‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 23 sur 63 · L'EPREUVE · texte numérisé non relu

L'EPREUVE

jamais une coiffure bien commode... Si c'est là la haute paye qu'ils nous offrent pour nous amorcer, je ne serai pas de leur écot.

— Le sun-otyo est un oiseau bavard et étourdi î Malgré sa barbe grise, la queue brillante imite le sun-olyo ; qu'il imite plutôt le fier silence du lion superbe, » dit la magicienne d'un air méprisant.

L'Indien continua l'énumératiou des épreuves que devait subir le néophyte.

« Quand le lion superbe aura demandé à être au nombre des fils des montagnes Bleues, il gardera pendant deux jours un jeûne très-rigoureux. I! ne se nourrira que des fruits du sybay, qui sont amers et nauséabonds; il ne boira que de l'eau des marais, qui est fétide... Le guerrier doit savoir souffrir la faim et la soif.

— La pitance vaut la solde, » dit l'incorrigible Pipper.

L'Ourow-Kourow continua :

« Chaque jour les autres guerriers viendront chanter au lion superbe leur chant de mort ; ils lui donneront cent trente-cinq coups... avec des racines de palmier desséchées et arrachées de terre pendant une nuit d'orage... Les coups seront très- forts, sur le dos, sur les bras et sur les jambes. Le dos porte l'arc, les bras combattent, les jambes marchent... Pendant cette épreuve, le lion superbe se tiendra debout, les mains croisées sur sa tète, le talon droit appuyé sur le genou gauche.

— Véritable tour d'équilibriste, dit le sergent.

— Pendant qu'on l'éprouvera par le fouet, continua l'Indien, le lion superbe ne manifestera ni inipa-

£4d AVENTURES D'ttERClULË HARDI.

tience, ni douleur; alors on mettra chaque soir en trophée, sur son hamac, les racines qui auront servi à Tépreuve... elles lui appartiendront...

— Allez ! allez ! ne vous arrêtez pas en si beau chemin ; qu'est-ce que ces misères-là? dit Hercule.

— Le lion superbe va voir que les autres épreuves de l'eau, du feu et des fourmis feraient pâlir les plus braves, reprit TOurow-Kourow. Le neuvième jour, tous les guerriers ayant le tatouage de combat s'assembleront; la flèche sur Tare, le couteau à scalper à la ceinture,. ils entreront brusquement dans le carbet où le lion superbe sera couché. Affaibli par le jeûne, par les coups qu'il aura reçus, les guerriers pousseront des hurlements épouvantables; ils l'attacheront dans son hamac, et ils le plongeront au fond de la rivière froide, où il restera jusqu'à ce que chaque guerrier ait dit onze fois Mama-Jumboè et Yawahon ; alors on retirera le lion superbe de la rivière... Le guerrier doit traverser les lacs et disparaître sous les eaux pour surprendre son ennemi.

— Ils se figurent sans doute que cet exercice-là vous fait pousser des nageoires, dit Pipper.

— Quand on aura retiré le lion superbe de l'eau, on le suspendra dans son hamac mouillé, enlre deux arbres : on entassera au-dessous une grande quantité de suaky-way, herbe très-puante qui se consume sans flamber; on y mettra le feu, de manière que le lion superbe senle vivement la chaleur sans être atteint par les flammes, et qu'il souffre des maux étranges... ainsi le guerrier doit braver le feu... La seule fumée qui entourera le lion superbe de toutes

l'ÉPREUVE. 24$

paris lui causera une très-grande souffrance.,, et il tombera dans une pâmoison qui fera croire qu'il est mort.

— Allons donc... allons donc... voilà que cela commence à signifier quelque chose, s'écria Hercule d'un ton sardonique.

— Quand les guerriers verront le lion superbe comme mort, ils chanteront d'un ton funèbre... les Piaï les accompagneront sur l'apoula... alors on creusera un tombeau pour y ensevelir le lion superbe... les guerriers doivent sa\oir mourir...- Avant de le mettre dans la tombe, le menton sur, les genoux, les mains sur les oreilles, on lui attachera un collier et une ceinture de feuilles remplies i^e *panso-bokes, grosses fourmis rouges dont la piq%e est plus cuisante qu'une piqûre d'abeille sauvage... Les morsures des spanso-bokes seront si cruelles, que, malgré sa langueur et sa faiblesse, le lion superbe bondira de sa fosse comme un tigre piqué par un serpent ; il deviendra presque fou de douleur... Ainsi le guerrier doit sortir un jour de sa tombe pour aller dans le grand kraal toujours vert de Mama-Jumboë... Alors les épreuves seront terminées. On rasera les cheveux du lion superbe, on lui versera sur la tête du kil-dewill presque bouillant à travers un crible, on lui imprimera sur la figure le tatouage indélébile des fils des montagnes Bleues. On lui coupera l'oreille droite pour racheter la chair de son corps, qui aurait du être servie au festin sacré de Mama-Jumboë. On lui donnera un arc d'honneur, un collier de plumes ; alors il sera guerrier des Piannakotaws, et à la première bataille contre les Européens, il devra rapporter

au tabouï onze chevelures de visages pales... Le lion superbe est-il prêt ? »

Hercule avail écouté l'Ourow-Kourow avec une stupeur croissante; quand l'Indien eut terminé, il haussa les épaules sans répondre un mot.

« Toujours grand... toujours calme... dit l'Indien.

— Il ne se démoralise pas... toujours le même! dit Pipper. Comme il foudroie ce sauvage par son silence ! Ah !. quel homme ! »

Le chef et la magicienne se regardèrent, échangèrent quelques mots en indien, et Baboùn-Knify dit à Hercule :

« Il y a encore loin d'ici au lever du soleil. Cœur intrépide réfléchira. »

Puis, se retournant vers Pipper, elle lui dit :

u Que la queue brillante nous suive, on l'attachera dans un autre carbet.

— Si ça vous gène, ne m'attachez pas, et laissezmoi m'en aller, » dit le sergent.

