IV. FAMARIMfcn lit MASSRKA. II
me haïssent-elles donc? que leur ai-je fait? » s'écria rindiennc avec impatience.
En effet, par une singulière bizarrerie, jamais elle n'avait pu apprivoiser tes animaux , quoiqu'elle habitât Sporteriigdt depuis bien longtemps.
Plusieurs fois Adoë, voulant braver ce caprice d$ ses gardiens ailés, était entrée dans le parterre en tenant ses bras enlacés autour de l'Indienne, comme pour la prendre sous sa protection , l'essaim avait été inflexible, il avait commencé par bourdonner sévèrement, puis une abeille, puis deux, puis trois, avaient si vivement piqué l'Indienne, malgré le patronage d'Adoë, que celle-ci avait renoncé à vaincre l'antipathie de ces animaux.
Aussi lorsque Jaguarelte dit à sa maîtresse qu'elle redoutait beaucoup trop les habitants de l'arbre pour les braver, Adoë répondit en sortant de sa rêverie :
« C'est vrai... j'oubliais... Laisse là les fleur? et va dire à Cupio^pn qu'il prépare la barge, tout A l'heure j'irai me promener sur la Commewyne. »
Jaguarette déposa sur la haie son fardeau parfumé et courut exécuter les ordres de sa maîtresse.
Celle-ci prit dans ses deux bras le monceau de fleurs et l'apporta sous l'arbre.
, Alors ce fut un bruit joyeux, étrange, un spectacle à la fois extraordinaire et charmant ; une nué» d'abeilles, brillantes au soleil comme des paillettes d'or, tourbillonna autour de la jeune fille, en effleurant de leurs ailes diaphanes sa figure, ses bras et son cou, tandis qu'un essaim d'oiseaux-mouches , émeraudes et saphirs vivants, se posèrent sur sa tête et sur ses épaules, mais sans loucher aux fleurs, e\
seulement pour témoigner de leur joie à la voir.
Assise à l'ombre du tamarinier, Àdoë divisa la gerbe en plusieurs paquets qu'elle jeta çà et ià autour d'elle et à ses pieds pour la pâture des deux colonies, gardant à chaque main un gros bouquet; composé de fleurs particulièrement aimées des abeilles ou des oiseaux-mouches , et qu'elle destinait â ses favoris.
Adoë, vêtue d'une longue robe de toile perse fond blanc, à légers dessins roses, était assise sur le divan de jonc ; un rayon de soleil brisé par le large feuillage du tamarinier tremblait sur le front pur et blanc de la jeune fille , effleurait les boucles de ses cheveux noirs, dorait son sein charmant, et allait s'épanouir sur les deux gros bouquets qu'elle tenait sur ses genoux et qu'elle offrait à ses hôtes privilégiés.
Le bouquet destiné aux oiseaux-mouches se composait surtout de grandes fleurs de magnolia d'un blanc de lait, bordées de carmin, de quelques rameaux de grenadilles couverts de leurs larges fleurs pourpres à l'intérieur et ornées d'une sorte de couronne en filigrane blanc panaché de violet , et aussi de iolandes à pétioles grises, lavées de pourpre et striées de lilas.
Lorsqu'Adoë eut agité ce volumineux bouquet de sa main droite comme pour faire tin appel à ses favoris, trois oiseaux-mouches vinrent délicatement poser sur le bord d'une fleur de magnolia dont la moitié était éclairée.
Vus au demi-jour, les oiseaux-mouches semblaient d'un vert foncé ; mais au soleil ils élinceltfient d'un bleu de saphir, glacé de vermeil et de cramoisi. Une
petite aigrette de plumes vertes, frangées d'or, se dressait sur leur têle où brillaient deux yeux de rubis, tandis que leurs ailes et leur queue paraissaient être de velours noir nuancé d'oulre-iner.
Après avoir un instant perché sur les fleurs, les oiseaux mouches prirent leur vol , puis s'en rapprochèrent pour pomper leur nectar au moyen de leur langue déliée comme un fil écarlate; rien de plus joli que de les voir planer au-dessus du calice des fleurs, eu agitant si \ivcment leurs ailes, qu'on ne distinguait qu'un point prismatique, d'où jaillissait parfois une étincelle d'or, d'azur et de pourpre... Lorsqu'ils furent rassasiés, les oiseaux allèrent nicher au milieu de quelques boucles luisantes de la chevelure d'Adoë, ou miroiter au-dessus de son beau front comme une vivante escarboucle.
Los abeilles, à leur tour, couvrirent de leur essaim doré le bouquet que la créole leur offrait de l'autre main, bouquet parfumé de cyroselle â grappes dû pg< tites fleurs roses, de banksias pomponnés d'un jaune pâle, ponctué de pourpre, de protées à feuilles d'argent, aux fleurs plumeuses d'un violet noir, et de glaïeuls écartâtes.
Arloc s'amusait tant à contempler les jolis hôtes du tamarinier, qu'elle n'aperçut pas le sergent Pi riper qui , boulonné jusqu'au menton, parut à la haie, et qui, après avoir fait le salut militaire, s'avança vers Adoë toujours à pas comptes, toujours la main gauche à son front.
