‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 24 sur 63 · DE SURVILLE · texte numérisé non relu

DE SURVILLE

DU TEMPS DE l'eMPïRE.

Vers la fin de février 1810, par une belle matinée d'hiver, une voiture de voyage entra dans la cour d'un joli hôtel situé rue Chantereine.

Un vieillard âgé d'environ soixante ans parut sur le perron. Cet homme, grand et maigre, encore vigoureux, était vêtu d'un habit noir à la française, portait des faces poudrées, une queue et une espèce de petite bourse, autrefois appelée crapaud.

Ce personnage, valet de chambre ou plutôt homme de confiance du colonel Raoul de Blansac, marquis de Surville, s'appelait M. Dauphin.

La famille de Surville ayant presque entièrement péri pendant la révolution, ce fidèle serviteur s'était

retiré, lors de la terreur, au fond de la Touraine, avec le marquis encore tout enfant, et l'y avait élevé jusqu'à Page de quinze ans. A celte époque, le jeune marquis fut recueilli par une parente de sa famille, madame la maréchale princesse de Montlaur, et resta près d'elle jusqu'au moment où il entra comme volontaire dans un régiment de cavalerie.

Depuis, le vieux Dauphin avait constamment suivi son maître dans toutes ses campagnes, conservant un sérieux, un calme imperturbable au milieu des périls où son affection pour Raoul l'avait souvent engagé.

La portière de la voiture de voyage s'ouvrit, et il en sortit un homme enveloppé de pelisses, la figure à moitié cachée dans un bonnet de martre et dans une immense cravate.

«Y a-t-il bon feu chez le colonel, vieux Dauphin?» dit sourdement l'homme aux fourrures, en s'avançant rapidement vers le vestibule.

Dauphin fit un mouvement assez brusque pour barrer le passage au voyageur, et lui dit : « Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur.

a Comment ! vous ne reconnaissez pas le meilleur ami de votre maître, monsieur Dauphin ? s'écria Pinconnu en relevant son bonnet et laissant voir un front assez bas chargé d'une forêt de cheveux noirs, crépus, légèrement grisonnants sur les tempes, deux yeux vert de mer et un nez camard.

— Monsieur Ànacharsis Boisseau ! s'écria Dauphin ; ah! mille pardons, monsieur! »

Et il passa rapidement devant le nouveau- venu, qu'il introduisit dans un petit salon du rez-de-chaus-

sée, meublé à la grecque, selon le goût de l'époque.

Lorsqu'Anacharsis Boisseau, débarrassé de ses fourrures, se fut installé devant un excellent feu, il apparut en frac vert, en pantalon de tricot gris et en boites noires à la Sowvaroff; sur les boutons dorés de son babit on voyait ces deux lettres N E, Napoléon Empereur , qui annonçaient que M. Boisseau appartenait à la diplomatie française ; sa physionomie était ouverte et riante, il paraissait âgé de trente-cinq à quarante ans.

u Comment! c'est vous, monsieur? répéta Dauphin. M. le marquis..., M. le colonel, voulais-je dire, vous croyait encore en Espagne.

— Dieu merci, j'en arrive; et si Ton m'y reprend* à aller en Espagne, que je sois pendu, comme j'ai manqué de l'être... Ah çà! Raoul est encore, couché?

— M. le marq... M. le colonel?... Non, monsieur, il est chez monseigneur le prince de Neufchùtel, qu'il doit précéder à Vienne.

— Comment ! Raoul va à Vienne?

— Monsieur n'a donc pas vu la voiture de voyage dans la cour ?

— Raoul part bientôt ?

— Ce soir même, monsieur...

— Au diable! moi qui venais justement m'établitchez lui... pendant quelques jours...

— M. le marquis sera bien désolé.

— Eh! comment va-t-il? Toujours brillant, toujours brave, toujours galant?

— Ah ! monsieur Anacharsis, pour brave, il n'y a pas un plus brave que M. le marq... M. le colonel, voulais-je dire.

— Ne vous gênez pas avec moi , Dauphin , dites M. le marquis tant que vous voudrez.

— Vous êtes bien bon, monsieur, c'est le titre de la famille, et je ne puis réhabituer à ne pas le donner à mon maître ? Cela sonne mieux à mes vieilles oreilles que ce mot : Colonel.., Mais il se fâche quand je l'appelle autrement.

— Ah ! si j'étais marquis... je ne me fâcherais pas, moi, d'être appelé par mon titre... Mais ses blessures?

— La dernière... ce coup de feu à l'épaule que nous avons reçu à Wagram, va tout à fait bien... nous étions alors colonel au 17e dragons. On appelait notre régiment les marquis, parce qu'il n'y avait pas dans l'armée un régiment mieux tenu. Les soldats étaient soignés, pimpants, comme des petites maîtresses, ce qui ne les empêchait pas de se battre comme des démons, et pourtant, monsieur, quand nous avons pris ce régiment-là, les soldats en étaient si malpropres, si farouches, si indisciplinés, qu'on les nommait les sangliers.

— Diable ! dit Anacharsis, et cette métamorphose de sangliers en marquis fut longue, sans doute?

— Trois mois à peine, monsieur.

— Trois mois !

— Oui, monsieur ! et quels hommes, quelles figures, quels bandits ! M. le marquis en a conservé un échantillon à son service, un nommé Glapisson ; vous le verrez, c'est-à-dire qu'on ne peut pas s'imaginer les horreurs que ces monstres-là avaient faites en Espagne. Et quand ils nous ont rejoints en Allemagne, est-ce qu'ils ne se sont pas révoltés ; est-ce qu'ils ne se

sont pas mis à massacrer un nouveau colonel qu'on leur avait donné pour les mater , le fameux colonel Picol, qui sortait pourtant des mameluks, et qu'on disait le plus terrible militaire de la grande armée.

— Peste... quels gaillards!... Et c'est Raoul de Surville qui a succédé à cet infortuné colonel Picol ?

— Oui, monsieur... Ce fut alors que Napoléon nous envoya pour dompter les sangliers. Figurezvous, s'il vous plaît , M. le marquis avec ses vingtquatre ans, sa jolie figure, sa voix douce et sa tournure de grand seigneur, arrivant au milieu de ces vieux pandours, dont beaucoup avaient servi en Egypte. Mais, dit M. Dauphin en s'interrompant, tenez, voici un quidam qui vous racontera le reste mieux que moi, » et il montra à Ànacharsis un homme de quarante-cinq environ, en pantalon et en veste d'uniforme qui entra timidement dans le salon.

Cet homme était Jean Glapisson, ancien brigadier de dragons du régiment de M. de Surville. Il servait alors le colonel comme piqueur, chargé de ses chevaux de guerre.

Celait une de ces figures bronzées, cuivrées, taunées, immortalisées par Gharlet, portant des cheveux ras et de longues moustaches noires. Sachant l'attachement du colonel pour Dauphin, Glapisson respectait infiniment ce dernier, qui lui imposait d'ailleurs beaucoup par ses grandes manières de majordome.

« Tenez, Glapisson dit Dauphin, racontez à monsieur comment nous vous avons domptés et changés de sangliers en marquis. . . Car vous étiez alors. . . un sanglier... et par ma foi, des plus farouches, Glapisson. h. 2

— Ah I monsieur Dauphin, dit Glapisson en baissant les yenx d'un air honteux et embarrassé, en tortillant son bonnet de police .

— Figurez-vous, monsieur Anacharsis, dit le valet de chambre, qu'avec son air sainte-n'y-tooche, ce malheureux-là, qui ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, c'est une justice à lui rendre, s'est permis de faire rôtir des moines en Espagne!!!

— Ah! dame, monsieur Dauphin, écoutez -donc, c'est pas nous qui avions commencé ; les révérends avaient fait cuire dans le four de leur couvent un maréchal-de-logis-chef de l'escadron , et notre timbalier. C'était pas beau, non plus! dit doucement Glapisson.

— Et les religieuses d'Astorga, vilain monstre? répondit Dauphin avec indignation.

— Ah ! dame, monsieur Dauphin, la mère abhesse avait empoisonné la citerne du couvent... Sur cent cinquante cavaliers de ma compagnie, il y en a eu soixante-deux qui sont morts en se tordant comme des enragés. D'après ça, on pouvait bien rire un peu avec ces dames!