Tous trois sortirent ; Hercule resta seul, plongé dans ses réflexions.

Bientôt sa porte s'ouvrit de nouveau, et Jaguarette parut.

l'amour.

En entrant dans le carbet, Jaguarette était pâle, émue, tremblante; de l'entretien qu'eHe allait avoir

avec Hercule dépendait, pour ainsi dire, leur vie à tous deux.

« Qu'est-ce encore?» s'écria impatiemment le capitaine.

Puis il ajouta, au comble de l'étonnemcnt :

« C'est la petite sauvage de l'habitation de mademoiselle Sporterfigdt, la fille de l'abominable sorcière de tout à l'heure, qui voulait, à toutes forces, me prendre pour un enchanteur!... Mais .celte effrontée me poursuivra donc partout ! que je veille, que je dorme ou que je rêve.

— Il faut que je vous sauve ! » s'écria l'Indienne en fondant en larmes.

El elle tomba aux genoux du capitaine d'un air suppliant :

« Maudissez-moi. i. mais laissez-moi vous sauver! Acceptez d'abord ce que le chef indien vous a proposé tout à l'heure.

— Accepter ses coups de fouet ! son jeûne ! ses graines amères ! sa fumée puante ! ses flammes brûlantes ! son plongeon dans l'eau froide ! son ensevelissement ! ses fourmis rouges et son tatouage ! quand je puis être débarrassé de cet épouvantable cauchemar en un quart d'heure ! allons donc ! ma mie... mais vous êtes folle, archi- folle... Laissez-moi tranquille... morbleu... corbleu..*. ventrebleu... Quel démon vous pousse à venir ainsi m'excéder ? Votre sorcière de mère va venir encore me dire que je vous ai charmée, coureuse que vous êtes ! tandis que c'est vous qui me relancez jusqu'ici, dans le pays des songes. »

i$î AVENTURES D'HERCULE HARDI.

L'Indienne baissa humblement le front, et répondit d'une voix douce et tremblante :

«Accablez-moi, frappez-moi... mais laissez-moi vous sauver... C'est par mon conseil que ma mère et l'Ourow-Kourow sont venus vous trouver pour vous demander à rester parmi les nôtres. Il n'y a pas d'autre moyen de vous arracher au terrible supplice qui vous attend ! Il faut que vous soyez sauvé, car si vous mouriez, je mourrais de votre mort : vous ne savez donc pas tout ce que j'ai souffert depuis que je vous ai quitté «à Sporlerfigdl; vous ne savez pas les affreuses tortures que j'endure depuis que vous êtes prisonnier; vous ne savez donc pas enfin que je vous aime, que votre vie est ma vie?» s'écria l'Indienne avec un accent déchirant cl passionné.

Celui-ci, stupéfait, recula d'un pas ; sa pudeur virginale s'alarma, et il répéta machinalement :

«Elle m'aime... la sauvage m'aime; quel cauchemar !

— Ne me repoussez pas! dit Jaguaretle avec exaltation, en levant vers lui ses grands yeux baignés de larmes et en joignant ses mains. Ne me méprisez pas... écoutez... écoutez... vous aurez pitié de la pauvre Jaguaretle... Elle a toujours élé malheureuse, parce qu'ellea toujours été fière... elle est fille d'une race de guerriers des montagnes Bleues, qui ont toujours commandé... et elle était comme nne esclave, moins qu'une esclave à Sporlerfigdt! On lui donnait de brillants colliers... on lui donnait un riche coussin pour se coucher dans le salon aux pieds de sa maîtresse, comme on donne un collier et

un coussin au chien favori du maître. . . Tant qu'il est alerte et gai... on le flatte... on le caresse... s'il est triste et maussade, on le rudoie...

« Sans doute, nia maîtresse était bonne pour moi comme elle était bonne aussi pour Elpy, son épagneule favorite. Ah! si vous saviez combien j'ai souffert en grandissant... Jamais un mot pour mon âme, pour mon cœur. Pourvu que la petite Jaguarette fût gaie, pourvu qu'elle portât bien le costume éclatant dont on la parait, pourvu qu'elle agitât le chasse* mouches avec adresse, qu'importait le reste?... Ma maîtresse avait un Dieu qu'elle priait, qu'elle disait bon, miséricordieux, puissant... Ce Dieu lui envoyait des bonheurs, elle l'en remerciait... et jamais elle ne m'a fait connaître ce Dieu, si bon, si grand!... Moi, je me rappelais avec amertume que, toute petite, j'avais une mère qui invoquait pour moi notre Dieu à nous, pauvres Indiens... Ma maîtresse n'assistait jamais aux danses grossières des esclaves. Quand j'étais enfant, ces danses m'amusaient à voir. Plus tard, je ne. sais pourquoi, elles me tirent honte. Je compris que la fdle de Sporterfigdl ne pouvait y assister. Un jour elle me demanda pourquoi je n'allais plus le dimanche au bamboula des noirs. Cette question me navra... Qu'étais-je donc à ses yeux pour ne pas rougir comme elle?... A mesure que j'avançais en âge, je devenais rêveuse, triste... je recherchais la solitude... je m'en allais dans la forêt... sur le. bord de la mer... je pleurais en regardant le ciel et les vagues déserts comme mon cœur. Quand je revenais à l'habitation, on me grondait d'être chagrine ; s'il y avait des étrangers, on me faisait dan-