A peine le sergent avait-il franchi la limite, que les essaims, apercevant cet intrus, se précipitèrent sur
IS) AVENTURES D'HKRCl'LE HA KM.
lui avec une (elle rage, qu'en une seconde lu figutv de Pipper prit toule l'apparence d'une ruche.
Cette attaque avait été si brusque, que la jeune fille n'eut pas le temps d'avertir Je sergent de son imprudence.
Celui-ci , aussi surpris que douloureusement atteint, voulut porter les mains à son visage ; mais elles furent à l'instant couvertes d'autres abeilles, et percées de mille aiguillons. Eu vain il en écrasa quelques-unes, les autres redoublèrent de furie, et le sergent fut obligé de faire demi-tour en fermant les yeux, de sortir du parterre en courant de toutes ses forces, et de se diriger vers le canal pour s'y précipiter, seul moyen de se débarrasser de ces ennemies acharnées.
La jeune fille, inquiète du malheureux Pipper, se levait pour envoyer à son secours, lorsqu'elle entendit la voix du major, qui demandait à son sergent où diable il courait ainsi tout effaré Ne recevant pas de réponse de Pipper, le major s'avança vers le parterre.
« N'approchez pas, monsieur le major! s'écria Âdoë. Prenez garde aux essaims!...
— Il y aurait un essaim de démons, belle demoiselle, répondit galamment le major en avançant toujours, que Fritz Rudchop ne... »
Le major ne put achever sa phrase. L'essaim, qui revenait de la poursuite du sergent, voyant ce nouvel ennemi, se précipita sur lui, et deux abeilles lui enfoncèrent si vivement leur aiguillon aux lèvres, que le major lâcha un terrible jurement et battit en retraite à tâtons en fermant aussitôt les yeux ; car il
I/KXTKEVll.. fit
savait par expérience qu'on courait risque d'être aveuglé.
Une fois hors des limites sacrée» , les abeilles abandonnèrent le major, qui, malgré la douleur que lui causaient les piqûres de ses lèvres, dit d'un air capable :
« Je vois ce que c'est... C'est un essaim d'abeilles sauvages; ce sont elles qui viennent sans doule de conduire mon sergent jusqu'au canal, où il est sagement allé se jeter la tête la première. Certes, je n'avancerai pas contre de pareils ennemis. Je préfère garder mes yeux pour ajuster les Pianuakotaws ou les rebelles, et surtout pour vous voir, mademoiselle. Je vous avais dépêché Pipper pour vous dire ce que je viens vous annoncer moi-même. En un mot, mon héros, mon capitaine Hercule Hardi, vient d'arriver de Surinam, et je désire avoir l'honneur de vous le présenter.
— Qu'il soit le bien-venu, dit Adoë avec un battement de cœur inexprimable. Je vous en prie, conduisez le capitaine au salon, je vais bientôt aller vous y rejoindre. »
Malgré les fatigues de la traversée, les traits d'Hercule n'étaient pas changés. Ils avaient la même expression de douceur et de naïveté un peu craintive.
fît AVENTURES D'HERCULE HARDI.
Sa figure très- insignifiante n'avait rien en soi qui méritât d'être remarqué; mais quand on savait, ou plutôt quand on croya.t que crt homme, en apparence si timide et si ingénu, montrait dans le danger un courage de lion, il naissait de ce contraste un vif sentiment d'intérêt.
La réputation de hravoure d'Hercule s'étendait de plus en plus; comme il avait paru se proposer librement au gouverneur de Flessingue pour venir faire la terrible guerre de Surinam, on n'avait pu mettre eu doute, dans cette occasion, sa résolution et son énergie; aussi avait-il été, au moment de son départ, élevé au grade de capitaine en récompense de ce généreux dévouement.
Les officiers de son régiment lui avaient donne un banquet pour le fêter de son avancement : le plus ancien d'entre eux avait porté un toast à l'intrépide Hercule Hardi, qui allait volontairement à là Guyane soutenir l'honneur du 17e régiment d'infanterie
A force d'entendre parler de son courage, Hercule en vint quelquefois à se demander si véritablement il n'était pas aussi brave qu'on le disait Ce problème occupa souvent la perisée de ce digne fils de tant de héros.
Pourtant il analysait parfaitement ce qu'il éprouvait eu face du péril. C'était une sorte de stupeur qui le clouait à sa place, qui lui était même la faculté de fuir. Il entendait toujours son père vanter surtout ce sang-froid inébranlable, plus rare, disait le greffier, que l'entraînement aveugle qui voutf pousse tête baissée dans la mêlée. Enfin , ce qui dominait pardessus tout le caractère d'Hercule, c'était la crainte
L'ENTREVUE. ttt
profonde, insurmontable qu'il avait de son père; il aurait marché sur des charbons ardents plutôt que d'oser lui désobéir. En arrivant à la Guyane, il sentit qu'il aurait pour le major Rudchop, cet homme redoutable, la même soumission aveugle qu'il avait eue pour le bonhomme Hardi, et que de la lutte de ces deux craintes, la peur du danger et la peur du major, il résulterait pour lui de nouvelles et cruelles épreuves.
Le vaisseau qui avait amené les troupes hollandaises devait rester pendant quelque temps à Surinam , et l'amoureux de Berthe la laitière, dont la vache noire avait fait si grande peur à Hercule, le pilote Keyser, chargé de surveiller l'armement des barges et des radeaux nécessaires à l'expédition, avait accompagné le jeune capitaine à Sporlerfigdt.
