IV
M. Antoine Raudot était, comme son père, pénétré de ces idées si justes ; aussi tous deux firent à l’envi tous leurs efforts pour pousser les habitants à se livrer au genre de travail qu’ils regardaient comme la condition indispensable de la prospérité, de
l'existence même de la colonie, à la culture des terres, et ils n’attendirent pas pour le faire, la curieuse lettre qu’on va lire :
En 4709, dans l’année d’effroyable disette dont nous avons déjà parlé, M. de Pontchartrain mandait à MM. de Vaudreuil ct Raudot que le roi, voyant les terres du Canada propres pour les grains, avait souhaité vivement qu'ils excitassent les habitants à augmenter leurs cultures et les obligeassent même à mettre en valeur les terres non défrichées. « Le Canada a intérêt, disait-il, à persuader le roi que, dans le cas de disette, comme il arrive cette année, la colonie peut être utile au royaume en lui fournissant des bleds que Sa Majesté est obligée de tirer des pays étrangers avec beaucoup de dépense; si cela pouvoit produire
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une quantité considérable d'augmentation, MM. de Vaudreuil et Raudot rendroient à la métropole et à la colonie le plus grand service que des gens à leur place aient eu l’occasion de rendre. Comme il arrive tous les quatre ou cinq aps, en effet, tant en Canada qu’en France une année de disette, si le Canada ne sème que ce qu’il faut pour sa subsistance , il pourroit mourir de faim, si la disette se faisoit sentir en France dans le même temps ; au lieu qu’en augmentant leur culture au-delà des besoins ordinaires, ils pourroient faire provision du surplus pour envoyer en France lorsque le besoin y est, ce qui, par malheur, n'arrive que trop souvent. » Le ministre terminait en invitant le gouverneur et les intendants à examiner avec les principaux habitants du Canada et les propriétaires des terres, ce qui se pouvait faire pour conserver les grains pendant les années d’abondance.
Que de réflexions cette lettre pourrait faire naître ! Ne soyons pas trop sévères pour les erreurs économiques du grand roi, qui prétendait combattre la disette en faisant cultiver du blé par force et en rendant l'Etat marchand de grains ; il y a si peu de temps que nous en faisions autant. Je suis sûr que plus d'un lecteur sera tenté de prendre en pitié ces agriculteurs et ce gouvernement qui laissaient venir une disette tous les quatre ou cinq ans. Plaise à Dieu que la maladie de la pomme de terre ne nous ramène pas aux siècles passés |
Quoi qu'il en soit, dans cette même année de 4709, plusieurs vaisseaux chargés de marchandises partirent de La Rochelle, et le Canada put les payer avec ses grains. Québec et Montréal, pensant bien qu’en raison de cette exportation, le blé dépasserait vingt sous le minot, se mirent à murmurer, comme le faisaient et comme le font encore en pareille occasion les villes de France, et elles s’indignaient contre l’intendant qui l'avait
permise. Mais Antoine Raudot disait, avec cet accent d’une
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franchise un peu rude que lui donnaient sa conviction et l'amour du bien public : I faudroit que le blé fût toujours à quarantecinq sous de France pour exciter l'habitant à en faire.
Il demandait au roi sa protection pour l’homme des champs qui, disait-il, feroit toujours la force du pays, et des gratifications pour ceux qui feraient des défrichements et auraient les terres les mieux cultivées, il ajoutait : cela augmentera le pays à vue d'œil.
Cet intendant, qui était de l’école de Sully, avait déjà rendu à la colonie un autre service qui donne une idée fort nette des effets du système colonial.
« M. Raudot proposa au conseil du roi (en 4708), dit encore Charlevoix, de permettre aux habitants qui avaient commencé à cultiver le lin et le chanvre, de les employer dans le pays où les toiles. de France étoient à un prix si haut, que les moins aisés, dont le nombre étoit le plus grand, ne’pouvoient y atteindre non plus qu'aux étoffes, de sorte que la plupart étoient presque nus.
