour le plaisir de la fille de Sporterfigdt, ce tamarinier était dans l'habitation l'objet d'un culte presque superstitieux.
Lors de la fondation de Sporterfigdt, un essaim d'abeilles sauvages nommées Wassy-Wassy par les .Indiens et une nombreuse compagnie d'oiseaux-mouches s'étaient établis sur cet arbre. Ils y vivaient dans la plus parfaite intelligence et s'y perpétuaient depuis longues années. On avait même remarqué que si des oiseaux étrangers venaient troubler les abeilles, leurs petits alliés emplumés, suppléant à la force par le nombre et par le courage, se précipitaient sur les intrus en masse intrépide et les repoussaient presque toujours victorieusement à l'aide de leur bec effdé comme une aiguille. De même aussi lorsque des abeilles étrangères osaient pénétrer dans le nid des oiseaux-mouches, l'essaim domicilié sur le tamarinier se jetait sur les assaillants et les mettaient à mort.
Ou avait nommé cet arbre, Varbre du Massera, parce que le colon de Sporterfigdt avait aimé pendant sa vie à se reposer sous son ombre, et avait toujours défendu d'iuquiéter les deux colonies alliées auxquelles le tamarinier prêtait son abri.
Comme toutes deux vivaient du suc des Ueursr le père d'Adoë avait fait planter le parterre des végétaux que chacune affectionnait, pour éviter toute collision entre les deux petits peuples.
Chaque matin et chaque soir, il leur apportait, en
outre, de grosses touffes de fleurs de toutes sortes.
Dans la saison de l'accouplement, il mettait au pied
du tamarinier une grande quantité de hriusi de colon
JI4 AVENTURES D'BfiRCUtE HARDI.
et de duvet dont les oiseaux-mouches se servent pour construire leurs nids, grands comme une coque de noix, et où ils pondent deux œufs gros comme des pois.
Les abeilles sont d'une rare intelligence, elles reconnaissent ceux qui ont l'habitude de les soignt-r. Aussi a peine le colon arrivait— il sous l'arbre que lessaim bourdonnant s'abattait autour de lui, lui couvrait les mains, les cheveux, tandis que les oiseaux— mouches se perchaient sur ses épaules ou voltigeaient gaiement à sa portée.
Lorsque Adoë était toute petite, le planteur l'avait pour ainsi dire présentée aux deux colonies qui adoptèrent bien vite l'enfant de Sporterfigdt. En grandissant, Adoë remplaça son père dans les fonctions de pourvoyeur des abeilles et des oiseaux-mouches, et jouit bientôt du même privilège que le colon.
Cupidon, charge de cultiver les fleurs, pouvait aussi sans crainte entrer dans l'enceinte et s'y li\rer à ses travaux, mais ses droits n'allaient pas au delà.
S'il voulait pénétrer sous la voûte de verdure que formait le tamarinier, les abeilles commençaient à devenir menaçantes. Quant aux autres habitants de la plantation, s'ils tentaient seulement d passer les limites du parterre, ils couraient risqut d'être aussitôt assaillis et aveuglés par un essaim de deux ou trois mille abeilles furieuses, renforcées d'une centaine d'oiseaux-mouches, tout aussi résolu*,. Les négrillons de Sporterfigdt avaient souvent et [.arliculièremenl pu se convaincre du danger qu'il y avait à s'aventurer dans celle formidable enceinte.
Lorsque la tille du colon voulait rester seule sans
LE TAMARJNifift OU MASSES A. il»
crainte d'être importunée, elle se rendait sous l'arbre du Massera.
Ainsi que nous l'avons dit, ^doë s'y était retirée le lendemain de l'arrivée du major Rude hop, afin de penser aux bizarres circonstances qui semblaient réaliser les prédictions de la mulâtresse.
D'ailleurs, l'arbre du Massera était sacré pour la jeune fille. C'était là que son père aimait à se reposer chaque soir, au coucher du soleil, pour voir les nègres, heureux et paisibles, rentrer dans leurs cases après les travaux du jour.
Lorsque Adoë devait prendre quelque grave résolution, elle se rendait sous le tamarinier, et là, dans sa louchante et naïve superstition, elle demandait à la mémoire de son père une inspiration ou un conseil.
Son mariage avec Je bel Européen lui semblait une chose si impérieusement voulue et arrangée par le destin, qu'Adçë ne mettait pas en doute que cette union ne dût avoir lieu.
D'ailleurs, Sporterfigdl avait souvent exprimé à sa Aile son désir qu'elle épousât plutôt un Européen qu'un colon, ces derniers étant souvent décriés par leurs excès. La prédiction de Mami-Za se trouvait ainsi en rapport avec les dernières volontés du père d'Adoé.
La jeune fille se livrait, avec toute l'exaltation de son âge et de son caractère, aux rêves les plus romanesques. Parfois elle devenait triste en songeant aux dangers que devait courir le bel Européen avant que de devenir son époux ; elle s'affligeait delà mystérieuse influence de cette fatale panthère, qui, d'après les prédictions de Mami-Za, était le symbole du
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mauvais destin qui menaçait, qui attendait peut-être le jeune couple ; car, malgré son savoir cabalistique, la mulâtresse n'avait pas pu deviner si l'influence de la pan Mère serait triomphante ou vaincue.
Un autre sujet de graves préoccupations pour la jeune fille était de se figurer les traits de l'inconnu.
Elle avait bien souvent fait et défait son portrait. Tantôt il était d'une beauté trop délicate pour un homme ; tantôt . au contraire, son air guerrier était presque menaçant. Âdoë se reprochait quelquefois de n'avoir pas osé interroger davantage le major au sujet de son ami.
Ces pensées l'absorbaient lorsque Jaguarette parut en dehors de la haie de lilas pourpres, de jasmin jaune et de sensitives qui bordaient le parterre.
La petite Indienne, la tête couverte d'un madras roulé en forme de turban, se courbait sous le poids d'une gerbe de fleurs qu'elle portait sur son épaule nue et brune.
« Voici le déjeuner des Wassy-Was$yf Massera, » dit Jaguarette.
Adoë ne répondit pas ; il fallut que l'Indienne répétât les mêmes paroles pour que la créole levât les veux d'un air distrait et répondit :
« Eh bien ! petite, apporte-les ici...
Que je vous les apporte ! s'écria Jaguarette
avec effroi... , que j'entre dans le parterre, que j'approche de l'arbre de Massera... Vous voulez donc que la pauvre Jaguarette soit mise à mort par ces méchantes bêles ? Tenez, voilà déjà les abeilles qui prennent leur vol pour foudre sur moi... Pourquoi