— Taisez- vous, abominable scélérat, et racontes à monsieur comment M. le marquis est venu à bout de vous tous, vieux démons incarnés! et surtout ôtez votre chique infecte ; je crains ses suites pour le parquet, et vous n'êtes pas ici au corps-de-garde. »

Glapisson ôla sa chique, la mit dans le turban de son bonnet de police, passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, se hancha légèrement à gauche, toussa modestement, et commença en ces termes, en s'adressant à Anacharsis Boisseau : —y

«C'est lotit simple, monsieur; quand nous sommes arrivés d'Espagne à l'armée du Nord , ça nous a dérangés de nos habitudes ; nous étions habitués à faire la guerre en corps francs, à fusiller ces gredins de paysans, tant nous nous méfiions d'eux, à écarteler les senoreSy en récompense de ce qu'ils nous sciaient entre deux planches, etc., etc., enfin à faire les cent dix-neuf coups pour avoir la paix. Nous voilà en Allemagne, bon; nous croyons, nous, qu'on pouvait traiter les meynhers comme les senores, mais ce n'était plus ça.. D'abord, on nous ôte notre colonel, le vieux Ledoux, le brave des braves, cinq blessures, onze campagnes, l'œil crevé d'un coup de lance, le nez de moins... un troupier fini, qui ne connaissait que son drapeau, que l'honneur de la France, et qui se promenait tous les soirs à Astorga dans une vinaigrette traînée par quatre sacristains , attelés avec des grelots et des panaches !

— Si on a vu pareille abomination! dit Dauphin, se joignant les mains.

— - Et même, reprit Glapisson, qu'un dragon de mon peloton, qui était le cocher, me dit que c'était un petit maigre qui tirait tout. Enfin, c'est pour dire que le colonel Ledoux était le père du soldat. On nous l'ôte à notre arrivée en Allemagne, et on nous envoie le colonel Picot, un dur à cuire, qui sortait des mameluks ; il commence par nous faire les grosses dents, nous lui répondons par les nôtres, en vrais sangliers ; enfin ça va de manière à ce qu'où ne pouvait pas dire que le colonel et nous, nous nous caressions. Un jour, à quelques lieues d'Heildeberg, nous avons des raisons avec noire bote, pour un petit veau

île rien «lu (oui que nous avions dépecé pour l'histoire de rire, et que nous emportions en quartiers sous nos chabraques... Finalement, nous trouvons que le paysan est dans son tort, nous l'enfermons dans sa cassine, nous y mettons le feu, tant pis, ça le regarde... Bon ! voilà que le colonel Picot prend ce prétexte-là pour nous traiter comme les derniers des derniers. Notre ancien colonel, lui , nous aurait pris par la douceur, nous aurait dit : Mes enfants, vous aviez le droit de tuer le veau et de brûler la maison : mais y enfermer le paysan.... c'est bête.... Oui, oui, c'est bête, que nous aurious répondu eu reconnaissant nos torts. Touché de ça , le colonel Ledoux nous aurait dit : Alors, c'est bien, n'en parlons plus. Nous nous serions fait écharper pour lui ; mais aussi, lui, c'était le père du soldat.

— Ah çà, finirez-vous, avec vos regrets, dit Dauphin ; nous parlerez-vous du colonel Picot ?

— M'y voilà, monsieur Dauphin, m'y voilà... Le colonel Picot, lui, comme je vous le disais, nous traite comme les derniers des derniers, s'ébourifle, lire son sabre, nous ordonne d'aller éteindre le feu... Nous répondons que nous ne sommes pas des pompiers, alors il tombe sur nous et nous massacre. D'abord nous prenons ça très-bien ; pourtant quand nous voyons une douzaine de dragons blessés, on s'impatiente, on se monte ; finalement on lui envoie deux coups de mousqueton, il en meurt... Bon, nous voilà bien, sachant ce qui nous attend ; nous nous barricadons dans le village, en envoyant nos officiers et nos sous-officiers se promener où il leur plaira, bien résolus à nous faire tuer jusqu'au dernier plutôt que

de nous rendre el de dénoncer ceux qui avaient tiré sur le colonel Picot.

— Ah ça mais , vous étiez de véritables diables enragés, dit Boisseau.

— Il ne s'agit que de savoir prendre le soldat, monsieur, le colonel Ledoux... le bravé des braves... nous aurait...

— Encore, dit Dauphin. Finirez-vous, Glapisson ?

— M'y voilà, monsieur Dauphin. Finalement, le petit caporal apprend nos farces, et dit : « Il n'y a que le colonel Surville qui soit capable de venir à bout de ces brigands-là; s'ils ne nomment pas ceux qui ont tiré sur le colonel, le sort décidera el on en fusillera un par peloton. » Le colonel Surville arrive avec un trompette pour nous conter ça. C'était la veille du combat d'Arnheim, sur les huit heures du s^ir. Dame, monsieur, quand nous voyons cette jeune barbe oui venait nous arrêter et nous fusiller à lui tout seul, d'abord ça nous a fait rire comme des bossus. Il fait sonner à cheval par son trompette ; nous nous mettons aux fenêtres.

— Soldats , je suis votre colonel : l'empereur m'envoie vers vous; si dans un quart d'heure vous n'êtes pas rangés en bataille sur la place, ou si vous ne m'avez pas dénoncé les misérables qui ont tiré sur le colonel Picot, nous nous fâcherons. »

En entendant ce joli petit jeune homme nous dire ça, ça fut des rires, des sifflets, des cris à n'en plus finir : Cbarivari pour le colonel ! charivari pour le colonel !

Lui, sans se déconcerter, tire sa inoutre, regarde l'heure, et dit de son petit air tranquille : « A neuf

heures précises vous serez sur la place, en bataille. » Ce sang-froid nous fit de l'effet. Nous nous disons : « C'est un brave ; ce qui ne nous empêche pas de faire un lapage d'enfer, en criant qu'on nous rende notre ancien colonel Ledoux ; qu'on nous promette de ne pas nous décimer, et alors nous nous rendrons. Le quart d'heure se passe; le colonel relire sa montre, fait sonner à cheval, bien entendu nous ne descendons pas ; alors il se met à nous dire : Vous ne voulez pas vous mettre en bataille? — Non! non! — Eh bien! je vois ce que c'est, dit le colonel : on attaque demain la redoute d'Ârnheim au point du jour, vous ne voulez pas vous battre, vous avez peur ; vous êtes un tas de...

— Assez, assez, dit Dauphin en interrompant à temps Glapi sson.

— - Et il nous tourne le dos, reprit le dragon. Dame, monsieur, à ces mots-là, en nous entendant traiter de lâches, c'était à qui dégringolerait les escaliers ou le long des fenêtres, à qui débarricaderait les portes pour courir après le colonel; nous étions comme des tigres déchaînés ; c'est un hasard qu'il n'ait pas été massacré ! Cinq ou six dragons, j'en étais, nous accourons sur lui, furieux, le sabre à la main. Il se retourne, croise ses bras sur sa poitrine, nous regarde d'un œil... sapristie... quel œil ! et nous dit : Halte !.. d'une voix si ferme, si calme que nous nous arrêtons tout court, comme à un commandement de parade. — Remettez, sabre, nous dit-il de la même voix. Il n'y a que le premier pas qui coûte : nous rengainons... en un moment; les autres dragons arrivent; nous l'entourons en vociférant... U nous appelle là-

ches!... Il faut le fusiller comme le colonel Picot !... Mais lui, pas plus ému que rien du tout, toujours les bras croisés, nous laisse crier. Au bout de quelques minutes, il dit.: Silence dans les rangs!... on l'écoute.

— • Je vous dis que vous êtes des lâches, reprit-il, parce que si vous aviez du cœur, dans deux heures, vous auriez enlevé la redoute d'Àrnheim (vous savez, monsieur, que les dragons se battent aussi à pied ) ; mais vous n'oserez pas. — Nous n'oserons pasl... nous n'oserons pas! que nous disons en fureur... Mais conduis-nous-y donc à ta redoute ! Nom de nom de nom... et tu verras si le 17e dragons a jamais boudé au feu I — Il n'y a pas de bravoure sans discipline, reprend le colonel. — Mais nom de nom, on en aura pour le quart d'heure, de la discipline... Où est-elle ta redoute ? Mène-nous-y, nous n'en ferons qu'une bouchée, et après, ton compte sera bon !

