II
assurer la perpétuité de sa race. Il lui semblait que ce serait la fin du monde, si les Martelle-Simieuse, un jour, disparaissaient.
Elle n'était pas béte, et glissa dans son testament une clause fort ingénieuse... Elle mettait un million en dehors de ses biens partageables... Ce million, avec les intérêts accumulés, devait appartenir à son petit-fils Adrien, s'il était marié à vingtcinq ans... Sinon, le million repassait à son petit-fils Paul, toujours avec la môme pénalité... Et si tous deux, Adrien et Paul, s'entêtaient dans le célibat, le million et les intérêts du million^ tout était pour les pauvres.
Or le magot réservé de la grand'maman s'élève aujourd'hui à la somme infiniment respectable de quinze cent mille francs...
Ledit Adrien n'avait aucun penchant pour le mariage; passionné pour la chasse, les chevaux, les courses, homme de sport dans toute J'acception du terme, il était, avant
tout, soucieux de son indépendance. « Je ne me marierai pas, disait-il; j'ai cent quatrevingt mille livres de rente, cela me suffit.
Avec cela et un peu d'ordre, je peux m'en tirer. » Bref, il voyait venir le 10 janvier avec une parfaite placidité ; il aura vingtcinq ans ce jour-là ; mais il comptait sans les événements.
Il y a eu, vers la fin de Tannée dernière, dans notre monde, un grand mouvement de spéculation, une sorte de croisade financière contre les infidèles... Adrien s'est jeté dans le mouvement, bien moins par calcul et par avidité que par une sorte d'entraînement chevaleresque. Il s'agissait de soutenir des banques bien pensantes.
Pauvre garçon! il a été pincé dans le krach, et pour une forte somme : quatorze cent mille francs. Il ne lui restait plus que cent vingt mille livres de rente... et, du jour au lendemain, il s'est trouvé gêné. Il a fait cependant à nMuvaise fortune bon
visage. Il a réduit son train, vendu des chevaux, renvoyé des domestiques...
Sa résolution restait la même : pas de mariage ! Mais, il y a un mois, ses amis Font chapitré, lui ont fait de la morale, lui ont expliqué qu'il était déraisonnable de laisser échapper ces quinze cent mille francs...
Gela ne lui coûterait que la peine de se marier,d'épouser une jolie fille et une grosse dot; de telle sorte que la peine pourrait se changer en plaisir. ^«^
Il a faibli et il a autorisé sa cousine, M"*® de Riémens, à chercher quelque chose pour lui. Elle a cherché et elle a trouvé...
cette grande perche de Catherine de Puymarin, qui est affreusemeint riche, mais encore plus maigre... Ce fut son premier cri : « Elle est trop maigre et trop mal à cheval I » Du moment qu'il se résignait au mariage, il tenait à cela par-dessus tout ! Il voulait que sa femme fût bien à cheval.
Cependant le temps marchait. Il était
UN o'rand mariaob 33
harcelé, pressé, serré de près. Il avait commencé par dire non... Il ne disait plus ni oui ni non... Il allait probablement dire oui, quand arriva la grande, la dramatique, la décisive journée du 24 novembre.
Ce jour-là, au lieu de monter à cheval dans raprès-midi, selon mon habitude, je devais monter, le matin, avec cet excellent M. Goates, qui me considère comme une de ses plus brillantes élèves, et qui fait encore, de temps en temps, le tour du Bois avec moi... Je pars, à dix heures, en coupé avec miss Morton... Nous nous arrêtons près du Champignon, à droite, à l'entrée du Bois:
c'est là que M. Goates m'attendait. Le groom avait amené Triboulety qui n'est pas toujours commode et qui était très en l'air ce jour-là, n'ayant pas mis le nez dehors depuis quarante-huit heures. Je m'étais habillée en grande hâte, et Virginie n'avait pu me coiffer que sommairement, en plantant une douzaine d'épingles dans mes che-
34 d'n grand mariaob
yeux tortillés à la diable en deux grosses nattes.
M. Goates me met à cheval, non sans quelque difficulté, car Triboulet faisait le diable. Ce fut bien autre chose dès qu'il me sentit sur son dos. Il se mit à pointer en se traversant ; mais je suis solide à cheval et je connais les défenses de Triboulet. Je lui administre une sévère correction. Seulement, au milieu de cette explication entre nous deux, voilà quelque chose qui roule, roule, roule sur mes épaules. C'étaient mes deux grosses nattes qui se répandaient en avalanche et qui entraînaient mon chapeau dans la déroute. Me voilà tète nue, sur Triboulet se démenant, avec mes cheveux tourbillonnant à tous les vents.