ser le loango en m'accompagnant du talboë x. De tout cela, je souffrais beaucoup. Bien des fois j'ai été sur le point de quitter Sporterfigdt pour retourner dans les montagnes Bleues. Mais j'aimais ma maîtresse, et je sentais que je l'aurais adorée si elle m'avait traitée comme un être de son espèce. Souvent la mulâtresse Mami-Za nous faisait des prédictions : un jour, — et Jaguarette baissa la tête avec confusion, — un jour, elle prédit à la Massera qu'un bel Européen traverserait les mers pour venir l'épouser... que ce mariage s'annonçait heureusement, mais que pourtant beaucoup de dangers le menaçaient. Dans les cartes de Mami-Za, ces dangers étaient représentés par une panthère. Je ne sais pourquoi-, malgré moi, il me vint à l'esprit qu'une destinée fatale me réservait ce rôle cruel. Le colon de Sporterfigdt m'avait appelée Jaguarette... cela me parut un pronostic fatal. D'abord, oh! je vous le jure... d'abord je fis tout pour échapper à celte pensée. Elle m'obsédait sans relâche le jour ; la nuit, elle me poursuivait dans mes songes... Un vieil Indien de notre tribu, que j'avais secouru et que 'je voyais quelquefois en secret, me dit que c'était sans doute la volonté de notre Dieu , Mama-Jumboë, et que je devais lui obéir... Je luttai encore... Mais, — et Jaguaretle dit les mots suivants d'une voix si basse qu'Hercule l'entendit à peine, — mais du jour où j'ai vu àSporleriîgdt le bel Européen, qui, selon les prédictions de Mami-Za, devait épouser ma maîtresse, j'ai cédé aux conseils du vieil Indien... j'ai résolu de traverser de

1 Sorte d« tambour de basque.

tout mon pouvoir l'union de la fille de Sporterfigdt, car je t'aimais.

a Tu avais éveillé dans mon cœur les passions les plus violentes contre ma maîtresse... Oh! que je l'ai abhorrée du jour où elle m'a obligée de paraître devant loi avec un vêtement d'esclave ! Oh ! que je l'ai abhorrée quand j'ai vu que ton regard ne quittait pas le sien... qu'une tendre émotion colorait son visage, et qu'elle souriait de bonheur. Depuis ce moment, j'ai juré sa perte, et je sens là que la prédiction de Mami-Za doit s'accomplir... La panthère sera triomphante... le bel Européen sera mon époux... la fille de Sporterfigdt mourra de rage et de désespoir en voyant ma félicité, s'écria l'Indienne avec un accent de joie sauvage et féroce.

— Voilà que le cauchemar se développe et prend des proportions gigantesques, dit Hercule, j'épouse* rai la sauvage et j'aurai une petite famille de sauvageons, ah ! ah ! ah ! — » et il éclata de dire.

Outrée de la gaieté d'Hercule, le voyant insensible à toutes ses protestations d'amour, Jaguaretté fut sur le point de s'abandonner à une violente indignation. Pourtant, une dernière fois elle supplia Hè rente...

« Aie pitié de moi, lui dit-elle avec un accent déchirant. Reste avec nos guerriers, prends-moi pour ton esclave, et la fdle pâle est sauvée...

— Le tambour résonne, La trompette sonne. »

chantonna Hercule pour toute réponse.

Pendant quelques moments, Jaguaretté, accablée de honte, de douleur, de rage, resta sa tête cachée

«6 AVENTURES D'HRBCULE HARDI.

dans ses mains, puis elle se releva brusquement ; sa physionomie, jusqu'alors triste ou exaltée, prit tout à coup une expression de méchanceté diabolique. Ses lèvres se relevèrent convulsivement ; elle serra avec rage ses petites dents blanches les unes contre les autres, ses grands yeux, arrondis par la colère, brillèrent d'un sombre éclat, et elle s'écria d'une voix vibrante : « Que la fille de Sporterfigdt meure donc... et toi aussi... et la queue brillante aussi... et Jaguarette aussi... Celui qui n'est pas à moi ne sera au moins ni à la fille de celui qui a tué mon père, ni À personne au monde. »

Et elle sortit du carbet, dont elle ferma la porte avec violence.

Le lendemain, au lever du soleil, Àdoë, Hercule et Pipper furent amenés dans le grand tabouï, an milieu de toute la population indienne, avec une pompe lugubre.

L'Ourow-Kourow, revêtu des insignes du commandement, s'avança, suivi de Baboiin-Knify, qui lui servait d'interprète, et dit à Hercule :

«Les Piannakotaws admirent le lionsuperbe! par son

rohrnge cl par sa sagesse, il est l'égal des plus grands

chefs ; s'il veut être un de no* guerriers... et prendre

pour épouse une fille des montagnes Bleues... nous

LE SUPPLICE. Sb7

l'aimerons ; son noble courage servira de chaut de guerre... nous lui abandonnerons, pour qu'il eu dispose comme il le voudra, la fille pâle de Sporterfigdt et \a queue brillante... Si le lion superbe veut renvoyer ces prisonniers à Surinam, je leur donnerai un guide et mon anneau d'argent pour sauf-conduit... ils pourront traverser ainsi sans dangers les postes des nègres rebelles de la Samareka... Que le lion superbe dise oui... et sous ses ordres nous marcherons à l'instant contre les soldats des visages pâles, et il rapportera onze de leurs chevelures comme premier trophée de sa victoire et de notre alliance. »

A peine le chef avait-il prononcé ces paroles que la foule cria bruyamment : c< Que le lion superbe prenne l'arc parmi nos guerriers... une femme parmi nos jeunes filles, Mama-Jumboë le veut... qu'il apporte onze chevelures des visages pâles, Yawahou l'ordonne !

— Quel courage î il est même admiré parmi nos ennemis les plus acharnés, pensait Âdoë en jetant un regard passionné sur Hercule, qui paraissait complètement étranger à ce qui se passait autour de lui.

—Quel sang-froid! disait Pipper. Pour qui connaît les Indiens, il est impossible de faire un plus grand honneur à une peau blanche, rouge, noire ou cuivrée, que celui qu'ils font au capitaine. »

L'Ourow-Kourow continua en imposant silence à la populace et en montrant les apprêts du supplice :

« Si le lion superbe refuse les offres que moi et nos frères lui faisons... à l'instant... lui... la fille paie de Sporterfigdt... et la queue brillante seront I. 17

25é AVENTURES D'HERCULE HARDI.

mis à mort... Il faudra que la souffrance du lion superbe soit égale à son courage ; c'est la seule manière d'honorer les cœurs forts... »

Un murmure farouche accueillit ces paroles de l'Indien.

a Veux-tu... veux-tu prendre un arc parmi les nôtres? » dit l'Ourow-Kourow d'une voix tonnante.

