LE MESSAGER
— J'aime Oultok pour sa cruauté ; s'il perd cette femme, il deviendra d'autant plus cruel qu'il sera plus furieux ; les tortures redoubleront dans son habitation, dit le noir avec un sourire farouche. Alors, au lieu de dix fugitifs, j'en aurai vingt dans mon camp.
— Jamais l'Ourow-Kourow ne reprendra de la main gauche ce qu'il a donné de la droite. Jamais un fils des montagnes Bleues n'offensera celui qui a servi sa vengeance, » dit l'Indien d'un ton ferme.
Le noir, convaincu de l'inutilité de nouvelles instances, reprit avec orgueil, en montrant la case où étaient situés les bains de ses femmes :
« Zam-Zam a, dans ce carbet, les plus belles négresses et les plus belles samboës1 de la Guyane..: Elles n'attendent qu'un signe de leur maître pour être à ses pieds... Zam-Zam méprise la fille pâle d» Sporterfigdt ; il préfère la lice rampante et soumise à la chevrette opiniâtre et capricieuse. »
Qu'il fût ou non persuadé du dédain affecté de Zam-Zam, l'Indien lui répondit d'un ton solennel :
a Mama-Jumboë lit au fond des cœurs.
— Et Mama-Jumboë nous ordonne de marcher audevant des blancs, reprit le noir, décidé sans douté à rompre un entretien embarrassant.
— L'obiaï * de notre kraal 3 a dit aussi à nos guerriers que nous devions combattre les visages pâles, que nous aurions la victoire, et que nous offririons un sacrifice humain à Mama-Jumboë, dit l'Indien.
1 Mulâtresses.
* La devineresse, S Village.
— Mon frère sail-il qu'un nouveau chef est arrive d'Europe pour se joindre à nos ennemis, et que ce »*hef est d'un grand courage? Un de mes espions, que j'avais envoyé à Surinam, Ta vu débarquer du vaisseau, et a entendu les blancs vanter sa bravoure.
— L'obiaï noire Ta dit aussi à un guerrier, reprit l'Indien avec une exaltation sauvage. C'est le visage pâle qui vient d'arriver par le grand lac salé qui sera vaincu. Nos guerriers enlèveront sa chevelure. Ils rattacheront au poteau sacré; ils le prendront pour but de leurs flèches; ils chanteront sa mort dans leurs chants funèbres; ils mangeront sa chair pour obéir à Mama-Jumboë ; ils mangeront sa chair pour que les Piannakotaws n'oublient pas que l'estomac d'un guerrier doit servir de noble tombeau à ses ennemis. Et cela sera... cela sera...,» ajouta l'Indien d'un ton sombre et prophétique.
Tout à coup on entendit un assez grand tumulte en dehors de la place.
Un nègre, ruisselant d'eau et de sang, grièvement blessé à la tête et à l'épaule , arriva en courant ; puis, comme si ce qui lui restait de forces eût été épuisé par une course précipitée, il tomba aux pieds deZam-Zam en disant d'une voix éteinte :
« Les blancs... les blancs... »
Et il mourut.
LA MAHC.HK. 10»
Le nègre rebelle qui Tenait prévenir Zam-Zam de l'arrivée des blancs avait découvert l'avant-garde du major Rudchop à trois lieues environ de Bousy- Cray.
Quoique blessé par les vedelles des troupes européennes, le noir avait eu le courage et la force de regagner File pour annoncer aux révoltés la présence de l'ennemi.
Les blancs, depuis qu'ils avaient découvert cet espion des rebelles, ne s'avançaient qu'avec la plus grande précaution.
La colonne du major Rudcbop se composait de huit cents hommes de (roupes coloniales et de cent chasseurs noirs fournis par différentes plantations. Cupidon commandait cette milice.
Soixante esclaves accompagnaient ce bataillon.
Us portaient des vivres, des munitions de guerre, des haches, et les instruments nécessaires à rétablissement des camps ; car cette partie de la Guyane était complètement impraticable aux charrois et aux bêles de somme.
Il était quatre heures du soir. Les blancs se trouvaient alors à deux lieues environ de l'île occupée par Zam-Zam.
La forêt devenait de plus en plus épaisse : on n'y trouvait aucune route, aucun passage.
Les arbres immenses, touffus, formaient un dôme impénétrable au jour; les graudes lianes courant d'arbre en arbre ou rampant sur le sol, se croisaient en réseaux si serrés, si inextricables, que deux nègres armés de bâches frayaient difficilement un passage aux soldats qui les suivaient.
Un des rebellés, qui avait fait volontairement sa soumission à Bel-Cossim, et qui connaissait la position de Bousy-Cray, conduisait les Européens.
Ce noir ne pouvait se guider sur le soleil , tant la forêt était ombreuse et obscure ; il se dirigeait au milieu de ces sombres solitudes à l'aide d'observations d'une rare sagacité.
L'île était située au sud ; il avait remarqué que l'écorce des arbres est toujours beaucoup plus lisse du côté du midi : cette marque lui servait d'indication certaine pour ne pas s'écarter de la direction qu'il voulait suivre.
Il fallait tant de temps, tant de fatigues pour frayer le passage d'un homme au milieu de cette masse compacte de végétaux , que chacun des trois détachements du major marchait sur une seule fde , précédée de deux nègres, chargés de percer nue trouée dans la forêt.
Le corps de bataille commandé par le major, l'aile droite commandée par Hercule Hardi , Taile gauche par le capitaine Human , s'avançaient donc sur trois files , assez rapprochées les unes des autres pour pouvoir se maintenir entre elles à portée de voix.
Cette manœuvre s'appelait marcher en ftie indienne.
Devant le guide qui conduisait la colonne, corn-
mandée par le major, marchaient deux tioirs armés de haches et de serpes, ils s'occupaient de percer une trouée dans l'espèce de muraille végétale qui leur barrait le passage.
Derrière le guide étaient Gupidon , le gros musicien Touckety-Touk et une dizaine de chasseurs noirs portant presque tous au bras gauche une plaque d'argent en témoignage de leur bravoure et de leur fidélité.
Le profond silence de la forêt n'était troublé que par les coups mesurés de la hache et de la serpe des esclaves. Ceux-ci, accablés de lassitude et de chaleur, s'arrêtèrent un moment et se reposèrent sur un monceau de branches vertes et de lianes qu'ils venaient d'abattre.
« Alloris, Touckety-Touk , dit l'infatigable Cupidon, en attendant que tu joues de la baguette d'ajoupa sur la peau de ton tambour de Loango, viens jouer de la hache sur l'écbrce de ce palmier à demi déraciné, qui nous barre le passage. Avançons... avançons... peut-être trouverons-nous à Bousy-Cray quelque traces de Massera Âdoë... Est-ce Zam-Zam qui a enlevé notre malheureuse maîtresse? Sont-ce les Piannakotaws?... Maître Bel-Gossim penche pour cette dernière supposition depuis que la petite Indienne a disparu... Ah ! mauvaise nuit... fatale nuit que celle où Massera Adoë a été ainsi enlevée...
— Mauvaise nuit... surtout à cause de la trahison, dit le gros musicien ; sans cela aurait-on surpris Sporterfigdt?
— Allons, allons, à l'ouvrage, reprit Cupidon ; à toi ce palmier, Touckety-Touk , à moi ce latanier.
17! AVENU Htb D'HERCLLK HARDI.
— Je vais jouer d'autant plus volontiers de la hache sur ce palmier, dit le musicien en imitant son compagnon et en portant un vigoureux coup à l'arbre séculaire, d'autant plus volontiers , répéta- 1- il T que L'instrument va donner à boire au musicien. »
En effet , une eau rose coula bientôt abondamment des profondes incisions que la hache avait faites au palmier1.
Touckety-Touk prit une large feuille d'arum qu'il roula en cornet, la mit au-dessous d'une incision, remplit cette coupe végétale du jus du palmier, et but avec délices ce liquide frais et limpide.
Les nègres-sapeurs et Cupidon se désaltérèrent aussi à de pareilles sources. Un moment le bruit incessant de la hache cessa sur cette ligne.
Les sapeurs, qui précédaient la file droite et la file gauche , discontinuèrent aussi leurs travaux , croyant que le guide, dont ils suivaient parallèlement la marche, hésitait avant que de s'enfoncer davantage dans la profondeur de la forêt.
Les esclaves, ayant repris leurs Çorces, recommencèrent leur pénible travail.
L'un d'eux, voulant déblayer le passage en écartant le tronc moussu d'un caroubier, se servit du manche de sa cognée comme d'un levier pour le soulever, et le fit tourner sur lui-même. L'esclave portait pour tout vêtement un caleçon et une chemise bleue. A peine avait-il dérangé le tronc d'arbre, qu'un serpent couleur orange pâle , à peine gros comme un tuyau de plume, mais long de trois pieds,
1 Ce liquide fermenté devient du vin de palmier, liqueur très-foi te •t très-enivrante.
s'élança de l'arbre sur lequel l'esclave était courbé , entra par sa chemise entrouverte, et le piqua près du cœur.
Le nègre poussa un cri terrible en s'écrianl : Un way-pay * ! je suis mort !
Puis il porta vivement la main à sa poitrine ; mais le serpent lui échappa, se glissa dans les plis de la toile, et fil à ce malheureux deux nouvelles piqûres au dos et à l'épaule.
L'esclave tomba. •
Son teint noir devint d'un gris de cendre ; ses yeux s'injectèrent ; il fut saisi d'un tremblement convulsif ; ses membres se roidirent.
La morsure de ce serpent était mortelle. Sachant que tous secours seraient vains. Cupidon, Touckely- Touk et l'autre esclave, saisis d'horreur, se tenaient éloignés de leur compagnon, qui agonisait dans des douleurs atroces, tandis que le way-pay, se tordant en tous sens autour de sa victime, la déchirait encore.
« Prenons garde ! prenons garde ! s'écria Cupidon. Le way-pay est à l'aboma ce que le pilote est au requin * ; il doit y avoir près d'ici un serpent boa. »
A peine le noir avait-il prononcé ces paroles, que, par un mouvement plus rapide que la pensée, il saisit son fusil qu'il avait déposé près de lui , visa dans la direction du trou du caroubier et tira sur un objet qu'il venait d'apercevoir.
* Le serpent-plume.
* Mademoiselle de tteillau assure que presque toujours 1*»» serpenta boas, appelés abomas par les Indiens, sont accompagnés do waypayt comme \e» requins le sont par les pilotes.
Aussitôt les nègres furent enveloppés d'une sorte de tourbillon de feuilles, de branches rompues mêlées à des jets d'une vase épaisse.
On entendit dans le fourré un bruit sourd et, si cela se peut dire, pesant comme celui d'un immense fléau qui aurait brisé d'énormes branches d'arbres et battu une terre marécageuse.
Par deux fois Cupidon vit s'élever et s'abaisser avec furie la queue colossale d'un serpent boa ; celte partie du corps du reptile, d'un brun rougeâtre tacheté de jaune éclatant, avait au mpius vingt pieds de longueur. Au moment où Cupidon , remis de sa première émotion , prenait le fusil de Touckety- Touk pour achever le monstre qu'il était certain d'avoir blessé , le serpent cessa tout à coup de se débattre , ondula à travers les lianes comme une énorme vague , laissa voir quelques parties de son dos au-dessus des grandes herbes et disparut du côfé de l'aile droite sans être atteint d'un second coup de feu que lui tira Cupidon.
« Un aboma!... un aboma! Prenez garde à la 61e droite! s'écria Touckety-Touk ; préparez vos armes... il est blessé. »
Après un moment de silence , il reprit en mettant ses deux mains devant sa bouche , en manière de porte-voix : Entendez- vous?
Trois à quatre coups de feu suivis de ces mots : Il est mort!... il est morl! répondirent au musicien.
« Que Dieu soit béni! dit Cupidon; l'aboma est mort ; mais le pauvre Loango est mort aussi. Le waypay est là caché sous son cadavre... Il nous guette peut-être, » ajouta-t-il en s'éloignant avec précaution
du corps du malheureux noir qui avait cessé d'exister après une courte agonie.
Bientôt le serpent Pipper accourut, il venait de la part du major Rudchop , qui marchait au centre de la file, demander pourquoi on faisait halte et pour* quoi on tirait ainsi?
Gupidon lui apprit le sujet de l'alerte, et lui montra le corps inanimé du noir.
Le sergent contempla ce triste spectacle avec uu imperturbable sang-froid, et dit à Cupidon : « Les effets d'habillement sont chers , le diable sait quand nous rentrerons à Paramaïbo. On use jusqu'à sa peau dans ces marches damnées ; les boutiques de marchands de toiles et de tailleurs sont très-rares dans la forêt, il ne faut pas gaspiller les vêtements de la compagnie des Indes; dépouillez-moi ce gaillard-là, on fera un paquet de sa chemise et de son pantalon ; un des esclaves porteurs ajoutera cette défroque à son fardeau. »
Touckety-Touk regarda le sergent avec effroi.
« Et le way-pay qui est encore là, dit-il. On dit qu'il est plus méchant encore quand il vient de tuer' quelqu'un.
— As-lu doue peur de mourir deux fois? dit le sergent. Si tu crains que le way-pay ne te mange, prends un bâton et secoue la chemise de ton camarade, le serpentin en sortira. »
Le musicien hésitait à commettre ce qu'il regardait comme un sacrilège.
Pipper haussa les épaules , coupa une branche flexible d'ajoupa, et s'approcha du cadavre du noir :
à l'instant même le reptile siffla légèrement, sortit des plis de la chemise, et s'élança sur la jambe du sergent, heureusement défendue par une épaisse guêtre de peau.
Pipper laissa le reptile s'enrouler autour de sa cheville, et au moment où le way-pay essayait vainement d'entamer le buffle, le sergent lui abattit la lête d'un coup de baguette avec une extrême dextérité, en disant sans manifester la moindre émotion :
« Le vieux Pipper a la peau trop dure pour tes dents. » Puis il déroula gravement le serpent qui était resté lové autour de sa guêtre, le prit par la queue, le fit pirouetter et le jeta dans les branches d'un arbre , en disant :
« Le way-pay n'est pas sain pour fa nourriture de l'homme ; ce n'est pas comme le boa, qui est un manger des dieux. Heureusement , ici , ii y a du choix, le pays étant extrêmement fertile en serpents. Eu parlant de manger, je me rappelle que depuis la halle d'hier soir je n'ai mis sous la dent que trois œufs d'oiseau-mouche et un lézard , car le major est chiche de ses provisions; pour économiser le temps et les vivres, il nous fait faire nos trois repas d'une bouchée. Mais si le boa est tué par l'aile gauche, il y aura de quoi faire un fameux régal de viande fraîche ; un tronçon d'aboma, comme disent les peauxrouges, bien grillé sur des charbons, assaisonné avec un peu de kill-dcwill et de poudre pour le mortifier, vaut toutes les anguilles du monde, vaut même mieux, parce que c'est plus gros. J'en ai fait goûter un jour au major, il s'en léchait les doigts; mais quand on parle du diable, on en voit les cornes, » ajouta Pipper
en se retournant vers Rudchop, qui venait s'informer lui-même du sujet de la halte.