— Oui, oui, à la redoute, qu'il nous mène à la redoute, après on lui donnera son compte ! Et voilà que c'est nous qui forcions le colonel à se mettre à notre tête. — Sois tranquille! pour ça, on t'obéira comme des mécaniques... Nous voulons d'abord te prouver si nous sommes des lâches... Mais après... tu verras... que nous lui disions. — Enfin, il consent à nous commander, l'état-major arrive, nous faisons la frime d'obéir très- bien, pensant qu'après... vous comprenez... Finalement le colonel se met à notre tête, il nous traite comme des nègres, nous patientons toujours. Nous partons à la nuit fermée, à deux heures du matin la redoute était en notre pouvoir avec vingt-cinq pièces de canon; nous étions huit cents

hommes, l'ennemi était deux mille cinq cents... Vous pensez bien, monsieur, que quand nous avons vu notre jeune colonel au feu, brave comme un lion, recevoir deux blessures, nous n'avons plus guère pensé à lui donner son compte; car, après tout, voyez-vous, le soldat a du bon, faut savoir le prendre; aussi, quand après l'affaire il nous a fait former un carré, nous lui avons tous demandé... Eh bien! colonel, comment nous trouvez-vous ? Sommes-nous des lâches ? Heim ?

— Vous vous êtes bien battus, c'est tout simple, ce n'est pas assez : il faut que ceux qui ont tiré sur le colonel Picot se déclarent, sinon ils feront fusiller cinquante ou soixante de leurs camarades.... Et je défie ceux qui ont commis ce mauvais coup d'avoir

le courage de cette lâcheté-là Un dragon qui était

par terre avec un biscaïen dans les reins , entend ça et dit : — C'est moi, colonel. C'était vrai ; et il crève. Un autre dragon qui n'était pas blessé, voyant ça, avoue aussi : c'était encore vrai. Le colonel le fait arrêter ; le lendemain le dragon passe à un conseil de guerre et est fusillé. Depuis ce jour-là, monsieur, le colonel a fait du régiment tout ce qu'il a voulu; nous nous serions fait hacher pour lui jusqu'au dernier; d'un mot il nous aurait fait entrer dans un trou de souris. Le 17e dragons a toujours été à l'ordre de Tannée; et pour la tenue, c'était un régiment si ficelé pour la propreté des personnes, que nous avions tous des brosses à dents dans notre paquetage. Voilà comme le colonel u fait des marquis avec des sangliers. »

A ce moment du récit de Glapisson; le colonel entra dans le salon.

« Raoul !

— Ànacharsis ! »

Ces deux exclamations échangées, les deux amis s'embrassèrent cordialement.

Raoul de Surville avait vingt-huit ans environ. Après la bataille de Wagram , il avait quitté son régiment pour revenir auprès de l'empereur, comme aide de camp.

Simple cavalier pendant le consulat , nommé officier sur le champ de bataille, il avait été bientôt remarqué par Napoléon, qui le prit pour officier d'ordonnance.

Ce premier pas fait, la carrière de M. de Surville fut aussi rapide que brillante ; de grands biens appartenant à sa famille lui furent rendus. On a vu qu'il justifia tant de faveurs par un courage à toute épreuve. En outre, souvent chargé de missions délicates, il les remplit avec autant de supériorité que de bouheur. Le colonel de Surville était d'une loyauté chevaleresque, d'un esprit plein de charme et de gaieté; il chantait avec une grâce parfaite, dessinait à ravir, et dansait comme on dansait sous les règnes de Tréuis et deVestris; généreux jusqu'à la prodigalité, rempli de goût et d'élégance, il avait,

chose rare alors, les manières les plus exquises, précieuse tradition du dernier siècle.

Il devait cet avantage à un séjour de deux ans fait en Touraine , pendant sa première jeunesse , chez madame la maréchale princesse de Monllaur, alliée de sa famille, qui, à Page de soixante-dix ans, avait conservé toute la vivacité , toute la fermeté de son rare et excellent esprit.

Tant et de si séduisantes qualités, jointes à une figure enchanteresse, avaient assuré de nombreux et éclatants succès au colonel de Surville.

Un des traits les plus saillants de son caractère était une bonté, une délicatesse adorables; la plus fervente amitié avait toujours survécu à ses passagères amours ; d'une discrétion profonde, nul ne portait plus loin que lui le respect, la reconnaissance, la religion pour les femmes qu'il avait aimées* •

Ce qui le distinguait surtout de cette classe vulgaire et méchante des roués du dernier siècle, c'était ces sentiments d'honneur et de probité envers les femmes, poussés jusqu'au rigorisme. Sentiments d'autant plus rares, qu'ordinairement les hommes traitent la femme qui leur a tout sacrifié , beaucoup plus mal qu'ils n'oseraient traiter un de leurs compagnons de plaisirs les plus indifférents, sans autre excuse à cette brutalité que le dévouement et la faiblesse d'une pauvre créature qui ne peut se plaindre.

M. de Surville croyait au contraire que la femme à qui vous deviez un moment de bonheur devait être sacrée pour vous.

S'il était infidèle, il faisait oublier sou inconstance

à force de dévouement; si on lui était infidèle, il trouvait dans le souvenir de la félicité passée et dans l'espoir d'un plaisir nouveau, le moyen d'excuser la déception présente ; et puis les consolations ne lui manquant jamais, il ne pouvait avoir de ces rancunes ingrates et impitoyables des gens qui ont plu par accident une fois dans leur vie.

Le colonel était d'une taille moyenne, pleine de souplesse et de grâce.

Ses yeux noirs et brillants donnaient à sa, noble physionomie une expression remplie d'e6prit et de vivacité. Ses cheveux châtains étaient soyeux et bouclés; ses lèvres vermeilles, presque toujours souriantes, laissaient voir des dents d'un émail éblouissant.

Un riche et élégant uniforme d'aide de camp de l'empereur, vert et or, faisait encore valoir ce charmant extérieur.

« Ce bon Anacharsis !

— - Ce cher Raoul ! répétèrent les deux amis, en s'examinant avec intérêt.

--Qu'est-ce donc que ton vieux Dauphin vient de me conter?... Vraiment tu pars... et ce soir encore , sans me donner>un jour? dit Boisseau.

— Malheureusement , il m'est impossible de retarder mon départ d'une heure... Je viens des Tuileries, où j'ai reçu les derniers ordres de l'empereur ; je dois être à Vienne le 3 mars au plus tard , car le prince de Neufchâtel y arrivera le 5 ou le 6. Mon pauvre Anacharsis, si tu savais combien je regrette ce contre-temps! Comment aussi ne m'as-tu pas écrit un mol?,..

— Que diable veux-tu?... je te ménageais une surprise... Tiens, j'aurais dû m'en défier, car les surprises ne m'ont jamais réussi... Te souviens-tu, il y a deux ans, à ton retour d'Italie? Je te prends au débotté, je te dis : « Raoul , il faut que je te mène souper chez mademoiselle Nanteuil , première cantatrice du Théâtre de l'Impératrice : ça sera une charmante surprise, car elle ne m'attend pas. »

— Oui, et je me souviens que ce fut au contraire toi qui fus fort surpris de ce que tu vis chez elle... Mais je te croyais en Espagne, en mission...

— Raoul, dit gravement Boisseau en montrant ses tempes grisonnantes , vois-tu cette blancheur prématurée?

-—En effet, mon pauvre Ànacharsis, lorsqu'il y a un an je te quittai, rien n'annonçait. cet hiver précoce.

— Eh bien ! mon ami , cette gelée blanche, pour me servir de ta comparaison, cette gelée blanche est le fruit d'une nuit, d'une seule nuit... dans un pays terriblement chaud ! ! pourtant.

— Gomment cela, Anacharsis?... explique-moi ce phénomène... Est-ce l'émotion?... l'amour? un jaloux espagnol?... quelque danger?...

— Oui , mon ami , un danger, un grand danger , mais dans lequel il n'y avait , hélas ! pas le moindre amour, pas la moindre jalousie. Voici le fait. Tu sais, qu'il y a deux ans, je m'ennuyais comme un mort, malgré mon immense fortune ; grâce à ta recommandation, je fus nommé auditeur au conseil d'Etat , attaché à la section des a flaire s étrangères... J'assistais à mon tour aux séances que présidait l'em-

pereur... Un jour le grand homme, après avoir beaucoup parlé, en tailladant à son ordinaire sa table à grands coups de canif, s'était un moment appesanti , comme cela lui arrivait quelquefois en se courbant sur son pupitre et en appuyant sa tête sur ses deux bras ; la discussion avait continué, malgré son sommeil. Il s'agissait des affaires d'Espagne. Au bout d'un quart d'heure le grand homme se réveille, reprend la discussion où il l'avait laissée... et la question qu'on agitait est résolue... Je te parle du sommeil de l'empereur, parce que c'est à son assoupissement passager... bien pardonnable d'ailleurs dans sa position, que j'attribue l'étrange aberration dont j'ai été victime.