Pendant que le major bassinait avec de l'eau et du jus de limon les piqûres des abeilles domiciliées sur l'arbre du Massera, Adoë, avec un trouble inexprimable, s'occupait de sa toilette.
Pour la première fois, depuis bien longtemps, elle s'impatienta contre Mami-Za qui ne la coiffait pas à son gré.
Deux fois elle changea de robes, mécontente de leur façon , quoiqu'elles fussent récemment arrivées de Paris, et qu'elles sortissent des magasins de la celèbre mademoiselle Roussaud : Tune était un élégant taraco d'un charmant taffetas , queue de serin , à manches plates et courtes garnies de dentelles. Elle trouvait que celte nuance la pâlissait trop ; elle se décida pour un juste de taffetas changeant, rose et gris1 à manches longues ganties de parement de sa-
m AVFNTl RKS D'HKHCULK HARDI.
tin vert tendre, rattachées par Irois boutons de nacre. De larges boucles d'or à la Jeannette faisaient encore paraître plus petit le joli pied de la créole chaussé de taffetas vert. Enfin , un léger pouf de gaze blanche, orné de rubans gris et rose coquettement posé sur les beaux cheveux noirs d'Adoë , complétait une toilette qui eût fait l'envie des merveilleuses des Tuileries ou du Palais-Royal.
a Eh bien ! ma fille, lui dit la mulâtresse en rhabillant, qu'avais-je prédit ? ne voilà-t-il pas cet Européen tel que je l'avais annoncé ?
— - Tu es divine, Ma mi Za, répondit Àdoë en embrassant sa nourrice; mais le cœur me bat d'une telle force que je n'oserai jamais regarder le capitaine, et puis on le dit si brave... Il a peut-être Pair bien méchant. Et puis... enfin s'il allait ne pas m'aimer, dit la créole avec tristesse.
— Ne pas aimer ma.iitie! reprit Mami-Za avec fierté; quand même le destin ne l'y forcerait pas... je l'en défierais. '
— Mais cette panthère, cette panthère qui nous menace , Mami-Za , dit la créole en secouant la tête avec inquiétude, c'est peut-être l'indifférence de l'étranger qu'elle annonce , car tu ne sais pas toi-même ce que signifie ce malheureux présage. »
La mulâtresse resta un moment pensive et reprit : « Quoique je n'aie pu pénétrer ce mystère, je suis
sure que ce signe funeste n'annonce pas de l'indiffé-r
rence. Il semble menacer loi et lui.
— Lui et moi! reprit la créole en retombant clans ses rêveries , pendant que la mulâtresse donnait le*
derniers soins à sa toilette et lui attachait un collier de perles.
Deux ou trois fois, la jeune créole avait demandé où était Jaguarette, ordinairement chargée d'aider Mami-Za dans son service auprès de leur commune maîtresse.
Elle arriva enfin au moment où Adoë mettait ses gants parfumés et falbalisés.
Lorsque l'Indienne entra, malgré l'étraugeté de son costume, elle parut si jolie à Adoë, que pour la première fois de sa vie la tille de Sporterfigdt ressentit un mouvement de jalousie involontaire contre sa sauvage camériste, et fronça ses noirs sourcils.
Jaguarette portait une tunique de soie, couleur souci , serrée autour de sa taille par un cordon de soie pourpre. Cette robe peu décolletée, mais assez courte et presque sans manches, laissait voir les bras potelés et les jambes fines et rondes de la jeune esclave, ornés de cercles d'or rehaussés de corail; ses petits pieds étaient chaussés de mules de maroquin rouge brodées. Enfin, un petit turban de même couleur et de même étoffe que la tunique, posé avec grâce sur les cheveux noirs de Jaguarette, donnait un nouveau charme à sa physionomie piquante. Un beau collier de corail entourait le col élégant de la petite Indienne, et ses épaules à fossettes, à demi cachées par le corsage de sa robe, offraient des contours d'une finesse et d'une grâce extrêmes. .
Rien de plus enchanteur que Jaguarette ainsi parée de ce costume de fantaisie, présent du colon qui avait voulu que la suivante de sa fille fût vêtue d'une façon digne de l'héritière de Sporterfigdt.
tff AVENTURES D'HERCULE HARDI.
Nous l'avons dit, Adoë, par no sentiment ((«jalousie inexplicable, n'avait pas accueilli sans déplaisair l'arrivée de l'Indienne.
« Et pourquoi n'êtes-vous pas ici à aider Mami- Za? lui demanda la créole avec hauteur.
— Que Massera pardonne à Jaguarelle ! elle croyait bien faire en s'babillant avec soin pour recevoir l'étranger, dit l'Indienne avec soumission.
— Au lieu de vous vêtir de ces oripeaux ridicules qui vous font ressembler à ces bateleurs mexicains qui sont dernièrement venus à Paramaïbo , il fallait venir ici remplir votre devoir, » dit Adoë en jetant un regard dédaigneux sur la parure de l'Indienne.