A ce moment précis, débouchait à cheval, de Tallée des Poteaux, Adrien, comte de Martelle-Simieuse. Il s'arrête, ébloui, à distance respectueuse, et il passe, en un rien de temps, par trois petites crises d'admiration.
La première pour l'écuyère : « Ah ! qu'elle est bien à chefall »
La seconde pour mes cheveux : « Et quels cheveux! »
La troisième pour mon visage : « Et qu'elle est jolie! »
Cependant Triboulet s'était détendu, se calmait, s'apaisait. Le groom, laborieusement, retrouvait dans le sable cinq ou six épingles dispersées; et moi, tant bien que mal, je remettais un peu d'ordre dans ma coiffure, sanglant sur ma tête mon voile mis en corde autour de mes cheveux révoltés.
Nous partons enfin, M. Coates et moi, le groom à distance, et derrière le groom, également à distance, l'alné des Martelle- Simieuse, recommençant en mon honneur le tour du Bois. Quant à moi, dans mon innocence, je ne me doutais pas de cette brillante conquête. Le temps était rêche et dur. Nous marchions grand train... Tri-
boulet, piqué par le froid^ à deux ou trois reprises, tente de s'instirger.,. Il trouve à qui parler. M. Coates était très coûtent de moi... « Ce matin, me disait-il, vous montez comme un ange. »
C'était bien aussi Tavis de mon second groom improvisé. « Ah ! qu'elle est bien à cheval! Ah! qu'elle est bien à cheval! i> Il n'eut pas autre chose en tête, pendant toute cette promenade à grandes allures.
£t il me comparait à Catherine de Puymarinl
Le tour du Bois terminé, je descends de cheval, je retrouve miss Morton dans le coupé, et en route pour la rue de Varennes !
Le jeune Martelle-Simieuse se met au trot derrière le coupé et me ramène chez moi ; il voit la porte de l'hôtel s'ouvrir et la voiture s'engoujfrer sous la voûte ; il constate que j'ai un domicile assez convenable, dans une rue bien habitée, et que, selon toute apparence, je ne suis pas une aventurière.
UN GRAND MARIAGB - 37
Oui, mais le nom, le nom de cette intrépide amazone? Alors il a une idée toute simple; mais encore fallait-il Tavoir! Il rentre chez lui, fait quérir un dictionnaire des quinze cent mille adresses. Rue de Varennes, 49 bis, baron et baronne de Léoty.
Voilà comment il a appris le nom de celle qui sera peut-être la fidèle compagne de sa Tie. Baron de Léoty... Il connaissait papa par le Club.... Mais papa avait-il une fille? Mais étais-je la fille de papa? Il fallait débrouiller ce mystère.
Ce fut bientôt chose faite, car, le soir — ô hasard, yoilà de tes coups! — le soir, Adrien dînait chez les Mercerey en petit
comité et négligemment, dans une
éclaircie de la conversation, il disait à M™« de Mercerey :
— Ne connaissez- vous pas M. de Léoty?
— Intimement.
— A-t-il une fille?
•^ Oui.
— Quel âge?
— Une vingtaine d'années.
— Très jolie, n'est-ce pas?
Là, paralt-ily ce fut un cri général, un cri d'enthousiasme en mon honneur! Il était le seul à ne pas me connaître, le malheureux! M"*« de Mercerey demanda le pourquoi de toutes ces questions. Et lui de raconter, avec feu, sa rencontre du matin, ma crânerie à cheval, mes cheveux auvent, le rayon de soleil qui tapait dessus et les faisait resplendir... Enfin, il a un petit accès de description lyrique et poétique !... A la stupeur générale I... On ne lui connaissait pas cette note-là.
Alors, M™* de Mercerey a montré la plus rare, la plus admirable présence d'esprit.
Il faut dire qu'elle aime beaucoup maman et que, par contre, elle exècre les Puymarin, depuis six semaines, car ils étaient jusque-là ses amis intimes ; mais elle a, pour leur tenir rigueur, le motif le plusjégitime.
UN GRAND MARIAQB 39
Il y a eu trois séries cette année à Gràndchaihps, chez les Puymarin : Tune avec les princes d'Orléans, l'autre avec le grand-duc Wiadimir, la dernière avec des gens sans importance, le fretin... £h! bien, ia duchesse a invité les Mercerey avec le fretin... Or, nés comme ils sont nés, et riches comme ils lé sont, les Mercerey ne sont pas gens à mettre avec le fretin. De là leur ressentiment.