Hercule avait complètement perdu la raison.

«Vite, vite, que le cauchemar finisse... que la terre tremble, que le ciel m'écrase, va au diable, et dis-lui de me réveiller, et... mou père... dame Bal bine... Puis le capitaine chantonna de nouveau son éternel refrain :

Le tambour résonne, La trompette sonne.

— Il chante son chant de mort, cria le chef indien. Il refuse nos offres ! à mort les visages pâles 1

— A mort les visages pâles ! » répéta le peuple. On entendit un cri perçant, et Ton vit Jagu&reite

se précipiter, suivie de sa mère, dans un étroit passage qui aboutissait à la place.

« Que les loango, que les coëroma retentissent ! dit TOurow-Kourow. Guerriers, entonnez le chant de mort? »

Alors un affreux tintamarre, formé par les sons bruyants de ces instruments barbares, éclata et assourdit les prisonniers ; les cris de rage de la populace se joignirent aux chants lugubres des guerriers qui commencèrent une marche funèbre autour des victimes.

«Adieu! vaillaut Hercule... à ce moment su-

préme, je puis vous dire combien je tous ai aimé dès que je vous ai vu, dit Adoê ; à votre arrivée à Sporlerfigdl, mon cœur vous a choisi pour mon fiancé...

— Adieu, mon brave capitaine, dit le sergent. Vous allez mourir comme vous avez vécu, sans rien craindre... Vous emporterez sous les dents de ces bandits l'estime et l'admiration du vieux Pipper qui se connaît en crâneries. »

Le sacrificateur, s'approchant de Pipper destiné à servir de première victime, le délia.

Pendant que deux de ses aides maintenaient le sergent, il le saisit par sa malencontreuse queue en brandissant son couteau à scalper, et s'écriant : a Elle va tomber... la queue brillante.., elle va tomber... »

Il n'y avait plus aucun espoir de salut pour les prisonniers.

Tout à coup une épouvantable détonation fit trembler la terre sous les pieds des spectateurs.

Plusieurs des piliers qui supportaient le toit du tabouï fléchirent, ce toit craqua, el, après avoir un moment oscillé , il s'affaissa au milieu d'un fracas horrible.

Plusieurs carbets voisins s'écroulèrent aussi.

Au même instant, une colonne de flammes, s'éleva ut au milieu du kraal, jaillit presque jusqu'au ciel avec une nuée d'étincelles...

La commotion souterraine avait été si violente, la crainte et la surprise des Indiens si profondes qu'il se passa un moment de stupeur* et tous restèrent immobiles et glacés de terreur.

Mais rOurow-Kourow, reprenant le premier ses sens, s^écria, en se précipitant vers le foyer de 1 tn-

cendie, qui commençait à s'étendre d'une manière effrayante et à embraser les toits de latauier :

« Gourons tous au feu... courons tous sauver l'autre poudrière du kraal ! »

A ces mots, toute la populace, hommes, femmes, enfants se précipitèrent , saisis d'épouvante, sur les pas du chef, et le tabouï à moitié détruit resta désert.

Après le premier moment de stupeur, Pipper, délivré de ses liens par le sacrificateur qui allait le scalper, ne perdit pas de temps, il courut délivrer Hercule et Adoë.

Il débarrassait celle-ci de ses derniers liens, lorsque Jaguarelle parut.

Ses cheveux à moitié brûlés, sa ligure noire de poudre étaient ensanglantés.

«Pardon... pardon..., Massera, dit-elle, en se jetant aux genoux d'Adoë. Jaguarette a manqué vous perdre, elle vous sauvera peut-être; mais à l'instant suivez-la... s'écria-l-elle en se relevant, en prenant sa maîtresse par la main et en montrant au loin les rizières.

— Vous suivre, dit Pipper; cela n'est guère prudent d'après ce qui s'est passé.

— Massera,... au nom du Dieu que vous priez, suivez-moi, s'écria l'Indienne... une minute de plus, et vous êtes à jamais perdue. »

Comprenant l'urgence de sa situation, Adoc lui lit signe de marcher en avant; l'Indieune partit rapide comme une flèche, la jeune créole la suivit, Pipper l'imita ; mais étonné de ne pas entendre les pas d'Hercule, il se retourna, elle vil qui, bien que libre, demeurait à la même place.

« Eh çà ! capitaine, lui dit le sergent en s'arrêtant un moment; c'est trop fort!., vous avez une telle rage de périls, que vous vous amusez à rester là... pour attendre le retour des peaux rouges... Pardonnez au vieux Pipper; mais il vous arrachera, malgré vous, au danger. » Il prit alors Hercule par la main, et l'entraîna rudement sur la pente escarpée que les fugitifs descendaient en courant; l'impulsion donnée au capitaine par le sergent fut décisive, il suivit presque malgré lui les pas du sergent.

Après une course d'une rapidité extraordinaire à travers les rizières qui ne pouvaient conserver l'empreinte de leurs pas, Jaguarette et ses compagnons arrivèrent sur la lisière de la forêt.

Sans leur donner le temps de se reposer un instant, l'Indienne les fit entrer dans un ruisseau peu profond qui traversait le bois.

Ils v marchèrent environ une heure en descendant son cours, de sorte que toute traee des fugitifs était parfont effacée depuis leur départ du kraal.

l'orage.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis qn'Adoë, Hercule et Pipper avaient fui du kraal des Piannakotaws sous la conduite de Jaguarette.

La scène que nous allons décrire se passait au lever du soleil , à une petite distance de l'habitation de Sporterfigdt.

Î6t AVENTURES D'HBRCULE HARDI.

Au milieu d'une clairière partout entourée de grand» massifs de verdurfe et à laquelle on arrivait par un étroit sentier, deux chevaux sellés et bridés étaient attachés à un arbre.