A ces brusques paroles, la lèvre supérieure de Jaguarelle se releva par un mouvement presque imperceptible; ou vit un moment élinceler ses petites deaJs d'une blancheur éblouissante, puis sa physionomie reprit son calme habituel, et elle dit avec l'accent d'un profond respect :
« Ces habits ont été donnés à Jaguarette par Je maître de Sporterfigdt. Elle les a mis pour faire honneur à sa maîtresse.
— Et vous me faites honneur, en vérité ! avec vos épaules nues, vos bras nus, vos jambes nues... C'est une honte d'oser vous présenter ainsi , dit Adoë, en déchirant avec impatience un de ses gauts qu'elle avait de la peine à mettre. Allez vous vêtir d'une façon plus convenable pour paraître aux yeux d'un étranger. »
Puis, prenant un autre gant, Adoë descendit au salon avec un trouble qu'elle ne pouvait vaincre. Hercule portait un uniforme vert à collet orange
L'ENTR«yU5. Iff
et à épaulettes d'argent. Lorsque la tille de Sporlerfigdl entra, il fit un profond salut.
Les offris de la prévention sonl tels, que l'insignifiante et douce physionomie du capitaine annoncé par le destin parut à Adoë remplie de charme et de mût blesse.
Émue, tremblante, elle ne trouvait pas un mot à dire à Hercule. Deux lois en levant sur lui furtivement les yeux, elle remarqua que le regard du capitaine était obstinément attaché sur une personne sans doute placée derrière elle.
Adoë tourna la tète, elle vit Jaguarelle qui, malgré les ordres de sa maîtresse, l'avait suivie dans Je salon.
La tille de Sport erfigdt se mordit les lèvres de d4* pit; mais ne voulant pas paraître intimidée devant son esclave, elle dit à Hercule :
« Monsieur le major Rudchop m'avait annoncé votre arrivée, monsieur, et je suis fâchée de vous avoir fait attendre si longtemps.
r — Vous êtes trop bonne, mademoiselle , » reprit Hercule d'un air distrait, en ne cessant pas de n« garder Jaguarette dont le costume lui semblait sir.-* gulier.
Après quelques phrases d'une conversation assez embarrassée, Adoë dit à Jaguarette qui ne quittait pas Hercule du regard :
« Petite... allez prier monsieur le major de venir ici... »
Il fallut que la fille de Sporterfigdt répétât ces paroles avec un ton d'humeur très-marquée pour que l'Indienne obéit, ce quelle fit, en s'en alian.1
m AVENTURES D'HERCULE HARDI.
lentement et en tournant à plusieurs reprises ses grands yeux noirs et brillants sur Hercule, qui baissa modestement la vue et rougit extrêmement.
« Cette jeune fille est sans doute une sauvage du pays? demanda-t-il à Adoë qui, stupéfaite de la conduite de sa suivante, pouvait à peine conteuir son mécontentement.
— (Test une malheureuse Indienne que mou père a recueillie toute petite dans la forêt, après un engagement des colons avec les Piannakotaws, nos plus terribles ennemis... La nuit dernière, ils ont encore tenté de surprendre cette habitation , mais nous les avons repoussés, ajouta la créole en baissant les yeux.
— Vous les avez repoussés, mademoiselle, » dit Hercule étonné.
Adoë, croyant plaire à un homme aussi courageux, répondit avec une sorte de coquetterie guerrière, en montrant le râtelier qui supportait ses
fusils :
a Ces armes sont les miennes , monsieur ; plus d une fois, à côté de mon père, j'ai défendu cette habitation qu'il a fondée... Sans doute une telle occupation sied peu à une femme, mais, ajoula-t-elle avec exaltation , en jetant un regard passionné sur Hercule , il y a quelque chose de si enivrant dans le danger! on est si fier, quand on a bravé quelque grand péril ! N'est-ce pas, monsieur?
— On est fort heureux, en effet... quand on l'a bravé, mademoiselle, répondit Hercule.
— Oui, oui... vous avez raison, monsieur, ce n'est pas fier, c'est heureux qu'il fallait dire; pour les «mes courageuses, le porîl est un bonheur. Vous le
L'ENTREVUE. iî9
«avez, dit-on, mieux que personne, monsieur, et j'en crois votre autorité. »
Hercule ne put s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de son étoile en entendant Àdoë faire des allusions si directes à son courage.
Il baissa timidement les yeux, et évita de répondre pour ne pas entamer un sujet si délicat.
La réserve et la modestie d'Hercule augmentèrent encore l'admiration d'Adoë; aveuglée par sa prévention, elle aimait déjà.
Croyant obéir à la volonté de son père, elle ne cherchait pas à résister au sentiment qui la pénétrait de plus en plus. La rougeur de la jeune fille, le mouvement précipité de son sein, son embarras, eussent été pour Hercule des symptômes évidents de l'impression qu'il causait, s'il eût été inoins naïf. Cependant il s'était senti singulièrement ému en rencontrant parfois ses regards ; il commençait à croire qu'on lui avait peu exagéré en Hollande le caractère passionné des créoles.
Le silence que gardaient le capitaine et la fille de Sporlerfigdt commençait, à devenir embarrassant , lorsque Jaguarette entra dans le salon avec le major. Malgré les ordres d'Adoë, l'Indienne, qui se trouvait sans doute à son avantage sous les vêtements qu'elle portait, n'en avait pas changé.