Après avoir montré aussi peu de sensibilité que son sergent à l'endroit de la" mort du pauvre Loaugo, le major demanda au guide à combien de lieues on se trouvait alors de l'île de Bousy-Cray.
Le noir répondit qu'on devait en être à deux lieues environ. »
Après quelques moments de réflexion, le major dit : «. Il est quatre heures, Zam-Zam doit être préparé à nous recevoir, si son espion n'est pas mort en route. Nous ne pouvons pas tenter une attaque ou une surprise de nuit ; le soleil sera couché avant que nous soyons à Bousy-Cray. Campons ici ; demain, au point du jour, nous nous remettrons en route, et et c'est alors que le four chauffera.
— Quant à nous chauffer davantage, reprit le sergent en s'essuyant le front , ça sera difficile ; on ne peut pas dire que nous soyons ici absolument dans une glacière ; mais le major sait ce qu'il dit, et nous sommes faits pour lui obéir. »
Sans répondre aux observations de son sergent, le major s'écria : a Holà! hé! le capitaine Hardi... capitaine Human ! faites hajle, et ralliez-vous à moi, nous allons camper. Faites faire, en vous avançant vers nous, un abattis de bois de latanier par vos sapeurs et par vos gens, cela nous déblaiera toujours du terrain et nous servira pour établir le camp. M'avez-vous entendu?
— Oui, major, répondit le capitaine Human.
— Oui, monsieur le major, » répondit le capitaine
Hardi. Et les soldats s'occupèrent activement des préparatifs de leur campement au milieu de la forêt.
La position du major était sans doute très-dangereuse en raison du voisinage de l'ennemi ; mais il fallait renoncer à toute marche de nuit, car chaque pas qu'on faisait dans cette forêt coûtait une heure de travail et de fatigues.
Le serpent boa blessé par Cupidou avait été achevé parles noirs de l'aile gauche. Pourtant, quoiqu'il eut reçu deux balles dans la tête, il donnait encore quelques signes de vie, lorsque plusieurs nègres, qui lui avaient passé une longue liane autour du col, le traînèrent au milieu d'une petite clairière.
Couvert de larges écailles, il avait trente pieds de longueur et trois de circonférence; son dos, d'un bleu verdàtre et foncé, était semé de taches blanches irrégulières , entourées d'un cercle noir ; des nuances fauves tigraient ses flancs d'un beau jaune brun, son ventre était d'un gris sale; sa tête petite, plate, à moitié fracassée, se distinguait à peine sous le sang qui la couvrait; de temps à autre, il ouvrait encore faiblement ses mâchoires armées de dents aiguës.
Les noirs et un grand nombre de soldats, partageant le goût du sergent" Pipper, fondaient l'espoir de leur souper sur les dépouilles du monstre.
Un nègre, tenant d'une main la liane qui entourait le col du boa, monta sur un caroubier, passa la tige flexible dans une fourche formée par un branchage de l'arbre, et jeta ensuite le bout de cette corde végétale à ses compagnons, qui hissèrent ainsi perpendiculairement le reptile, Ainsi suspendu par le
col , il se tordait encore par quelques mouvements convulsifs.
Le noir prit alors un large couleau entre ses dents, quitta l'arbre, se cramponna au boa qui tournoyait toujours, et le serrant entre ses jambes et ses genoux, comme s'il se fût attaché à un mât, il se mit en devoir de le dépouiller.
Lui enfonçant son couteau près du col, ii lui fit une profonde incision afin de commencer à enlever la peau. A cette douloureuse blessure, le monstre épuisa ses dernières forces en mouvements furieux, son œil expirant brilla sous le sang qui le couvrait, il ouvrit deux fois ses mâchoires , et froissa ses dents les unes contre les autres en donnant quelques coups de queue si formidables que les spectateurs de cette scène se reculèrent avec effroi.
Le noir, toujours cramponné au col du reptile, qui ne pouvait l'atteindre, suivait toutes ses oscillations convulsives, tournoyait, ondulait avec lui, attendant la fin de cette terrible agonie pour continuer sou opération...
Bientôt les mouvements du boa devinrent moins saccadés, sa queue pouvait à peine se lever de terre, il s'agita faiblement, il expirait...
Lé noir prolongea l'incision qu'il avait faite au i'o), et continua ainsi, en descendant, et en enlevant à mesure la peau jusqu'à la queue de l'animal...
C'était un spectacle à la fois étrange et effrayant que de voir, aux derniers rayons du soleil couchant, qui traversaient à peine la voûte des grands arbres, ret homme noir, à moitié nu, couvert do sang, et
i«0 AVENTURES D'HERCULE HAKDI.
étreignant entre ses bras et ses genoux ce cadavre
immense !
Les soldats <Ju major et les noirs , depuis longtemps habitués à camper au milieu des forêts , déployèrent une dextérité et une célérité peu communes dans leur établissement. Le sol déblayé sur une étendue circulaire de deux cents pas de diamètre, ils construisirent au centre de cette clairière une cabane pour leurs officiers.
Le bois de latanier, sorte de palmier très-élevé cjui croît en abondance dans les forêts de la Guyane, leur avait fourni à la fois les poutres, les cloisonç et la couverture de ce logement rustique. Les fruits délicieux qui croissent à l'extrémité du latanier, et qu'on nomme choux-palmistes, furent réservés pour le souper des soldats qui ne furent pas tentés de partager le régal si vanté par Pipper.
Rien de plus simple et de plus ingénieux que la construction des cabanes dont on a parlé.
Le latanier, ordinairement haut de cinquante pieds ot de douze à quinze pouces de diamètre, est d'un bois très- dur, mais seulement à la superficie.
A l'exception de Técorce et de l'aubier d'un pouce d'épaisseur, l'intérieur de cet arbre est rempli d'une moelle spongieuse, qu'on enlève très-facilement; on
scie alors l'arbre dans sa longueur et on le débile en planches solides et légères de sept à huit pieds ; On les pose perpendiculairement sur les traverses qui unissent entre eux les quatre poteaux principaux de la cabane solidement fichés en terre; de longues lianes nommées lay-tay, aussi souples que fortes, servent de cordes pour attacher ensemble toutes les parties de ces cabanes.
Le toit incliné se compose aussi de planches de latanier; de grosses gerbes de feuilles du même arbre sont placées sur cette couverture et étroitement liées entre elles au moyen des tiges flexibles de tay-lay.
Telle était l'habitation élevée en moins d'une heure par les noirs pour le major et pour ses officiers.
L'établissement des soldats et des esclaves était beaucoup plus simple : ils plantaient quatre pieux en terre, les recouvraient d'un toit de feuilles de latanier et suspendaient sous cet abri les hamacs tissés en coton dont chacun était pourvu, évitant ainsi l'humidité du sol et la rosée du ciel extrêmement abondante pendant les nuits des contrées équinoxiales.
Le soleil s'abaissait rapidement ; il colorait d'une teinte de pourpre le sommet des arbres qui entouraient le carap»
Malgré les périls et les, fatigues de la journée, malgré les dangers qui les attendaient peut-être durant la nuit * les soldats éprouvaient un grand sentiment de joie et de bien-être, en songeant au repos momentané dont ils allaient jouir. Ils se débarrassaient de leurs armes qu'ils suspendaient sous leur toit, après les avoir soigneusement visitées ; d'autres s'occupaient du souper; d'autres enfin, choisis par le sort, se pré-
185 WKNTURKS D'HERCULE HARDI.
paraient à pousser une reconnaissance clans diverses directions.
Ces vedettes devaient défendre le camp de toute surprise pendant la nuit.
La forêt était toujours si épaisse , que les nègres armés de haches frayaient déjà le passage à ces sentinelles, afin que les allées étroites au bout desquelles les factionnaires seraient placés vinssent toutes aboutir au camp.
Le major ne pouvait songer à défendre, par les moyens ordinaires, la position qu'il occupait.
Le désavantage de cette position le servait en cela que la. forêt, sans route ni chemin, était aussi impénétrable pour l'ennemi que pour lui-même, et qu'un corps de troupes ne pouvait y manœuvrer sans découvrir le secret de sa présence par le bruit des abattis d'arbres nécessaires à sa marche.
Connaissant d'ailleurs la manière de combattre des nègres et des Indiens , il était sûr qu'ils n'abandonneraient pas leur retranchement presque inexpugnable de Bousy-Cray, pour venir s'aventurer en grand nombre dans la forêt.
Il n'avait à craindre que l'enlèvement partiel de ses vedettes par quelques rebelles isolés. Pour éviter ce danger, il plaça, au bout de chaque route qui communiquait à son camp , un poste de cinq à six hommes; deux sentinelles intermédiaires devaient donner l'alarme en cas d'attaque.
Après avoir chargé son infatigable sergent Pipper de faire de nombreuses rondes de nuit, le major entra dans sa cabane, où il trouva ses officiers.
Parmi ceux-ci était Hercule Hardi.
LE CAMP. ISS
Depuis son départ de Sporterfigdt, le fils du greffier avait subi de dures épreuves; sa résignation stoïque ne l'avait pas abandonné ; il avait puisé dans le conflit de terreurs qui l'assiégeaient continuellement . une sorte d'énergie factice qui finissait par ressembler à du courage; la peur d'un danger lui en faisait braver un autre ; la crainte de rester seul en arrière au milieu de la forêt lui donnait la force de marcher en avant avec sa troupe, quelque danger que sa troupe dût affronter.
En attendant le repas frugal que lui préparait Pipper, qu'il appelait gaiement sa ménagère, le major devisait avec ses officiers sur les fatigues de la journée.
ce Eh bien ! capitaine Hardi, demanda-t-il à Hercule, comment trouvez-vous nos forêts? Que ditesvous de notre file indienne? Mille diables! on n'a pas ses coudées franches comme sur les esplanades de La Haye ou d'Amsterdam !
— Je ne regrette plus les esplanades de La Haye ou d'Amsterdam, monsieur le major, répondit Hercule.
— Ah ! votre père me l'avait bien dit, reprit le major. Vous êtes un véritable aventurier... Que u'êtes-vous né du temps des flibustiers, vous eussiez été un Bras-de-Fer... un Mont bar s l'Exterminuteur... Mais il ne faut pas non plus faire trop le dégoûté , mon brave ami , nous aurons demain une chaude besogne. D'après les rapports de nos guides, Bousy-Cray est une position très-forte, et les rebelles, qui y sont acculés comme des loups dans leur lanière, feront une résistance enragée. A propos, savezvous nager?
lÉi AVENTURES D'HERCULE HARDI.
— Un peu, monsieur le major, dit Hercule.
— Un peu... diable! ce n'est guère, reprit Rudchop, car nous avons un lac à traverser... Mais avec votre sang-froid et votre audace, on se tire toujours d'affaire... Je vous verrais pieds et poings liés, au milieu d'un fleuve, que je ne serais pas inquiet de vous... S'il est vrai qu'il y ait un Dieu pour les ivrognes, il y en a au moins un pour les crânes... A propos de ça, quand vous traverserez le lac, n'oubliez pas, en nageant , de trémousser toujours trèsvivement une de vos jambes. C'est un mouvement de contre-temps assez difficile ; mais on y arrive en ne comptant que sur ses deux bras et sur une jambe pour nager, et en abandonnant complètement l'autre au trémoussement' dont je vous ai parlé.
— Et que fait-on de cette autre jambe, monsieur le major? demanda Hercule, très-étonné.
— Eh parbleu ! mon brave, on effraye les caïmans, qui ne manqueraient pas de vous happer si vous nagiez tranquillement en vous gobergeant dans l'eau; mais en voyant le trémoussement précipité de votre jambe qui bat et trouble l'eau autour de vous , ça contrarie, ça dégoûte ces animaux, et ils vont manger ailleurs ; je vous dis cela, parce que le lac de Bousy-Cray, que nous aurons à traverser à la nage , est fameux pour ses caïmans. Ce sont, du reste, les plus beaux de la Guyane ; j'en ai un à Paramaïbo, suspendu au plancher de ma chambre en manière de curiosité... Il a, pardieu, plus de vingt-cinq pieds de long de la tête à la queue ; il a été tué par un nègre dont il avait dévoré les deux négrillons.
— Major, dit Pipper, en entrant et portant sur
LÉ CAMP. tS5
une large feuille de latanier une énorme tranche de serpent grillé, voici un morceau de rable du compère que nous avons salué tout à l'heure de cinq à six coups de fusil : c'est cuit à point et ça embaume, » dit le sergent en dilatant ses narines...
Le major prit le mets étrange que lui offrait Pipper, et dit à Hercule :
« C'est étonnant... je ne puis jamais toucher à du boa, sans me rappeler ce pauvre père Vanhop, qui ne voulait pas me donner ses bottes ; alors je soupire, et je me dis en moi-même, en ra'adressant à cette classe de reptiles en général : Ah ! vous avez mangé mon trésorier, mes gaillards, eh bien! nous vous mangerons à voire tour. Il 41e faut pas faire aux aulres ce que vous ne voudriez pjks^uon vous fasse, ajouta philosophiquement le major. Puis, tendant la feuille de latanier à Hercule, il dit : Capitaine, si le cœur vous en dit ? »
Hercule, épouvanté, révolté de cette abominable nourriture, allait exprimer son dégoût, lorsqu'un lieutenant, entrant avec précipitation, dit au major :
« Un des chasseurs noirs, qui s'était engagé à travers les lianes en avant des sapeurs, a entendu trèsdistinctement le cri de guerre et de reconnaissance des Piannakotaws du côté du sud...
— Ces brigands-là ne nous laisseront donc pas manger un morceau et dormir tranquilles ! s'écria le major, en se levant avec vivacité du tronc d'arbre où il était assis. Puis, il reprit : Mais ce noir ne se trompè-l-il pas? le tigri-fowlo cbanle toujours le soir en se perchant, et comme les guerriers indiens imi-
tK<> AVENTURES D'HERCULE HARDI.
tent ce cri-là pour se reconnaître, c'-est peut-être uu de ces oiseaux que le noir a entendu?
— Pardonnez-moi, major; il y a toute apparence que ce sont des Indiens, car l'esclave a plusieurs fois distingué le mot Oronwo*.. Après ce cri-là, vous savez que ce mot est le garde à vous! des Indiens; seulement, au lieu de venir de terre, ce cri semblait venir du ciel.
— Du ciel! le diable y est donc monté? s'écria le major; du ciel ! cet esclave rêve.
— Mais , major, dit le sergent , vous oubliez que les flèches barbelées que vous avez reçues Tannée dernière venaient comme qui dirait des nuages, vu que les Indiens nous visaient du haut des palmiers.