— Ah ! mon Dieu! tu m'épouvantes...

— Écoute... écoute... la séance terminée, l'empereur se retire dans son cabinet; un quart d'heure après, l'huissier de service vient , de la part de Sa Majesté, me chercher à la buvette, où on nous traitait, du reste, à merveille. Je me souviens même que je mangeais une aile de bartavelle ; je laisse mon aile sur mon assiette. Je suis l'huissier, et je me trouve en face du grand homme. J'étais aussi près de lui que je le suis de toi. Il me regarde de son œil gris, véritable œil d'aigle, en se fourrant trois ou quatre prises de tabac dans le nez. Après nf avoir un instant contemplé en silence*, il me dit : « Je ne « vous avais pas encore vu, c'est étonnant; vous « n'avez pas la physionomie que je vous supposais. » Je saluai profondément, me trouvant très-honoré de ce que le grand homme se fût donné la peine de me supposer une physionomie. Enfin, il me dit de sa

2t LE COLONEL DE SURVILLE.

voix brève, en me montrant un paquet cacheté : « Vous partirez à l'instant pour Madrid avec ces « dépêches; cousez-les; cachez-les bien dans la douce blure de votre habit ; si vous êtes attaqué par une « guérilla et que vous y restiez, ces papiers ne tom- « beront pas au pouvoir de l'ennemi... Le roi d'Es- « pagne vous donnera des ordres ultérieurs. C'est « une mission périlleuse, très-périlleuse ; mais, ajouta « le grand homme d'un air riant, en me pinçant « l'oreille gauche, cette mission vous va comme un « gant ; vous êtes un vrai brûlot; vous avez fait vos « preuves en Tyrol... »

— Ah çà ! quelle preuve avais-tu donc faite en Tyrol ?

— . Aucune, mon ami , aucune.; mais attends la lin... Étourdi de ce que j'entendais, incapable de répondre un seul mot , je balbutiai quelques paroles inintelligibles; je saluai de nouveau très-profondément, et j'allais me retirer , lorsque l'empereur reprit d'une voix sérieuse, presque émue : « Ah çàï « vous savez bien qu'en tous cas j'aurai soin de votre « mère, au moins! Je la consolerai, car je sais que « vous êtes un bon fils..- Allez... soyez parti dans « deux heures. Je compte sur vous... Je n'ai pas « oublié le Tyrol... Je n'oublierai pas l'Espagne! »

— Ta mère!... Mais je croyais que tu l'avais perdue il y a longtemps, dit le colonel, de plus en plus étonné.

— Eh ! sans doute, mon cher ami , tout cela était le résultat d'un détestable quiproquo. Le grand homme, sans doute encore sous l'influence de son appesanti ssement passager, me prenait pour un cer-

IBS DBUX AMIS. 25

(ain Boitot... un enragé, qui avait été envoyé en Tyrol pour y fomenter l'insurrection contre l'Autriche...

— Ah! je comprends maintenant...

— Que te dirai-je , mon cher Raoul ? je n'osai pas, tu le sens bien , décliner F honneur que me faisait Fempereur ; je pris les diables de dépêches. Je partis, et à vingt lieues de Madrid, une belle nuit , je tombai en plein dans une guérilla... Je ne sais pas si je t'ai confié que je porte un gilet de flanelle sur la peau?

— Non, mon cher Anacharsis, tu ne m'avais pas encore fait cette confidence; mais quel rapport?...

— Tu vas voir pourquoi je te donne ce détail hygiénique. Tu sauras donc que je porte un gilet de flanelle ; j'avais très-adroitement caché mes dépêches entre flanelle et chair. Comme ma flanelle est d'un rose tendre, les sauvages l'ont prise pour mon enveloppe naturelle (je ne dis pas cela par fatuité...). Toujours est-il que cette méprise flatteuse sauva mes dépêches, mais faillit me perdre. Furieux de ne rien trouver sur moi, les brigands me mirent une corde au col, et j'allais être accroché à un arbre, lorsque le hasard, ou plutôt la Providence, envoya sur la route un convoi... La guérilla se dispersa; je me joignis au convoi, j'arrivai à Madrid avec mes dépêches; mais l'émotion avait été telle... en me sentant la corde au col, que tu en vois les traces fatales ; mes cheveux en ont pâli.

— Ce pauvre Anacharsis !...

— Je remis mes lettres... Mais quand le roi Joseph nie détailla le diabolique métier que je devais aller

faire en Portugal pour contreminer la diplomatie anglaise, toujours sous le nom de cet enragé de Boitot, j'expliquai le quiproquo, et comme je ne parus pas sans doute répondre suffisamment aux exigences de la mission qui m'était destinée, toujours sous le nom de Boitot, on me renvoya en France... Cela m'expliqua de reste pourquoi le grand homme ne m'avait pas trouvé la physionomie qu'il s'attendait à me voir lorsqu'il me prenait pour ce déterminé.

— Ah ça! et maintenant quels sont tes desseins?

— Eh ! mon Dieu ! dégoûlé de la carrière diplomatique, je revenais vivre et m'étahlir tout à fait à Paris.., avec mille projets; mais voici que tu pars... Ion diable de voyage vient tout changer, car j'avais une foule de choses à te demander encore.

— Parle... veux-tu embrasser une autre carrière? dispose de mou crédit, je t'en supplie.

— Pas du tout : l'ambilion m'a passé, l'ambition des allai res, des emplois du moins. Il m'en reste une autre.

— Laquelle?

— Celle de voir le grand monde, le grandissime monde... Je voudrais me lancer .. et j'avais compté sur loi... Marquis de l'ancien régime, colonel de l'empire, lu connais les deux aristocraties, celle d'autrefois et celle de nos jours... J'espérais donc que, grâce à loi je pourrais me faufiler dans ces sociétés si brillantes, si recherchées.

— Sans doute, sans doute, reprit Raoul qui semblait réfléchir depuis quelques moments. Je puis l'ouvrir la porte de ces deux mondes... en le présentant avant mon départ chez une femme de mes amies,

de mes parentes, qui tient à l'empire par son mari, et à l'ancien régime par sa naissance. Une fois reçu chez elle et recommandé par moi... comme le meilleur, comme le plus ancien de mes amis, peu à peu le cercle de tes connaissances s'agrandira, et tu verras bientôt la société que tu veux connaître... Mais dismoi... N'es-tu pas antiquaire, ou quelque chose d'approchant?

— Voilà comme je fus antiquaire : il y a trois ans, me trouvant à Naples, je m'intéressai particulièrement à la prima donna du théâtre de San-Carlo... J'ai toujours eu du goût pour le théâtre... Un certain lord Williams Clark trouva plaisant de m'enlever ma Diva... Bien!... Huit jours après, j'apprends que mon dit lord convoitait une riche collection de médailles et de camées, je donne un tiers au-dessus de la valeur, et, à mon lour, je lui souffle ses médailles !

— Jusqu'à présent, mon pauvre ami, vos enlèvements mutuels me semblent tout uniment des débarras...

— Tu as peut-être raison, car une fois possesseur de ces diables de médailles, je n'en savais que faire. Aussi, par désœuvrement, je me suis cru obligé de feuilleter Winckelman.

— A merveille! à merveille!... Écoute-moi!... Tu me connais, Anacharsis... Tu sais si j'attache la moindre vanité à la naissance?

— Ah ! mon cher Raoul... à qui dis-tu cela?

— Eh bien ! tu veux aller dans un certain monde ; si l'on ne s'y présente pas comme gentilhomme ou comme soldat, on y est, sinon mal vu, du moins sans

signification... En t'y présentant, au contraire, comme antiquaire, comme savant, ça te classe tout de suite. Tu n'as plus de prétentions aux succès du cœur?

— Aucune... aucune... Je ne prétends jamais qu'au cœur de quelque Diva... française ou étrangère, et j'ai tout ce qu'il faut pour appuyer ces prétentions-là...

