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II

Mais ces inquiétudes continuelles de la guerre, l’activité que déploya surtout M. Raudot fils, avec l'énergie de la jeunesse, pour seconder le gouverneur dans l’organisation de la défense, n’empêchèrent pas les deux intendants de s'occuper des moyens de développer la prospérité de la colonie; plusieurs cartons du ministère de ia marine, remplis de leur correspondance, sont là pour attester leur zèlè infatigable.

On y voit notamment de nombreuses lettres ou mémoires de M. Raudot père, sur l'administration de la justice (B, C) ; le règlement des dîmes du clergé, grande question qui agita longtemps la colonie (D) ; sur l'instruction d’une jeunesse dissipée et indisciplinée (E) ; les concessions de terres, les redevances aux seigneurs et les aous dont elles étaient l'occasion (B); #t de M. Raudot fils, sur les finances fort délabrées de la colonie (F, les établissements militaires et de commerce, les sauvages, la

(1) Ge gouverneur avait repoussé et classé une armée anglaise qui avait tenté le siége de Québec.

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pêche de la morue qui valait plus à la France qu’un empire aux Indes, et enfin sur un grand projet de colonie que nous examinerons un peu plus tard.

MM. Raudot s'étaient en effet partagé les fonctions de l'intendance, en raison de leurs aptitudes et üe la carrière qu'ils avaient suivie précédemment, le père se réserva la justice, la police et les affaires générales ; le fils s’occupa de la marine et du commerce, sans que toutefois cette division fût toujours rigoureusement observée.

« M. Raudot père, dit Charlevoix dans sa grande histoire de la Nouvelle-France, ayant reconnu d’abord que les habitants commençoient à se ruiner en procès au grand préjudice de la culture des terres, résolut de retrancher autant qu'il le pourroit les procédures, et entreprit d'accorder lui-même les parties, ce qui lui réussit au-delà même de ses espérances. »

Mais Charievoix ne fait connaître que d’une manière incomplète cette partie de son administration. Il faut voir, dans ses lettres, l'état du pays à son arrivée pour comprendre ses efforts et ses services ; peut-être était-il disposé à voir les choses et les hommes avec sévérité et ses tableaux sont-ils un peu chargés; cependant, en réfléchissant que ce n’est pas ordinairement l'élite des fonctionnaires et des populations qui se rend dans une colonie nouvelle, et que les abus s’introduisent facilement et se réforment avec peine loin des regards du gouvernement, on peut croire qu'il ne disait que l’exacte vérité. Selon lui, l'équité était bannie du pays, tout était arbitraire, et le plus rusé et le plus fort l’emportaient toujours. Les officiers de guerre et les seigneurs croyaient pouvoir se faire justice eux-mêmes ; un huissier n'osait donner d’assignation à un homme en charge ou qui avait soit du Lieu, soit quelque alliance un peu considérable : il ne pouvait assigner non plus aucun officier, sans la permission du

gouverneur, et aucun soldat sans la permission des officiers, sous prétexte que c'était un moyen d'empêcher la violence et les mauvais traitements contre les huissiers. Les juges, presque tous fort peu instruits, étaient tombés dans un mépris si grand qu’on se moquait d'eux et de leurs jugements.

M. Raudot défendit aux huissiers de se pourvoir devant le gouverneur et les officiers pour les assignations, et sa fermeté les sauva de toute violence. Il veilla au maintien de l'autorité de la justice, mais en même temps il se montra sévère envers les huissiers, les procureurs, les greffiers, les magistrats eux-mêmes qui n'étaient pas dévoués à leurs devoirs. 11 voulut que les juges fussent dignes par leur conduite du respect qu'il réclamait pour leurs décisions.

Il eut à lutter contre le second magistrat de la colonie, le procureur général du conseil supérieur, M. Ruette d'Auteuil, qui depuis longtemps avait la plus grande influence sur ce corps et même dans la colonie. « C’est un homme qui abuse de sa position, disait M. Raudot, regardant comme des entreprises sur lui quand on vouloit le soumettre à la justice, et comme une vexation quand on vouloit l'empêcher de vexer les autres. » M. d'Auteuil, homme d'esprit et de ressources, qui se vantait d’avoir fait rappeler vingt-quatre ans auparavant le comté de Frontenac, espérait se débarrasser d’un censeur importun, mais M. Raudot, avec une résolution qui fait connaître son caractère, écrivit au ministre : « Il compte aussi me faire révoquer; je crois, Monseigneur, qu'il a raison, car il faut qu’il quitte le pays ou que je le quitte, ne pouvant pas y rester avec un homme aussi injuste èt aussi haut sans que tous les jours nous ayions des affaires nouvelles. » M. d'Auteuil fut cassé.

Mais l’intendant ne se contenta pas de maintenir tous les gens de justice dans le devoir, il prit des mesures jui-même ou sol-

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licita des arrêts du conseil pour abréger les procédures, diminuer les degrés de juridiction (C), empêcher de revenir, comme on le faisait par des requêtes de révision, sur des jugements rendus, diminuer les recours en cassation au conseil du roi, ruineux pour les plaideurs peu aisés. Afin de tarir la source de procès multipliés et interminables que faisaient ou pouvaient faire naître des propriétés incertaines, mal assurées par l'absence d'actes ou des actes irréguliers, par suite de l'ignorance ou de la bonne foi d'une colonie naissante, il voulait qu’on consolidât ces propriétés par un édit entre les mains de ceux qui en jouissaient depuis cinq ans sans dol ni violence.

« Ce n’est que par là, Monseigneur, disait-il dans une lettre du 40 novembre 1707, que vous pourrez mettre la paix et la tranquillité dans ce pays, lequel, sans cette précaütion si juste, sera toujours malheureux et hors d'état de pouvoir augmenter ; ses habitants qui devroient être occupés à cultiver leurs terres étant obligés de les quitter tous les jours pour soutenir souvent de mauvais procès ; je connois ce mal, Monseigneur, par toutes les affaires qui viennent continuellement pardevant moi, dont on peut vous dire que j'ai été accablé depuis que je suis ici, parce que ces pauvres habitants me trouvant d’un accès facile et n'étant poiat obligés de mettre la main à la bourse pour plaider, il n’y a guère de jour que je n'aie rendu plusieurs ordonnances sur toutes les affaires qui se sont faites entre eux avant que j'y arrivasse. » (B) a

Aux reproches qu’on lui faisait de troubler les juridictions et d’empiéter sur les droits des tribunaux, il répondait qu'il renvoyait devant le juge ordinaire les parties qui réclamaient ce renvoi ; arbitre plutôt que juge, il inspirait une telle confiance qu'il rendit ainsi, dans les deux premières années, plus de deux mille ordonnances.

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C'était un justicier sévère et bon, qui tout en jugeant sans cesse détestait les procès ; c'était un administrateur qui voyant les choses de haut avait en aversion l'esprit de chicane et sacrifait son repos pour le combattre : « Il n’y a rien à mon sens, disait-il au ministre, de plus pernicieux que cet esprit et de plus contraire au repos et à la tranquillité qu'il faut donner aux peuples d’une colonie, laquelle ne se soutient et ne s'augmente que par le travail de ses habitants. »

J'ai entendu naguère bien des phrases pompeuses pour glorifier le travail et les travailleurs, elles m'ont moins touché que ces simples mots dictés par le bon sens.

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