Un homme, Oullok le borgne, se promenait avec agitation ; tour à tour il regardait sa montre, ou se courhait vers la terre et écoutait avec attention si personne ne venait.

Le colon portait un costume de voyage ; ses traits étaient encore plus sombres et plus livides qu'à l'ordinaire.

Tout à coup un léger craquement dans les buissons se fit entendre : le mulâtre Tarpoën parut devant son maître.

«Eh bien!... sont-ils partis? dit impatiemment Oultok.

— Le major et le capitaine viennent de monter à cheval et de quitter Sporterfigdt ; je les ai vus passer, . .

— Afin d'aller chercher le ministre à Paramaïbo sans doute, et revenir avec lui et le gouverneur pour ces fiançailles que l'enfer confonde ! s'écria Oultok.

— Et le sergent ? et Gupidon ? et cet infernal Bel- Cossim? reprit -il.

— Le sergent etCupidon accompagnaient le major.

— Et Bel-Cossim, le plus dangereux de tous ?

— It va sans doute sortir de l'habitation avec les esclaves pour aller au travail; c'est aujourd'hui le dernier jour de la récolte. L'orage menace; aucun esclave, femme, enfant ou vieillard, ne peut rester à Sporterfigdt... dans une demi-heure les noirs et les Samhoës, tous, jusqu'aux domestiques de la Massera,

L'OKÀGK. ÏOS

ttront à la caféière. Dès que Siltha aura vu partir tel derniers esclave», il sera ici...

• — Si Lucifer m'est en aide, ce sera donc au moment où je croyais à jamais tout désespéré, que je réussirai dans mon entreprise, s'écria Oultok se parlant à lui-même et en marchant à grands pas. Voulant par ma présence dissiper les soupçons qui auraient pu s'élever contre moi au sujet de l'enlèvement de cette fille intraitable, hier je me suis hardiment présenté à Sporterfîgdt comme il y a un mois. Je venais, ais-je dit, témoigner mon indignation de c que les Indiens, en conduisant Àdoe à Panse du Pâli est, semblent m'a voir cru capable de me rendre complice de leur crime; j'ai ajouté que je regrettais de ne m'êlre pas alors trouvé chez moi, car j'aurais épargné à la fille de Sporterfîgdt les cruelles aventures qui ont suivi son enlèvement... On m'a cru ou non, peu m'importe... J'avais déjà mon projet, que quelques paroles de Bel-Cossim sur la rentrée des récoltes venaient de faire naître; sans cela j'aurais peut-être fait payer cher à ce brutal major la grossièreté de ses remarques sur mon bonheur inexplicable. Mon habitation se trouvait au centre du théâtre de la guerre, disait le major, et pourtant elle avait été jusqu'alors épargnée par les noirs ou par les Indiens. Quant au fiancé, ajouta Oultok, avec un mouvement de rage, sans mon dessein, je serais parvenu à lui faire perdre son sang-froid glacial, en lui proposant un duel à mort... sot que j'aurais été! il est intrépide et a, dit-on, l'habitude du danger... je me vengerai bien mieux en lui enlevant celle qu'il aime, au moment même où il croyait la posséder à jamais...

Pou riant que le bourreau écorche vif celui qui m'a fait quitter Panse du Paliest au moment même où les gens du fidèle Ourow-Kourow m'amenaient la fdle de Sporterfigdt... A celte heure, en ma puissance, sur mon maypraw i, elle verserait des larmes de colère et de désespoir... qui ne seraient entendues que par les oiseaux de mer... Mais patience... demain n'est pas si loin d'aujourd'hui; si mon plan réussit... je n'aurai rien à regretter. Quand cet insolent commandeur m'a dit ce matin, au moment de son départ, de son ton hypocrite, que sa maîtresse espérait bientôt me revoir à l'habitation, il ne croyait pas si bien dire, sans doute. Mais Siliba ne revient pas ! Puis, comme s'il eût voulu tromper sou impatience , en s' entretenant avec son autre esclave :

« On n'a pas de nouvelles de la petite Indienne? Qu'as-tu entendu dire hier à son sujet dans la maison de Sporterfigdt?

— Le sergent Pipper , qui dînait à l'office, a dit qu'après avoir conduit le capitaine et la fille pâle jusqu'aux premiers défrichements de la plantation, l'Indienne s'était jetée aux genoux de sa maîtresse pour lui baiser la main... et lui demander pardon... puis, se relevant, elle avait porté son doigt à ses lèvres en regardant fixement le capitaine, et elle était tombée morte... comme frappée de la foudre... Elle avait sans doute du wouroura sur l'ongle, ajouta le mulâtre avec un horrible sang-froid.

— L'Indienne ne parlera plus... dit Oultok, en souriant d'un air sombre.

1 Sorte (la Lâtinif nt d* plaisance à voiles el à rames.

— Tu n'as rien su de plus ?

— Rien, Massera ; à peine avons-nous eu pris no- Ire repas, que le commandeur est venu nous chercher et nous a conduits au delà du canal dans une case isolée... il nous a été impossible de rentrer dans l'enceinte de l'habitation... D'ailleurs, depuis l'enlèvement de la fille pâle, Bel-Gossim a rendu les berges impraticables, il faudrait maintenant une échelle posée dans un canot pour les escalader.

— On se défiait de nous, sur mon âme, dit le colon avec une sombre ironie... Ce misérable Bel-Cossim n'a- 1- il pas veillé toute la nuit à ma porte... ne l'entendai-je pas marcher... n'entendai-je pas le bruit que faisait sa carabine lorsqu'il la passait contre la cloison. Mais Siliba... Siliba ne revient pas... »

Pendant qu'Oullok le borgne attend le digne ministre de ses scélératesses , nous rappellerons noire héros Hercule Hardi à l'attention du lecteur.

De retour à la plantation , le capitaine avait été, durant deux ou trois jours, dans un étal assez difficile à expliquer. D'abord il avait dormi trente heures sans interruption; puis, s'éveillant avec une horrible défaillance, il avait mangé comme un boa , et s'était immédiatement rendormi pendant dix ou douze heures.