/^ . Et maintenant, le voilà, le trait de génie de M™* de Mercerey! Séance tenante, prenant la balle au bond, sans une minute d'hésitation, devant son mari stupéfait, elle a raconté qu'elle devait avoir, le lendemain soir, chez elle, quelques amis, parmi lesquels M"« et M"* de Léoty, et que M. de Simieuse serait le bienvenu, si un peu de musique ne l'effrayait pas et s'il était désireux de revoir son héroïne du bois de Boulogne. M. de Mercerey était éperdu.
— Ne vous trompez-vous pas, chère amie?
40 UN GRAND MARIAaS
dit-il; c'est demain soir que nous devons aller au Gymnase voir la pièce d'Octave Feuillet...
— Non, mon ami, c'est après-demain...
— Il' me semblait... J'ai moi-même retenu la loge.
— Je vous dis que c'est après-demain.
11' se tint coi et n'eut qu'après le dîner
l'explication de la charade. M™« de Mercerey n'en resta pas là. Elle s'empara de M. de Simieuse.et, le plus éloquemment du monde, le régala de mon panégyrique.
— Irène de Léoty, voilà bien la femme qui vous conviendrait; cette rencontre de ce matin, c'est un coup de la Providence.
Lui, répétait comme refrain :
— Ah I comme elle est bien à cheval !
Hier, après avoir vu maman, M"« de Mer-
cerey, courageusement, malgré sa migraine, se mettait en campagne, racolait des invités, racolait des musiciens, faisait imprimer
des programmes, car les programmes étaient imprimés! Quelle activité!
A quoi cependant tient la destinée! Si Virginie avait attaché plus solidement mes deux grosses nattes, si Triboulet avait été sage au montoir, si les Puymarin n'avaient pas fourré les Mercerey dans le fretin, il ne dînerait pas demain à la maison et je ne m'adresserais pas cette question : « Serai-je ou ne serai-je pas comtesse de Martelle- Simieuse ? »
Pauvres Puymarin, qui étaient revenus à Paris tout exprès pour Texhibition de leur phénomène! Pauvre Catherine de Puymarin! Le lui rendrai-je, son petit bonhomme de comte? ou le garderai-je pour moi? Je ne sais pas; mais il n'a pas trop mal commencé, le sixième, et, s'il fallait faire un pari, je le prendrais bien à égalité contre le champ.
42 UN GRAND MARIAGl
20 novembre, iO heures du matin
Et aujourd'hui je le prendrais à proportion... Il tient la corde!
Depuis trois jours, que de délibérations au sujet de ce dtner d'hier I Serait-ce un grand dîner ou un petit dîner? et où le mettre? en face de moi ou à côté de moi?
Maman tenait pour en face. Elle prétend que je suis beaucoup mieux, beaucoup plus à effet, de face que de profil ; surtout quand je suis en robe ouverte, et j'étais en robe ouverte, plus ouverte même que chcte les Mercerey... L'art des gradations!
Mais, moi, je tenais pour à côté. Je ne ne me sentais aucunement gênée, aucunement intimidée. J'avais besoin de le faire parler, éji le confesser. Toujours mon idée fixe : ne pfs me marier à la légère. Il a donc été mis à ma droite. Pmir n'avoir pas trop faim, pour être tou^ à ma petite enquête, j'avais lunché fortement à cinq
UN QRAND MARIAGE 43
heures. Et j'ai fait passer la conversation dans tous les petits chemins par où il était nécessaire de la conduire. • 7
On est resté à table une heure et demie, et, au bout de ce temps, j'avais la conviction que nous étions faits Tun pour l'autre.
Nous avons d'abord parlé voitures et chctsses. C'était parfait pour commencer... J'ai découvert tout de suite qu'il avait absolument dans' Toeil le même type de cheval que moi... Pas trop mince, pas trop enlevé... léger, sans aucun doute, mais pas grêle, léger avec du gros... Même accord parfait sur toutes les questions d'attelage : il a horreur de ces traînées à l'anglaise qui mettent les chevaux longs sur traits; il aime les attelages courts, un peu serrés sur chaînettes, les chevaux qui marchent dans leurs mors. Il a été, je croîs, un peu surpris de me trouver si compétente en ces sortes de matières... Surpris, mais charmé en même temps. Il était, au commence-
ment da dîner, visiblement ému et troublé, mais la causerie, tout de suite, est devenue très facile. Je Taimis bien vite à son aise.