Un coup d'œil irrité de sa maîtresse lui reprocha cette désobéissance; mais Jaguarette, bien décidée à ne pas s'apercevoir de la colère d'Adoë, détourna la vue et recommença à considérer Hercule avec une sorte d'admiration muette qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.
Après l'arrivée du major, la conversation devînt plus animée. Hercule, enhardi par le bienveillant accueil de la créole, perdit un peu de sa timidité, causa de la Hollande, de son père, et à propos de ce dernier, donna quelques traces de sensibilité qui émurent délicieusement Adoë, ravie de voir un homme si intrépide éprouver de tendres émotions et condescendre à se montrer si simple et si naturel.
Gomme si le hasard eût voulu enfin mettre le comble à la séduction qu'Hercule opérait sui* la créole, lé major, se souvenant d'avoir vu une flùke dans le bagage du capitaine, lui demanda s'il était musicien.
Hercule répondit avec modestie que quelquefois la musique charmait ses loisirs. Adoë le supplia de jouer quelques morceaux. Il ne se fit pas prier et enchanta la jeune créole, Mami-Za, et surtout Jagua-
relte.
Celle-ci, n'ayant jamais entendu d'aiilre musique que le bruit aigu et discordant des instruments des nègres; fut si touchée de ces sons harmonieux, que deux grosses larmes roulèrent sur ses joues rondes, qu'elle ne put s'empêcher de tomber à genoux en joignant les mains dans une sorte d'extase.
Celte dernière circonstance courrouça tellement Àdoë, qu'elle ordonna à Mami-Za d'emmener à l'instant l'Indienne qui devenait folle, ajôula-t-elle avec
amertume.
Après le déjeuner, le major emmena te capitaine
an camp.
Telle fut la première entrevue de ces deux personnes que le destin semblait irrévocablement attacher l'uLe à l'autre.
L&Atkux. i5i
XVÎ.
La nuit qui vint succéder à ce jour si important dans la vie d'Adoë se passa sans alerte. Bel- Cossim avait prudemment posé des sentinelles, et fait allumer des feux sur chaque berge du canal, afin d'empêcher toute surprise de la part des Indiens qu'il supposait toujours cachés dans les bois.
Les troupes du major Rudchop, occupées à établir leur campement, n'avaient pu commencer leurs opérations militaires; et chasser de la foret voisiné les cruels alliés de Zam-Zam, qui s'approchait de plus en plus, et dont la troupe féroce ne laissait après "elle que pillage, massacre et incendie.
Bel Cossim semblait se multiplier, et Cupidon le secondait avec une merveilleuse activité.
Àdoé se leva tard ; ne voyant pas paraître à sa toilette J&guaretle, qui couchait dans une chambre continue à la sienne, elle demanda à sa nourrice où elle était. L'on s'informa et Ton sut que l'Indienne était sortie dans la campagne aussitôt que le pont-levis avait été baissé.
Oh était tellement habitué au\ caprices et au caractère fantasque de la jeune fille, qu'on ne s'occupa pas de sa disparition.
Lie major avait promis à Àdoë de venir dîner avec le capitaine. La créole attendit ce moment avec im-
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patience, plongée dans une douce rêverie dont Hercule était l'objet.
Vers les trois heures, Jaguarette revint et .se présenta devant sa maîtresse.
« Où avez-vous donc passé toute la journée? lui demanda sévèrement Adoé, • — Sur la savane et au bord de la mer.
— Eh! pourquoi avez-vous quitté Sporterfigdt sans ma permission? »
L'Indienne regarda sa maîtresse d'un air étonné et répondit :
« Jaguarette ne vous a jamais demandé la permission de se promener, Massera, pas plus que le passereau ne demande à Dieu la permission de voler. »
Cette réponse ne satisfit pas Àdoë. Elle reprit :
« Puisque vous voilà, je veux savoir pourquoi vous m'avez désobéi? Pourquoi n'avez-vous pas quitté le vêlement que je vous avais ordonné de quitter? Pourquoi, lorsque le capitaine a joué de la flûte, avez- vous témoigné une admiration tellement extravagante que j'ai été obligée de vous faire sortir du salon?
— Jaguarette est une fille des forêts, elle ne sait pas cacher ce qu'elle éprouve : la musique de cet étranger lui a donné envié de pleurer, et elle pleura.
— Et ne pouviez-vous aussi vous empêcher de regarder ce capitaine avec une avidité si déplaisante?
— Jaguarette a beaucoup regardé cet étranger parce qu'il est très-beau, et qu'il sera bientôt le mari de la fille de Sporterfigdt , comme l'a prédit Mami- Za. Jaguarette ne peut s'empêcher de regarder avec admiration celui qui doit rendre sa maîtresse heureuse. »
Il y avait une telle sincérité dans l'expression des naïves paroles de l'Indienne, que peu à peu la colère d'Âdoë s'apaisa. Elle se reprocha sa dureté et eut honte de la folle jalousie qui la faisait se rabaisser au niveau de son esclave.
D'un caractère vif mais généreux , Adoë voulut faire oublier à Jaguerette la dureté avec laquelle elle Pavait traitée.
L'Indienne , touchée jusqu'aux larmes de la bonté de sa maîtresse, se mit à ses genoux, lui baisa la main avec reconnaissance, et la bonne harmonie qui avait jusqu'alors toujours existe entre la créole et sa suivante fut ainsi rétablie.