A son réveil, le passé lui apparut comme un songe ; quand Adoë lui parla de son courage, de l'intrépide sang-froid qu'il avait montré au milieu des épouvantables dangers qu'il avait bravés, il sourit d'un air embarrassé et la supplia de ne lui plus parler de ces aventures. Tant de modestie eut achevé l'enchan-

W AVENTURES DHBRCULE HARDI.

tement de la jeune fille, si déjà elle n'eût pas éprouvé pQur Hercule la passion la plus profonde.

De son côté , le capitaine , ravi d'avoir échappé à tant de périls , montra ce qu'il était naturellement , naïf, simple et bon. La certitude de retourner bientôt en Europe , lu guerre étant glorieusement terminée, lui donna même un enjouement, une sorte de gaieté douce qu'il n'avait pas encore témoignée. Trouvant Àdoë très de son goût , il voulut plaire , et comme il l'aimait, qu'il était rassuré sur l'avenir, il fut aimable, se vit aimé et attendit l'heure, le moment de la cérémonie nuptiale avec autant d'impatience qu Adoë. Le moment était venu, Hercule devait se marier le jour même où l'infernal Oultok méditait un nouveau crime.

Marchant à grands pas dans la clairière où nous l'avons laissé, tout à coup Tarpoën met son doigt sur sa bouche et dit à son maître . « Massera, voici Siliba... le voici... »

En effet, presque à l'instant , l'autre mulâtre parut à travers les branches...

«Partis... tous partis, Massera! s'écria-t-il. Je les ai vus, il ne reste à Sporterfigdt que les malades... et tous les esclaves sont à la caféière, jusqu'aux gens des cuisines et de la maison. »

Le ciel est comme une fournaise du côté du sud... et il n'y a pas un moment à perdre pour sauver toute la récolte.

Oultok, sans répondre à ses esclaves, s'approcha d'un des chevaux, prit dans les fontes une paire de pistolets à double coup , les passa à sa ceinture , se munit d'une sorte de longue et forte écharpe de

coton qu'il roula autour de son bras gauche, et dit à Siliba : a Tu te tiendras avec ces deux chevitux sur la lisière du bois, en face le pont-levis.

— J'ai entendu... dit l'esclave.

— Et toi , dit-il à Tarpoën , suis-moi; tu te rendras à l'entrée et en dehors du pont-levis ; si tu vois, quelqu'un, tu siffleras.

— J'ai entendu... » répondit l'esclave.

Ouliok le borgne s'avança précipitamment vers la plantation.

Les mulâtres ne l'avaient pas trompé; tous les esclaves étaient au travail, car l'ouragan menaçait.

Le ciel se couvrait partout d'une vapeur rousse; ce voile épais, sans intercepter les rayons du soleil, leur donnait un étrange reflet : tout se colorait de cette nuance fausse et rougeâtre que prennent les objets lorsqu'on les regarde à travers une glace teinte en pourpre pâle.

Il ne faisait pas un souffle de vent, l'atmosphère était étouffante, et pourtant les cimes des arbres s'agitaient de temps à autre presque convulsivement , sans doute ébranlées par les puissants courants électriques. Des milliers d'oiseaux, avertis par leur instinct, poussaient des cris aigus et s'abattaient au pied des arbres, s'y cachaient dans la mousse ou se glissaient sous les hautes herbes. Les reptiles, au contraire, oubliant leur férocité, montaient aux plus hautes branches et s'y enlaçaient fortement.

Les senteurs des plantes, cette respiration embaumée, des végétaux, s'exhalaient par bouffées, comme si les fleurs eussent expiré par le manque d'air.

Les oiseaux étaient muets; un morne silence

fcdS AVENTURES D'HERCULE HARDL

régnait partout , et cependant, de temps à autre, on entendait un grondement sourd , étrange, inexplicable.

Ce phénomène commençait par un murmure vague comme celui de la mer qui se brise doucement sur la grève ; puis le bruit augmentait, grandissait, grandissait... devenait pareil aux roulements lointains de la foudre, s'éteignait peu à peu , et mourait dans un silence de tombe...

Adoë se promenait dans le jardin d'orangers qui entourait l'habitation.

Sa figure souriante, épanouie, heureuse, ne portait déjà plus aucune trace des émotions terribles qui l'avaient naguère si violemment agitée.

Tout entière au bonheur d'être bientôt unie à Hercule , elle rêvait avec délices à ce moment fortuné.

Le bonheur est un tel prisme, qu'il colore en beau les objets les plus tristes.

L'approche de l'orage plaisait à Adoë.

Heureuse, sereine et calme au milieu d'un port assuré, elle aimait à voir venir la tempête.

Après s'être quelque temps promenée sous les berceaux d'orangers, elle s'avança vers le pont-levis, d'où l'on découvrait au loin les savanes , les bois et l'horizon , afin de mieux jouir du spectacle de l'ouragan, un des plus imposants tableaux de la nature.

A l'exception de deux petits enfants noirs qui jouaient à la porte de l'habitation, il ne restait personne à Sporterfigdt ; Mami-Za elle-même était à Surinam pour surveiller le précieux transport* d'une caisse de modes récemment arrivée de France.

L'OÎUGE. 269

Adoë s'apprêtait à passer le pont-levis, lorsqu'elle vit Oultok le borgne à l'autre bout.

Marchant d'un pas rapide, il vint à elle.

L'expression de la physionomie de ce misérable était à la fois si sardonique et si farouche, que la créole, épouvantée, fit quelques pas en arrière et regarda autour d'elle avec inquiétude.

Pourtant, reprenant son sang-froid, elle lui dit :

« Je vous croyais parti,, monsieur...

— Oui... mais je reviens pour te chercher, fille rebelle ; car cette fois tu vas être à moi ! s'écria-t-il en saisissant la main d'Adoe et en tâchant de lui jeter autour du visage la longue écharpe dont il s'était muni.