Nous parlions la même langue. Nous étions faits pour nous entendre.
Il chasse le sanglier avec une très belle et très pure meute de quatre-vingts foxhounds. Il m'a fait la description minutieuse de son uniforme de chasse : habit à la française, couleur feuille morte, parements et poches de velours bleu, galon de vénerie.
Il y aura, pour nous autres femmes, quelque chose de charmant à arranger avec les couleurs de Téquipage, dans cette nuance feuille morte... Je rêve certain petit tricorne ! Oh ! si ma chère Cécile, mon amie intime, pouvait trouver un mari ayant, pas trop loin de Paris, un équipage de cerf !
Elle viendrait chasser le sanglier chez moi, j'irais courir le cerf chez elle. Il n'y aurait pas, sous le soleil, de femmes plus heureuses que nous deux ! Mais voilà que je parle déjà
UN GRAND ICARZAGR 45
de ce monsieur comme s'il était mon mari et comme si ses quatre-vingts chiens étaient à moi !
Autre chose qui me tente. Nous sommes, d'ordinaire, condamnées à prendre pour maris des hommes vivant dans le plus parfait désœuvrement; et voilà pourquoi, bien souvent, la fatigue et Tennui se glissent très vite dans les ménages de notre monde.
Eh bieni il est occupé, très occupé... Il n'a pas une minute à lui ; son intelligence et son activité appartiennent k des œuvres à la fois utiles et élégantes. Il est du conseil d'administration d'un petit cercle très chic qui vient de se fonder; il est membre du comité du tir aux pigeons et de la Société de patinage; il a une part dans une société de steeple-chase ; enûn il est intéressé pour un quart dans une écurie de courses plates : tout cela met de l'activité et du mouvement dans sa vie.
Au bout d'une demi-heure, je savais tout
40 DN ORAND MARIAOB
cela.. Après quoi, je lui ai fait passer un petit examen politique. Grosse, très grosse question ! J'étais bien décidée à ne jamais avoir de chagrins ni de déceptions de ce côté. Ma pauvre mère a passé à cet égard par de cruelles épreuves, et je ne voulais pas être exposée aux mêmes souffrances.
Maman a été très heureuse avec papa, oui, très heureuse, excepté cependant i^u point de vue politique. Elle s'est mariée toute jeune avec papa, qui élait de vieille famille monarchique sans alliage. Maman aussi. Tout élait bien. Mais voilà que, vers 1865, papa s'est rallié à l'Empire. Pas par goût, mais par bonté. Pauvre cher papa, il est si bon, il est trop bon! Il a fait cela par dévouement pour son frère, mon oncle Armand, qui est aujourd'hui général de division; il n'était alors que capitaine, mais depuis des siècles; il n'avançait pas, on lui tenait rigueur parce que papa,
UNQRANDMARIAGB 47
malgré bien des avances, n^avait jamais voulu mettre le pied aux Tuileries.
Alors papa, qui adorait mon oncle Armand, a accepté une invitation et a promis de présenter maman. C'était une véritable victoire pour l'Empire, car il n'y a pas au monde de sang plus pur que le sang de maman. Papa est aussi de grande lignée^ mais de race un peu moins suivie que maman.
Le jour de cette affreuse présentation aux Tuileries, maman l'a passé dans les larmes.
Elle a dû obéir^ cependant; mais il y a eu, le soit*, en route, une scène épouvantable dans le landau. Maman, au dernier moment, se rebiffait. Elle a voulu descendre, avec une couronne de roses sur la tête et en souliers de satin blanc, au beau milieu du pont Royal. Et il neigeait à gros flocons ! Enfin elle s'est résignée. Mon oncle Armand était décoré quinze jours après, et chef d'escadron au bout de six mois. Seulement
bien des portes se sont fermées devant papa et maman. Papa, ça lui était bien égal ; ça lui faisait même plaisir ; il a le monde en horreur, et le Club lui restait. Mais maman, le monde, c'était sa vie, et elle n'était pas du Jockey I
Presque toutes ces portes fermées se sont rouvertes depuis la République, parce qu'alors bien des choses ont été oubliées.
Oui, presque toutes, mais pas toutes, et toutes s'ouvriront à deux battants devant moi, quand je serai comtesse de Martelle- Simieuse. Partout je serai la bienvenue et la bien reçue. L'attitude politique des Martelle-Simieuse a été, depuis le commencement de ce siècle, absolument irréprochable.