L'heure avançait, Hercule et le major n'avaient pas encore paru.
L'impatience d'Âdoë était extrême. Bientôt, elle eut les craintes les plus vives sur le sort d'Hercule; car un nègre, envoyé par Cupidon, vint annoncer qu'un engagement avait eu lieu entre quelques éclaire urs de la troupe de Zam-Zam et les avant-postes du major Rudchop. Deux nègres rebelles avaient été tués, et les autres s'étaient retirés dans les bois.
L'anxiété d'Âdoë était à son comble , lorsqu'elle vit entrer le major et Hercule.
« Vous n'êtes pas blessé? s'écria-t-elle en s'adres- ■sant à Hercule; puis, rougissant de cet élan involontaire, elle se retourna vers le major, et lui dit : Ni vous non plus , monsieur le major?
— Pas encore, mademoiselle, pas encore, nous n'avons pas fait ce qu'il faut pour ça ; c'est seulement mon sergent Pipper que j'avais envoyé en reconnaissance, et qui a prêté quelques coups de fusil à ce»
o'çples à caleçons rouges. Le capitaine et moi nous nous recevons pour, mjeux que cela... et ce mieuxlà ne tardera pas, car un espion bien informé m'a donné {ous les renseignements possibles sur la position de Zam-Zam. Demain, au point du jour, nous allons lui faire une petite surprise, en côtoyant la Gommewyne; et en parlant de la Commewyne, ca me rappelle que c'est sur sa rive que mon vieux Pipper a été surpris par les Piannakotaws , ensuite (le quoi il a manqué de servir de déjeuner pour le lendemain des noces de la fille du chef de la tribu, comme je l'ai écrit à votre père , capitaine. » Puis, en manière de plaisanterie, le major ajouta : « Ah çàl... n'allez pas tous laisser surprendre comme Pipper! Uu vieux Pandour comme lui , c'eut été coriace en diable, et ça se garde pour être mangé en daube. Au lieu qu'un gaillard comme vous... Eh! eh! ça se dévore tout de suite, comme on dit, sur le pouce et à la croque-au-sel.
— Ah! monsieur le major... pouvez-vous parler ainsi ! s'écria la créole avec effroi , tandis qu'Hercule répondit ces seuls mots avec un calme héroïque : . — Je tâcherai de n'être pas mangé. »
Ces paroles qu'Adoë trouva remplies de modestie et de fermeté, la touchèrent profondément; elle attacha un regard humide de larmes sur Hercule toujours impassible.
« Si vous me croyez, mademoiselle, reprit le major, vous ferez armer vos nègres cette nuit et on fera bonne garde sur vos berges. Si nos troupes étaient plus considérables, je vous offrirais un poste armé; mais nous sommes déjà bien peu nombreux, l'ennemi
est trois fois plus fort que nous, et pqur. nous lirqr d'affaire avec nos chevelure?, au pour mjeux djre, avec notre tète, il faut mettre les njorceaux double^, et avaler deux Indiens d'une J)ouc|iée, n'esj-ce pa^, capitaine ?
— Mon opinion est absolument conforme $ la vôtre, » répondit Hercule.
Quelle différence entre le capitaine, et le major, pensait Àdoë. Celui-ci est brave, mais il parle toujours de sa bravoure avec orgueil , tandis que le capitaine, aussi brave, plus brave même que le major, semble dédaigneux quand on parle d'actions de courage.
A ce moment Mamj-Za entra et annonça à Rudchop que son sergent Pipper demandait à lui parler.
Le major sortit, Hercule et Adoë restèrent seuls»
Si Adoë avait beaucoup songé à Hercule, celui-ci avait aussi beaucoup songé à la jeune créole. Elle éveillait en lui des sentiments jusqu'alors inconnus. Par un prodige de l'amour, prodige vieux comme l'amour, la préoccupation d'Hercule, au sujet de la fdle de Sporterfigdl, avait été telle, que pendant la nuit qui suivit sa première en Ire vue avec Adoë , au lieu d'être en proie à sa frayeur habituelle des nègres, des Indiens, des serpents, des tigres, il ne songea qu'aux beaux yeux noirs d'Adôë, à la fois si brillants et si doux.
Pourtant (faut-il avouer cette bizarrerie du cœur le plus candide et le plus neuf), Hercule Hardi fut quelquefois distrait de ces charmantes pensées par un souvenir furlif, donné presque malgré lui à la brune et sauvage beauté de la petite Indienne qui
l'avait contemplé avec une attention si singulière.
Seule avec le capitaine, Adoë, croyant obéir à la voix de la destinée et aux dernières volontés de son père , dit à Hercule d'un ton presque solennel , avec avec autant de franchise que de candeur :
«Nous allons nous séparer... vous allez être exposé à de grands dangers; nous sommes liés pour l'avenir par le destin , je dois tout vous dire. »
Hercule regarda la créole d'un air stupéfait. Celleci continua :
« Je suis orpheline et maîtresse de cette habitation. Mon père est mort en me recommandant de choisir pour époux un Européen au lieu d'un créole, si j'étais assez heureuse pour pouvoir faire ce choix... Les prédictions de ma nourrice, qui est douée de l'obiaï !, annoncent que j'aurai pour époux un Européen... qu'il sera plein de courage, mais qu'avant de se conclure , mon union avec cet Européen sera traversée par des périls de toutes sortes. Si j'en crois mou cœur, ajouta la créole en rougissant beaucoup, cet Européen, qui doit réaliser les vœux de mon père mourant, qui doit accomplir les prédictions de ma nourrice... cet Européen... et la jeune fille hésitait malgré sa chaste assurance.