— Ce que Pipper dit là est pardieu très-vrai... t capitaine Hardi, reprit gravement Rudchop. Et s'adressa nt à Hercule : J'avais oublié cette circonstance... figurez-vous une embuscade aérienne... Rien de plus diabolique, car les feuilles des arbres cachent rennemi ; et , tandis que vous levez le nez en l'air pour les chercher et les ajuster, ils ne manquent pas d'abuser de leur position pour vous cribler la figure; j'ai été témoin d'un superbe coup d'adresse à ce propos-là. Un sous-lieutenant de ma deuxième compagnie regardait ainsi en l'air pour tâcher de déquiller quelques-uns de ces mangeurs de chair humaine; qu'est-ce qu'il reçoit? une flèche barbelée dans chaque œil en manière de longue vue : c'est malheureusement un de ces coups extraordinaires qu'on ne revoit pas.
— Surtout celui qui l'a reçu, dit ironiquement Pipper.
— Aussi , reprit le tnajor , je le dis toujours, if n'y a rien de pis que ces embuscades aériennes ; ce qu'on peul faire de mieux pour les déjouer, c'est d'en établir de pareilles et de pincer des vedettes et des éclaireurs sur les branches de ces arbres, comme on met des matelots en vigie au bout des mais ; je sais bien que c'est se battre un peu à la manière des singes et des écureuils, et qu'il faut être un furieux équilibriste pour faire le coup de sabre ou le coup de fusil à cheval sur une branche d'arbre; mais c'est égal, il n'y a pas de choix : c'est le seul moyen de rendre aux Indiens la monnaie de leur pièce; et après tout vous verrez qu'il y a du bon dans cette manœuvre, capitaine Hardi , ajouta le major en se retournant vers Hercule. Je vais vous donner une douzaine de démons incarnés que j'appelle mes grimpeurs; lorsque vous serez à portée de la voix qu'on entend . vous monterez en embuscade sur le premier tronc d'arbre que vous trouverez à votre convenance ; alors courez de branche en branche sans vous inquiéter du reste : les plus solides sont les meilleures, vous verrez ; on finit par s'habituer à marcher comme ça, et même à la longue on trouve les autres promenades monotones. »
Hercule regardait le major d'un air hébété.
Rudchop se dit à lui-même : « Rien ne le surprend ! il est vraiment incroyable. » Puis il reprit : « Quand vous aurez ainsi voltigé et éclairé le dessus , vous éclairerez le dessous..*, ou plutôt vous commencerez par le dessous, ajouta le major en réfléchissant. J'ai mes raisons pour cela : ainsi donc , partez et avancez dan? la direction où on a entendu les voit ;
à mesure que vous marcherez dans la forêt, vous laisserez des vedettes intermédiaires entre vous et le camp; elles seront à portée de voix l' une de F autre, elles m'avertiront de vos mouvements. Si, après quelque temps de marche , Vous n'entendiez plue la voix, faites halte ; établissez-vous de votre mieux dans l'endroit où vous vous serez arrêté... jusqu'au lever du soleil ; vous nous servirez ainsi de grand guide. »
Hercule trouvait ces deux missions effrayantes : une pareille marche dé nuit, soit sur les arbres, soit à travers la forêt, lui semblait mortelle; mais l'habitude qu'il avait d'obéir aveuglément au major l'emporta sur la peur ; n'osant pas faire iine objection , il se résigna, se leva et dit :
« Je suis prêt , monsieur le major. »
Rudchop regarda ses Officiers, et leur montra Hercule avec admiration. « Mais soupez avant que de partir... mangez un morceau avec nous et buvez un verre de rhum, capitaine?
— Je n'ai pas faim, monsieur le major, je préfère partir tout de suite. »
Le malheureux disait vrai; le dégoût que lui inspirait le détestable mets du major lui avait ôté l'appétit, les périls qu'il entrevoyait le frappaient de stupeur. En ne faisant rien pour échapper à ces dangers, Hercule agissait comme ces gens fatigués de la vie qui .courbent la tête sous les coups du sort, en le bénissant de les délivrer d'une misérable existence.
Pour des gens aussi prévenus en faveur du courage d'Hercule que l'étaient le major et les officiers que celui-ci avait endoctrinés, la résolution d'Hercule était le comble de l'intrépidité.
Malgré sa rudesse, Rudchop je contemplait avec un vif intérêt.
« Que le diable m'emporte 1 s'écria-t-il, si je ne vous trouve pas le plus brave jeune homme que je connaisse! Ordinairement, mon sergent Pipper ne marche qu'avec moi et ma compagnie de carabiniers. J2h bien ! pour vous prouver le cas que je fais de vous, je joins aux douze grimpeurs mon vieux Pipper et vingt-cinq carabiniers ; ils serviront sous vos ordres. Je leur devais cette récompense de leur bravoure.
w- Je vous remercie, monsieur le major, dit Hercule, assez indifférent à la marque de considération que lui donnait son supérieur.
— Quand les Indiens poussent ainsi leurs cris de guerre, c'est qu'ils ne craignent pas d'être entendus, dit gravement Pipper. Nous serons attaqués cette nuit, je n'en doute pas ; je ne vous demande que cinq minutes, major, pour aller faire ma queue de combat et rassembler les carabiniers.
Tu es un vieux fou, dit Rudchop; il faut vouloir tout ce que tu veux. Allons... va... et reviens
vite. »
On se souvient que le sergent, par une héroïque jactance imitée des Indiens, qui, ne gardant sur leur tête rasée qu'une touffe de cheveux, semblent défier leurs ennemis de les saisir par cet endroit, si favorable au scalpage ; on se souvient, disons-nous, que le sergent attachait à sa longue queue tout ce qu'il pouvait trouver de brillant et de clinquant.
Cette arrogante parure lui avait été plusieurs fois fatale. Les Indiens, comprenant toute la vaniteuse
\H AVENTURAS DHEttO.llE HARDI.
forfaulene de celte queue ornée, s'étaient acharnés à combattre Pipper, l'avaient fait prisonnier, et sans le plus miraculeux hasard, il n'échappait pas à l'épouvantable sort qui l'attendait.
Pendant l'absence de son sergent, le major donna de nouvelles instruction!» à Hercule sur les embuscades aériennes, sur l'avantage de porter toujours un petit . poignard très-affilé entre sa veste et son uniforme, cette dague meurtrière étant d'une excellente ressource pour les combats corps à corps, dans le cas où on venait à être désarmé.
« Les Indiens vous vovaut étendu à terre et sans armes ne se défient pas de vous, disait le major ; ils vous mettent ordinairement le genou sur l'estomac et vous prennent par les cheveux pour vous scalper ; c'est alors que, glissant adroitement votre main droite sous votre habit, comme si quelque chose vous dé* mangeait, ou si un de vos boutons vous gênait, vous tirez votre dague et vous poignardez mon Indien. Ça ne vous empêche peut-être pas d'être scalpé tout de même, mais au moins vous avez la consolation de ' penser que vous êtes vengé.»
Le major donnait ces dernières instructions à Hercule, lorsque le sergent reparut.
La cabane où se tenaient les officiers était faible- * ment éclairée par une lampe, faite d'une calebasse, dans laquelle brûlait une mèche de coton, arrosée d'huile de palma-chrisli .
Quand Pipper arriva, nou-seuleineut sa figure sèche et tannée parut environnée d'une auréole de lumière, mais l'intérieur de la Initie fut sensiblement éclairé.
Rien de plus simple que ce phénomène : le sergent avait ingénieusement fixé à sa queue, nu moyen de plusieurs grosses épingles, deux beaux, porte-lanternes, scarabées phosphorescents dont nous avons tu la sorcière faire usage pour illuminer sa case d'une manière si funèbre. A ces enjolivements, le sergent avait ajouté deux grelots, un morceau de drap éearlate pailleté d'argent, et une touffe de plumes de perroquet.
Le major et les officiers partirent d'un éclat de rire en voyant ce singulier attirail.
Pipper garda un imperturbable sang-froid, et dit à Rudcbop : « Major, les carabiniers sont armés et prêts à marcher.
— Allons, mou brave, dit le major à Hercule, en le serrant entre ses bras, à demain matin... et à lu moindre alarme, faites tirer quelques coups de feu en Tait, et nous serons près de vous... Et toi, mon vieux Pipper, ajouta le major en se tournant vers son fidèle servent, prends bien garde à toi, et défend ? la queue, comme dit le proverbe. »
Puis, serrant encore une fois la main d'Hercule, Rudchop Taccompagna jusqu'au seuil de sa hutte, le vit s'enfoncer datks l'étroit sentier que les sapeurs noirs avaient tracé; il suivit quelque temps sa marche, grâce à la lueur que répandait la queue du sergent, qui brillait dans l'obscurité comme une étoile ; puis, lorsqu'il ne vit pli|s rien : « Allons, Toiny, dit-il à un de ses esclaves, tire de la cantine deux bouteilles de rhum, que nous puissions boire un coup à la santé de notre brave capitaine, ça lui portera bonheur. »
Après avoir glorieusement soupe avec ses officiers.
Rudchop monta dans son hamac, accorda eucore une dernière pensée au fils de son vieil ami le greffier, et s'endormit profondément.
Fatigués de leur journée de marche, les soldats imitèrent leur commandant, et, à la réserve des sentinelles, le camp des Européens fut bientôt enseveli dans un lourd sommeil.
L OUBOW-KOUHOW.
La lune se leva brillante, lumineuse; ses vifs rayons, en traversant les arbres, donnaient une apparence fantastique aux masses de verdure sur lesquelles ils se jouaient.
Hercule marchait silencieusement au centre de sa troupe, ayant à ses côtés le sergent Pippev. .
Peu à peu la forêt devint moins épaisse, Jfes nègres sapeurs n'eurent plus qu'à débarrasser la route de quelques lianes.
La petite troupe se trouvait alors sous une haute futaie de pamplemousses assez espacés les uns des autres pour que la clarté de la tune y pénélràt facilement.
Parfois, on entendait au loin un cri singulier et retentissant; il semblait venir du ciel el s'éloigner^
plus en plus.
Les Européens marchaient depuis une demi-heure ;
ils avaient laissé derrière eux sur la route du camp des sentinelles qui, presqu'à chaque instant, s'inter-
L'OUROW-KOUROW. 193
rogeaient et se répondaient par ces mots : Garde à vous!
Une sorte de chemin frayé s'ouvrit bientôt devant
Je détachement à travers la futaie. Celle-ci diminua
beaucoup de hauteur, se changea en un taillis assez
épais du milieu duquel s'élançaient cà et là quelques
flèches de cocotiers et de palmiers.
On reconnaissait à ces traces que celle partie de la forêt avait été autrefois défrichée et cultivée par les nègres rebelles.
Tout à coup la route qui serpentait fit un brusque coude, et le détachement se trouva sur la lisière d'une immense clairière.
Un ruisseau assez rapide la traversait dans sa lar geur, et coulait au milieu d'une herbe épaisse.
De quelque côté que la vue se portât, on découvrait la lisière de la forêt, qui environnait de toutesparts cette vaste plaine , complètement éclajrce par la lune.
Les cris des Indiens avaient complètement cessé. L'embuscade aérienne devenait inutile.
Hercule avait marché presque machinalement derrière le guide. La fatigue, l'émotion, le jeûne, commencèrent à réagir sur son cerveau.
Il se croyait quelquefois sous l'empire d'un songe, il éprouvait cette situation étrange qu'on ressent lorsqu'on a la conviction qu'on fait un rêve horrible, et que pourtant ce rêve continue malgré vous.
Alors l'on se résigne et l'on hâte de tous ses vœux le moment de la catastrophe qui doit vous éveiller par l'émotion violente qu'il vous cause.
Ce lieu où allait s'établir la grand'garde du détachement offrait un campement parfait.
On comprend la surprise et la joie des soldats; an lieu do poursuivre une route difficile, périlleuse, qui pouvait être environnée d'embuscades, au lieu de faire halte dans un endroit rétréci, et de risquer ainsi d'être entourés à l'improviste , ils allaient attendre le jour au milieu d'une plaine où ils ne pouvaient risquer d'être surpris.
En cas d'attaque, leur retraite sur 'le camp était assurée par la route qu'ils laissaient derrière eux, et avec laquelle ils communiquaient au moyen de leurs vedettes, dont on entendait les cris -de veille.
Hercule dépêcha un bas officier au major pour le prévenir que l'avant-garde était parfaitement postée, et pour lui donner des détails circonstanciés sur sa position.
Le sergent, avec une intelligence remarquable, après avoir préalablement consulté Hercule, qui approuva ses dispositions , plaça un peloton de réserve à l'entrée du chemin qui communiquait au camp; des sentinelles avancées d urent observer sur tous les points la lisière de la forêt, et donner l'éveil au détachement au moindre mouvement, à la moindre apparition.
Ces mesures prises, les soldats, que ce surcroît de fatigues avait harassés, se préparèrent à dormir. Ils ne marchaient jamais sans leurs hamacs; à défaut de pieux pour les suspendre, ils les étendaient sur l'herbe.
Le plus profond silence régna dans cette solitude.
Hercule, après avoir lutté quelque temps contre le sommeil , ôta son épée et ses pistolets de sa cein-
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ture, et se coucha sur le hamac que son esclave lui avait apporté.
Avant de s'endormir, le fils du greffier, au milieu des idées confuses qui se croisaient dans son esprit affaibli, ne put s'empêcher de songer à Adoë, qu'il trouvait charmante, et dont la conduite bizarre l'avait singulièrement frappé.
La jeune fille lui avait paru aussi douce, aussi bonne que belle. Il se voyait avec elle habitant en paix, non pas Surinam, pays d'insurrection, de serpents, d'anthropophages, mais quelque cité tranquille de Hollande ; il aurait alors le droit de résister aux belliqueuses volontés de son père.
Avec quel bonheur il se rappellerait les tribulations passées !
« Si cet heureux moment arrivait jamais, se disait Hercule, en se retournant sur son hamac, je ne maudirais pas l'épouvantable vie que je mène depuis mon départ d'Europe; car, bien tranquille au haut de mon paradis, je regarderais sans crainte dans l'enfer... Mais, ajoutait en soupirant le fils du greffier, ceci est peut-être un songe , comme ce qui m'arrrve depuis quelque temps est peut-être aussi un songe. Gela n'est pas naturel. Je commence à le croire. »
Ici, le monologue d'Hercule fut interrompu par un singulier phénomène.
Il était couché non loin du ruisseau dont on a parlé.
Ce ruisseau, large de cinq ou six pieds environ, coulait entre detfx rives verdoyantes.
Tout à coup , Hercule crut voir le bord opposé à celui près duquel il se trouvait onduler doucement
comme si le sol eût été mouvant et intérieurement soulevé; puis cette rive, couverte d'herbes, sembla s'élever progressivement de deux pieds , et tout redevint immobile.