Us n'ont pas bronché sousles deux Empires!
Pas une faiblesse ! Pas une défaillance I
Les Martelle-Simieuse remontent aisément, sans piperie ni tricherie, au xiv« siècle. La mère d'Adrien... Bon! voilà que je l'appelle Adrien ! C'est un peu tôt. Donc sa
mère était une Précigny-Laroche, et quant à son père!... Adrien a publié sur sa généa-. logie une petite brochure, tirée à cent exemplaires, avec une planche représentant ses armoiries coloriées. Il a distribué cette brochure à ses amis... M™* de Mercerey en avait un exemplaire qu'elle a prêté à maman. Je Tai lue et relue, la petite brochure. Je la sais par cœur. Elle établit par' une irréfutable démonstration qu'Adrien est le troisième comte français — pas le quatrième — non, le troisième!
Eh bien ! on a beau faire passer avant tout, naturellement, la noblesse du cœur et l'élévation du caractère, il n'en faut pas moins attacher de l'importance à ces choses-là. Elles ont un énorme intérêt dans le train-train de la vie. Surtout en ce moment, au milieu de. ce débordement de fausse noblesse, en présence de cette invasion de ducs espagnols et de princes italiens^ qui viennent, quand nous ne sommes pas
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d'origine indiscutable, prendre le pas sur nous, chez nous. Je ne pourrais pas supporter cette pensée, d'être, dans un grand dîner, misérablement reléguée au bout de la table, avec les gens de finance et les gens de lettres.
Une chose encore me préoccupait. Il n'y a pas de futilité quand il s'agit de préparer, pour sa vie, certains arrangements confortables, bien à l'abri de tout hasard et de tout accident. Maman a une loge tous les ^ undis à l'Opéra. Il est convâ^u depuis longtemps avec maman que j'emporterai avec moi, en me mariant, la moitié de la loge. Maman aura sa quinzaine et moi la mienne. C'est bien, cela me suffit. Mais restait le mardi du Théâtre-Français. Maman — et Dieu sait si elle s'est démenée! — maman n'a jamais pu décrocher de loge pour ce malheureux mardi. On lui en a offert une pour le jeudi. Elle a refusé. Le jeudi, n'est qu'un faux mardi. C'est le même
UN GRAND HARIAGR 51
Spectacle, mais ce n'est pas le même public.
Eh bien ! si je Tépousais, j'aurais tous les mardis, de décembre à juin, une pren^ière loge de face au Théâtre-Français. Voici comment : il a une tante, une tante précieuse, très riche, sans enfants (il en héritera), fort âgée, asthmatique, ayant ladite loge au Théâtre-Français, et toute disposée à la lui repasser, car elle ne va plus au spectacle depuis trois ans. Peut-on rien imaginer de plus délicieux qu^une tante pareille?
Voilà tout ce que j'ai su lui faire dire entre la soupe et le fromage glacé. Et lorsque, après le dîner, mamari s'est jetée sur moi et m'a dit : « Eh bi^n? b je lui ai répondu :
— Je crois, maman, que j'aurai de la peine à trouver mieux.
— C'est fait alors?
— Il faut être deux, maman, pour se marier.
— Oh I sois tranquille. Vous êtes deux!
J'ai passé tout le dîner à le regarder te regarder. 11 a la tête tournée !
C'était bien mon avis, d'ailleurs. Pendant que maman s 3 précipitait sur moi, lui se précipitait sur M™** de Mercerey, qui, naturellement, était du dîner. C'était moi qu'il aimait, moi qu'il adorait, moi qu'il voulait, moi, et pas une autre I Et il suppliait M"^" de Mercerey d'aller tout de suite me demander à maman.
Elle a dû le calmer, lui expliquer que les choses ne pouvaient marcher avec une telle rapidité. Maman, je crois, aurait voulu en finir le soir même. Elle avait une peur affreuse de la combinaison Puymarin. Je ne partageais pas cette crainte. Je me rendais compte de l'effet produit et me sentais pleinement maîtresse de la situation. J'ai donc rappelé à maman ses promesses et ma résolution de ne me décider qu'après un mûr examen. Je ne l'avais vu que deux
UN GRAND MARIAGB 53
fois, le soir, en habit noir et cravate blanche ; je voulais absolument le" voir deux fois, au grand jour, en redingote. Je savais comment cela s'était passé pour ma cousine Mathilde. Elle avait vu son mari deux fois" dans la journée : une fois au musée du.