•— Cet Européen est encore en Europe? demanda Hercule.
— Cet Européen est arrivé depuis peu de jours dans la colonie, dit Adoë en baissant les yeux.
— Depuis peu de jours dans la colonie? répéta Hefcule en regardant les poutres du plafond d'un air interrogatif.
i Sorte de seconde vue.
— Cet Européen esl dans cetie habitation.
— Dans celte liabi talion ? répétait encore Hercule en tournant les yeux vers Àdoë, sans la comprendre davantage.
— Cet Européen , c'est vous... Le destin a continué ce qu'avait dit mon père.
— Moi ï... moi î... moi ! s'écria Hercule par trois tons différents.
— Si votre cœur ne dément pas la volonté de la destinée, vous mettrez un bouquet dans ce vase avant voire départ, dit Àdoë en se levant et montrant une coupe de porcelaine à Hercule. Si je l'y trouve lout à l'heure, je me regarderai comme votre fiancée; de ce jour je serai enchaînée à vous par un lien indissoluble; je prierai pour vous avec ferveur... Je supplierai le ciel de bénir une union dans laquelle je mettrai mon bonheur... mon avenir... ma vie... Si je ne trouve pas ce bouquet... » Puis, comme s'il lui était impossible de s'arrêter à cette pensée et sans doute vaincue par l'émotion que lui avait causée son singulier aveu, Àdoë n'acheva pas sa phrase et sortit brusquement du salon en mettant la main sur ses veux.
Hercule resté seul crut rêver; presque eflrayé de la franchise des aveux de la jeune tille, il éprouvait un trouble extrême.
Sans se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, il éprouvait à la fois de la joie et de la crainte en songeant à la bizarrerie de celte aventure.
Adoë lui paraissait belle, l'habitation de Sporterfigdt lui semblait non moins belle. Il ne s'agissait
pour posséder Tune et l'autre que de mettre quelques Heurs dans une coupe.
C'était uue de ces résolutions négatives tout à, fuit à la hauteur de l'énergie d'Hercule. Il hésitait pourtant encore lorsque Rudchop, qui avait depuis une heure quitté Sporlerfigdt avec le sergent Pipper, envoya prier son capitaine de venir le retrouver au camp le plus tôt possible.
Voulant obéir aux désirs d'Adoë, Hercule sortit du salon pour chercher les fleurs nécessaires à la composition de son bouquet.
Bientôt il avisa le riant parterre qui entourait l'arbre du Massera. Par hasard il ne se trouvait aucun noir dans cette partie de l'habitation qui pût prévenir Hercule du danger auquel il s'exposait en allant affronter les essaims domipiliés sur le tamarinier.
Le capitaine s'approcha bravement de la haie.
Au moment où il la dépassait , un cri étouffé retentit derrière une des jalousies de l'habitation; mais Hercule ne l'entendit pas.
A la vue de l'étranger qui cherchait négligemment du regard les plus belles fleurs des plates-bandes, les abeilles se précipitèrent furieuses sur Hercule.
Mais, ô prodige ! à peine eurent-elles effleuré sa chevelure poudrée et son habit , qu'elles reprirent précipitamment leur vol en tourbillonnant , et regagnèrent l'arbre en toute hâte.
Hercule, baissé à terre pour ramasser des fleurs, s'était à peine aperçu du danger auquel il venait d'échapper, il continua paisiblement sa collection. Puis, avisant le divan de jonc placé à l'ombre du taraari-
pier, il trouva, cpmmode d'aller s'asseoir sur le siège pour parfaire son bouquet.
Par suite du même prodige, dont nous avons parlé, les abeilles continuèrent 4e se montrer quasi respectueuses envers Hercule, et le laissèrent se reposer dans ce sanctuaire inviolable..
Après avoir encore rêvé quelque temps à la singularité de cette aventure, le capitaine sortit du parterre , son bouquet à la main , et se dirigea vers le salon.
Pour expliquer par quel miraculeux hasard les essaims avaient laissé Hercule jouir des droits absolument réservés à la fille de Sporterfigdt , il suffira de dire que,, pendant la traversée et selon l'habitude hollandaise, les habits d'Hercule avaient été saupoudrés (Tassa- fœtida pulvérisé, afin de les mettre à l'abri des insectes ; or, les abeilles ont une telle aversion pour l'odeur de cette plante, qu'il suffit d'en disposer quelques paquets sur leurs ruches pour les forcer à les abandonner. C'avait donc été par antipathie et non par sympathie pour Hercule que les abeilles l'avaient laissé impunément parcourir le parterre et s'asseoir à l'ombre du tamarinier.
Lorsque le capitaine entra dans le salon , il fut très-étonné de trouver sur la table, près de la coupe de porcelaine où il devait mettre son bouquet, une magnifique épée dont la garde dorée était précieusement ciselée. A côté de cette épée était une longue chaîne d'or à laquelle pendait un médaillon représentant une figure d'enfant.