— Au secours ! cria la créole en se débattant et en parvenant à dégager sa tête du voile qui l'entourait.

— Oh! tes cris sont inutiles... il n'y a personne ici, dit Oultok , qui voulait attacher les mains d'Adoe pour pouvoir l'emporter plus facilement sur son cheval.

— Au secours! mon Dieu ! au secours !

— Dieu est sourd , dit Oultok , qui , après avoir attaché la main droite d'Adoë, était parvenu à lui passer Fécharpe autour de la taille, et tâchait de lui saisir aussi la main gauche.

— Au secours , capitaine ! » cria la malheureuse tille.

Les deux négrillons , épouvantés, se sauvèrent dans l'intérieur de l'habitation et fermèrent la porte.

« Ton fiancé est à Surinam. Tout à l'heure, ùsoii tour, il criera aussi au secours en ne te trouvant

plus ici, » dit OuHok ; irrité de la résistance désespérée de la créole , il meurtrissait dans ses poignets de ferles mains délicates d'Adoë, et était parvenu à lui lier ainsi les mains derrière le dos.

Àdoë, incapable de faire un mouvement, poussait des cris lamentables en appelant au secours.

Le vent, qui commençait à s'élever et à gémir eu longs sifflements, couvrait sa voix.

Oultok, maître enfin de sa proie, la prit dans ses bras, et, chargé de ce léger fardeau, il s'avança précipitamment vers le pont-levis pour sortir de l'habitation et rejoindre Siliba, qui l'attendait au dehors avec son cheval.

Au moment où il allait passer le pont, l'esclave siffla, et Oultok vit à cent pas de lui quelques noirs et Bel-Cossim, qui accourait à leur tête.

Oultok n'avait pas le temps de monter à cheval.

Se voyant surpris, le colon, par un mouvement plus rapide que la pensée, se rejeta dans l'intérieur de l'habitation avec Àdoë dans ses bras, la laissa glisser par terre; et en se cramponnant aux cordes qui hissaient le pont-levis, il le leva au moment où Bel- Cossim allait y mettre le pied.

«Bel-Cossim! s'écria Oultok d'une voix railleuse à travers les ais du pont, grâce à toi... la place de Sporterfigdt est sûre... tu ne peux plus maintenant escalader les berges... et je suis seul dans l'intérieur de l'habitation avec ta maîtresse. »

Puis, après avoir solidement attaché les cordes qui soutenaient le pont-levis, il se retourna pour s'emparer de sa victime.

Agile et exaltée par la terreur, Adoë s'était vive-

L'OftAGÈ. 171

meut relevée pendant que le colon hissait le pontlevis, et, quoique gênée, par l'écharpe qui lui attachait les mains derrière le dos, elle avait couru de toutes ses forces vers le tamarinier du Massera... A peine arrivée sous l'arbre, épuisée, haletante, elle tomba à genoux, suppliant Dieu... son père... de la sauver des violences d'Oultok...

Celui-ci, voyant la créole fuir et se diriger vers cet arbre, ne se pressa pas de la rejoindre; il voulait savourer avec une cruauté réfléchie, le désespoir de sa victime.

S'approchant à pas lents de l'épaisse haie qui environnait le parterre redouté, il dit d'une voix cruelle et railleuse : « Enfin, fille intraitable et insolente... je vais être vengé de tes mépris... de tes refus... Aux éclats de la foudre qui gronde sur ma tête et que je défie... au milieu des convulsions de la nature qui semble épouvantée du nouveau forfait que je vais commettre... tu ras être à moi... Il est impossible... qu'avant une heure on ait pu traverser le canal et escalader les berges. Je suis seul ici avec toi... lu es faible... je surs fort... aucune puissance humaine ou divine ne peut t'arracher de mes mains... Entends-tu, fille de Sporlerflgdt? entends -tu?... »

En disant ces dernières paroles d'une voix retentissante, Oultok, avait presque atteint la haie du parterre...

L'ouragan tonnait avec furie... des trombes de poussière, de sable, de feuilles arrachées, s'élevaient en l'air avec un bruit formidable et obscurcissaient encore la lumière douteuse du soleil.

Adoë, toujours à genoux, priait avec ferveur. Pett-

dant sa lutte avec le colon, ses longs cheveux noirs s'étaient déroulés sur ses épaules nues ; l'indignation, la terreur, l'enthousiasme religieux, coloraient son teint, animaient ses yeux ^elle était sublime ainsi.

Après l'avoir un instant eucore contemplée avec mie admiration sauvage, Oultok franchit la porte de la haie, et d'un bond fut au milieu du parterre et s'avança vers le tamarinier...

Les abeilles, rendues plus furieuses encore par l'ouragan, se précipitèrent sur Oultok avec une rage inexprimable... l'essaim entier couvrit sa figure... Atteint en même temps aux yeux, aux lèvres et aux mains, il poussa un cri terrible, se retourna, et tâcha de retrouver la porte à talons... mais ce fut en vain... Aveuglé... 'étourdi par une douleur atroce, courant çà et là... ne sortant pas du même cercle... se heurtant aux arbustes... il finit par s'embarrasser les pieds dans des tiges rampantes de grenadille et tomba sur le sol.

On eût dit que cette chute, en assurant le triomphe des abeilles, redoublait encore leur furie.

Elles s'acharnèrent sur Oultok qui, la face contre terre, les mains crispées, labourait la terre de ses ongles, mordait le sol, poussait d'horribles gémissements.

Enfin, les douleurs du colon devinrent si épouvantables, qu'il perdit tout sentiment.

A ce moment l'orage éclata dans toute sa terrible splendeur... Adoë, à geuoux, tournant vers le ciel enflammé son beau visage rayonnant de reconnaissance et de pieuse exaltation, s'écria :

« Gloire à Dieu qui m'a sauvée sous cet arbre que mon père a béni. .................