Louvre et une fois à Thippique. Pas d'hippique en ce moment. Remplaçons donc Thippique par le musée de Cluny ; mais je veux mes deux entrevues en plein jour.
Alors M™® de Mercerey a arrangé pour aujourd'hui une rencontre inopinée au Louvre, k trois heures précises, devant la vierge de Murilio.
Même jour, cinq heures.
Nous rentrons. Nous nous sommes promenés pendant une heure dans les galeries, sans regarder beaucoup les tableaux. U est d'ailleurs, je crois, d'une ignorance étonnante en peinture. Mais je n'ai jamais eu rintention d'épouser un critique d'art. Il est
54 UN ORAND MARIAGE
d*une tournure agréshle, il s'habille bieo, il parle peu, il est froid, mais correct, et ne dit jamais une bêtise. Enfin j'ai été contente. Rue de Rivoli, dès que nous nous sommes trouvées seules, en voiture, j'ai dû repousser un nouvel assaut de maman :
— Il est délicieux, et je pense que tu ne vas pas insister pour Gluny.
— Non, j*y renonce. Supprimons Cluny.
— A la bonne heure, et tu es décidée?
— Pas encore, maman, pas encore. On ne se marie pas ainsi, d'après de simples considérations de fortune et de situation.
— Mais que veux-tu de plus?
— Le voir à cheval I 11 m*a vue à cheval et moi pas.
Bref, M"*' de Mercerey, dont le dévouement est infatigable, va lui conseiller, ce soir, de rôder demain matin, vers dix heures, à l'entrée de l'avenue des Acacias.
Elle lui donnera délicatement à entendre qu'il a de grandes chances de nous reucon-
UN GRAND MARIAQB 65
trer, papa et moi. Car papa..* Non, là, vrai, il m'étonne papa! C'est-à-dire qu'il est très bien dans son rôle de père de fille à marier. Il n'a pas monté depuis quatre ans, et demain matin, au risque d'une afiPreuse courbature, il va se remettre à cheval pour la circonstance.
30 noTOmbre.
' Nous avons fait le tour du Bois, tous les trois, papa, lui et moi. Il est parfaitement bien à cheval. Il montait une jument aie* zane merveilleuse. Je la prendrai pour moi, et je lui repasserai Triboulet, que je connais trop et dont je suis un peu lasse.
En rentrant, je me suis jetée au cou de maman :
— Ouij lui ai-je dit, c'est oui, cent fois oui!
Et je l'ai remerciée, les larmes aux yeux,, d'avoir été si indulgente» si bonne, si pa-
56 UN GRAND MARIAOB
tiente, de ne pas iri'avoir tourmentée, de m'avoir laissé tout le temps' de la réflexion.
4 décembre.
Aujourd'hui, à trois heures, la vieille tante, la tante de la loge des mardis, doit venir faire la demande officielle, et avant le 10 janvier (il le faut ahsolument, à cause du magot de la grand'maman) je serai comtesse de Martelle-S i mi euse. Adrien touchera les quinze cent mille francs, et moi par-dessus le marché, comme prime supplémentaire. Ce sera, il me semhle, de l'argent fort agréablement gagné. Je ne le trouve pas tant à plaindre, ce monsieur!
il décembre.
Le mariage est fixé au 6 janvier. C'est absurde de se marier à une époque pareille, comme pour ses étrennes I Mais il le fallait
UN GRAND MARIAOR 57
bien. Le magot! le magot! Et d^ailleurs, en y pensant un peu, elle ne me déplaît pas du tout, cette date-là. Nous ferons un petit, tout petit voyage de noces. Une pointe à Nice, huit ou dix jours au plus. Après quoi Paris, et Paris en plein éclat, avec tous les petits théâtres ouverts, les chers petits théâtres de papa I Cette malheureuse Louise de Montbrian, le printemps dernier, s'est mariée vers la fin de mai, a fait un voyage de six semaines et n'est revenue à Paris que pour le retrouver torri de, sinistre, inhabité ! Et relâche aux Variétés ! Elle n'a pu entendre Judic que la semaine dernière, sept mois après son mariage!
Nous serons parfaitement heureux, je n'en doute pas une minute. Il m'adore !..
Et moi?.. Si je l'aime? 11 faut bien être franche avec soi-même... Je mentirais si je racontais, avec des phrases de roman an- V glais, que je suis éperdument amoureuse, que je ne vis plus quand il n'est pas là, que
58 UN GRAND MARIAGB
je tremble au bruit de ses pasi^ que je tressaille au son de sa voix, que je renais dès qu'il se, montre... Non, non, je ne suis pas si facilement inflammable. Il ne faut pas demander à mon cœur d'aller si vite... Mais j'ai déjà beaucoup d'amitié, beaucoup d'affection pour lui ; et l'amour viendra, je n'en doute pas.