Ne pouvant se rendre compte de cette singularité, Hercule l'attribua à une illusion causée par le sommeil qui appesantissait malgré lui ses paupières; il reprit le cours de ses pensées.
Plusieurs fois, pendant celte rêverie, la ligure sauvage de Jaguaretle traversa le souvenir du capitaine, et vint contraster avec le doux visage d'Adoë.
Hercule ne se rappelait pas sans inquiétude l'expression de colère presque farouche avec laquelle la petite Indienne l'avait quitté, lorsqu'il lui eut vivement reproché la légèreté de sa conduite.
Cette réflexion d'Hercule fut encore interrompue.
La rive du ruisseau s'éleva de nouveau par un mouvement presque insensible.
« Je rêve sans doute tout éveillé , se dit Hercule en fermant à demi les yeux. J'aime mieux rêver en dormant. »
Et il céda bientôt au sommeil , contre lequel il luttait depuis longtemps.
Tout à coup le cri du tigri-fowlo se fit entendre.
La rive gauche du ruisseau s'abîma , quarante Piannakotaws couverts de fange semblèrent sortir des entrailles de la terre, sautèrent le ruisseau d'un bond , et se précipitèrent en silence sur les soldats endormis.
Ceux-ci , surpris , furent massacrés à coups de hache et de casse-tête.
Au cri imitai if du tigri-fowlo , d'autres Indiens,
L'OUROW-KOUROW. 197
embusqués dans la forêt , se jetèrent à l'improviste sur les sentinelles, qui, entendant un grand tumulte derrière elles, s'étaient retournées du côté du ruisseau.
Ces soldats tombèrent sous les coups des Indiens presque sans dire une parole.
Surpris pendant son sommeil comme les autres soldats, le sergent Pipper était parvenu à saisir son sabre, et luttait vigoureusement contre trois Piannakolaws ; accablé par le nombre, désarmé, il allait périr : déjà un Indien le saisissait par sa funeste queue et levait sur lui sa hache, lorsque l'Ourow- Kourow , qui commandait cette embuscade, étendit son casse-lête d'un air impérieux, et dit d'une voix retentissante :
« Que les visages pâles soient exterminés , mais que la queue battante soit respectée , ainsi que le chef ! ce chef a de l'or à ses habits : s'il vit encore, qu'on l'épargne ! »
Cet ordre sauva la vie d'Hercule.
Saisi par deux Indiens qui le tenaient immobile, il ne fit pas un mouvement pour leur Échapper, ne prononça pas un mot, et les regarda d'un œil fixe et slupide.
Entendant la voix de l'Ourow-Kourow, un des Indiens abaissa son couteau, qu'il tenait déjà près de la chevelure d'Hercule , et dit :
« Voici le chef des visages pâles ! voici l'or de son habit !»
Et arrachant les épauleltes du capitaine, il les offrit à l'Ourow-Kourow; celui-ci les attacha sur son baudrier de plumes en manière de trophée, tout en
examinant le malheureux Hercule, toujours immobile.
Une des principales vertus des Indiens est de' savoir se résigner avec un noble silence, avec une impassibilité dédaigneuse, au sort qu'ils ne peuvent éviter. Ils citent avec orgueil le guerrier qui, en mourant, ou en tombant dans le piège que lui a tendu l'ennemi , insulte à la joie de son vainqueur par son silence et par son mépris. Ils n'ont, au contraire, aucun respect pour le vaincu qui éclate en injures et en provocations impuissantes.
Sous ce rapport, il existait une différence complète entre Hercule et le sergent.
Pipper, furieux d'avoir été dupe de l'embuscade des Indiens, se débattait de toutes ses forces, malgré les entraves dont il était chargé, et poussait des cris de rage si furieux , que l'Ourow-Kourow le fit bâillonner, de peur qu'il ne donnât l'éveil aux sentinelles du chemin qui conduisait au camp.
Hercule, au contraire, ne faisait pas un mouvement : les bras croisés sur sa poitrine, il regardait autour de lfti presque sans voir.
L'Ourow-Kourow, frappé d'admiration pour un stoïcisme que ceux de son peuple placent au premier rang des vertus guerrières, contemplait Hercule avec enthousiasme, et dit, en le montrant à ses Indiens :
« L'homme au cœur fort reste muet devant la mort qui l'attend... L'homme au cœur faible (et il désigna Pipper) s'irrite comme une femme... Le sacrifice de l'homme au cœur fort sera doux à Mama- Jumboë ; il aime à voir fumer le sang des guerriers courageux ; nous mangerons sa chair dans un festin
L'OUROW-KOUROW. 199
solennel... La queue brillante, le cœur faible, sera mangé par les femmes , auxquelles il ressemble par ses cris de colère impuissante. Maintenant, séparonsnous... Enlevez sur vos épaules la queue brillante et celui que, pour son courage, je nomme le lion superbe (de ce moment Hercule fut ainsi baptisé), ei que demain le soleil nous retrouve dans notre kraal. »
Les ordres de l'Ourow-Kourow furent exécutés. Pipper, enchevêtré dans un réseau de lianes, ne pouvait faire un mouvement. Deux Indiens le chargèrent sur leurs épaules, et ils s'enfoncèrent bientôt avec leur fardeau dans les profondeurs de la forêt.
Hercule Hardi subit le même sort ; par une marque de considération toute particulière pour le jeune capitaine, l'Ourow-Kourow ne quitta pas ceux des siens qui emportaient le lion superbe.
Deux mots expliqueront le succès de l'embuscade des Indiens.
Sachant les Européens campés dans la forêt , ils espéraient que, lorsque leur cri de guerre retentirait, on enverrait un détachement en avant pour éclairer la marche de l'ennemi.
Guidé par les cris des Indiens, qui s'éloignaient de plus en plus, ce détachement , arrivant au milieu de la clairière dont on a parlé, devait nécessairement s'y établir comme dans une excellente position avancée.
Un long fossé de quatre pieds de profondeur, creusé sur une des rives du ruisseau, et recouvert de joncs et d'herbes coupées, servait de retraite aux Indiens, qui s'y embusquèrent.
Dans le cas où, contre toute probabilité, les soldats eussent traversé le ruisseau à l'endroit même où les
Indiens se tenaient cachés, ceux-ci, comptant sur leur adresse et sur leur agilité, fussent brusquement sortis du fossé, et eussent pris rapidement la fuite vers la foret.
Nous suivrons les Piannakotaws qui emmènent à leur kraal, éloigné de six lieues environ de cette scène , le lion superbe et la queue brillante.
Le kraal, ou village des Indiens Piannakotaws dont l'Ourow-Kourow était le chef, s'étendait non loin du bord de la mer, entre deux affluents des rivières d'Iracouba et de Commana.
Un bois de cocotiers et de palmiers l'ombrageait au nord; au midi, des cultures de riz, de la plus verdoyante fraîcheur, s'étendaient à perte de vue.
Les carbets, ou huttes des Indiens, construits en formes coniques, et recouverts de longues feuilles de lalanier séchées par le soleil, s'élevaient sans ordre à mi-côte d'une petite colline.
Au milieu de ces cabanes, les dépassant de huit à dix pieds, on voyait le tabouï, ou grand carbet, espèce de halle de soixante pieds de longueur sur dix de largeur.
Dans ce bâtiment se rassemblaient les guerriers et les vieillards de la tribu lorsqu'on devait prendre quelque grave résolution.
C'est aussi là qua les prêtres évoquaient Marna- Jtimhoë, on Jawahon le grand esprit. C'est enfin dans le tahouï que se consommaient les sacrifices humains dont on a parlé.
La seule différence qui existait entre le tabouï et les autres carbels, c'est qu'au lieu d'être clos par un mur il était seulement entouré d'une galerie à jour formée des troncs d'arbres qui soutenaient le toit.
Lorsque les guerriers, les vieillards ou les sacrificateurs ne l'occupaient pas, le tabouï servait de lieu d'assemblée aux femmes, qui venaient y tisser, avec des fils de coton de diverses couleurs, les hamacs dont se servent les Indiens. D'autres tressaient des pa garas, ou corbeilles de jonc, d'un travail si parfait qu'elles sont impénétrables à l'eau.
Ce jour-là, le soleil dans toute sa dévorante ardeur jetait ses rayons verticaux sur le kraal aux toits d'un brun doré , et sur les palmiers et les cocotiers qui l'ombrageaient.
Les feuilles épaisses et lustrées de ces arbres que la nature semble avoir voulu préserver de l'action torréfiante de la chaleur des tropiques par un vernis dur et brillant, étincelaient comme de la porcelaine verte; quelques cigognes fendaient le ciel, d'un bleu sombre.
Les vastes rizières déroulaient au loin leurs tapis d'émeraudes de chaque côté d'un chemin calciné qui poudroyait au soleil.
À l'horizon , on -voyait les derniers massifs de la forêt noyés dans une vapeur rougeâtre; la chaleur était étouffante ; la brise, au lieu d'être fraîche, ap-
portait un air lourd et chaud comme celui qui sort d'une fournaise.
Le tabouï , ou grand carbet du kraal, était rempli de femmes indiennes qui y venaient chercher la fraîcheur à l'ombre de grandes pièces de coton rayées .de bleu et de blanc, nommées sagapore. Ces vastes rideaux, suspendus entre les pilastres rustiques qui supportaient le toit , jetaient un demi-jour dans l'intérieur du tabouï.
Un événement assez romanesque était le sujet de l'entretien général.
Baboûn-Knify, la sorcière indienne, qui avait été envoyée au camp de Zam-Zam en échange d'une devineresse noire, venait de retrouver sa fille en arrivant au kraal, donl elle était partie depuis plusieurs mois.
Cette fille, qu'elle avait perdue tout enfant , était Jaguarette.
Après l'enlèvement d'Adoë par les gens de l'Ourow-Kourow, croyant sa maîtresse désormais au pouvoir d'Oultok le borgne, la petite Indienne, satisfaite dans sa vengeance et dans sa jalousie, avait abandonné Sporterfigdl, et s'élait réfugiée dans le kraal.
Environ deux ans avant sa fuite de l'habitation, Jaguarette avait rencontré dans ses courses vagabondes à travers les bois un vieux Piannakotaw qui s'était cassé la jambe en tombant d'un arbre. Sans secours au milieu de ces solitudes, il avait cherché un refuge contre les bêtes féroces dans une caverne où il s'était péniblement traîné.
Jaguarette lui avait offert de le faire conduire à
Sporterfigdt ; il y aurait été parfaitement accueilli et soigné. Les Indiens n'avaient pas encore, ouvertement du moins, pris part à l'insurrection des noirs de la Saraarekn. On les recevait et on les employait même assez souvent dans les habitations des frontières, soit comme messagers, soit comme chasseurs.
L'Indien refusa. Jaguarette lui promit de revenir lui apporter quelques vivres, un hamac pour se coucher, et de la poudre , car celle de l'Indien était épuisée, et il pouvait avoir à se défendre contre les bêtes féroces.
La convalescence de ce vieillard dura environ un mois. A certains signes que Jaguarette portait sur les bras, il reconnut qu'elle appartenait à sa tribu. Cette découverte augmenta encore son affection pour sa bienfaitrice; lorsqu'il fut guéri, il lui promit de tout faire pour lui témoigner sa reconnaissance : chaque mois, il devait revenir au môme endroit pour la voir et recevoir ses ordres, quoique son kraal fût éloigné de plus de dix lieues de Sporterfigdt.
Il faut le dire à la louange de Jaguarette; tant que sa jalousie ne fut pas excitée contre Adoë , elle demanda au Piannakotaw, qui, dans sa tribu, avait l'influence que possèdent toujours les vieillards sur ces peuplades, elle lui demanda, disons-nous, de faire respecter Sporterfigdt par les Indiens, ceux-ci s'étant bientôt déclarés alliés de Zam-Zam contre les Européens.
Mais lorsque, par un hasard étrange, Jaguarette se fut éprise d'Hercule Hardi ; mais lorsqu'elle se crut destinée à réaliser les prédictions de Mami-Za en jouant, à propos du mariage de sa maîtresse et
du bel Européen, le rôle fatal de la panthère, Jaguarctte, connaissant l'amour d'Oultok le borgne pour Adoë, et les relations mystérieuses qui existaient entre le colon et l'Ourow-Kourow, dépêcha le vieil Indien vers le planteur pour lui annoncer que si l'Ourovv-Kourow voulait s'emparer de la fille de Sporterfigdt , il trouverait aide et secours dans l'habitation.
Ces propositions furent malheureusement acceptées , couronnées de succès ; la petite Indieune prit une part active à l'enlèvement de sa maîtresse.
Ainsi cruellement vengée de sa rivale, rêvant passionnément à Hercule , ne songeant qu'aux moyens d'aller le rejoindre , même aux risques de sa vie, Jaguarette habitait le kraal depuis quelques jours.
Au retour de Baboûn-Knify, le vieillard que Jaguarette avait sauvé raconta cette histoire à la sorcière, • lui parla des marques et des signes tatoués que la petite Indienne portait au bras.
Baboûn-Knify devint pâle comme la mort, et tomba privée de sentiment, en s'écriant :
« Ma fille !!... »
Jaguarette était sa fille.
Selon l1 habitude de plusieurs tribus nomades , Baboûn-Knify avait suivi son mari dans une expédition guerrière contre Sporterfigdt.
L'Indienne portait son enfant sur son dos, dans un petit hamac de coton ; elle venait de le suspendre aux branches flexibles d'un ajoupa pendant une halte que faisaient les Indiens lorsqu'ils furent surpris par le père d'Adoë et ses noirs.
Le colon chargea si vigoureusement à la tête de ses
esclaves, que ie mari de Baboùn-Knify fut tué : les autres Indiens furent mis en déroute, et la malheureuse mère, fugitive comme ses compagnons, perdit sa fille pendant cette attaque.
Nous avons dit comment le colon, recueillant Jaguarelte dans la forêt, l'avait élevée à Sporterfigdt.
Pour mettre à jour les différentes positions des acteurs de ce récit, il nous reste à dire que les trois Indiens chargés de conduire Adoc à l'habitation d'Oultok le borgne n'étaient pas encore de retour au kraal.
Nous laisserons donc les femmes indiennes s'exclamer sur l'heureux et étonnant hasard qui réunissait Jaguarette à Baboùn-Knify, et nous conduirons le lecteur dans le carbet de la magicienne.
Jaguarette était assise sur une natte de joncs ; Baboùn-Knify, agenouillée devant sa fille, semblait absorbée dans une contemplation muette.
Sur les joues brunes et un peu amaigries de la petite Indienne, on voyait les traces récentes de larmes séchées ; l'expression de sa physionomie était douce et triste.
Sa mère la regardait avec amour, avec adoration ; elle ne se lassait pas d'admirer sa beauté; elle eu était Hère, elle en était heureuse.