— De mieux en mieux, tu es antiquaire. Tu te donnes quarante ans ; tu étales tes précoces cheveux gris, tu entres immédiatement dans la catégorie des oncles, des chaperons, des tuteurs, des confidents et même des complaisants de charmantes femmes, ce qui n'est pas un rôle à dédaigner.

— A dédaigner, je Je crois bien ! dis donc que c'est un rôle à ambitionner au contraire! On se rend nécessaire, et quand on a le bon esprit de ne vouloir rien autre chose que d'être agréable aux autres, on s'assure une fort bonne position.

— Je te vois dans les meilleurs principes ; maintenant, je te garantis le plus grand succès...

— Dis-moi, Raoul, je vais avoir l'air de te dire une bêtise énorme, mais il me semble que pour ce monde-là, j'ai un nom bien vulgaire? Heimî Boisseau!... J'avais eu l'idée, pour donner à mon nom un petit air étranger, d'y ajouter un double w et d'en faire Boisseaw.. . Mais ça se prononçait la même chose... D'un autre côté, me faire nommer de Boisseau ou Saint-Boisseau, ça ne signifierait pas grand'— chose non plus, j'y ai renoncé; et pourtant cela m'inquiète...

— Mais lu es fou!... archi-fou! N'es-tu pas antiquaire? n'es-tu pas savant? Est-ce que Monge,

LES DEUX AMtS. 27

Chaptal, Donon. Berlhollel, onl des noms aristocratiques? N'as-lu pas cinquante mille éciis de rente... Avec cela... te dis-je, avec ton caractère prévenant et obligeant, ta position est bonne, crois-moi,... tranquillise-toi...

— Mais quelle est donc celle femme de tes amies ou de tes parentes qui doit m'ouvrir les battants de ces grands deux mondes?

— Madame la duchesse de Bracciuno...

— La jeune duchesse de Bracciano... qu'on dit si ra vissamment belle. . . Ah scélérat!. . . archi-scéléral ! . . .

— Tu te trompes, mon pauvre Ànacharsis...

— Ta, la, ta, je me trompe! on sait (a discrétion, mais on sait aussi tes étourdissants succès... Crois-tu donc qu'on soit si fort relégué dans la banque et dans la bourgeoisie, qu'on n'ait pas entendu dire que le colonel de Surville était la coqueluche des plus jolies femmes de la coui*?

— Je te le répète, mon cher Anacharsis, tu te trompes... tu verras par toi-même la fausseté de les soupçons... Bien plus, un certain service que j'aurai peut-être à le demander te prouvera mieux encore que je ne puis avoir aucune prétention sur le cœur de ma cousine.

— Un service! je suis à toi.

— Je ne puis encore m'expliquer... Je dois voir ce matin madame de Bracciano... En allant lui faire mes adieux, je lui parlerai de ta présentation; si elle l'accueille, comme je l'espère... alors, mon ami, je te dirai tout.

— Et le duc de Bracciano, quel homme est-ce?

— Ancien conventionnel, il s'appelait Jérôme Mo-

risson pendant la révolution; c'est un homme de haute capacité , l'empereur l'a employé dans de grands emplois civils. Dernièrement, il l'a nommé duc el lui a fait épouser ma cousine, mademoiselle Jeanne de Souvry, fille du vicomte de Souvry et nièce de la maréchale princesse de Montlaur.

— Pur mariage de convention, alors, à moins que le duc ne soit un homme aimable.

— C'est tout un roman d'héroïsme et de dévouement que cette union, de la part de ma cousine, bien entendu. Quant au duc, c'est un homme de cinquante ans, sombre, taciturne, d'un esprit ironique et morose, mais d'une rare intelligence et d'une fermeté qui approche quelquefois de la dureté. Il s'est montré impitoyable dans le gouvernement de plusieurs provinces étrangères; par celte froide énergie, il a rendu beaucoup de services. L'empereur fait grand cas du duc de Bracciano, quoiqu'il ne ressente pour lui aucune sympathie... Il l'emploie comme un excellent inslrument, et disait un jour, en parlant de lui, dans son langage pittoresque '.«...J'aime Bracciano, comme « on aime une bonne barre de fer qui ferme bien une « porte, ou qui soutient bien un toit. »

— Grand homme ! comme il vous peint cela d'un trait, dit Anacharsis. Ah çà ! et tu ne veux pas que je t'appelle scélérat, quand tu es le parent, l'ami intime dune jeune et charmante duchesse qui a pour mari une si vilaine barre de fer?

— Non, te dis-je... ce soir, peut-être tu sauras comment je ne suis que l'ami... mais l'ami le plus dévoué... le plus vrai de madame de Bracciano, car

elle ne m'a jamais aimé, elle ne m'aime pas el ne m'aimera jamais autrement 1

— Et elle, est-elle aussi spirituelle que belle?

— Il est impossible d'avoir un esprit plus charmant, plus naturel, une éducation plus cultivée, plus de talents, plus de savoir même, et moins de prétention à une supériorité qui lui est acquise à tant de titres ! Mais tu dois avoir besoin de repos, Dauphin veillera à'ce que rien ne te manque. Je verrai tantôt madame de Bracciano ; en revenant, je te dirai le résultat de mon entretien avec elle, et peut-être, je le répète, aurai-je à mettre ta discrétion et ton amitié à Tépreuve. »

Vers les deux heures, le colonel se rendit à l'hôtel de Bracciano, situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Madame de Bracciano attendait M. de Surville dans uu Irès^élégant boudoir blanc et or (il y avait alors des boudoirs) rempli de fleurs et meublé avec toute la lourde somptuosité de l'époque.

Jeanne de*Souvry, duchesse de Bracciauo, avait vingt ans environ. Elle n'était pas d'une beauté régulière, mais de grands yeux bruns frangés de longs cils noirs, une pâleur rosée, une bouche gracieuse qu'effleurait presque toujours un sourire doux et

mélancolique, de beaux cheveux châtains négligemment noués à la Paméla, lui donnaient un charme inexprimable.

Elle semblait rêveuse et triste.

Un exemplaire de. Werther, en allemand était à demi ouvert auprès d'elle : ses deux mains croisées sur ses genoux, elle agitait machinalement du bout de son joli pied les crépines massives d'un fauteuil de bois doré.

Un valet de chambre annonça M. de Surville.

Jeanne et Raoul restèrent seuls.

« Quel brusque départ ! dit madame de Bracciano à M. Surville, en le regardant avec intérêt; vous allez à Vienne ?

— Oui, ma chère cousine... je suis désolé de partir... et pour plus d'une raison. »

Après uu assez long silence, Raoul reprit d'un air ému :

« Je voudrais vous parler avec une entière franchise... J'ai quelque chose de grave à vous dire; je suis votre ami, votre parent, et pourtant je crains que mes paroles ne vous blessent ; ne croyant pas mon départ si soudain, voulant prendre quelques renseignements encore avant de vous faire part de mes soupçons... j'avais jusqu'ici retardé cet entretien.

— De quels soupçons? dit madame de Bracciano étonnée.

— Ecoutez-moi, dit Raoul d'un ton" de cordialité affectueuse, vous savez, n'est-ce pas, combien je vous ai aimée?... Malheureusement vous aviez de moi une si mauvaise opinion, que mes soins ont été repousses.

— Une mauvaise opinion de vous! Non, Raoul,

itou ; seulement j'avais entend u parler de votre légèreté, de votre inconstance, quoique vous n'ayez jamais eu, dit-on, et je le crois fermement, à vous reprocher envers une femme aucun mauvais procédé, aucune perfidie.

— Si mon inconstance était mou seul défaut, pourquoi n'avoir pas essayé de me rendre fidèle? Cela vous était si facile !

— Oh ! c'était une trop grande tache à entreprendre, mon cher cousin ; vous étiez et vous êtes beaucoup trop à la mode, beaucoup trop recherché, et, si cela se peut dire... beaucoup trop heureux. »

Madame de Bracciano avait prononcé ces mots avec un accent singulier ; Raoul la regarda fixement ; elle haissa les yeux, et reprit après quelques moments de silence : — Et puis vous avez sur l'amour des idées qui ne seront jamais les miennes; vous ne voyez qu'une distraction charmante, qu'un plaisir épliémère, où je verrais, il me semble, le destin de toute ma vie ; aussi je n'ai jamais fait la coquette avec vous ; je vous ai dit : Soyons bons amis, et ne parlons plus d'un sentiment qui ne peut exister entre nous. Vous m'avez comprise, Raoul ; vous êtes toujours resté mon ami, et je le sais, le meilleur de mes amis, » ajouta madame de Bracciano, en tendant sa main au colonel.