Malgré ses traits enfantins, on reconnaissait facilement Adoë. Enfin, une épingle attachait à la chaîne
un papier sur lequel se lisaient ces mots : « Si j'avais « pu clouter de la volonté du destin, ce qui vient de « se passer sous l'arbre du colon suffirait pour me « prouver que le ciel veut que nous soyons unis... a Si vous apportez le bouquet , vous prendrez cette « épée... elle a appartenu à mon père... Ce médail- « Ion... ne le quittait jamais. Cette arme, ce portrait « si précieux pour lui , pour moi , sont des trésors « sacrés, ils doivent appartenir à celui qui sera mon <x époux , et vous le serez puisque vous apportez le « bouquet. Maintenant , que Dieu , eu vous proté- « géant , protège la fille de Sporterfigdt... Votre « tiancée vous attend en priant pour vous. »
Cachée derrière une persienne, la jeune fille avait aperçu avec effroi Hercule s'approcher de l'arbre du Massera.
On comprend que l'issue incompréhensible de cette tentative dut frapper l'imagination de la créole, lorsqu'elle vit les hôtes privilégiés de l'arbre consacré à la mémoire du colon accueillir Hercule d'une façon si extraordinaire. Adoë ne douta plus un moment de la réalité des prédictions de Marai-Za.
Exaltée par cette dernière circonstance presque miraculeuse, elle crut devoir se dessaisir de ce qu'elle avait de plus précieux parmi les souvenirs de son père, en faveur de l'homme que le destin lui désignait si évidemment pour époux.
Hercule, agissant aussi machinalement que s'il eût été sous l'influence d'un songe, prit l'épée, mit dan* sa poche le médaillon et la lettre, et sortit de l'habitation pour se rendre au camp, qui n'eu était pas éloigné.
Il marchait pensif depuis quelques moments lorsqu'il vil sauter légèrement de terre Jaguarette , qui avait épié son passage, eacbée dans le feuillage épais d'un palétuvier.
« C'est la jeune fille sauvage aux yeux noirs, » dit Hercule en s'arrêtant.
L'Indieune , après avoir regardé fixement le capitaine, se mit à genoux devant lui, lui prit la main et la porta à ses lèvres avec une tendresse respectueuse, en lui disant :
a Jaguarette est à toi , bel étranger ; elle t'aime , elle est ton esclave... Parle... elle te suivra... ou plutôt, suis-la ; elle te conduira dans un kraal où tu seras assis au-dessus des plus sages guerriers...
— Ma chère petite, reprit Hercule qui marchait de surprise en stupéfaction, vous me donnez une trèsmauvaise idée de votre réserve et de votre modestie. Vous feriez mieux , je crois , d'aller retrouver votre maîtresse. »
A ces mots, Jaguarette se redressa vivement, montra ses dents par ce petit mouvement convulsif qui lui était naturel , et dit avec fierté.
« Jaguarette n'a plus de maîtresse... Du jour où elle t'a aimé, elle a été libre. Celle qui t'aime ne doit obéir à d'autre volonté que la tienne.
— Eh bien ! alors, dit Hercule d'un air triomphant, puisque vous in1 obéissez, je vous ordonne, ma chère, de me laisser tranquille. »
L'Indienne secoua tristement la têle, attacha ses grands yeux humides sur le capitaine et répondit :
« Jaguarette ne peut plus retourner auprès de s* maîtresse... Jaguarette est attachée désormais au bel
étranger comme la grenadille est attachée au* branches du pampelmousse.
— Grenadille et pampelmousset tant que vous voudrez , s'écria Hercule impatienté ; je n'ai que faire de vous; retournez à l'habitation... Vos discours sentent le libertinage, ma mie, et pour mettre un terme à vos poursuites , je dois vous déclarer que je suis fiancé à votre maîtresse; je puis le dire avec d'autant moins d'indiscrétion que la Providence semble avoir pris une trompette pour l'annoncer. »
5àgùarctte fronça ses noirs sourcils et dit à Hercule:
a Mami-2a aprédit cela; je l'ai entendue. C'est vrai;
mais la panthère? La panthère, la Providence n'en
a-t-elle pas aussi parlé?... Et la panthère, c'est Ja-
guarctte, reprit-elle en frappant du pied avec orgueil.
— Je ne sais pas de quelle panthère vous voulez parler, dit Hercule. Le temps presse, le major m'attend. Allez revoir votre maîtresse, et ne dites plus de ces inconvenantes paroles. »
Après avoir un moment gardé le silence, l'Indienne, d'un air presque imposant, dit à Hercule :
« Je vais retrouver la tille de Sporterfigdt... mais dans huit jours , tu seras assis dans notre kraal audessus des plus sages guerriers, et moi, ton esclave, je te servirai à genoux. C'est moi qui te le prédis à mois tour. »
En disant ces mots, Jaguaretlè disparut à travers les hoziers.
Hercule regagna précipitamment son camp, presque épouvanté de l'effronterie tfè l'Indienne et assez inquiet de savoir s'il serait véritablement, huit jours
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après, assis dans un kraal parmi les plus sages guerriers piannàkotaws, ainsi que Pavait prédit l'Indienne.