« Les beaux cbeveuxî les beaux cbeveuxl s'écriat-elle.tout à coup, en pressant la lête de Jaguaretle dans ses deux mains, et elle baisa ses cheveux noirs et brillants... les beaux bras! et elle baisa ses bras... le beau col! » et elle baisa son col...
Et c'étaient des soupirs, des élans de joie, des éclats de rire, des sanglots qui tenaient du délire.
«Ma fille... ma fille!... j'ai retrouvé ma fille, » s'écriait Baboùn-Knify. Elle ne pouvait se lasser de prononcer ces mots.
Malgré le bonheur qui rayonnait sur le visage de sa mère, les traits de Jaguaretle restaient assombris. La magicienne se cacha la figure avec un pan de sa robe, et s'écria: «Elle ne m'aime pas!... elle est triste! elle ne m'aime pas!... Je devrais mourir demain qu'aujourd'hui la vue de ma fille me rendrait folle de joie, et mon enfant resle froid devant mon bonheur!... Elle ne m'aime pas!... »
Et la malheureuse femme éclatait de nouveau en sanglots déchirants.
Émue de sa douleur, Jaguaretle se jeta au col de sa mère, fondit en larmes, et lui dit d'une voix étouffée : a Votre tille est malheureuse... elle aussi mourrait demain avec joie, si aujourd'hui elle pouvait revoir celui qu'elle aime ! »
La magicienne se redressa vivement, ses noirs sourcils se froncèrent ; elle éprouva un accès de jalousie sauvage : le cœur de sa fille ne lui appartenait pas tout entier ; il était rempli d'un autre amour.
Craignant de froisser, de blesser son enfant, eu lui laissant pénétrer ses ressentiments, elle baissa la tèle et pleura en silence.
Mats, lorsque Jaguarelte lui eut confié son amour, son amour si dédaigné par Hercule, qui lui avait préféré Adoë, la physionomie de la magicienne s'enflamma de courroux.
Sa fille était malheureuse !
« Cet Européen combat nos guerriers et nos allies de la Sainareka, s'écria la magicienne, il préfère la fille pâle de Sporterfigdt, la fille de celui qui a tué ton père!... Mon enfant... oublie-le... méprise-le, hais-le. Il est faux et méchant comme ses pareils... Tu es la fille d'un des plus braves chefs des Piannakotaws, tu aimeras un jeune guerrier qui viendra suspendre à la porte de notre carbel les chevelures des ennemis qu'il aura tués, la peau des tigres qu'il aura chassés... Nous quitterons le kraal pour retourner dans les montagnes Bleues où tu es née..., où sont les tombeaux de nos pères. Là, nous ne verrons ni les noirs ni les blancs. Aucun étranger n'a foulé le sol de nos belles vallées. L'air y est plus pur, le soleil plus brillant que dans les basses (erres... que mon enfant, mon doux et cher enfant m'y accompagne!... Elle trouvera là le bonheur, le repos; chaque jour je sacrifierai pour elle au grand-esprit... et le grand-esprit, qui entend mes prières, qui me protège, puisqu'il m'a rendu ma fille, lui enverra pour époux un fier et noble guerrier des montagnes Bleues... »
Jaguarette laissa parler sa mère, secoua tristement la tête et dit : « Nos guerriers ont, comme moi, le teint couleur de Fécorce des grenadilles, et l'Européen que j'aime, ô ma mère ! a le teint uni et rosé comme la fleur caraïbe... Nos guerriers ont des yeux
noirs et farouches; l'Européen que j'aime a un doux regard et des yeux bleus comme l'aile du papillon couleur d'azur... Nos guerriers ont la voix rude; l'Européen que j'aime a une voix mélodieuse et tendre... Nos guerriers sont vêtus de plumes et de peaux; ils ont l'air féroce et sauvage... Ah! si vous aviez vu l'Européen que j'aime, ô ma mère ! comme il était beau avec ses vêtements verts brodés d'or, et sa brillante épée, et les franges étincelantes qu'il porte sur son épaule, en récompense de son courage! Il est aussi beau que brave... Il est si brave que les plus vieux guerriers des blancs n'en parlent qu'avec respect... Non... non... votre fdle ne retournera jamais dans les montagnes Bleues où elle est née, ma mère! elle y mourrait. Pour que Jaguarette vive, il faut qu'elle respire l'air que respire le bel Européen. Avant de le voir, en entendant seulement parler de lui, elle l'aimait déjà, elle voulait lui paraître belle. Quand elle l'a vu, il lui a semblé qu'un lien invisible l'attachait tout à coup à lui... Elle n'a pu détacher ses yeux de ses yeux; où il regardait, elle regardait ; s'il parlait, elle ne pouvait s'empêcher de répéter tout bas ses paroles; s'il souriait, elle souriait; s'il soupirait, elle soupirait ; et puis de ce jour, ma mère, Jaguarette a mortellement haï celle que la destinée semblait promettre pour épouse à l'Européen. Cellelà était la fille de Sporterfigdt, celle-là avait traité Jaguarette comme sa sœur... Et pourtant Jaguarette, plutôt que de la voir unie à l'Européen, a trahi sa bienfaitrice; elle l'a livrée entre les mains de l'affreux tOulok le borgne... Je vous le dis, ma mère, votre fille ne revenu jamais les montagnes Bleues... Elle
LES DEUX INDIENNES. >oO
doit vivre où vil le bel Européen, ou mourir loin de lui...- Oh! avec quelle joie elle traverserait Je grand lac des visages pâles, si l'Européen veut remmener comme esclave dans son pays ! » ajouta l'Indienne en joignant les mains avec passion.
Baboûn-Knify contemplait Jaguarette absorbée dans une stupéfaction douloureuse.
L'amour de sa fille pour Hercule lui semblait si passionné, si exalté, la pauvre enfant paraissait subir une influence tellement incompréhensible, que la magicienne attribua la domination d'Hercule à une cause surnaturelle.
Renversant sa tête en arrière, levant les mains au ciel en manière d'invocation, Baboùn-Knify s'écria d'une voix sombre et désolée :
« L'Européen a charmé la fille de mon sang... Je le vois... hélas!... je le vois... c'est un enchanteur plus méchant et plus noir que l'oiseau-tigre! Son philtre a été puissant... Son philtre est encore toutpuissant. Mais je saurai le conjurer... J'invoquerai Mama-Jumboô pendant que la lune sera croissante; j'invoquerai Yawahon pendant qu'elle sera décroissante; je saurai lire dans le cœur palpitant d'un ramier la cause de la puissance infernale de cet esprit de ténèbres. Quand je la saurai, je la détruirai ; l'enchantement cessera, ma fille reviendra à la raison... L'amour (Je sa mère remplacera dans son cœur cette passion qui la tue et qui me tue... Si mes sortilèges ne sont pas supérieurs à ceux de l'enchanteur, ajouta la magicienne d'un air farouche, je nourrirai pendant neuf jours mon serpent sacré, mon serpent Wannakoë du suc vénéneux de la rossay mélangé à I. «
quelques gouttes de mon sang; alors ses morsures redeviendront mortelles... Waunakoë m' obéit, il me vengera. Les sorts des visages pâles, si puissants qu'ils soient, ne mettront jamais ce féroce enchanteur à l'abri du poison du serpent sacré, lorsque Wannakoè" aura bu ma haine avec mon sang. »
Jaguarette sourit tristement, et dit : « Si l'Européen est un enchanteur, ses yeux bleus, son regard tendre, sa douce voix, son courage et sa bonté sont ses philtres... ô ma mère! Avant d'arriver jusqu'à lui le serpent Wannakoë m'entourera le col et les bras de ses froids anneaux, ses dents empoisonnées déchireront mon sein.
— Jamais une lille des Piannakotaws n'a aimé uu Européen!... s'écria Baboùii-Knify en se tordant les bras avec désespoir ; le démon est caché sous les traits de ce magicien; il veut me ravir ma fille au delà du grand lac des Européens pour la faire servir de victime à ses affreux maléfices ! Retrouver ma fille, mon enfant, que j'ai tant pleurée pour la perdre ainsi ! pour la perdre peut-être à jamais... cela ne sera pas... cela ne sera pas; ma fille n'abandonnera le kraal que pour retourner avec moi aux montagnes Bleues.
— Que ma mère me pardonne, dit Jaguarette ; mais ce que je ressens est plus fort que moi. Où est l'Européen... il faut que j'y sois. Les blancs sont en marche, j'irai au-devant d'eux; ils auront pitié d'une femme; je le verrai, el je retrouverai les forces qui m'abandonnent. »
A ce moment ou entendit un assez grand tumulte au dehors du carbel.
LES PRISONNIERS. 2ii
L'Ourow-Kourow el ses Indiens amenaient Hercule él Pipper prisonniers.
En arrivant dans Je kraal, TOurow-Kourow s'était dirigé vers le tabouï ou grand carbet; quatre de ses guerriers, se relevant tour à tour, portaient Pipper et Hercule attachés dans deux hamacs.
Les Indiens avaient usé de toutes leurs ruses habituelles pour dérober la connaissance de leur marche aux Européens.
I/Ourow-Kourow 7 en massacrant F avant-garde des blancs, avait rempli ses engagements avec les rebelTes de la Sarameka, il les envoya prévenir du succès de son embuscade. Il revenait à son kraal pour assister à une solennité religieuse qui réunissait deux fois par année tous les membres de la tribu.
Dans cette circonstance,Ja capture de la queuebrillanle et du lion superbe, comme ils appelaient Pipper el Hercule, leur était doublement précieuse.
Quoique le sergent ne montrât ni grandeur ni dignité dans l'infortune, les Indiens connaissaient sa bravoure, et ils le considéraient comme un de leurs ennemis les plus acharnés.
Quant à Hercule, il déployait un calme si stoïque, il regardait ceux qui l'entouraient avec un si magnifique dédain, que les Piannakotaws, habitué)» à juger
Ht AVENTURES D'HERCULE HARDI.
du courage par le sang-froid, ne pouvaient douter que le capitaine ne fut un des chefs les plus redoutables des Européens.
Le sacrifice de ces deux prisonniers devait donc être singulièrement agréable aux dieux des Indiens.
Hors de la portée des vedettes, l'Ourow-Kourow avait ordonné qu'on ôtàt le bâillon du sergent.
Après avoir donné cours à sa colère, Pipper s'était enfin endormi au bercement du hamac.
Depuis la veille, Hercule n'avait pris aucune nourriture ; l'émotion des nouveaux périls qu'il venait de courir augmentant encore l'espèce d'hallucination où il était tombé par suite du jeûne et de la lièvre, il se crut tout à fait sous l'influence d'un songe. Ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé, ses joues se colorèrent; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et il Unit par se rassurer complètement en se disant : « Il est évident que ce rêve -là, vie que je mène depuis quelques jours, n'est ni possible ni probable; plus les événements deviendront inouïs, effrayants, plus je serai près du dénoûment de ces horribles visions; une commotion violente, la mort, je suppose, me rappellera sans doute à la réalité en me réveillant en sursaut, car je suis sûr de n'avoir pas quitté Flessingue ; ce sont toutes les effrayantes histoires de monsieur mon père, à propos de son ami le major Rude hop, qui me trottent dans la tête et qui me donnent le cauchemar. Heureusement que demain matin je me retrouverai dans mon lit à rideaux de serge verte à dessus blancs et rouges ; encore tout ému de mon rêve affreux, avec quel bonheur je verrai les joyeux rayons du soleil traverser
LES PRISONNIERS. Si 3
ma fenêtre, dorer les pousses vertes du houblon qui grimpe au treillage, et aller s'épanouir sur les chenets de cuivre si bien entretenus par les soins de dame Bal bine. »
Telles étaient les pensées d'Hercule, lorsque les Indiens arrivèrent au kraal.
On délivra les prisonniers de leurs liens ; on les conduisit dans un carbet soigneusement fermé et gardé. Là, ils purent s'étendre sur une natte, et prendre quelque nourriture.
Le sergent avait déjà été prisonnier des Indiens ; sans une fuite inespérée, il eût été mangé au déjeuner de noces de la fille de l'Ourow-Kourow.
Il était donc très au courant des préliminaires de ces abominables festins ; il frémit en voyant que les ignames et le poisson salé qu'on venait de leur apporter dans des courges noires et rouges, en signe de deuil, étaient saupoudrés d'une sorte de poivre noir très-aromatique et très-précieux, nommé par les Indiens piment de mort.
Ce rare ingrédient se récoltait fort difficilement. Les PiannakolawS , croyaient être très-agréables à leurs dieux en aromatisant ainsi les victimes qu'ils leur destinaient.
Hercule ne mangea pas.
Malgré l'imminence du danger et la signification funèbre du piment, le sergent avait conservé un trèsvigoureux appétit. Il se mit en devoir de le satisfaire, en disant à Hercule :
« Je sais que j'ai l'air de faire une petitesse en mangeant autant d'un poisson qui est accommodé avec du piment que ces peaux rouges aiment beau-
coup comme assaisonnement de leurs mets ; on pourrail croire que je veux les flatter en tâchant de me rendre meilleur afin qu'ils me trouvent plus à leur goût quand ils vont nous dévorer ; mais je suis audessus de ces apparences... je mange parce que j'ai faim, voilà tout... Faites comme moi, capitaine, prenez des forces... Nous en aurons besoin... tout à Theure... »
Hercule partit d'un éclat de rire sardonique qui fit tressaillir le sergent.
((Diable!... vous riez, capitaine!... Hum... je conçois qu'à la rigueur on ne gémisse pas... mais rire quand on est dans le garde-manger de ces démons... je trouve qu'il n'y a pas de quoi être trèsgai... vu que ça peut devenir assez triste...
— Comment, triste ! s'écria Hercule, dont le cerveau commençait à être complètement dérangé. Tu trouves cela triste, toi, sergent? Ah! ah! ah! moi, je trouve cela fort réjouissant, au contraire. Seulement, je trouve que nous ne courons pas encore d'assez grands dangers d'être mangés, épluchés, rongés jusqu'aux os!... Qu'est-ce ojue cela? morbleu ! ventrebleu !... Oh ! je ne me contente pas de si peu, moi ! je voudrais autre chose, comme qui dirait un chaos, un tremblement d'univers ; qu'il pleuve du feu; qu'il vente du plomb fondu; que les rivières coulent de l'airain en fusion; que sais-je, moi? je voudrais quelque chose de si épouvantable qu'on n'eût jamais rien vu de pareil, quelque chose enfin qui amène la lin du monde... Morbleu! sacrebleu ! ventrebleu ! cela amènerait peut-être la fin de mon rêve, » ajouta- 1- il entre ses dents,
Ébahi, abaissant le morceau de poisson qu'il portait à sa bouche, Pipper regardait Hercule avec une admiration mêlée de crainlc.
