LE MESSAGE B
Les nègres accueillirent avec de grands cris de joie les espérances que leur donna Zam-Zam ; ils demandèrent sur-le-champ à marcher contre les Européens ; mais leur chef voulut attendre ses espions et un renfort que TOurow-Kourow, chef de la tribu des Piannakotaws, devait lui amener.
Un nègre placé en vedette à l'extrémité du marécage viut annoncer que la troupe d'Indiens s'approchait.
Ceux-ci, connaissant parfaitement la position et les sinuosités du chemirï submergé qui traverse le mare* cage, arrivèrent bientôt à Bousy-Cray.
Le chef des Piannakotaws était l'Indien que Gupidon avait blessé à l'épaule sur les bords du lac, et qui, plusieurs jours après, avait enlevé Adoë de l'habitation de Sportertigdt.
Tous étaient peints en rouge et tatoués en bleu comme lui.
Le costume de l'Ourow-Kourow n'avait pas changé; il portait seulement, comme marque distinctive du commandement, une espèce de hausse-ccJ, de plumes
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de diverses couleurs, attaché par un cordon de verroterie.
Tenant son fusil d'une main, il avait à sa ceinture son couteau à scalper et son casse-tête, règle de bois de fer de trois pieds de long, à l'extrémité de laquelle était enchâssée une pierre pointue.
Lorsque les Piannakotaws furent arrivés sur la place du village, ils commencèrent par s'étendre à terre, les uns pour dormir, les autres pour fumer leur pipe de caroubier, fidèles à leurs habitudes de passer dans l'indolence le temps qu'ils n'employaient pas à la chasse ou à la guerre.
L'alliance des Indiens et des esclaves rebelles était due à leur haine commune contre les Européens.
L'ardeur du pillage se j oignait chez les noirs à l'ardeur de la vengeance.
Les Piannakotaws ne pillaient pas ; appartenant à une race de Caraïbes anthropophages, encore assez nombreuse dans cette partie des Indes occidentales, ils scalpaient et mangeaient leurs prisonniers, plus peut-être par tradition guerrière et religieuse que par véritable goût pour leurs semblables. Ces abominables festins n'avaient lieu qu'à certaines fêtes religieuses, ou lors de quelque grande solennité.
Après avoir instruit le chef indien des résultats de l'épreuve du serpent, Zam-Zam lui dit :
a lion frère a-t-il rencontré des blancs sur sa route ? sait-il quelques nouvelles du major Budchop, ce vieux démon qui les commande?
— Les fils des montagnes Bleues ont vu les traees de visages pâles près de l'anse du Paliest, dit l'Indien dans son langage toujours un peu emphatique.
— Près de l'habitation d'Oultok le borgne? » s'ê- (-ri.i Zam-Zam.
L'Indien qui, comme ses pareils, n'aimait pas à parler inutilement, fit un signe de tête affirmatif.
« Est-ce que POurow-Kourow voulait attaquer Panse du Paliest? dit le noir. S'il le voulait, je lui demanderais de^n'en rien faire. Tant que je commanderai les rebelles de la savane, l'habitation d'Oullok sera respectée par les miens... et je J'espère par nos fidèles allies les Piaonakolaws.
L'Indien regarda le nègre avec étonneinent et lui dit:
« Oultok le borgne est bien cruel pour les noirs; comment mon frère de la Samareka l'aime-t-il?
— Parce que c'est lui qui me recrute de soldats, répondit Zam-Zam avec une sombre ironie ; il rend ses esclaves si malheureux, qu'ils s'échappent de chez lui pour venir augmenter nia troupe... tandis qu'il ne me vieul jamais un marron * des habitations où les esclaves sont bien traités ; au contraire, cinq de mes meilleurs soldats, séduits par ce qu'ils entendaient dire de la bonté des maîtres de Sporterfigdt, ont abandonné notre vie libre et guerrière pour aller se remettre en esclavage sous le fouet de Bel-Cossim.
— J'aime Oultok le borgne parce qu'il a servi ma vengeance, dit l'Indien d'un air mystérieux ; je hais Bel-Cossim et tout ce qui respire à Sporterfigdt , parce que l'ancien maître de Sporterfigdt a tué beau coup des nôtres dans un combat qu'ils ont livré contre son habitation. Quand Oultok m'a dit de ra-
* Nèffie fugitif.
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vager par le feu les habitations voisines de la sienne, pour que le café, le sucre, le riz et le coton devinssent rares, et qu'il vendit alors plus cher aux visages pâles son riz, son café, son sucre et sou coton, j'ai fait chanter le courlis rouge ! sur les habitations voisines ; quand Oultok m'a dit d'amener sous son toit la fille pâle de Sporterfigdt, je l'ai amenée sous son toit.
— La fille de Sporterfigdt ! s'écria Zam-Zam.
- — Nous la conduisions il y a deux jours à Panse du Paliest, lorsqu'un grand nombre de soldats des visages pâles nous ont surpris. Pendant que je leur résistais avec mes guerriers, trots fils des montagnes Bleues ont emporté la fille pâle à travers les forêts. '
— Vous la conduisiez à l'anse du Paliest! répéta le nègre. Eh! pourquoi?
— Parce que Oultok le borgne veut pour femme la fille de Sporlerligdt.
— Eh ! comment mon frère a-t-il fait pour parvenir jusqu'à cette fille, pour entrer dans cette habitation si bien gardée, dit-on, par Bel Cossim et par ses esclaves maudils?
— Il n'y a rien de bien gardé pour l'Ourow-Kourow et pour ses guerriers, répondit l'Indien avec orgueil. Le serpent poursuit et atteint partout sa proie... dans la savane, dans les eaux, sur les arbres... Nous avons traversé la prairie et le canal, aussi muets que le guerrier dans sa tombe, et nous sommes -arrivés sous les fenêtres de la maison.
— * Et personne n'a donné l'éveil?
* incendie.
— Une enfant de notre tribu... était sous le toit de Sporlerfigdt... Tant que le chat-ligre est jeune, il joue avec ceux qui ont osé le mettre à la chaîne ; mais plus lard il brise sa chaîne et se retourne contre ceux qui Font asservi...
— Cette Indienne vous a donc aidés? dit Zam- Zam.
— Elle nous a donné le signal.
— Et la fille pâle n'a pas crié?
— Celle qui nous a donné le signal connaît la vertu des plantes ; il y a des plantes qui donrient un sommeil profond comme la mort.
— El à cette heure, où est la fille de Sporterfigdl ? demanda Zam-Zam.
— Je te l'ai dit, mes guerriers la conduisent près d'Oullok le borgne ; il y a plusieurs chemins pour aller à Panse du Paliest, et ses guides connaissent les savanes noyées.
— Zam-Zam... ton allié, se serait aussi bien fiancé qu'Oullok le borgne à la fille pâle de Sporlerfigdt, » dit le noir.
L'Indien répondit avec un imperturbable sangfroid :
« Si mon frère de la Sam are ka m'avait demandé la fille pâle avant Oultok, je l'aurais amenée à son carbet.
— Mais qui nous empêche d'aller la ravir à Oultok? s'écria le rebelle, enflammé du désir de commettre un nouveau crime.
— Mon frère n'aime donc plus Oultok, lui demanda l'Indien en le regardant avec attention, puisqu'il veut lui ravir une femme qui lui est chère?