LA TERREUR
- Son âme était trop desséchée par Pambition et par l'égoïsme pour qu'il ressentit aucun amour pour sa femme. Mais glorieux, mais orgueilleux à l'excès, il eût été profondément blessé de jouer un rôle ridicule.
Il se demandait avec anxiété si les assiduités de M. de Surville auprès de sa femme avaient été remarquées.
Tantôt il espérait que la parenté de Raoul suffirait pour les expliquer convenablement; tantôt, au contraire, cette parenté lui semblait devoir servir de texte aux plus malins propos.
Il se reprochait amèrement d'avoir jusqu'alors reçu Raoul si intimement ; car, si le duc ne doutait pas de la vertu de sa femme, il redoutait beaucoup les médisances.
Jamais M. de Bracciano n'avait conçu le moindre soupçon contre Herman.
Gomment imaginer qu'une femme puisse hésiter entre un malheureux enfant, pauvre, obscur, et un homme aussi séduisant, aussi brillant que le colonel?
La princesse de Montlaur elle-même, bien qu'elle connût la générosité naturelle du caractère de sa nièce, n'avait pas songé un moment qu'elle pouvait être éprise d'Herman.
D'ailleurs, Jeanne, dans la scène du divorce, tout en affirmant qu'elle ne s'occupait pas de M. de Surville, n'avait pas dû prononcer celui d'Herman ni devant sa tante, ni devant son mari, autant par respect pour soi que pour ne pas exposer celui qu'elle aimait au dangereux ressentiment de M. de Bracciano.
Dès que la princesse de Montlaur l'eut quittée, Jeanne écrivit à la hâte ce billet à Herman :
itf LE COLOMB HB SURV1LLE.
. « Tout e$t perdu, . . il n'y à ph$s d* espoir. . . vous 90 mourrez pat seul.*. 0» vous rapportera cette nuit la croix de votre mère. »
- Trois heures après qa'Herraau Foreter eut reçu cette lettre, Pierre Herhao frappait à la porte de l' bétel de Bracciano.
It était dis heures du Soir.
Malgré cette journée si agitée, si remplie d'événements, M. de Braeciano, doué d'une grande puissance de travail, terminait quelques rapports destinés à l'empereur.
Son valet de chambre entra, lui remît une lettre, et lui dit que la personne qui l'apportait désirait être « introduite sur-le-champ, ayant à communiquer à Son Excellence des choses du plus haut intérêt.
« Pierre Herbin, disait le duc en lisant la signature de celle lettre, Pierre Herbin?... Je connais ce nom, j'en ai un vague ressouvenir... cela doit dater de la révolution... à Dijon,.. Mais je ne me rappelle rien de particulier... Qu'importe !»
Se tournant vers son valet de chambre : a Faites entrer, >> dit M. de Bracciano.
Un moment après, Pierre Herbin parut.
Le cabinet r]e travail du due était une grande bibliothèque, Sur )a table il u'y avait qu'une lampe.
Le due, voulant sans doute aider à ses souvenir», en voyant plus à son aise ce nouveau pewnnage, ôla précipitamment l'ahaf-jour.
( Uû moment il contempla les trajts durs et prononcés de Pierre Herbin, éclairés par cette vive lu-
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mière... puis il fit un geste qui semblait ipdiquer qu'il ne reconnaissait pas cet homme.
« Eh bien! citoyen... m'as-tu assez envisagé ou plutôt assez dévisagé? » dit Pierre Herbin avec mu sourire sardonique.
Stupéfait de cette audace et de ces insplentes pa» rôles, le duc se leva vivement, et dit ;.
« Qu'est-ce que cela signifie, monsieur?
— Gela signifie, répondit Pierre Herbin avec un imperturbable sang-froid, cela signifie que, pour que notre conversation ait du piquant , il faut que mon .identité soit constatée , comme tu disais quand tu étais accusateur public à Dijon,
— Savez-vous que je vais vous faire mettre à l'instant à la porte! » s'écria le duc, en allant vers la sonnette.