» La réponse du ministre fat que le roi étoit charmé d'apprendre que ses sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avoient faite en s’attachant au seul commerce des pelleteries et qu'ils s’adonnassent sérieusement à la culture de leurs terres, particulièrement à y semer du chanvre et du lin... mais qu’il. ne convenoit pas au royaume que les manufactures fussent en Amérique, parce que cela ne se pouvoit pas permettre sans causer quelque préjudice à celles de France; que néanmoins elle ne defendoit pas absolument qu'il ne s'y en établit quelques-unes pour le soulagement des pauvres : on a en effet profité de cette permission. et la colonie en retire un grand avantage. »
La nécessité avait déjà fait naître quelques années auparavant
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une industrie assez curieuse. On lit dans une lettre collective du gouverneur et des intendants de Beauharnais et Raudot, datée de 4705 : « Le public retire un grand avantage de la manufacture de M®° de Repentigny, qui fait avéc les écorcés d'arbres, de grosses couvertes de grosse toile en fil d'ortie et une espèce de gros droguet avec la laine des moutons de ce pays; ce qui est un grand secours pour les pauvres habitants qui ne sont pas en état d'acheter des marchandises de France, étant trop chères. » |
L'argent était en effet si rare au Canada, qu'on avait fait un papier-monnaie appelé les cartes, ce qui n’engageait pas sans doute les marchands de France à expédier des cargaisons d'étoffes souvent interceptées d’ailleurs par les corsaires anglais; beaucoup de Canadiens avaient été forcés de se vêtir, comme les sauvages, de peaux de bêtes tuées dans léurs chasses. Ce n'était donc pas un mince service rendu à la colonie que celui d'obtenir la permission d'établir des manufactures.
Cette M®° de Repentigny, aussi active qu'ingénieuse, avait imaginé de teindre en gris les peaux de chevreuil et de caribous dont nos Canadiens se faisaient des habits. Elle proposait de faire, à sept sous la livre, des cordages que les marchands disaient payer huit; elle avait trouvé aux environs de Montréal des bois de teinture de toutes sortes, à l'exception de la couleur de feu, du cramoisi et du vert de pré: En 1707, elle avait 20 métiers à Montréal et l'année suivaute 73. Ce nombre, cette prospérité effrayaient M. de Pontchartrain; qu’allait devenir le système colonial? Il invitait, par une note au crayon rouge, le premier commis de son ministère à discutér cette importante affaire avec M. Raudot.
Ne nous moquons pas de ce crayon rouge, il n’y a pas longtemps qu'il écrivait encore.
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M. Raudot soutint de tout son pouvoir M"° de Repentigny et demanda même pour elle une gratification du roi. De nos jours lui donnerait-on le ruban rouge? Certes, elle l'aurait mérité aussi bien que plus d’un chevalier, grand seigneur de l'industrie.
Mais dans la correspondance de MM. Raudot, ce qui attire surtout et fixe l’attention du lecteur, c'est le projet d'un grand établissement à former dans l'ile qui se trouve entre Terre- Neuve et l’Acadie, à l'entrée du vaste golfe où se jette l’immense Saint-Laurent ; elle s'appelait alors le cap Breton.
Dans son Histoire du Canada, en trois volumes , publiée à Québec en 1846, et qui est entre les mains de tous les Canadiens un peu lettrés, M. Garneau dit à ce sujet :
« L'île du cap Breton n'avait été fréquentée jusque dans les dernières années, l’été, que par quelques pêcheurs qui y faisaient sécher leur poisson, et, l'hiver, que par les habitants de l’Acadie qui y passaient pour faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 4706, elle attira l'attention de M. Raudot, qui envoya conjointement avec son fils, au ministère, un Mémoire relatif à son établissement (1). (G)
» Ce Mémoire fort circonstancié nous donne une opinion trèsfavorable des connaissances de cet administrateur, et il est fâcheux que la direction du commerce canadien n'ait pas toujours été dans des mains aussi expérimentées.
» L'intendant avait imaginé un nouveau plan pour le commerce de l'Amérique du Nord, dans lequel le cap Breton devait jouer
(1) Le Mémoire était d'Antoine Raudot. (Voyez la note.)