Celui-ci la baisa avec une respectueuse tendresse, et dit, après quelques moments d'un silence presque embarrassé : «

« Je pars ce soir, et pour bien longtemps peutêtre. Promettez -moi qu'eu faveur de cette sincère, de cette vive amitié à laquelle vous croyez, vous

S2 LB COlONEL DE SURVILLE.

m'entendrez sans mal interpréter mes paroles. Ce que j'ai à vous dire est tellement étrange, que je n'en aurais pas le courage si votre bonheur, si votre avenir, peut-être, ne me semblaient pas menacés.

— Expliquez-vous, Raoul? Vous m'effrayez presque.

— Écoutez-moi donc... et, encore une fois, si ce que je vous dis vous blesse, si je vous semble céder à des sentiments indignes de moi... rappelez- vous que je suis un homme, et incapable d'une actiou méchante ou honteuse...

— Mais, en vérité, Raoul, je ne sais que penser. Qu'avez-vous à m'apprendre? Pourquoi cet air grave1' Pourquoi surtout ces doutes? Ne sais-je pas, mon Dieu, qui vous êtes? qu'il n'y a pas au monde un caractère plus noble, plus généreux que le vôtre?

—Allons... vous me donnez du courage, dit Raoul, et il reprit : Mariée à seize ans... par un dévouement sublime...

— Raoul ! dit Jeanne avec un accent de reproche.

— Oh ! je suis impitoyable, quand je parle de vos adorables qualités... N'éprouviez-vous pas la plus vive répugnance pour le mariage que l'empereur voulait vous faire faire? Et quand, malgré le noble silence de votre famille, par une frivole indiscrétion, vous avez appris qu'en faveur de votre union avec le duc de Bracciano, les grands biens de votre tante lui seraient rendus, et que deux de vos vieux parents exilés seraient rappelés... ne vous ctes-vous pas généreusement sacritiée...

— Raoul... Raoul... Je vous en prie, pas un mot de plus...

— Et pourtant... j'aurais encore tant de choses à dire... mais vous le voulez... je me tais... A votre entrée dans le inonde, jeune, charmante, spirituelle, vivant presque toujours séparée d'un mari qui avait deux fois votre âge, et que ses importantes fonctions absorbaient entièrement, vous avez été entourée d'hommages; ces hommages ont été vains... Élevée par votre tante, madame la princesse de Montlaur, vous aviez tous les charmes de la vertu, sans en avoir le pédantisme. Je vous avais vue tout enfant, pendant un séjour de deux ans que je fis, presque enfant moi-même, chez voire tante. A mon premier retour de l'armée, lorsque je vous revis belle et grande dame... parée de tant de séductions, je devins amoureux de vous, amoureux comme un insensé... mon aveu ne vous toucha pas... rien de plus simple... ni moi, ni personne ne réunissait les qualités qui pouvaient vous' plaire. Vous rêviez déjà sans doute l'idéalité qui devait un jour combler vos vœux les plus chers et les plus secrets...

— En vérité... je ne sais... dit madame de Bracciano en rougissant.

— Permettez-moi de continuer, dit Raoul : je ne cessai pas de vous voir; vous m'intéressiez si vivement que, presque malgré moi, je me mis à vous étudier en silence. Je vous aimais tant, mais d'un sentiment si désintéressé, que je sacrifiai des amours peut-être sérieux à cette observation pour moi si attachante;... bientôt à certaines bizarreries... à certain changement dans vos habitudes, je dirai presque dans votre maintien... je soupçounai... je fus certain que vous aimiez...

— Raoul, dit sévèrement madame de Bracciano ..

— Jeanne, reprit le colonel avec un accenl rempli d'émotion, tandis que ses beaux traits exprimaient la plus vive sollicitude, Jeanne, je vous le jure sur l'honneur, si je cherchai à pénétrer votre secret, ce ue fut pas par une curiosité jalouse ou vulgaire, ce fut par un intérêt loyal... fraternel... ce fut peut-être par le pressentiment... qu'un jour celte surveillance cachée ue serait pas stérile pour votre bonheur...

— Mais enfin, me direz-vous?...

— Quelques moments encore... et vous saurez tout, reprit le colonel. Dans le monde où je vous rencontrais presque chaque soir, en vain j'interrogeai vos regards, je ne découvris rien. D'ailleurs, l'attitude nonchalante, ennuyée, la rêverie presque continuelle que vous portiez au milieu do ce brillant tumulte, et dont rien ne pouvait vous distraire, tout me disait que la personne qui vous occupait n'était pas de notre société habituelle. Souvent vous vous plaigniez à moi... de n'avoir pas d'occupations qui vous attachassent ; le dessin, la musique ne vous plaisaient plus; vous voulûtes chercher quelques distractions dans l'étude des langues étrangères, vous vous mites à apprendre l'allemand... Choisii l'étude de l'allemand... pour se désennuyer, ajouta le colonel en souriant malgré lui, me parut peu naturel; pourtant je n'attachai pas d'abord une grande signification à cette fantaisie... Go qui me frappa davantage, ce fut de vous entendre, vous,, jusqu'alors élevée dans les principes de votre tante, toute monarchique et toute catholique, embrasser des théories presque républicaines... D'abord, cela me parut un

jeu d'esprit propre à faire briller votre imagination, un paradoxe bizarre, amusant à soutenir, pour une femme de votre naissance ; mais bientôt je vous entendis défendre ces thèses étranges avec tant d'opiniâtreté, quelquefois même, permettez-moi de vous le dire, avec tant d'aigreur, que je fus convaincu que ce n'étaient pas vos idées, mais celles d'un autre... que vous souteniez si ardemment.

— Votre sagacité est vraiment merveilleuse, mon cher cousin, dit madame de Bracciano en rougissant cl sans pouvoir cacher un léger dépit. Comment doue, avec des renseignements si positifs, n'avez-vous pas découvert le nom de ce "fortuné rival?

— Je n'ai pas de rival... Jeanne... dit tristement Raoul, en attachant sur Jeanne un regard rempli du plus affectueux intérêt. Depuis longtemps j'ai reuoncé à toute prétention sur votre cœur... Si Herman Fors ter était mon rival, il y aurait de ma part peu de générosité peut-être à vous dire les choses lâcheuses que je dois vous dire sur cet homme... »

En entendant prononcer le nom d'Hennan Forsler, les joues de madame de Bracciano devinrent pourpres, elle resta un moment stupéfaite; puis, codant malgré elle à un sentiment de colère, de voir son secret surpris, et d'entendre parler ainsi de l'homme qu'elle aimait, elle s'écria, l'œil brillant d'indignation :

a Voilà bien les hommes! la jalousie, l'envie, dénaturent les caractères les plus généreux! Si l'on dédaigne leurs hommages... ils vous épient bassement... pour surprendre une confidence, ou pour bâtir je ne sais quel roman ridicule, à l'aide des rapprochements les plus insignifiants... Allez... vous êtes la dernière

36 LE COLONEL DE SURVlLLE.

personne que j'aurais crue capable d'une telle lâcheté! . Vous... vousl!! oublier assez ce que vous êtes pour calomnier un malheureux enfant... proscrit... abandonné...

— Pourrai-je douter maintenant de voire amour, en vous entendant défendre si vivement cet étranger?

— Eh! pourquoi ne le défend rais-je pas? vous l'attaquez bien. Après tout, pourquoi donc rougiraisje d'un sentiment aussi pur qu'il est profond et dévoué? De quel droit venez-vous épier ma conduite, pénétrer mes secrets? Gomment, encore une fois, vous que je croyais noble et loyal, osez-vous jouer un tel rôle ?