. Pierre Herbin ne sourcilla pas; et, montrant au duc une liasse de papiers, il lui dit :
«Prends bien garde, citoyen!... Avant que de faire un éclat, jette les yeux sur les dates de ces papiers. Vois : 1792-1795, Tribunal révolutionnaire, — Dijon, Ces paperasses peuvent être comme la boite de Pandore, te faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien. Ainsi pas de bruit... pas d'impruideoce, ne te fâche pas... Tu n'as pas la conscience fort nette à l'endroit de ces deux années sanglantes. Ce que tu as donc de mieux à faire, citoyen, c'est de m'écouter patiemment. »
Soit qu'en effet M. de Bracciano eût quelque chose à se reproeber, soit que les papiers que Pierre Herbin possédait excitassent , sinon sa crainte du moins sa curiosité, le duc alla s'assurer que Ver~
sonne ne pouvait entendre la conversation qu'il allait avoir, revint auprès de Pierre Herbin, qui s'était commodément installé près de la cheminée, et lui dit:
((Maintenant, parlez... monsieur... Que signifient ces airs mystérieux? Je vous en avertis, ils ne m'imposent pas le moins du monde... mais, dansma position , je. me suis fait une loi d'écouter tous ceux qui me demandent audience. Le bien du pays peut y gagner... Parlez donc, monsieur... et n'attribuez ma complaisance qu'aux motifs que je viens de vous signaler.
— Je ne suis pas ta dupe, citoyen... Tu m'écoutes parce que ta conscience fait tac... tac... Sans cela tu m'aurais déjà fait mettre dehors «par tes gens... Avoue que c'est vrai, citoyen. .
— Monsieur, cessez de vous servir de ces termes, ou je ne vous écoute pas! s'écria le duc.
— Gomme tu voudras, citoyen , p dit Pierre Herbin en se levant et en remettant ses papiers dans une des vastes poches de son large habit carré.
M. de Bracciano haussa les épaules , et dit avec impatience : « Allons, monsieur, parlez, mais soyez bref.
— C'est difficile, citoyen, car ce que j'ai à te dire est long en diable. Ah çà! pourquoi le tutoiement et le titre de citoyen te sont-ils si désagréables?... Je t'ai vu dans ton bon temps, monsieur le duc, quand tu étais accusateur public au tribunal révolutionnaire de Dijon, tutoyer et citoyeritaiser les plus gros bonnets de l'ancien régime; il est vrai que c'était au moment où leurs bonnets n'allaient plus leur servir
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à grand'chose , ta que tu leur retranchais la tête.
— Monsieur... il ne s'agit pas de savoir ce que j'ai fait ou ce que j'ai dû faire dans ces terribles circonstances, mais du sujet qui vous amène chez moi à une heure aussi indue...
. ■ — Tu as raison, citoyen... Encore une fois , me reconnais-tu ?
— Votre nom, votre ligure, ne me sont pas inconnus; autant que je puis m'en souvenir, j'ai eu à Dijon quelques rapports avec vous pendant la révolution, mais ces rapports n'ont pas été de longue durée.
— C'est ça... c'est ça... tu y arrives, citoyen ; et pour te mettre tout à fait sur la voie, je te dirai que j'ai été pendant un mois, pas plus...
— Greffier du tribunal révolutionnaire ! s'écria le duc. Je me le rappelle maintenant...
— Allons donc... allons donc, citoyen... tuas la mémoire diablement paresseuse , il paraît. Mais estce là tout ce dont tu te souviens ?
— Voilà tout... S'il existe d'autres circonstances, elles m'échappent, dit le duc en paraissant chercher dans sa mémoire.
— Vraiment, citoyen?
— Eh! sans doute, vous dis -je...
— Tu ne te souviens pas d'un nommé Jacques Briot... que tu fis condamner à mort et à qui tu coupas vingt fois la parole, au lieu de le laisser se défendre ?
— Non, monsieur, je ne me rappelle pas cela.
— Tu ne te rappelles pas cela?... Tu as raison... Quand on peut oublier ses crimes... ça vaut mieux...