L'OftAGE. 273

Après un pénible travail, Bel-Cossim parvint à escalader les berges avec quelques noirs. Pendant que ceux-ci allaient abaisser le pont-levis devant Hercule, le major, le gouverneur et le ministre, qui arrivaient de Surinam, Bel-Cossim chercha de tous côtés sa maîtresse...

Il s'approcha de la haie du parterre, et vit un spectacle à la fois horrible et touchant.

Oultok le borgne expirait daus les dernières convulsions de l1 agonie.

Adoë, agenouillée, priait.

Tarpoën et Siliba, apprenant la mort de leur maître, avouèrent qu'ils étaient les auteurs du meurtre du colon Sporterfigdt. Ils expirèrent au milieu des plus cruelles tortures, sans vouloir avouer que leur maître avait été le complice, ou plutôt l'instigateur de cet assassinat.

Il est inutile de dire qu'après lant de traverses, le capitaine Achille-Viclor-Hercule Hardi épousa Adoë Sporterfigdt.

La guerre élant terminée, Hercule et sa femme quittèrent la Guyane et revinrent en Europe.

Bel-Cossim et Mami-Za restèrent à Sporterfigdt pour gérer l'habitation en l'absence de leurs maîtres.

Le major et son fidèle sergent accompagnèrent Hercule et sa femme à Flessingue.

Hercule, nommé major, fut fêté à son arrivée avec une sorte d'ivresse, car les lettres de Rudchop au u 18

greffier avaient élé mises en circulation dans la ville par le bienheureux père, qui pleurait de joie el d'attendrissement.

Néanmoins , malgré ses folles imaginations , le bonhomme Hardi s'était aperçu qu'il adorait son fils depuis qu'il le savait exposé aux plus grands dangers.

On ne saurait dire son bonheur lorsqu'il revit Hercule sain et sauf, ramenant de Surinam une femme aussi belle que bonne.

Renonçant à ses idées guerrières, le greffier tomba aux genoux de son fils et le supplia d'abandonner désormais le métier des armes, lui jurant sur l'épée du grand-père Hardi qu'il avait fait plus que pas un Hardi pour la gloire de la famille.

Hercule consentit sans trop de peine aux volontés de son père.

Il acheta non loin de Flessingue une très-belle terre qu'il nomma le Nouveau Spcrterfigdt, à la pieuse et douce joie d'Adoë, qui vécut la plus heureuse des femmes, car son mari était sans contredit te meilleur des hommes.

Berthe la laitière fut nommée surintendante de la laiterie de la ferme, et notre ancienne connaissance Follette, la génisse noire, devenue plus sage avec rage, fut une des premières acquisitions d'Hercule, qui voulut ainsi prouver combien il avait peu de rancune.

Enfin, le major Rudchop et son sergent Pipper, établis à Flessinguc, vinrent passer chaque année, à h joie d'Hercule el d'Adoë, ce qu'ils appelaient leur semestre au Nouveau Sporlcrfigdt.

Ou voyait encore à Flessingue, au commencement

de ce siècle, chez M. Jacob Hardi, fils d'Hercule, l'un des plus riches armateurs de la ville, un grand tableau peint par Sunbourg, représentant lekraal des Indiens, au moment où Hercule, attaché au fatal poteau, refuse de servir dans les rangs des Piannakotaws, et de prendre une femme parmi eux.

Malgré les modestes observations d'Hercule, le greffier n'avait pas eu de repos, et n'en avait pas laissé aux autres, qu'il n'eût obtenu ce tableau, destioé à perpétuer éternellement un des plus hauts faits de la famille des Hardi.

Cédant au caprice du vieillard, Hercule, Pipper et Adoë, acteurs de ce drame sinistre, avaient donné au peintre des renseignements assez précis, pour que celte, terrible scène fût rendue avec exactitude. Un seul détail chagrinait Pipper, qui revenait obstinément à cette observation, à savoir : qu'on ne voyait pas sa queue de combat si mirifiquemeut ornée. Comme le digne sergent était représenté de face, on passa outre à son grand mécontentement.

Au-dessus de la bordure du tableau, dans un cartel soutenu par deux lions rampants (souvenir du lion superbe), on lisait cette inscription héroïque, composée par le greffier, qui n'y voulut rien changer :

Hercule-Victor-Achille Hardi , surnommé le lion superbe par les farouches Indiens anthropophages qu'il a domptés par son courage , est menacé des plus épouvantables supplices , s'il ne prend pas les armes parmi ces Indiens féroces, nommés Piannakotawsy et s'il ne choisit pas une épouse parmi les jeunes filles de leur tribu... Hercule-Victor-Achille

îï* AVENTURES D'HERCULE HARDI.

ffardi, fidèle à la beauté, à l'honneur et à son pays, refuse intrépidement les offres séduisantes qu'on lui fait et demande à grands cris le supplice des braves.

FIN DIS AVBNTURBI D'iftRCOLK HàRM*

TABLE DES MATIÈRES

Cuap. I. Les Lavandières b

— II. Hercule-Achille- Yictor Hardi 12

— III. La Le lire 17

— IV. LeVolontaire 29

— V. Le Lac 40

— VI. La Plant ttion .. 555

— VII. Adoë el Jaguare'tle* &9

— VIII. Le Commandeur; 70

— IX. Les Voyageurs • 74

— X. L'Entrevue 81

— XI. Tarpoën et Siliba 88

— XII. Cupidon. * . . 93

— XIII. Le Major et le Sergent 105

— XIV. Le Tamarinier du Massera. ..... T 112

— XV. L'Enlrevue 121

— XVI. Le? Aveux 151

— XV1F. La Nuit a 143

— XVUI. Bousy-CraY 147

— XIX. L'Epreuve du Serpent 155

— XX. Le Messager 162

— XXI. La Marche 169

— XXII. Le Camp 180

— XXIII. L'Ourow-Kourow 192

— XXIV. Le Kraal 200

— XXV. Les deux Indiennes 205

— XXVI. Les Prisonniers 2*'

CnAP. XXVll.

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