— Le seul rôle que je tienne à jouer auprès de vous, Jeanne, dit le colonel d'une voix émue et touchante, est celui de votre ami ; il m'impose des devoirs. Maintenant la glace est brisée, je continuerai jusqu'au bout, j'ai la conscience de ce que je suis, de ce que je fais. Peu m'importent votre haine, vos mépris à cette heure... Vous serez plus juste un jour, mais aujourd'hui vous m'entendrez... Herman Forster est employé comme secrétaire par votre mari ; compromis, malgré sa grande jeunesse, dans une des sociétés secrètes d'Allemagne, il s'est réfugié en France... Le hasard l'a fait accueillir chez vous... Noble et généreuse à l'excès, son infortune, peutêtre noblement soufferte, devait éveiller toutes vos sympathies... Cet étranger est beau, son air est candide, ses paroles expriment les sentiments les plus purs... et pourtant je ne sais quel secret pressentiment... me dit que cet homme est dangereux... qu'il vous sera fatal...

— Un secret pressentiment ! s'écria madame de Bracciano avec une nmore ironie ; et c'est sans autre preuve qu'un vague soupçon, que vous, dans la position la plus brillante qu'un homme de votre âge puisse rêver... vous venez calomnier un orphelin... qui n'a d'autres ressources que celles qu'il trouve ici? C'est sur des riens que vous basez une accusation aussi odieuse?

— Eh ! ce sont aussi des riens, de vagues soupçons, qui m'ont découvert votre amour. Me suis-je trompé? Je vous dis que cet homme a dans le regard quelque chose de morne, de glacé que je ne puis définir... Sombre et taciturne... il n'a ni l'entraînement ni la gaieté de son âge...

— Étranger, proscrit, seul au monde... il faut qu'il soit joyeux, n'est-ce pas?

— Eh ! vive Dieu... vous l'aimez ! et lorsqu'à dixhuit ans l'amour d'une femme comme vous ne fait pas oublier tous les chagrins... c'fst qu'on a autre chose que cet amour dans l' âme...

— Et qui vous dit, monsieur, qu'il sait l'intérêt qu'il m'inspire?

— Ce ne serait pas modestie , ce serait de l'ingratitude à lui de ne s'en être pas aperçu... Mais non, il le sait, et cette dissimulation même m'effraye, je tous le répète, Jeanne. Il est des impressions qu'on ne peut expliquer et dont pourtant la réaction est toute-puissante. Eh bien ! oui , l'influence de cet homme, influence dont vous ne vous rendez peutêtre pas compte, m'épouvante pour vous... Je sais combien votre esprit est ardent et généreux. Vous ip'avez dit cent fois, et je vous crois, que si vous ai*

miez, vous n'hésiteriez pas un moment à sacrifier votre position, fut-elle mille fois plus élevée encore. Vous connaissant ainsi, je tremble pour vous, parce que l'homme que vous aimez n'est pas digne des immenses sacrifices que vous serez capable de lui faire... Ne me regardez pas avec colère, Jeanne... Je n'ai aucun intérêt à vous parler ainsi... Je pars ce soir pour bien longtemps... pour toujours peut-être; car la guerre peut recommencer, et la vie du soldat a ses hasards... Me croyez-vous assez misérable pour mentir ou pour trouver une odieuse jouissance à vous laisser un soupçon au cœur? Vous le savez, Jeanne, je le dis sans orgueil, mais avec conviction, je suis avant tout homme d'honneur, vous n'en avez jamais douté... Eh bien! sur l'honneur, je vous jure qu'il n'y a en moi ni envie, ni jalousie, ni dépit , l'influence que cet homme a sur vous me fait trembler pour votre avenir... Je ne puis vous dire autre chose, et il faut que ce .sentiment soit bien puissant, pour m'avoir fait surmonter toutes mes répugnances à vous parler ainsi...

— Mais c'est à devenir folle!... Qu'avez-vous à lui reprocher? qu'a-t-il fait? qu'a-l-il dit? Des doutes aussi persistants que les vôtres ont une cause au moins! !... un rien les a fait naître... je le veux, mais enfin ce rien existe... Tel imperceptible que soit le point de départ de vos effrayants soupçons, où est-il?

— Que vous dirai-je... ce sont de ces nuances qui échappent souvent à l'analyse et qui laissent pourtant une impression ineffaçable. Tenez... par exemple, il

'y a peu de jours, nous étions ici dans ceaboudoir, vous,

Herman et moi. Vous étiez rêveuse, triste; vous veniez de me donner une lettre que vous aviez reçue d'un de nos amis d'Espagne ; je la lisais... lorsque par hasard je jetai les yeux sur Herman. De ma vie je n'oublierai le regard fixe qu'il attachait sur vous, le sourire sardonique, presque cruel, qui donna tout à coup à sa figure un caractère d'indéfinissable mcchanceté... Je fus si frappé que je ne pus retenir un mouvement. Herman Forsier tourna vivement la tête vers moi ; voyant que je l'examinais, il fronça les sourcils et rougit comme s'il eût été impatient de se voir deviné. Sans doute cette scène semble insignifiante; pourtant elle m'a laissé sous le coup d'une sorte de terreur. »

Après quelques moments de silence, madame de Bracciano dit au colonel avec douceur :

«Écoutez-moi, Raoul, vous êtes le meilleur, le plus noble des hommes; pardonnez-moi le mouvement de dépit involontaire que j'ai ressenti ; je vous crois incapable de calomnier qui que ce soit, mais je me crois aussi entraînée par trop d'affinité, par trop de sympathie, vers ce qui est grand et généreux, pour m' intéresser à un cœur perfide et méchant... Les sentiments vulgaires sont si loin de votre cœur... que vous ne pouvez les comprendre et même vous les avouer, lorsqu'ils vous surprennent à votre insu. Ce que vous croyez un pressentiment de votre intérêt pour moi... n'est peut-être qu'un mouvement involontaire de jalousie contre un homme que vous enviez sans doute, quoique son bonheur soit bien triste. Croyez-moi... votre amitié s'inquiète et s'alarme à tort : je vous le jure, je ne connais pas une âme plus

pure, un caractère plus élevé que celui de ce pauvre étranger... Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais, quoi qu'il arrive, quelque chose me dit que ma confiance en lui ne sera jamais trompée... »

.M. de Surville allait répondre à madame de Bracciano, lorsque la princesse de Montlaur entra.

Quoique la maréchale princesse de Montlaur eût soixante-dix ans passés, sa taille élevée paraissait encore parfaitement droite et dégagée. On ne pouvait avoir un plus grand air; cette extrême dignité était tempérée par une expression de bonté charmante, de spirituelle ironie ou de cette douce gaieté si rare chez les vieillards.

La princesse de Montlaur portait une simple et longue robe de satin gris, un mantelet, des mitaines et un bonnet de dentelles noires à l'ancienne mode. Ses cheveux blancs étaient crêpés et légèrement poudrés.

« Bonjour, mon enfant, dit-elle à madame de Bracciano en l'embrassant sur le front ; puis tendant sa main blanche et maigre au colonel qui la baisa respectueusement, elle lui dit : Eh bien I Raoul... quand partez-vflus ?

— Mais ce soir, madame; je venais prendre vos ordres pour Vienne»

LES AD1EIX. 41

— Ce soir?... déjà? Voire empereur est sans pitié!

— Hélas! madame, dit Raoul en souriant, je n'ai malheureusement pas le temps de recommencer notre interminable querelle et de défendre mon empereur contre vous.

— Mais je vous prie bien de croire que je ne l'attaque pas du tout... Je le juge... c'est bien assez, il trouverait même que c'est trop, j'en suis sûre.

— Oh ! quant à cela, il aime aussi peu la critique que s'il était roi légitime...

— Pouvez-vous parler ainsi, vous, Raoul ! un des nôtres !... comment vous êtes- vous laissé éblouir, ensorceler ainsi ?

— Mais , vous-même , ma tante î dit madame de Bracciano, qui s'était remise de son émotion, et affectait de sourire... je vous ai vue aussi ensorcelée à votre retour des Tuileries après votre entrevue avec l'empereur...

— Vous, madame? dit Raoul étonné, je ne savais pas...

— Hélas ! on cache ses péchés le plus qu'on peut ; j'aime mieux vous conter cette belle équipée, car Jeanne , avec son charme de fée , finirait par vous persuader, et à moi aussi, que je suis bonapartiste; voici comme cela s'est passé : Un malin , quelques jours avant le mariage de ma nièce, mon valet de chambre m'annonce un monsieur... je ne sais plu* qui; aide de camp de l'empereur; je vois entrer un très-beau jeune homme , qui , dans les meilleurs termes du monde, me vient prier, de la part de Sa Majesté l'Empereur et Roi, s'il vous plait, de vouloir bien me rendre le lendemain à midi aux Tuileries.

