WILHELMINE BUTLER
employé comme secrétaire chez M. le duc de Bracciano, n'est-ce pas î
— Je suis bien en effet Herman Forster, monsieur. En cela vous ne vous êtes pas trompé, mais vous êtes dans une profonde erreur en me supposant des protecteurs connus ou inconnus... Il n'entre pas dans mes projets ni de quitter Paris ni d'aller à Bayonne. » Croyant faire un coup de maître et décider Herman par un argument sans réplique, Ânacharsis tira de la poche de son gilet un rouleau cacheté, et dit, en le tenant bien en vue entre le pouce et l'index de sa main droite :
« La preuve, monsieur, que tout cela est fort sérieux, c'est que ces prolecteurs inconnus dont vous déclinez l'existence me chargent de vous remettre ce rouleau de cent napoléons. Cet argent est destiné à vos frais de voyage et à votre premier établissement à Bayonne... une fois là... vous ne savez pas ce qui vous attend, dit Boisseau en posant délicatement le rouleau sur un coin de la cheminée, pensant avoir victorieusement triomphé du refus d'Herman; puis il répéta d'un air confidentiel, en scindant pour ainsi dire ses paroles et en frappant légèrement sur le bras d'Herman :
— Non, mon cher monsieur, vous ne savez pas ce qui vous attend. »
Herman fit un pas vers Boisseau, d'un revers de main dédaigneux il jeta le rouleau à terre; les napoléons s'échappèrent et roulèrent sur le plancher.
a Gomment, monsieur! s'écria Ânacharsis.
— De l'or! dit Herman, en le regardant fixement ; de l'or, monsieur... Cela devieut en effet fort
il. 6
sérieux... la somme est assez forte, et ceux qui vous envoient doivent avoir un grand intérêt à m'éloigne r d'ici...
— Cet intérêt est le vôtre, mon cher monsieur... Croyez-moi, ramassez cet or, et je vous aiderai, si vous le voulez... Profitez-en, partez pour Bayonne, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
— Vous croyez, monsieur?
— J'en suis certain... J'ai la mission de vous accompagner jusqu'à la diligence. Faites ce qu'on vous demande... Ne vous opiniâtrez pas... dans une résistance inutile... Entre nous, voyez-vous, ce serait l'histoire du pot de fer contre le pot de terre...
— Vraiment? et si je n'obéissais pas à ces protecteurs inconnus... monsieur?
— Eli bien ! monsieur, vous courriez de grands risques..., mais d'ailleurs... vous vous rendrez à la raison, vous ferez ce qu'on vous demande... Sans cela...
— Sans cela? reprit Herman, en attachant sur Auacharsis des yeux qui semblaient vouloir lire jusqu'au fond de son cœur.
— Sans cela, reprit vivement Boisseau, qui, autant par crainte que par impatience, voulait mettre fin à cette scène ; sans cela, monsieur, je vous forcerais à obéir en prononçant deux mots, deux simples mots.
— Ceci tombe tout à fait dans le roman, monsieur; et ces deux mots...; car je suis déterminé, vous entendez bien, absolument déterminé à rester ici.
— Prenez garde! craignez!...
— Je crains peu de chose...
WILHELMINK BUTLER. 75
— Eh bien! lant pis pour vous... Je voulais, par égard pour votre jeunesse, vous épargner sans doute d'humiliants souvenirs;... mais vous m'y forcez,... ces deux mots sont... sont... Allons, au diable les noms allemands! s'écria Boisseau; heureusement j'ai sur moi la lettre de Raoul. »
Fouillant dans sa poche il tira la lettre du colonel, Papprocha de la bougie, et après avoir parcouru quelques lignes, s'écria , triomphant d'avance de l'effet qu'il allait produire. Ces noms sont : Wïlhelminb Butler !
— Wilhelmine Butler! s'écria Herman, en devenant pâle comme un spectre et en arrachant la lettre des mains d'Ânacharsis.
— Monsieur, c'est un indigne abus de confiance. » Et Boisseau, pourpre de colère, se précipita sur
Herman pour reprendre cette lettre.
Dans la lutte, l'unique bougie qui éclairait cette scène s'éteignit et tomba.
Le flambeau de cuivre, en- roulant sur les carreaux, rendit un son perçant et métallique qui retentit dans le profond silence de la nuit.
Saisi de crainte, Ânacharsis cria au secours!
« Par la mort! silence!» s'écria Herman à voix basse, en tâchant de rencontrer Boisseau dans l'obscurité.
Malgré le cri de Boisseau, le silence qui régnait dans la maison ne fut pas troublé ; seulement on entendit au-dessus du plafond de la chambre d'Herman un bruit sourd et brusque, comme si quelqu'un se jetait précipitamment en bas de son lit.
Puis la même personne sans doute descendit pieds
nus de Pelage supérieur, poussa la porte d'Herman, qui était restée entrouverte, et une voix creuse, enrouée, s'écria : «Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'on s'assassine ici !
— Pierre Herbin, c'est vousl ditHerman.
— Oui, répondit la voix.
— C'est le boiteux... l'homme dangereux! dit Boisseau, tout tremblant en se sentant saisi dans l'obscurité par Herman.
— Entrez vite, reprit celui-ci, je tiens l'homme. Rallumez la bougie, le briquet est sur la cheminée.
— Quel homme? dit Pierre Herbin, en s'approchant.
— Un émissaire de cet infernal colonel, qui sait tout; mes lettres à Wilhelmine Butler sont surprises.
— Mille tonnerres! » dit Pierre Herbin, et au même instant, il fil jaillir une vive lumière d'une fiole pli os phorique qui illumina de sa clarté verdâtre ses trait? d'une laideur repoussante.