«Ah! quel homme I quel homme! disait-il. Le major avait bien raison. Sur le point d'être rôti tout vif, voilà qu'il Irouve que ce n'est pas encore assez; il veut des rivières de plomb fondu, des plaines de feu, la fin du monde ? Faut-il qu'il soit amateur de dangers? Certes, je ne me crois pas plus poltron qu'un autre, j'ai vu le feu, je puis dire que j'ai été sous la dent des Indiens, et que, passé l'humiliation qu'éprouve un honnête homme à servir de plat du milieu à ces canailles rouges, j'ai bravé la mort en soldat... mais au moins, mille diables! je me trouvais satisfait,^ je ne demandais pas davantage! tandis que ces dangers sont pour le capitaine comme petit lait pour uu ivrogne. Ah ! quel homme ! quel homme ! quel homme ! » répétale sergent en secouant la tête.
La nuit était venue ; une faible lueur brilla à travers les ais de la porte du carbet ; cette porte s'ouvrit, un personnage enveloppé d'une longue pagne entra mystérieusement.
l'entrevue.
Baboûn-Knify laissa tomber le manteau de coton dont elle était enveloppée, et parut aux yeux étonnés des prisonniers dans son costume étrange.
La magicienne avait habité quelque temps les environs de Paramaïbo, lorsque les Piannakolaws n'étaient pas encore en guerre déclarée contre les colons. Connaissant la vertu d'une grande quantité de plantes, elle possédait de nombreuses recettes pour les maltdies des nègres. Dans ses fréquentes communications avec les Hollandais, elle avait passablement appris leur langue.
En arrivant au kraal, l'Ourow-Kourow, rempli de conlianec, de respect pour la magicienne, lui avait raconté le succès de son embuscade contre les Européens, et comment la queue brillante et le lion superbe étaient tombés en son pouvoir.
Au portrait que le chef indien fit d'Hercule, un secret pressentiment avertit Baboùu-Knify que cet Européen ihélait autre que l'enchanteur dont le charme infernal obsédait Jaguarelle.
L'Ourow-Kourow, bien résolu de faire périr ses prisonniers, voulait savoir de la sorcière si le sacrilicc se présentait dans des circonstances favorables, et à quelle heure du jour il serait plus agréable nu y dieux des Indiens.
La mère de Jaguarelle pouvait donc hâter ou reculer de quelques moments la mort des deux victimes. Le chef indien n'eût pas osé désobéir à ses ordres, toujours sacrés.
La magicienne était doublement irritée contre Hercule : il lui avait enlevé le cœur de sa fille; il l'avait rendue victime d'un effroyable enchantement; enfin, dernier sujet de haine, il se montrait supérieur à la sorcière par la force et la durée de ses maléfices.
Après son entretien avec Jaguaretle , Baboùn-
Knify avait eu recours à toutes les ressources de son art mystérieux, aux évocations les plus formidables pour délivrer sa fille de l'obsession dont elle la croyait victime.
Vains efforts! Après ces dernières tentatives, allant de nouveau interroger Jaguarette sur l'état de son cœur, elle la trouva plus passionnée que jamais pour l'Européen.
La magicienne n'en pouvait plus douter : la puissance de l'enchanteur blanc , comme elle appelait Hercule, était plus grande, était plus redoutable que la sienne.
Bien décidée à bâter Je moment de la mort du prisonnier, elle craignait que la mort d'Hercule ne mît pas fin au charme qu'il avait jeté sur Jaguarette.
L'Indienne venait visiter le lion superbe pour tâcher de pénétrer ce secret.
Elle en avait facilement obtenu la permission de rOurow-Kourow, prétextant quelques observations nécessaires à l'accomplissement de ses prophéties.
Baboun-Knify, artificieuse et dissimulée, s'approcha de la natte où était attaché Hercule.
Elle donna à sa physronomie une grande expression de douceur et de commisération, et lui dit dans son langage métaphorique :
« La saison des pluies et des tempêtes noires succède à la saison des fruits et des fleurs; la défaite succède au triomphe. Hier vainqueur, aujourd'hui vaincu, celui qu'on nomme le lion superbe sait que telle est la guerre; elle a ses jours de revers; mais il a bravé par sou silence les Piannakotaws.., les
aiglons des montagnes Bleues... Les Piannakotaws ont admiré le chef des visages pâles. »
A mesure que la raison d'Hercule s'affaiblissait devant l'ardeur de la fièvre, il devenait de plus en plus ironique. Il regarda la magicienne d'un air narquois, et répondit d'un ton badin et cavalier :
« Que le diable m'emporte si je comprends un mot à ce que vous venez me chanter, la bonne femme.
— Je crois, capitaine, dit Pipper en anglais, que c'est une manière de prêtresse du pays qu'on nous euvoie à notre dernier moment pour nous consoler. Ecoutez-la tranquillement , ça vous aidera à vous endormir, ce que je vais faire, si je peux... Dans le cas où elle voudrait venir me prêcher, dites-lui que ce n'est pas la peine... que je me suis préparé moimême à ma façon. »
Et Pipper se retourna sur sa natte.
Baboiin-Knify reprit, en s'adressant à Hercule, d'une voix basse et avec un accent de profond intérêt :
« Les visages rouges, comme les visages pâles, ont le don des enchantements... Les visages rouges savent lire dans les cercles mystérieux que trace le serpent, en entourant la tige sacrée du Waremboë... Us peuvent composer des philtres; ils sont les frères en magie des visages pâles qui savent aussi faire des enchantements. Que leur grand esprit soit Yawaouw, Mama-Jumboë, ou le Dieu des blancs, ils doivent s'aimer et se secourir dans le malheur. Mon frère m'entend-il?
— Il faudrait être sourd ou dormir comme Pipper, qui ronfle comme un canon ; mais pourquoi
diable dites-vous qu'il faut nous aimer?... Ventrebleu! corbleu! je ne me sens pas du tout disposé à \ous aimer. .. la belle aux yeux doux. Eh I eh ! eh ! » dit Hercule en riant d'un air capable.
La magicienne dissimula la colère que lui inspirait la dédaigneuse insouciance d'Hercule, et reprit à voix basse :
« Pourquoi le lion superbe ne parle-t-il pas en face à celle qui lui parle en sœur? Ne devons-nous pas nous entendre? La lune qu'il interroge pour les maléfices... est aussi la lune que j'interroge... La nuit qu'il invoque pour présider à ses charmes... est aussi la nuit que j'invoque... Toi, comme moi, ajouta-t-elle . en se rapprochant d'Hercule, nous puisons dans nos veines le sang nécessaire à nos philtres. Ceux qui ont la même mère doivent s'aimer et se secourir... Notre mère est la magie... Que nos lèvres disent les pensées de notre cœur... Mes lèvres disent les miennes... je veux sauver le lion superbe, et je viens l'arracher au supplice... mais je ne puis le sauver qu'à une condition... sans cette condition, Mania-Jumboë rendrait sa fuite impossible. Je le jure par la pâle clarté de la lune.., je le jure par l'heure sacrée des enchantements...
— Ceci me rappelle , dit Hercule de plus en plus égayé, le refrain si connu... que j'adorais dans mon enfance... Au clair de la lune, mon ami Pierrot... Eh!... eh!... Prête-moi ta plume pour écrire un mot... Eh !... eh !... eh !... »
La magicienne regardait Hercule sans comprendre ses paroles; mais l'expression moqueuse de la physionomie du capitaine, en redoublant sa haine
et sa rage, lui ôtail tout espoir d'arriver à ses fins. Pourtant elle reprit :
« Si tu as fait quelque enchantement... délivre à l'instant ta victime, et lu es sauvé. Prononce les paroles mystérieuses qui délient ce que des paroles mystérieuses ont lié... Mama-Jumboë sera satisfait, et tu seras libre:.. Si pour rompre ton charme il te faut, comme à nous... un cœur de ramier... des feuilles argentées du lotos, et des graines de tumhoë recueillies sur la grève pendant la tempête , je t'apporterai ce qu'il te faudra... Mais il faut que tu rompes le charme! s'écria Baboûn-Knify, en se contenant à peine... Il le faut ! »
Elle prononça ces derniers mots avec tant de véhémence que Pipper s'éveilla.
Hercule eût été dans son bon sens, que la persistance et le langage étrange de l'Indienne l'eussent presque rendu fou.
Déjà sous l'empire de son exaltation cérébrale, cet entretien bizarre mit le comble à son aberration.
a Un cœur de ramier, des feuilles de lotos... quel diable de ragoût est-ce là, cuisinière de Belzébut ? » s'écria-t-il.
Puis, passant sans transition d'une idée à une autre, il dit à la sorcière :
« C'est étonnant comme j'ai envie de chanter ; ça me rappelle un certain petit air que mon père me cornait toujours aux oreilles :
Le tambour résonne, La trompette sonne ; En avant, soldats, Courons aux combats !
— Allons... voilà que le capitaine chante une chanson de guerre, maintenant ! dit Pipper ; il ne pense jamais qu'à la bataille. Ahl quel homme!... quel homme ! »
A cette dernière et cruelle insulte, Baboùn-Knify contint à peine sa colère; pourtant, voulant épuiser tous les moyens pour amener Hercule à détruire l'enchantement qui frappait Jaguaretle, elle reprit diun ton suppliant :
« Frère I frère !... ta sœur t'en conjure, renonce à ta vengeance... Tu es puissant, je le sais... tu peux, par ta magie, me forcer, pauvre créature, à venir à tes pieds, comme le serpent attire à lui l'oiseau trçmblant qu'il fascine... Aie pitié!... aie pitié de cette pauvre créature!... Si tu savais ce qu'elle souffre... tu me comprends... aie pitié d'elle !... Tiens !... ajoute la sorcière, cédant à toute la puissance de son amour maternel, et songeant véritablement à sauver Hercule, dans l'espoir de délivrer Jaguarette ; je le vois, on ne peut te tromper... tu as un regard d'aigle, tu lis dans les cœurs... Eh bien!... oui... irritée contre toi... je voulais te faire rompre l'enchantement dont tu as frappé ma fille, et te livrer ensuite au supplice... mais tu as pénétré mon dessein... Eh bien! écoule... et vois... »
Ce disant, la sorcière ouvrit la porte du carbct*
Elle montra à Hercule les Indiens qui servaient de sentinelles, au loin le chemin qui conduisait à la forêt.
«Romps le charme, je te délivre de les liens, et je te sauve... Deux mots de moi à ces guerriers, et ils vont quitter cette porte... Regarde. <. »
Et elle alla près des deux Indiens et leur dit quelques paroles d'un air solennel.
Les deux Piannakotaws s'inclinèrent, prirent la main de la sorcière, qu'ils portèrent sur leur tête, et abandonnèrent leur poste.
et Tu le vois... tu le vois... romps le charme, et tu es libre... Tous nos guerriers sont assemblés près du grand tabouï. Ils consacrent au Grand-Esprit leur poudre et leurs munitions de guerre, pour que leuv coups soient certains. Femmes, enfants, vieillards, assistent à celte cérémonie. Personne ne peut s'opposer à ta fuite... Je te servirai moi-même de guide... et quand ton évasion sera découverte, pour empêcher qu'on ne te poursuive, je dirai à notre tribu que Marna- Jumboë t'a fait enlever par un de ses aigles aux sept ailes, et ils me croiront.
— Diable... acceptez... acceptez, capitaine, s'écria le sergent. Elle a raison ; il n'y a pas un chat sur la roule d'ici à la forêt... Acceptez... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour le vieux Pipper... Ne poussez pas la crânerie jusqu'à refuser une pareille proposition... C'est comme si vous vous liriez un coup de pistolet à bout portant, et à moi aussi pardessus le marché. »
Pourloule réponse, Hercule fredonna de nouveau le refrain qui devenait l'idée fixe de son cerveau délirant :
La trompette sonne, Le t.iuibour résonne ; En avant, soldais, Courons aux combats !
«Tu chaules ton chaut de guerre! s'écria la sor-
cière exaspérée. Tu me refuses donc?... Tu veux donc la mort?... Tu mourras... tu mourras... mais d'un supplice épouvantable... d'un supplice que ceux de notre tribu ne raconteront à leurs enfants qu'en frémissant de terreur. Entends-tu?. . . entends-tu ?. . . » Hercule haussa les épaules et reprit machinalement :
La trompette sonne, Le tambour résonne
La sorcière sorlit furieuse.
Les sentinelles revinrent fermer la porte. Le sergent se recoucha sur sa natte en disant : « Ah! quel homme! quel homme!... Auprès de lui César est un poltron. »
Ivre de fureur et de vengeance, la magicienne courut près de TOurow-Kourow , dit qu'elle avait consulté Marna- Jumboë et que la réponse du Graud- Esprit était celle-ci : De grands malheurs menacent, si le visage pâle ne pfrit pas au milieu du plus affreux supplice avant le coucher du soleil.
Les avis de la magicienne avaient une telle autorité sur les Indiens, que la sanglante cérémonie fut fixée pour le coucher du soleil qui commençait à descendre.
Deux poteaux furent fichés en terre au milieu du
grand tabouï ; une immense cuve de terre cuite , remplie d'huile de palme, fut posée sur une assise de pierre formant un fourneau.
On y alluma un feu ardent, et bientôt le liquide devint bouillant.
Les couteaux à scalper, des flèches très-aiguës, des espèces de tenailles faites de bois de fer et d'autres instruments de torture furent disposés autour des poteaux de la chaudière avec une horrible symétrie.
Quatre Indiens tatoués d'un rouge vif, avec des dessins noirs représentant des serpents entrelacés, s'occupaient des préparatifs du supplice.
Deux chanteurs funèbres, coiffés de longs bonnets de plumes, tenant à la main des flûtes de roseau, faisaient de temps à autre retentir le tabouï des sons les plus lugubres et les plus discordants.
La foule des ïudiens se pressait autour des poteaux, attendant avec une farouche impatience la promenade de la mort.
Cette cérémonie était pour les victimes courageuses une sorte d'ovation, de dernières consolations que la barbare générosité de leurs ennemis leur accordait.
En présence de ces horribles apprêts, les guerriers vaincus mettaient à honneur de rester impassibles et de braver d'un front serein le supplice qu'ils allaient subir.
Baboùn-Knify, retirée dans son carbet avec sa tille, voulait que celle-ci n'apprît l'arrivée et la condamnation des Européens qu'après leur mort.
Elle hâtait de tous ses vœux le moment où le soleil s'abaisserait à l'horizon.
Celui qui avait jeté un charme si fatal sur sa fille mourrait alors; peut-être sa mort romprait-elle l'enchantement.
Par instinct, par pressentiment ou par hasard, depuis la matinée, Jaguarette éprouvait une angoisse extraordinaire. Elle se sentait oppressée, inquiète.
Sa mère voyait dans ces symptômes une nouvelle preuve de la fatale influence du magicien.
Le carbet, comme toutes les cases indiennes, n'avait qu'une porte ; le jour y arrivait par une ouverture faite au toit et destinée au passage de la fumée.