•fti LE COLONEL DE SÛRVlLLE.

Cet ordre, déguisé en prière, me parut assez peu rassurant ; je ne m'étais jamais gênée pour dire ma pensée sur ce régime-ci , et je songeais, à part moi , à l'exil de cette spirituelle et charmante duchesse de Chevreuse... Enfin, je répondis à cet aide de camp que je me rendrais aux ordres qu'il me transmettait. Le lendemain, je fis une prière à ma patronne, je pris mon grand courage, je m'enveloppai bien dans mon coqueluchon, et j'arrivai aux Tuileries... Ah! mon cœur se serra douloureusement en montant cet escalier où, pour la dernière fois, je vis cette belle et adorable reine... Enfin, ajouta la princesse, en surmontant son émotion , j'entrai dans la galerie de Diane, je ne sais pas comment ils l'appellent maintenant ; j'étais attendue, car depuis les huissiers jusqu'aux gentilshommes de service...

— Jusqu'aux chambellans, madame la maréchale, dit eu souriant le colonel.

— - La princesse menaça Raoul du doigt, et reprit : Les chambellans de service furent pour moi de la plus respectueuse prévenance. On m'annonça, ce qui me parut d'une étiquette un peu sauvage, et je me trouvai face à face avec Y Homme du Destin. Un moment, j'eus peur, mais mou vieux sang gaulois me monta au cœur, je fis bonne contenance, et, comme dit certaine nièce moqueuse, je pris mon air de princesse, et je montai sur mon grand cheval d'Espagne et du Saint-Empire. Après m'avoir un instant examinée d'un œil perçant, Bonaparte me dit : « J'ai voulu vous voir, madame la maréchale. »

Je fis une demi-révérenec, et je répondis trèssèchement, d'un ton de victime révoltée :

a J'ai du obéir aux ordres de l'empeieur. »

Il reprit :

« Votre mari était un excellent général... il a beaucoup fait pour l'armée, dans son temps ; et puis il a été fidèle à son roi... cela est beau... sous tous les régimes, madame la maréchale. »

Ces mots éveillèrent en moi un souvenir bien cruel... Les larmes sont rares chez les vieillards; pourtant je pleurai; alors, Bonaparte, avec une expression de sollicitude exquise, avec une vénérai ion toute filiale, me prit la main, et la baisa respectueusement, en me disant avec une douceur inexprimable :

« Pardon, ma bonne mère ; je ne voulais pas vous attrister. » Pauvre soldat ! Il y avait dans ses traits, dans son accent, quelque chose de si bon, de si pénétré, que, je l'avoue, malgré la bizarre familiarité de cette expression : Ma bonne mère ! je fus tout émue, plus émue cent fois que lorsqu'à la fin de notre entretien il m'annonça qu'il me rendait nos bois de l'Anjou, et du Maine en considération de la noblesse de mon caractère et du mérite de mon mari.

— Et du mariage de Jeanne avec le duc de Bracciano, quoique vous ne fussiez pas instruite de eetlc circonstance* ajouta mentalement Raoul.

« Eh bien ! ma tante , pourquoi vous étonner de ce que Raoul ait été ensorcelé comme vous?

— Mais qu'est-ce que cela prouve? Que j'ai eu une surprise de sensibilité, voilà tout : et j'eu suis d'autant plus désolée, que maintenant je ne puis dire tout le mal que je pense de son empereur (et elle montrait Raoul), il m'a comblée, je dois me (aire

malgré moi... Et puis il faut bien me résiguer à admirer les victoires qui étonnent l'Europe entière...

— Quand je vous disais, ma tan le, -que vous étiez très-bonapartiste.

— Je ne suis pas bonapartiste du tout , madame la duchesse ; je suis reconnaissante, et il n'y a malheureusement pas beaucoup de gens de cette opinionlà. Mais dites-moi, Raoul, avant de nous quitter, sermonnez donc bien Jeanne. Ali ï ah! elle qui parle, je pourrais la traiter de républicaine, et Dieu sait qu'elle n'a pas d'excuses à invoquer en faveur de cette abominable opinion.

— Peut-être , dit tout bas le colonel , en pensant à Herman.

— Moi, ma tante! quelle folie...

— Triste folie, mon enfant, d'ailleurs j'ai toujours jugé des avocats par les causes qu'ils défendaient et des partis par les hommes qui les embrassaient... Aussi, tenez, sans aller plus loin... Comment pouvezvous être d'une opinion qui est celle de ce petit Allemand , qui est domestique de votre mari...

— Ma tante , M. Herman Forster n'est pas un domestique...

— Ne reçoit-î! pas des gages de M. de Bracciano?

— Ma tante... quelles expressions, des gages... des gages!...

— Comment voulez- vous donc que je dise?... Nous appelions toujours domestiques, et cela sans aucune intention blessante, je vous l'assure, nos gens d'intérieur, comme secrétaires, intendants, écuyers... Mou frère a eu pour domestique un intendant à 1,500 livres par an; l'avocat Duresuel, qui est au-

jourd'hui quelque chose, comme sénateur ou fournisseur, et comte, je crois, par-dessus le marché. Je ne vois donc pas en quoi cet Allemand serait humilié de recevoir des gages de M. de Bracciano. Mais il s'agit pas de ses gages, mais de lui... Eh bien! mon enfant, rien qu'en voyant un tel représentant de l'opinion que vous vous amusez à défendre, ne devriez-vous pas renoncer à un jeu d'esprit qui peut vous commettre avec de pareilles gens?»

Le colonel ne disait pas un mot pendant cettescène : il se contentait de jeter un regard expressif sur madame de Bracciano. Celle-ci , impatientée des observations de la maréchale, lui répondit avec assez de vivacité :

« En vérité, madame, vous êtes aujourd'hui bien cruelle.... Que vous a donc fait ce pauvre M. Herman? Il est déjà si malheureux? Pourquoi l'accabler encore?

— Je ne vous comprends pas, Jeanne, dit madame de Montlaur avec une expression d'étounement et de sévérité. Il ne peut y avoir rien de commun entre cet homme et moi. Je n'ai jamais manqué de pitié pour les malheureux, mais je trouverai toujours souverainement déplacé qu'un étranger oublie assez ce qu'il doit à ceux qui l'accueillent avec bonté, pour exaller devant eux une révolution qui leur a conté un père, un aïeul et tant de parents et d'amis...

— Ma tante .. vos reproches m'atteignent aussi...

— Non, mon enfant, pourquoi vous atteindraientils? Bonne et généreuse à l'excès, vous vous intéressez aveuglément au malheur... Rien de mieux... Votre imagination romanesque et rêveuse se berce d'idées

qur ont, si tous le voulez, quelque semblant de grandeur; il n'y a pas très-grand mal à cela... Vos défauts ne sont que l'exagération naturelle de vos belles qualités... Ne parlons plus d'ailleurs de ces misères; je trouve cet Allemand le plus ridicule du monde , avec ses airs d'apôtre et sa chevelure à l'enfant; malgré son air doucereux et sa jolie figure , il m'a tout l'air d'un drôle fort madré... Et puis, avez-vous remarqué ces mains? des ongles pâles et livides... C'est une sottise, si vous voulez, mais je me défie toujours des gens qui ont des mains pareilles...

— Ma tante, quelle folie 1...

— Folie, tant que vous voudrez, mais cela est. D'ailleui's, qu'il ne soit plus question de cet étranger... Seulement, ma chère, ne laissez pas vos clefs à votre secrétaire quand ce mélancolique petit monsieur vient travailler avec votre mari.

— Oh ! madame, quels odieux soupçons ! » s'écria la duchesse indignée.

La maréchale, sans s'apercevoir de l'émotion de sa nièce , se tourna du côté du colonel et lui dit :

« Voilà comme elle est toujours : à l'entendre, le mrfl est impassible... J'ai pourtant de bonnes raisons pour dire ce qUfe je dis... L'autre jour elle était aux Tuileries avec son mari...; je vais, par hasard, dans la bibliothèque pour prendre un livre; en passant près de l'escalier, qui est-ce que je vois? Cet Allemand qui rôdait près de la porte de la chambre de Jeanne... au lieu de s'occuper du travail que M. de Braceiano lui avait donné à faire pendant son absence.. Je vous dis, moi, ajouta madame de Montlaur, en se retournant vers sa nièce , que vous avez

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