‹ Deux intendants du Canada [microforme]Chapitre 4 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

Avant la perte définitive de ces deux beaux fleurons de la couronne de la Nouvelle-France, ces deux intendants quittèrent le Canada pour une faute qui était celle des institutions bien plus que des hommes.

Le gouverneur était le premier dans la colonie et commandait les troupes, l'intendant n'était que le second, mais avec un pouvoir plus grand peut-être que celui du gouverneur dont il était même, sur certains points, le surveillant. Les conflits d’attrihutions et d’amour-propre étaient difficiles à éviter. Après avoir vécu d’abord en très-bonne intelligence, le marquis de Vaudreuil et MM. Raudot passèrent à un état de fre deur, puis d’hostilité, malgré les recommandations sévères du comte de Pontchartrain : la colonie était troublée, divisée, les affaires entravées par ce:

conflits qui n'avaient pas été du reste les premiers et ne furent pas les derniers entre gouverneurs et intendants du Canada.

On ne conçoit pas d’abord comment des hommes d'Etat aussi intelligents que les ministres de Louis XIV avaient ainsi, par l'organisation de deux pouvoirs rivaux et intépendants, trop éloignés du gouvernement pour être maintenus par lui dans l'harmonie, créé un antagonisme inévitable et dangereux; mais sans doute le gouvernement jaloux de la métropole avait vu dans cette wrganisation un moyen d'être toujours informé de ce qui se passait, et toujours le maître.

On rappela en France M. Raudot fils, en 1740, puis son père en 4744, mais ce ne fut point une disgrâce. Le fils fut nommé intendant de marine chargé des classes du royaume, ce que nous nommons aujourd'hui l'inscription maritime ; et le père fut au ministère de la marine un des principaux commis ; on les appelle aujourd'hui directeurs, le titre est plus sonore : c’est merveiile comme nous grandissons les hommes par des mots! Il fut en outre conseiller de marine, sa nomination datait de 4709.

Il n’y avait que quatre places de conseiller de marine ; elles étaient toujours remplies par de futurs ou d'anciens ministres, comme Colbert, Seignelay, de la Reynie, les Phélippeaux, de Pontchartrain et de Maurepas, et par des fonctionnaires principaux de la marine connus par leur expérience des choses et des hommes.

En 1728, Jacques Raudot mourut à 82 ans; son fils, qui avait cié depuis son retour du Canada, non-seulement intendant de marine, mais premier commis du ministère de la maison du roi, directeur de la compagnie des Indes, lui succéda dans ses fonctions de conseiller de marine, qu'il conserva jusqu'à sa mort, en 4737.

Antoine Raudot mourut à un âge encore peu avancé, sans

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laisser de fils (4); ainsi se dessécha cette branche de la modeste famille de Bourgogne, dont le nom, grâce à nos intendants, sortit un peu de la foule ; mais la souche n'était pas morte, à d'autres échut la tâche d'imiter leurs exemples ot de soutenir l'honneur de leur nom.

Une anecdote assez piquante sur le fameux docteur ae racontée dans les Mémoires de M"° du Hausset (page 89), donne à sa mort une cause bizarre. Voici le passage : en le lisant, on sent qu’on est en plein xvin” siècle.

« Ma camarade est venue tout enchantée, il y a quelques jours, dans ma chambre à la ville. Elle avoit été chez M. de Chenevières, premier commis de la guerre, qui est en grande correspondance avec Voltaire qu’elle regarde ccmme un dieu M. de Chenevières lui avoit montré des lettres de Voltaire et M. Marmontel avoit lu une épiître à ma bibliothèque.

» M. Quesnay entra pour un petit moment, elle lui répéta tout cela, et comme il n’avoit pas l'air d'y prendre beaucoup de part, elle lui a demandé s’il n'admiroit pas les grands poètes ; — comme les grands joueurs de bilboquet, a-t-il répondu avec ce ton qui rend plaisant tout ce qu'il dit. — J'ai cependant fait des vers, dit-il, et je vais vous en dire, c’est sur un M. Rodot, intendant de la marine, qui se plaisoit à dire du mal de la médecine et des médecins ; je fis ces vers pour venger Esculape et Hippoerate :

Antoine se médecina

En décriant la médecine,

Et de ses propres mains mina Les fondements de sa machine ;

(1) Sa sœur, Margucrite-Françoise Raudot, avait épousé, en 170, Claude-Marie de Girard, marquis d’Espeuilles.

Très-rarement il opina

Sans humeur bizarre ou chagrine, Et l'esprit qui le domina

Étoit affiché sur sa mine. »

Cette anecdote et ces vers, les seuls que Quesnay ait sans doute jamais faits, prouvent que l’intendant du Canada, économiste sans le savoir dans ses Mémoires au ministre, à une époque où Quesnay était encore enfant, avait beaucoup connu, depuis son retour, celui que l’on regarde comme le père des économistes ; car ce nom de baptême donné par le docteur, et la nature même de cette plaisanterie témoignent de leur familiarité.

Quelle qu'ait été la cause de la mort de M. Raudot, il mourut à temps, il ne vit pas les désastres de 1759.

Sans doute, dans ces hautes fonctions qu'ils exercèrent au ministère de la marine et qui leur permirent d'être utiles au Canada, de concourir notamment à la fondation de l'île Royale dont ils avaient présenté le plan, les souvenirs, la sollicitude

de MM. Raudot se portèrent plus d’une fois sur les vastes contrées qu'ils avaient eu l'honneur d’administrer, où l’un des leurs, leur fils et frère était mort bien jeune encore, capitaine au service du roi (4), et ils espérèrent sans doute avoir contribué à la formation d'une nouvelle France qui, avec le temps, pourrait devenir peut-être aussi grande, aussi glorieuse que l’ancienne. Mais vaine illusion ! le moment des désastres, des regrets éternels approchait; en 1759, le Canada, malgré l’héroïque défense de Montcalm et de Levis, fut envahi par les Anglais. Cédée en 4763 par le déplorable gouvernement de Louis XV, par la

(1) Jâcques-Denis Raudot, noyé en l'ile de Sable, en 1714.

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Pompadour, comme disent les Canadiens, cette terre illustrée par tant d'efforts et de courage, la Nouvelle-France, devenait anglaise, mais les cœurs resterent français.

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