M. LE DUC DB BRACCIANO
chez vous pour plus de deux cent mille écus de diamants, et un jour ou l'autre vous serez dévalisée , si vous n'y faites pas attention. ! »
Madame de Bracciano, pâle, agitée, allait éclater, lorsque le colonel lui dit à voix basse : « Silence ! vous vous perdriez. »
A ce moment, M. de Bracciano entra chez sa femme, qui contint à peine son émotion pendant que la maréchale aspirait longuement une prise de labac d'Espagne.
M. LE nUC DE BRACCIANO.
Les ennemis de M. de Bracciano disaient qu'il ressemblait à une fouine qui aurait eu la jaunisse. Ses traits fins et rusés, ses petits yeux perçants, qui regardaient toujours par -dessus on par-dessous ses besicles d'or, son teint bilieux, rendaient cette comparaison assez raisonnable.
Cette apparence chétive était loi» d'annoncer la volonté de fer, la froide et impitoyable énergie de cet homme , un des plus puissants leviers qu'eût employés l'empereur !
Pour ajouter à ce contraste, la voix de M. de Bracciano était faible; son accent, grêle et toujours d'une égalité parfaite.
On racontait que, revêtu d'un pouvoir presque dictatorial en Tyrol, il avait ordonné, sans témoigner
la moindre émotion, le supplice de huit condamnés (nécessaire et terrible exemple), de cette petite voix aiguë comme le cri d'une cigale.
Après avoir respectueusement salué madame de Montlaur, avoir dit bonjour à sa femme avec cordialité, le duc, s' adressant au colonel :
«Est-il vrai, mon cher colonel, que vous partiez pour F Allemagne? J'arrive du conseil d'État : on m'a dit que vous devanciez à Vienne le prince de Neufchâtel.
— Il est vrai, monsieur, je venais faire mes adieux à madame la duchesse et prendre ses ordres.
— Vous savez l'objet de votre mission... Ce n'est, d'ailleurs, plus un secret... L'empereur l'a officiellement annoncé au conseil... Il divorce avec l'impératrice Joséphine, il s'unit à l'archiduchesse Marie- Louise, et le prince de Neufchâtel va épouser Sa Majesté Impériale au nom de Sa Majesté.
— Voilà l'impératrice délivrée du poids de sa couronne, se dit madame de Bracciano.
— Votre empereur épouse la fille des Césars ? s'écria la maréchale après quelques moments d'étouncment et de silence... Puis elle reprit avec une sorte de compassion: Pauvre soldat... il n'a pas lu Molière... Il fait là un mariage de Georges Dandin.
— Ah ! madame! dit le colonel.
— Eh! sans doute, reprit la maréchale, est-ce que le grand philosophe du grand siècle n'a pas dit: Et j'aurais bien mieux fait, tout riche que je si*t>, de ni allier en bonne et franche paysannerie! Ah ! les hommes... les hommes! Les exemples ne leur servent jamais de rien.