— Un jugement... quelque sévère qu'il soit, n'est jamais un crime, monsieur,
— Jacques Briot n'a pas été jugé... il a été assassiné! s'écria Pierre Herbin, dont la physionomie, changeant tout à coup d'expression, prit un air sinistre, qui remplaça l'ironie brutale qu'il avait jusqu'alors" affectée. Jacques Briot était mon ami, il était pour moi un frère... Tu cédais à une haine infernale en le poursuivant avec tant d'acharnement , ear jamais homme plus loyal, plus pur, n'avait embrassé la cause du peuple... Le crime de ee malheureux avait été de favoriser la fuite de deux royalistes... Pour cet acte- de générosité, digne de' l'admiration dans tous les partis , tu demandas et tu obtins sa tête... pour satisfaire ta vengea née.
— Je ne me souviens pas de ces circonstances, dit M. de Braccianô, évidemment troublé,
— Tu ne te souviens pas,.. Je vais te mettre sur la voie... Les deux royalistes que Jacques Briot lit évader étaient le comte de Grand pré et le baron de Nérolles.., Avec eux se trouvait un nommé Mont* bard, ancien soldat aux gardes : ils s'étaient écqap-. pés de Lyon lors du massacre des prisons et étaient arrivés aux portes de Dijon après des dangers sans nombre; mourant de fatigue et de faim, ils s'arrêtèrent chez Jacques Briot et eurent l'heureuse idée de se confier à sa générosité... En effet, il les sauvai Montbard, épuisé par les privations, ne put les suivre... on Je découvrit caché chez Jacques Briot; pour avoir le droit d'accuser mon malheureux ami, lu requis la peine de mort contre Monlbard., . sa Icte
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tdmb&i,. Trois jours, après, sur un nouveau réquisitoire de toi, Jacques Briot périt sur l'échafaud* : *** C'est possible, je ne me soutiens de rien!... a'écjria le duc... Mais, encore une fois, pourquoi évoquer ce funeste passé ?
-~ Tu vas le savoir tout à l'heure... J'étais gref* fier du tribunal, je résignai mes fonctions après cette eiécutioo d'une si épouvantable injustice.,, car je •avais la causé de ta haine contre Jacques Briot... - r— La lot voulait que tous ceux qui donnaient a,sile aux ennemis de la nation fussent punis de mort.». je n'ai été , daiis cette occasion , guidé par aucun motif de haine...
~*-Par aucun motif de haine? et Wilhbluwe Butler!... » s'écria Pierre Herbin d'une voix terrible... Leduc baissa, la tête sans répondre... Pierre Herbin continua : <* En sortant du greffe, par une sorte dé pieuse vénération pour la mémoire de Jacques Briot, j'emportai les pièces de son procès. ,. Je lis ma), sans doute, mais je tenais à avoir en main de quoi réhabiliter un jour sa mémoire... Dans le pr.Qcès se trou* vaient jointes les pièces du procès de Montbard, cet ancien soldat aux gardes*.. Au milieu de l'encombrement des dossiers , on ne s'aperçut pas de cette soustraction... Pendant plusieurs années je voyageai. Lors de ta récenle élévation, je pensai que le moment était venu de flétrir ta conduite d'autrefois-; je parcourus de nouveau les pièces du procès... Mais que devinsse en y trouvant plusieurs papiers qui , sans importance pour toi en 92, pourraient à celte heure ie porter le coup le plus douloureux , et renverser toute ta fortune? »
Par un mouvement machinal , le duc avança la main vers les papiers que Pierre Herbin lui montrait.
Celui-ci les retira vivement, les cacha en disant : «t Palience... et sache que tu les prendrais que tu ne tiendrais rien encore. Tu comprends bien que je ne me suis pas aventuré sans précaution chez un seigneur de ta trempe, qui n'a qu'un mot à dire au grand Napoléon pour envoyer les gens à Vincennes. Ces papiers sont des copies des originaux déposés en lieu sûr... Ainsi, tranquillise-toi I... lors même qu'à l'instant tu expédierais un messager à ton maître pour lui demander contre moi comme qui dirait une lettre de cachet de l'ancien régime, un ami que j'ai a l'ordre, s'il ne me revoit pas demain matin, d'agir contre toi avec les originaux.
— Mais me direz- vous à propos de quoi vous voulez agir? s'écria M. de Bracciano, troublé malgré lui.
— À propos de quoi !... tu vas le savoir , » dit Pierre Herbin, en cherchant une pièce dans la liasse de papiers...