PRÉFACE
même , je devais faire de mes correspondances l’objet d'une publication spéciale. Je me laissai aller et je fis paraître : i Deux Ilivers en Italie.
Les anciennes correspondances de 1860 et 1861 sont devenues des chapitres du livre. Je ne pouvais les modifier sensiblement sous peine d’en altérer l’origine et le caractère. Ecrites au courant de la plume , comme un compte rendu de théâtre après la représentation, elles pouvaient traduire avec une certaine couleur la véritable physionomie des faits. On trouvera peut-être que la politique y prend beaucoup de place; je me suis pourtant évertué dans cette sorte de nouvelle édition à en restreindre le développement C’est dans ce but que, d’après mes notes de portefeuille, j’ai ajouté à mes impressions de voyage quatre nouveaux chapitres : Monaco, le Vésuve , Pompe'i , Herculamm, etc., où il n’est presque pas parlé de l’unité italienne. Le lecteur me saura gré, je l’espère , de cette délicate attention.
Je n’ai écrit sous aucune influence de parti; les exagérations des uns et des autres me sont également insupportables ; et j’ai eu le naïf amour-propre de ne chercher que dans ce que j’ai vu ou entendu les éléments de mes convictions. Si je me suis trompé, on le verra bien, et pour les lecteurs indulgents, il restera toujours de ce livre quelques rapides et amusantes esquisses, quelques épreuves photographiées avec plus ou moins de succès.
Puisse l’Italie me réserver un peu de la faveur que lui doivent déjà beaucoup des ouvrages qu’elle a inspirés.
NICE
Avant l'annexion. — Le pour et le contre.— Une manifestation au Théâtre -Royal. — Les plaisirs de Nice. — Une ombre au tableau.
Lorsque j’allais ranimer au soleil de Nice une santé an peu ébréchée , je ne m’attendais guère à me trouver en plein mouvement politique. L’annexion n’était encore dans la presse française qu’une fantaisie patriotique. — Il ne s’agissait pas d’une question européenne , et je me consolais presque d’abandonner pour deux mois le labeur incessant du journalisme, en pensant que mon séjour à Nice, outre les bienfaits d’un climat exceptionnel, me donnerait le droit d’invoquer, en temps opportun , les souvenirs d’un voyage en Italie. La diplomatie était venue dérouter ces innocentes visées d’amour-propre. Comme Français , je m’en réjouissais ; mais, comme homme, je me résignais difficilement à cette idée qu’en venant à Nice, je n’aurais
fait qu’honorer de ma présence le chef-lieu du dépar-
SOUVENIBS D’ITALIE.
tement des Alpes-Mari limes ; el la crainte d’éprouver ce désappointement de touriste devait me faire pousser jusqu’à Florence et Venise.
A mon arrivée, j’étais un peu abasourdi par les révélations extraordinaires que contenaient sur le comté de Nice certains journaux de Paris. Ils ne parlaient que d’annexion, de manifestations, d’agitation, d’intrigues, etc. , et je voyais une population paisible jusqu’à l’indolence el paraissant fort indifférente à toutes ces grandes combinaisons politiques, où elle jouait cependant le principal rôle; je demandais à un marchand de Nice : « Eh bien ! vous allez devenir Français?... » — Et il me répondait , avec l’insouciance la plus naturelle , et dans cet idiome provençal qui est l’italien de pays, « que c’était possible. » — Mais, peu à peu et sous l'influence de l’attention générale dont ils étaient l’objet , les habitants se sont réveillés et se sont occupés des destinées qu’on leur préparait. Deux partis se sont formés, représentés par deux journaux; la Gazette de Nice et Y Avenir de Nice, et la lutte s’est engagée assez vive.
Tous les malins, la Gazette de Nice déclarait urbi et orbi que la population était italienne, qu’elle resterait italienne et qu’elle ne cesserait d’élre Adèle au roi Victor-Emmanuel. Tous les jours, à la même heure, Y Avenir de Nice affirmait que la population était française et qu’elle appelait de tous ses vœux l’annexion à la France. Ceux qui étaient de l’avis de la Gazette trouvaient que V Avenir radotait, et réciproquement.
Ces pauvres diables de Niçois, noyés dans une popu-
NICE
lalion cosmopolite de Français , d’Anglais, de Russes, d’Allemands, ne savaient comment discerner leur véritable nationalité à travers les souvenirs contradictoires de leur histoire , les habitudes prises et les influences que maintenait sans cesse le voisinage de la France. Les incitations leur venaient de tous côtés, dans tous les sens, et ils n’étaient pas éloignés de demander qu’on les fit ce qu’on voudrait , pourvu qu’il fût arrêté une fois pour toutes ce qu’ils seraient.
— « Soyez Français au lieu d’être des Italiens bâtards, disaient les uns.
— « Soyez Italiens au lieu d’être des Français bâtards, disaient les autres.
— « Vous ne parlez pas français, donc vousêtes Italiens !
— « Vous parlez l’idiome provençal, donc vous êtes Français I
— « Souvenez-vous que , sous le règne de Charles- Quint et de François I er , le comté de Nice fut un instant le seul patrimoine de Philibert-Emmanuel , duc de Savoie.
— « Souvenez-vous que déjà, par une sorte de pressentiment de votre destinée , le comté de Nice s’est donné quatre fois à la France.
— « Le Var n’est pas une frontière ; c’est nn misérable ruisseau, et il a été franchi huit fois par les Piémontais et les Autrichiens , lorsqu’ils sont entrés sur notre territoire.
— « Le Var n’est pas un ruisseau; c’est un torrent qui devient furieux une fois par an ; il jouit d’un pont
de 600 mètres, comme un fleuve de première classe. Si les Autrichiens et les Piémontais l’ont facilement traversé pour venir en France, est-ce que les Français ont été arrêtés par cet obstacle pour venir en Italie?
— « N’est-ce pas de Napoléon I er que datent' les quelques améliorations qui se sont accomplies chez vous ? N’est-ce pas lui qui a fait tracer à travers les rochers cette belle route de la Corniche de Nice à Gênes, que les ponts et chaussées sardes ne savent même pas entretenir ?
— « Oui, mais les guerres sous l’Empire, et toutes les fâcheuses conséquences d’une occupation étrangère !
— « Nice , sous une impulsion féconde , avec son commerce d’olives et son port, peut occuper un rang honorable entre Gênes et Marseille, puisqu’elle sert d’escale entre ces deux grands ports.
— «Nice n’a pas tant de prétentions: elle compte plus sur le climat, la mer et les montagnes pour attirer les étrangers riches , oisifs ou malades, que sur le port pour attirer les navires ; elle aime mieux être une ville de plaisance qu’une ville de commerce, et offrir aux touristes les parfums des roses, des oranges et des violettes que l’odeur du goudron ou les émanations fétides dont se régalent les Marseillais.
— « Mais vous ne faites rien pour ces 25,000 étrangers qui vous font vivre , ou plutôt vous les exploitez indignement , vous éventrez la poule aux œufs d’or, vous élevez ridiculement le prix de toutes choses , et, si vous vous montrez Italiens , c’est sous nn seul rap-