« Je ne sais pourquoi je souffre ici, au cœur, dit Jaguarette en mettant sa main sur sa poitrine. J'étouffe... l'air me manque... ma vue se trouble. »
Elle se leva pour aller à la porte et l'ouvrir.
Baboûn-Knify, qui s'était placée à l'entrée du carbet, s'avança précipitamment, et lui dit :
a Reste, reste, ma fille. A cette heure du jour, l'air est enflammé, il brûle plus qu'il ne rafraîchit.
— Hélas ! ma mère, le feu du jour est une brise douce et fraîche auprès du feu qui consume votre fille. »
On entendit au loin et assez distinctement les sons aigus des flûtes de roseaux. Les musiciens jouaient un air funèbre; la marche des condamnés était commencée.
La sorcière, pour empêcher ce bruit de parvenir jusqu'aux oreilles de sa fille, dit à Jaguarette, avec une gaieté affectée :
a Mon enfant est triste ; elle pense trop au présent ; elle oublie le passé. Il faut que je ramène le i. 15
sourire sur ses lèvres pâles, en lui rappelant les chants qui la berçaient toute petite. »
Et la magicienne prenant un coëroma, sorte de tambour de basque, suspendu à la cloison, se mit à l'agiter bruyamment pour couvrir le son des flûtes qui devenait de plus en plus distinct.
S'accompagnant de ce bizarre instrument, elle chanta ces paroles naïves avec l'accent monotone et mélancolique particulier aux chants sauvages :
« L'enfant est endormi dans son berceau d'écorce.
Le vent se lève pour le bercer dans les branches du pamplemousse.
Les oiseaux attendent son réveil pour chanter.
Les fleurs attendent son réveil pour s'épanouir, embaumer l'air.
Sa mère n'attend pas son réveil pour l'aimer. »
Pendant quelques moments Jaguarelte , distraite de ses pensées par ces chants qui réveillaient en elle des souvenirs confus et lointains, ne lit pas attention au bruit croissant de la marche funèbre.
Sa mère agitait de plus en plus vivement son tambour.
Pourtant entre deux chants, pendant un intervalle de silence, l'aigre retentissement des flûtes indiennes parvint jusqu'au carbet.
Celte musique infernale était accompagnée de hurlements sauvages et aigus, imitant le cri du hibou, l'oiseau de mort des Indiens.
Jaguaretle connaissait assez les usages des siens pour comprendre la signification de ces cris.
Elle regarda sa mère avec terreur et lui dit :
p Un sacrifice se prépare ! j'entends les cris de
mort... Oli ! fermez... fermez bien la porte... la vue d'un le! spectacle porte malheur!...
— C'est pour cacher ce spectacle à ma fille que je ne voulais pas lui laisser ouvrir cette porte... J'espérais étouffer ce bruit funèbre sous celui du coëroma.
— Oh! ma mère! agitez... agitez votre tambour, que je n'entende pas ces chants de mort ! ! ! Je savais bien que ce jour était fatal ! mes pressentiments- ne me trompaient pas... La fleur pâle et violette du sasseyer se ferme à l'approche de l'orage ; mon cœur se serre à l'approche du malheur... Quels sont ces infortunés, ma mère?
— Des prisonniers de la tribu des Arrakoës, les plus cruels ennemis de notre tribu. »
A ce moment , le cortège s'approche tellement du rarbet qu'on distingue les cris de la foule.
Avant que Baboiïn-Knify ait pu reprendre son tambour, Jaguarelle entendit ces mots :
« Les visages pâles vont à la mort... et ils sont braves devant la mort!
— Les visages pâles! s'écria l'Indienne, vous me trompiez, ma mère!... »
Et avant que la magicienne eût pu s'opposer à son mouvement, Jaguarcttc courut à la porte, l'ouvrit et vit passer Hercule et Pipper, assis sur une natte et portés sur les épaules de quatre sacrificateurs. L'émotion de l'Indienne fut si violente qu'elle tomba sans mouvement entre les bras de sa mère
ÎÎ8 AVENTURES D'HERCULE HARDT.
XXÏX.
Le premier mouvement de Jaguarette, en revenant à elle, fut de s'écrier : «Sauvez-le, ma mère!... Pour l'amour de votre fille, sauvez-le!...»
La magicienne leva les yeux au ciel et dit avec désespoir : a Hélas ! hélas! le maléfice dure encore!... elle l'aime toujours!...
— Sauvez-le! répéta Jaguarette... Vous le pouvez... Les chefs obéissent à vos paroles; elles sont sacrées pour eux... Vous leur direz que le Grand- Esprit ordonne qu'on mette les Européens en liberté... Sauvez-le , ma mère! ajouta ha jeune fille d'un ton de menace effrayant , sauvez-le , ou je meurs à vos yeux ! Cet ongle est teint de wourara * ! o
Et elle montra à sa mère un de ses ongles entièrement couvert d'une couche de gomme brune et luisante.
Voyant sa fille en possession de ce poison si subtil, la magicienne resta stupéfaite, et cacha son visage outre ses mains.
1 Voir Bancroff, Histoire naturelle de la Guyane et le Voyage de Siedman ; ce poison, d'une extraordinaire subtilité, se compose d'une substance gommeuse produite par le suc de différentes lianes. Les Indiens et les nègres empoisonneurs portent cette gomme ainsi ppliquée sur l'ongle; en trempant l'ongle dans un vase pendant quelques secondes, l'eau devient un poison mortel et rapide comme la foudre. Les noirs se donnent instantanément la mort en tenant leur doigt pendant quelque? minutes entre leurs lèvres.
« Sauvez-le... ou je meurs... répéta Jaguarettu.
— Je ne puis pas le sauver ï s'écria la magicienne. J'ai tout fait pour l'engager à rompre le charme qu'il a jeté sur toi ; il a résisté à ma volonté. Dans ma fureur, j'ai prédit à l'Ourow-Kourow les plus affreux malheurs si le sacrifice était retardé d'un moment; il doit mourir au coucher du soleil.
— Au coucher du soleil! répéta Jaguaretle.
— Hélas! oui, répondit sa mère. Mais renonce... renonce à ton affreux projet.
— Merci, ma mère... Vous m'avez dit l'heure de sa mort; je pourrai mourir avec lui. Au soleil couchant, vous n'aurez plus de fille... si l'Européen n'est pas libre.
— Quand je devrais t'arracher cet ongle ! s'écria la magicienne en se précipitant sur sa fdle, je t'empêcherai de l'empoisonner.
— Faites un- pas de plus... dit Jaguaretle en mettant son ongle près de ses lèvres... et je me tue à l'instant...
— Malheur!... malheur!... s'écria sa mère en cachant sa (ête dans ses mains .
— Il n'est plus temps de pleurer ! s'écria l'Indienne. Et montrant un rayon de soleil qui entrait par l'ouverture du toit et qui coupait obliquement la cloison» elle dit avec un sang-froid plus effrayant que la colère :
— Ma mère, voyez cet espace éclairé par le soleil ; de moment en moment l'ombre l'envahit. Ainsi les ombres de la mort s'approchent de l'Euro'péen... ainsi les ombres de la mort s'approchent de votre
fille, puisque vous ne voulez pas sauver le visage pâle...»
Sans répondre à sa fille , la sorcière se précipite hors de la cabane, traverse le peuple, et arrive au grand tabouï, suivie de Jaguarette.
L'heure du supplice était venue.
L'Ourow-Kourow et les chefs indiens étaient assis sur les sièges de guerre, sorte de troncs d'arbres creusés si profondément , que ceux qui s'y plaçaient avaient la tête presque au niveau des genoux.
Les Indiens causaient entre eux du sang-froid inaltérable que le lion superbe continuait de montrer. 1
Ils attendaient avec une curiosité féroce le moment du supplice, impatients de voir si celte constance ne se démentirait pas au milieu des tortures.
« Ma sœur vient hâter le sacrifice, dit l'Ourow- Kourow à la magicienne. Elle nous a dit que l'heure du coucher du soleil était le moment le plus propice pour immoler les blancs, et que Mama-Jumboë menaçait de grands malheurs si le sacrifice était retardé. Nous obéirons aux ordres du Grand-Esprit; l'heure approche , et les sacrificateurs sont prêts. L'huile bout ; les couteaux sont aiguisés... Quand le soleil aura disparu derrière le palmier, les visages pâles mourront de la mort des guerriers... Si j'avais un fils, je demanderais au Grand-Esprit qu'il lui donnât le courage du lion superbe... L'Ourow-Kourow a bien vu des fêles de mort , jamais il n'a rencontré d'homme plus calme devant le supplice que le visage pâle. »
Après un moment de silence, l'Indien ajouta avec enthousiasme :
« Le lion superbe est un grand chef ! » Espérant profiter de l'admiration qu'Hercule inspirait aux Piannakotaws , Baboùn-Knify lui dit d'an air grave, solennel :
« Pendant que nos frères faisaient les apprêts du sacrifice, j'ai encore interrogé les nœuds sacrés de Wannakoë, ils annonçaient toujours de grands malheurs si les visages pâles ne mouraient pas au coucher du soleil... Pourtant, par trois fois la branche de tulipier auquel le serpent s'est enroulé a été brisée. Je ne puis interroger Mama-Jumboë sur ce mystère que lorsque la lune brillera... à l'heure de minuit... Il faut donc que le sacrifice soit retardé jusqu'à demain... Le signe du tulipier est sans doute un avertissement que le Grand -Esprit m'envoie pour m'annoncer que ses oracles ont été mal interprétés. »
En disant ces derniers mots , Baboiin-Knify chercha sa fille des yeux , et la vit au premier rang des spectateurs.
Elle tenait son ongle empoisonné près de ses lèvres.
L'Ourow-Kourow regarda la magicienne avec un sombre étonnement, et lui répondit :
« Les ordres de Mama-Jumboë- ne se contredisent pas... Il a menacé de malheurs affreux, si les visages pâles ne mouraient pas au coucher du soleil... Us doivent mourir... »
Baboùn-Knify jeta .un regard désespéré sur sa fille, et reprit :
« Souvent la vue la plus perçante s'obscurcit... le bras le plus fort faiblit... En interrogeant tantôt les
volontés du Grand-Esprit... en lisant dans les signes mystérieux où, seule, je puis lire, je me suis sans doute trompée... La seconde épreuve me le prouve... Il faut que l'Ourow-Kourow suspende le sacrifice jusqu'au moment où j'aurai pu invoquer Yawahon , au milieu du silence de la nuit.
— Et si ma sœur ne s'est pas trompée ! s'écria le cbcf indien avec une impatience farouche , si Marna- Jumboë voulait que le sacrifice lui fût offert le soir, les malheurs dont il nous menace par ta bouche désoleront notre tribu... Femme... femme... prends garde.
— Baboùn-Knify n'a rien à craindre, dit fermement l'Indienne. Elle a toujours été écoutée des sages et des chefs guerriers... C'est à l'Ourow-Kourow de tout redouter de la colère de Marna- Jumboë, s'il méprise ses avertissements.
— Le soleil baisse ! le soleil baisse ! s'écria le Pianuakotaw avec une anxiété terrible... Mais, surmontant bientôt son hésitation, il dit à la sorcière : Le sang des visages pâles ne peut que plaire à Mania - Jumboë... J'écoulerai sa première parole... »
El le Piannakolaw sifila d'une manière particulière.
A ce signal bien conuu, des hurlements sauvages éclatèrent de toutes paris; les bourreaux avivèrent le feu, prirent les couteaux à scalper; les musiciens firent retentir les apoutas ; les rangs des guerriers s'ouvrirent , et les sacrificateurs amenèrent Hercule et Pipper.
On allait les attacher aux poteaux lorsqu'un Indien, traversant la foule, arriva près de l'Ourow-Kourow et lui dit :
« Tes guerriers amènent prisonnière une femme des visages pâles. »
L'étonnement, l'espèce de rumeur que causa cette nouvelle, furent tels, que le supplice demeura suspendu.
Le soleil disparut de l'horizon...
a Le soleil est couché, dit la magicienne d'un ton solennel à l'Ourow-Kourow. Tu le vois, malgré ta volonté, les visages pâles n'ont pas été mis à morl... Avant le coucher du soleil , l'avertissement que Marna- Jumboë m'envoyait par la seconde épreuve du tulipier était donc tel que je l'avais interprété... puisque le Grand-Esprit a voulu que celte fois encore les Européens échappassent au supplice. »
A ce moment, on vit Adoc amenée par trois individus.
Les Indiens, suivant les ordres de l'Ourow-Kourow, avaient conduit Adoë à l'hahitation d'QuIlok le borgne. Depuis deux jours, ce planteur avait disparu de l'anse du Paliest avec ses deux mulâtres, Tarpoën et Siliba.
Croyant bien agir, les Piannakotaws ramenèrent la fille de Sporterfigdt au kraal de leur chef.
En voyant sa maîtresse, Jaguarette fut frappée de stupeur.
Tour à tour agitée par la honte, par la colère, par
la jalousie, elle jetait de sombres regards sur Adoë et sur Hercule qui, déjà attaché au fatal poteau, regardait la cuve d'huile bouillante d'un air hébété.
Baboiïn-Knify avait profité du tumulte occasionné par l'arrivée de l'Européenne pour courir auprès de sa fille.
Elle employait les prières, les menaces, la persuasion, pour la décider à abandonner son funeste projet de suicide, puisque, pour ce jour du moins, les Européens étaient sauvés.
En effet, le soleil avait tout à fait disparu, et la nuit, sans crépuscule sous les tropiques, avançait rapidement.
L'Ourow-Kourow, frappé des paroles de la magicienne, et voyant d'ailleurs le moment du sacrifice passé, donna ordre de reconduire les prisonniers dans leur carbet.
Adoë vit Hercule attaché au fatal poteau, et poussa un cri perçant.
Celui-ci, malgré son aberration, reconnut la fille de Sporterfigdt. Sa venue, au milieu de cette peuplade, ne sembla pas l'étonner, il avait presque perdu la faculté de raisonnement. Souriant d'un air courtois à la créole , il lui dit simplement : « Comment vous portez-vous, mademoiselle? Mille pardons de ne pouvoir vous présenter mes humbles respects. »
Hercule ne put pas en dire davantage, ses gardiens l'entraînèrent, et il fut bientôt attaché de nouveau sur une natte, au milieu de la case qui lui servait de prison.
Le cri d'Adoë, le mouvement d'Hercule, n'avaient pas échappé à Jaguarette.
LA PRISONNIERE. S5b
Elle serra violemment le bras de sa mère , et lui dit : « Ma mère voit celle femme... son père a tué mon père...
— La fille pâle de Sporterfigdt ! Le Yawahon nous l'envoie, » dit tout bas la magicienne.
Voyant le supplice différé, les Indiens se dispersèrent.
L'Ourow-Kourow resta seul dans le tabouï avec quelques vieillards et quelques guerriers.