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» Après s'être étendu sur les motifs qu'on avait eu d'établir le Canada et sur le commerce des pelleteries, le seul dont on se fût sérieusement occupé jusqu'alors et auquel on avait tout sacrifié, ces deux administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France, que la traite des fourrures devenait de jour en jour moins proftable et cesserait tôt ou tard, que d’ailleurs elle y répandait des habitudes vicieuses et vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres pour un gain trompeur'; ils faisaient ensuite une comparaison à ce sujet entre la conduite des Anglais- Américains et la nôtre.
» Ceux-là, sans s'occuper à voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent des mines, construisent des navires et n'ont jamais regardé la pelleterie que comme un accessoire. Nous devons les imiter et nous livrer à un commerce plus avantageux et plus durable; comme eux encourageons l'exportation des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, etc. A mesure que le chiffre des exportations s’éièvera, celui des importations suivra une marche ascendante proportionnelle ; tout le monde sera occupé, les denrées et les marchandises seront abondantes et par conséquent à meilleur marché; cette activité attirera l’émigration, augmentera les défrichements, développera la pêche et la navigation, et répandra une vie nouvelle dans tous les établissements de cette contrée aujourd'hui si languissante. Ils démontraient par un raisonnement parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'économie politique moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la France
elle-même... Celui-là achètera d'autant plus de marchandises françaises qu'il vendra de produits, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus sa population augmentera et plus elle consommera de produits agricoles.
« Ils terminèrent ce long document par insister avec force sur la nécessité de coloniser le cap Breton, de faire un dépôt général dans cette île, qui se trouvait entre la mère-patrie et l'Acadie, Terre-Neuve et le Canada et au centre des pêcheries. Cette ile pourrait fournir de son cru, à la première, des morues, des huiles, du charbon de terre, du plâtre, du bois de construction, etc.; aux au.res des marchandises interposées, venant de France, qu’elle échangerait contre les denrées de ces diverses provinces. Il y a plus, observaient-ils encore, ce n’est pas seulement en augmentant la consommation des marchandises au Canada que l'établissement projeté serait utile au royaume, on pourrait aussi faire passer des vins, des eaux-de-vie, des toiles, du ruban, des taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont très-peuplées et qui en achèteraient beaucoup quand même ce négoce ne serait pas permis. En un mot, M. Raudot voulait faire du cap Breton, dans les limites des possessions françaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd'hui pour le monde, le centre du commerce.
» Ce projet, M. Raudot voulait en confier l'exécution, non à une compagnie toujours égoïste et sacritiant sans cesse l'avenir au présent, mais au gouvernement qu'il priait de s’en charger, entrant dans les détails les plus minutieux pour lui en démontrer la facilité, »
Cet éxablissement devait en outre protéger en temps de guerre tout le Canada, il en serait la tête et la clé.
Charlevoix, dans son histoire, s'occupe aussi très-longuement de ce vaste projet de MM. Raudot, et il termine ainsi : « Tout
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guement : « Tout
cela fut exposé en détail par les deux magistrats avec une exactitude, une intelligence, un ordre, une précision admirables et appuyé de prevves solides qui ne laissoient rien à désirer. »
Dans l'Histoire générale des Voyages, publiée quelques années après celle de Charlevoix, en 4757, on consacre plusieurs pages aux travaux de MM. Raudot, et ces éloges de Charlevoix sont répétés en d'autres termes.
Lorsque la France, peu de temps après les Mémoires 4e ces intendants, perdit pour toujours en 4743, par le traité d'Utrecht, Terre-Neuve qui s'était cependant vaillamment défendue et n'avait pu être conquise, et l’Acadie qui avait fai en 4740, malgré des prodiges de valeur, par succomber au nombre, on sentit la nécessité de réaliser une partie de leurs vues, on décora le cap Breton du nom d’île Royale, et l’on fonda Louisbourg qui "4 pendant de longues années le boulevard du Canada.