L'amour, c'est une telle économie dans un ménage! Je lui apporte un million, et nous allons entrer en ménage avec environ deux cent trente mille livres de renie; ça parait énorme, et ça ne l'est pas... Il faut compter environ quatre-vingt mille francs par an pour Tentretien de Simieuse, notre château de Vendée, et pour la chasse.
Reste donc, pour vivre, cent cinquante mille francs, somme parfaitement suffisante si nous nous aimons, et si nous menons en* sex^ble tous deux une existence de bons camarades qui marchent du même pas dans la vie... Au contraire, si nous nous met-
Ions, au bout de quelque temps, — et c'est rhistoire de bien des ménages, — à tirer chacun' de notre côté, nous n*aurons plus chacun que soixante-quinze mille livres de Tente... et ce sera la gène... Admettons que le spectacle — en dehors de l'Opéra et des Français — coûte deux ou trois mille francs dans Tannée, si le mari et la fem.me vont toujours ensemble voir les pièces nouvelles; c'est tout de suite cinq ou six mille francs, slls y Yont chacun de leur côté... Et tout ainsi... C'est le budget doublé.
Voici, pat exemple, Caroline et son mari... Ils n'ont que cent mille livres de rente... Ils vivent très largement et sans compter...
Pourquoi? Parce qu'ils s'aiment. Ils habitent un petit hôtel, tout petit, et qui ne demande pas on nombreux domestique. Ils reçoivent peu, vont à peine dans le monde... Plus ils sont Tunprès de Tautre,plus ils sont seuls, plus ils sont contents, et Caroline est parfaitement heureuse en ne dépensant qu'une
dizaine de mille francs pour sa toilelte...
Et Christiane, au contraire? Pauvre fille!
Elle s'est mariée à son corps défendant...
C'est sa mère qui a été éblouie par le titre. Sa fille duchesse! C'est quel que chose assurément, c'est même beaucoup ; mais ce n'est pas tout. Eh bien ! son mariage avec Contran a mal tourné tout de suite, dès la première semaine. Et ils sont affreusement gênés avec leurs deux cent cinquante mille livres de rente. Elle dépense un argent fou en chiffons et en fantaisies ruineuses. Il est bien plus coûteux d'avoir à plaire à tout le monde que d'avoir à plaire à une seule personne. Le duc s'est mis à jouer... Il a déjà dévoré la moitié de sa fortune.
Caroline me le disait dernièrement :
« Dès que tu seras mariée, tâche d'aimer ton mari; c'est, dans notre monde, une économie de cent mille francs par an, et, si on ne s'aimait par plaisir, on devrait s'aimer par calcul. »
UN GRAND MARIAOB 61
Oui. Je Taimerai ! Je laimerai ! D'ailleurs nous ne sommes qu*au H décembre... D'ici au 6 janvier, j'ai encore vingt-six jours devant moi I
tlK
Lui, sur un agenda, tous les matins et tous les soirs, sans phrases, en style télégraphique, écrivait un petil grpgr^i^aiÇLfi^/ , et un petit bulletin de sa JourneeT II avait commencé à vingt ans, le 3 octobre 1869, et voici quelle était la petite note inscrite à cette date :
fl
le suis nommé sons-lieutenant au 21° chasseurs.
Le 31 décembre venu, il mettait dans un ^ tiroV'^agenâa de Tannée expirante et passait à Tagenda de Tannée suivante.
66 UK MiLRIAGE D*AMOUK
Elle, avec plus de^som et de développement, sur de ^fejcfîfe volumes râjigg ^ y maroquin, bleu et strictement ferrf(S?^lef,-"-^- v'V^ teftîiit 'riïiinutieusement," quand elle était jeune lille, le journal de sa vie. Elle avait commencé à quinze ans, et sa première phrase, datée du 17 mai ^875, était ainsi conçue '. • ,- < <^ ^t/^^^*^
Je mets /'aujourd'hui ma première robe longue, , '.
^, . Elle se maria le iTùMi 1870, et alors,- elle . s'firréta; elle n'jécriviV plus rien sur les petits volumes de maroqujn Jbleu ; mais elle avait conservé et cacné'' mystérieusement .
dans le {pnd aun tiroir à secret les cahiers qui racontaient sa vie entre le mois de mai 1875 et le mois d'août 1879, entre la première robe longue et le mariage.