Adoë était debout devant eux ; son air était noble, digne et fier. De temps* à autre, elle jetait les yeux vers le carbet où elle avait vu enfermer Hercule et Pipper.
Le chef indien, sachant que la magicienne parlait hollandais, lui fit signe de venir, et lui dit, en lui montrant Adoë : « Ma sœur gardera dans sa case cette fille des visages pâles... son père était Sporterfigdt, un de nos plus cruels ennemis... Que ma sœur interroge cette nuit Mama-Jumboë, lorsque la lune sera brillante... et que demain, au point du jour, le sacrifice de cette femme pâle puisse être offert au Grand-Esprit. »
L'Ourow-Kourow se retira.
« Suivez-moi, » dit Baboûn-Knify à la jeune fille.
Heureuse d'entendre parler sa langue, Adoë s'écria :
« Dieu soit loué ! je puis au moins me faire comprendre. Au nom du ciel, répondez-moi; ce capitaine européen que j'ai vu. tout à l'heure est-il prisonnier depuis longtemps ? A-l-il été blessé? Quel est le sort qui l'attendait? Si vous voulez faire une noble action, si vous voulez gagner une grande récompense, aidez-
le..., aidez-nous à retourner à Sporlerligdl où j'habite.
— Les deux Européens doivent mourir demain uinsi que vous, dit la magicienne d'un air farouche.
— Jaguarette! s'écria la créole, en voyant pour la première fois la petite Indienne qui, la tête baissée sur sa poitrine, s'avançait lentement.
« Vous ici, vous ici ? Je trouvais que votre sommeil avait été bien profond pendant la nuit fatale où les Indiens m'ont enlevée de Sporterfigdl... Dieu fasse que ce mystère ne me soit pas expliqué... maintenant, » dit Adoë en jetant un triste regard sur Jaguarette.
Celle-ci ne répondit rien.
«Pendant dix années, j'ai été pour vous une sœur... La maison de mon père a été comme votre maison... dit Adoë. Si vous avez quelque reconnaissance de mes bontés, usez de l'influence que vous devez avoir sur les gens de votre nation pour les empêcher. de commettre un meurtre abominable. Cette femme dit que les deux Européens sont menacés de mort.
— Celte femme est ma mère... dit Jaguarette.
— Votre mère! s'écria Adoë au comble de l'étonnement. Puisque vous êtes sa mère, ajouta-l-elle en s'adressant à la magicienne, je n'ai rien à craindre. Jaguarette vous dira que, recueillie toute petite par mon père, elle a été élevée et traitée à Sporter/igdt comme ma compagne. Je vous le répète, si mes soins pour votre fille méritent quelque reconnaissance , vous pouvez faire plus que vous acquitter, en facilitant la fuite de ces Européens et la mienne. Vous devez en avoir les moyens. »
Baboùn-Knify écouta Adoë avec un silence glacial, et lui répondit d'une voix solennelle : « La fille de Sportcrfigdt aurait reconnu ma fille pour sa maitresse, et l'aurait servie à genoux, qu'elle n'aurait encore rien fait... Le prix du sang ne peut jamais se payer...
— Le prix du sang ! s'écria Adoë.
— Le planteur de Sporterfigdt a tué son père... dit Baboùn-Knifv d'une voix sourde... montrant Jaguarette.
— C'est impossible... vous mentez... dit fièrement Adoë, les yeux brillants d'indignation... Mon père était le plus humain des hommes... Jamais il n'aurait commis une cruauté pareille.
— Ne vous a-t-il pas dit qu'il avait recueilli l'enfant dont il prit soin après une attaque des Indiens ?
— S'il en est ainsi, reprit Adoë, mon père a défendu sa vie et sa maison contre ceux qui l'attaquaient.... vous ne pouvez lui en faire un crime. Et toi... Jaguarette, dit Adoë d'un ton plus affectueux que suppliant, oublieras-tu le temps que tu as passé à Sporterfigdt?»
L'Indienne baissa la tête ; mille sentiments contraires se combattaient en elle. Le souvenir des bontés de sa maîtresse la touchait ; mais elle ne pouvait penser sans désespoir qu'Hercule et Adoë, réalisant les prédictions de Mami-Za, se marieraient, s'ils pouvaient parvenir à recouvrer leur liberté.
Sachant combien sa mère avait d'influence sur l'Ourovv-Kourow, l'Indienne voulut réfléchir avant de répondre à Adoë; pour éviter une réponse directe, elle lui dit :
« Jaguarette n'oublie pas le« bienfaits. La case de sa mère est pauvre ; mais elle est au service de la fille de Sporterfigdt, qui doit avoir besoin de repos. »
Et précédant Adoë, qui la suivit agitée des plus pçnibles angoisses, elle se dirigea vers le carbet.
Après d'assez longues réflexions, Jaguarette alla trouver Baboûn-Knify.
a Ma mère... vous aimez voire fille? »
La magicienne leva ses yeux au ciel, ses yeux qui se remplirent de larmes.
«Vous pouvez empêcber Jaguarette de mourir... vous pouvez rendre la tribu des Piannakotaws la plus puissante tribu des montagnes Bleues... tous pouvez vous montrer généreuse et rendre à la liberté la fille de Sporterfigdt, qui a traité votre fille comme sa sœur...
— Que dis-tu ? s'écria la magicienne.
— L'Ourow-Kourow a dit que le lion superbe était un grand chef! Il est le plus vaillant des visages pâles. Tous nos guerriers admirent son courage. Eux toujours sans pitié... ils ont vu pourtant les apprêts de son supplice avec peine. Cela est-il vrai , ma mère?
— Cela est vrai,,. TOurow-Kourow a dit que ja-
mais guerrier n'a affronté plus bravement la mort.
— Le vieillard que j'ai sauvé m'a racopté qu'autrefois deux visages pâles avaient combattu avee notre tribu.
— Jusqu'à leur mort, dit la magicienne, ils ont été pour nous de braves et fidèles alliés.
— Eh bien ! que ma mère dise à l'Ourow-Kourow de sauver le lion superbe, pourvu que le lion superbe devieitne un de nos guerriers et qu'il prenne Jaguarelle pour femme.
— Ma fille a perdu la raison, s'écria la sorcière. L'Ourow-Kourow admire le courage du lion superbe, mais il veut son trépas... J'ai annoncé à la tribu les plus grands malheurs, si le lion superbe n'était pas sacrifié.
— Les paroles de ma mère sont des ordres pour les Piannakotaws. Elle a fait retarder le supplice de l'Européen; elle peut changer les chants de mort en chants de joie.
— Jamais l'Ourow-Kourow n'y consentira.
— Si vous lui ordonnez au nom de Mama-Jumboë de prendre le visage pâle pour allié, le chef obéira. Jaguarette heureuse... bien heureuse, ne vous quitterait plus alors, dit l'Indienne d'un ton suppliant. Vous qui n'avez vu votre fille que triste et en larmes, vous la verriez calme et gaie. Hélas ! ma mère, vous vous plaignez de ce que mon amour pour vous est froid ; oh I ne croyez pas cela ; le malheur pèse si cruellement sur mon cœur, que ma tendresse pour vous ne peut se faire jour... Les roses caraïbes ne fleurissent pas sous les ronces... ma mère ! »
La magicienne se sentit profondément émue, elle
contemplait avec une résignation douloureuse le charmant visage de la petite Indienne, le chagrin y avait déjà laissé de cruelles empreintes.
Celte vue réveilla toute sa colère, toute sa haine contre Hercule, qui rendait sa fille victime de ses maléfices. Elle s'écria impétueusement :
a Non... non! cet infernal enchanteur a fait perdre la raison à ma fille; qu'il meure... qu'il meure!
— Adieu, ma mère, » s'écria Jaguarette en laissant éclater ses sanglots, et en se jetant dans les hras de la magicienne.
Désespérant de calmer l'exaltation de sa fille, la sentant capable de se tuer si Hercule mourait, la magicienne consentit, après de pénibles hésitations, à tenter de le sauver.
Elle se rendit près du chef indien.
Le guerrier qui veillait à la porte de l'Ourow- Kourow alla le réveiller.
« Que ma sœur soit la bienvenue! dit le chef en sortant de sa cabane ; que ses paroles préservent de tous les malheurs! Qui l'amène au milieu de la nuit? sommes-nous donc menacés de quelque grand danger?
— Je le crains... Depuis hier les inspirations que Mama-Jumboë m'envoie sont étranges. Je n'ose croire à ce que m'annoncent les nœuds mystérieux du serpent sacré Wannakoë... Mon frère est un sage et un guerrier... il aidera peut-être mon esprit à sortir de cette incertitude... Hier j'ai dit à mon frère : De grands malheurs menacent si les visages pâles ne sont pas sacrifiés avant le coucher du soleil.
— Telles ont été les paroles de ma sœur, et j'ai hâté le moment du sacrifice.
— J'ai voulu, cette nuit, une seconde fois, interroger la destinée ; le Grand-Esprit m'a voulu éclairer.
— I/oracle est donc changé ?
— Il est le même.
— Les visages pâles doivent donc mourir?
— Ils ne doivent pas mourir.
— Je ne comprends pas, ma sœur.
— Mama-Jumboë a dit et dit encore : De grands malheurs menacent si les visages pâles ne sont pas mis à mort. Mais le Grand-Esprit n'a pas dit que ces malheurs menaçaient la tribu.
— Qui menacent-ils donc ? »
Après un moment de silence, la magicienne reprit : « Mon frère se souvient-il des deux guerriers
des visages pâles qui ont combattu avec les Pianna-
kotaws?
— Ils étaient braves et fidèles ; ils sont morts sur les rives du lac de Parima.
— Mon frère se souvient-il des prédictions que j'ai faites quand les visages pâles sont venus demander aux Piannakotaws de marcher avec eux contre les Annakoës? »
Après quelques moments de réflexion, le chef indien répondit :
ce Ma sœur a dit que les Piannakotaws seront heureux dans leurs entreprises; que deux visages pâles, envoyés par Marna- Jumboë, serviraient à notre tribu, parce qu'ils venaient du grand pays des blancs de l'autre côté du lac salé, et qu'ils savaient des choses mystérieuses que les visages rouges ne savaient pas, J. 16
— Il en a été ainsi ; ils nous ont appris à manier les fusils d'Europe, à forger le fer des blancs, et à le rendre dur en le trempant dans la source de l'Oyapok. »
Baboûn-Knify resta quelque temps silencieuse; puis elle reprit d'un air inspiré, en montrant les étoiles de la croix du sud qui étincelaient alors comme des diamants au milieu des profondeurs azurées du
ciel :
a La brise des nuits s'apaise ; elle se tait pour laisser parler celle à qui le Grand -Esprit se dévoile. Chaque rayonnement de l'étoile est une parole qu'elle entend... chaque rayonnement de la lune est une phrase qu'elle entend... la lumière, qui arrive seujoment aux yeux des autres, arrive comme un son 4iix oreilles de Baboûn-Knify; elle entend... elle entend... les mêmes paroles qu'elle a répétées hier k son frère: mais la flamme de l'incendie, mais la clarté de la lune, mais la lumière du soleil, mais l'ombre de la nuit, donnent des apparences différentes au même objet. Hier, j'avais dit : Si le sacrifice des visages pâles n'a pas lieu avant le coucher du soleil, de grands malheurs menacent... Maintenant... ce qui était obscur se dévoile... l'arrivée de la fille de Sporterfigdt m'a éclairée... Puisque le sacrifice n'a pas eu lieu, ce ne sont pas les Piannakotaws qui sont menacés, ce sont les visages pâles.
— Les visages pâles! répéta le chef avec un air de surprise incroyable, comme s'il eût douté de ce qu'il entendait. Mais le lion superbe est le plus brave de leurs guerriers, s'écria-t-il ; comment sa vie peut-elle être fatale à son peuple?
— Si la vie de ce chef redoutable était employée à combattre son propre peuple, s'il devenait Pallié le plus fidèle et le pins brave des Piannakotaws... s'il était pour eux ce qu'ont été les deux blancs morts sur les rives du lac Parima, sa mort ne seraitelle pas fatale aux fils des montagnes Bleues, qu'elle priverait d'un allié courageux ? Sa vie ne serait-elle pas fatale aux Européens, qui trouveraient en lui un adversaire redoutable?
— La vérité est la vérité... ma sœur Ta dit en cela... mais qui nous prouve que le lion superbe sera notre allié fidèle comme les autres visages pâles!
— %Qui le prouve? s'écria la magicienne d'un ton imposant. L'oracle que le serpent sacré a rendu... Si la mort du lion superbe devait être favorable à notre tribu, l'Esprit m'aurait-il annoncé par trois présages réitérés que j'interprétais mal la volonté de Mama-Jumboë, lorsque je demandais la mort de l'Européen? »
Ces dernières paroles parurent convaincre l'Indien. Il baissa la tête et sembla réfléchir.
« Enfin, reprit la magicienne, mon frère sait si j'aime ma fille... si je l'ai pleurée dans mes regrets...
— Depuis quinze ans, les larmes de ma sœur n'ont pas cessé de couler... Le jour où elle a retrouvé sa tille a été un jour de fêle dans son cœur, je le sais... Mais pourquoi ma sœur me parle-t-elle de sa tille?
— Ce que j'ai de plus cher au monde, c'est elle. . . Eh bien ! qu'elle soit l'épouse du lion superbef s'il consent à servir avec nos guerriers.
— Ta fille... l'épouse du visage pâle I s'écria l'Ou-
244 AVENTURES D'HBRCULE HARDI.
row-Kourow stupéfait. Ta fille I... Songes-tu bien que s'il nous trahissait...
— Il gérait puni de la mort des traîtres, et ma fille partagerait son sort... Crois-tu maintenant que je risquerais la vie de celle que j'ai pleurée quinze ans, si je n'avais pas lu dans l'avenir que le lion superbe serait le plus brave, le plus fidèle allié des Piannakotaws? »
Cette dernière raison détruisit les dernières hésitations de l'Indien. Il dit à la magicienne :
« Et l'autre visage pâle, la queue brillante? et la fille de Sportertigdt?
— Si mou frère croit mes conseils, il montrera aux Européens que les fils des montagnes Bleues sonl humains et généreux. Us renverront la jeune fille et le guerrier pour annoncer à leur nation que le lion superbe reste parmi nous...
— Et si le lion superbe refuse de rester parmi nous? demanda le chef.
— Il mourra... la fille de Sporlerfigdt mourra... la queue brillante mourra... Et la prédiction du Grand-Esprit sera encore réalisée. Mon frère le voit... Qu'il meure ou qu'il soit des nôtres, la perte du lion superbe sera toujours un grand malheur pour les visages pâles, car ils l'auront contre eux, ou ils ne l'auront plus parmi eux. »
Le chef indien baissa la tête en signe de consentement, et dit à Baboûn-Knify :
« Qui parlera au guerrier européen?
— Toi, grand chef; je lui dirai ta parole dans son langage.