Lui aussi s'était marié le 17 août 1879, mais il n'avait pas interrompu ses écritures quotidiennes, s i bien qu e, dans un des tiroirs de son bureau, se trouvaient treize
UN MARIAGE d'aMOUR 67
petits agendas, où ^a vie était notée jour ' . /
par iouç^^^ fort ^actement, malgré lal^ * ^ . [
sechyesse de la.fqffme. De temps en temps
il s'amusait à pj^OTejyjmsaj^ un de ces
agendas. 11 .rouvrait, lisait quinze giii vingt
pages, revivant ain^i dans le passé, mettant
autrefois en présence d'aujourd'hui,
'Qr, le 19 juin 1881, le petit sous-lieutenant de 1869, devenu capitaine et pçrté
poiw chef d'escadron, était seiil', vers 'dix
heures du soir, dam 301)' cabinet, devant
son bureau, et, la fèfe dans les mains, se
demandait si c'était au i^àier&pi'IlLe 1878
ou au printemps ^e 1879 qu'il avait publié
dans le Bulletin de la réunion des officiers
un article sur la nouvelle organisation du /u^ain des équipage s en Autriche^Holagrie.
CeÏÏeréf|^xioK( lui yint à.réâprït qii'il re-"^^ 't ?' ' ^-^^ ' trouverait" probablement dans ses carnets
la date de la publication de l'article.
11 OTvrit le tiroir des agendas, et le
hasard, du premier coup, lui fit mettre la
6S UN MARIAGE d'aMOUR
main sur Tannée 1879. Il se mit k feuilleter le petit volume... Il tournait,/ toiirjMiit les pages* mais voici que, subitemefcviîls'arrêta
son bureau, alla s'asseoir dans un grand fauteuil et, là, continua de lire. Il ne pensaitplus du tout à l'organisation du train des
son copifr, pi mettaient à la fois de léget^ • / sourires. sur ses lèvres ef un peu d' attend ris- ti,. ( f sèmen t dans ses yeux; à trois ou quatre ^ jlfipjciSÊS, ce Cj^pitaine de cavalerie dut arrê- ^-*' Y^^ ter, du b'btrt du (j6igt, yn petit, un tout petit commencement de Jatf«ie. -''^'' "^Vy^ ^
Il était plongé dans sa lecture, quand une des portières de son cabinet s'entr'ouvrit tout doucement, tout doucement : une. j^^
délicieuse tête blonde se montra dans Ten- / ». A/V^-*^ cadrement des vieilles tapisseries...
Que faisait-il donc là, dans ce grand
fauteuil? Est-ce qu'ij doriniîrà
it? Il
auparavaHiTpyce qu'il voulait travailler \j<r^ /• C
etaue, l^r^^fÈrei^^ait là, elle le gênait, .-v^l^-^i^^t.*''^-*^^^ le T^îiÏD|«îtt^i^ettait en tête des idées qui n'étaient pas tout à fait des idées de travail . ^ v* <^^V*r^
Alors, a^çc des, pj^cautioiis infinies, mince et souple jdaîs Tes longs plis de son geignoir de rnoijgseline bfericité, la petite blonde se glissa dans la chambre, fit trois ou quatre^. pas sbjriaN^pointe des.piedp, se pe^âiâ-ttt^ peu de côté... Il itSrfv^çrt attentivemept, ca^*ii n'avait Aètf^ùtériSîT^/uc et ne bougeait pas... Il 'était dans son droftnl\4 LirffJCTsLt^v^er. ^
R^^^g^pirSoiration. aile c^ route ^s le faSleuS, 1entSK5^i tement, eLtout ca flliemin||i'^a^ elle se posai" uîrequSti^ . Elle était encore un peu enfant. Elle avait vingt et un ans, et elle était très an^our^se. Gela dit
aua sa .-sorCe, y
ênnRfnettaul \^]
pour son excuse, — eïrsQTliettant iqjnôcessité d'une excuse, r- voici la question qu*ellese posait:
— Où vajs-iej'embrasser? sur le
capitnne, et elle allait se décii
pour un peu^
quand elle
blementpâle... Sur les deux pages oïlvertes
du petit agenda, elle venait de lire :
16 juin :
Je raime!
i7 juin:
Je raime! r
•Un seul point d'exclamation après le premier: Je V aime ! deux après le second...
Gela avait augmenté entre le 16 et le 17 !
\j (\/ i^dirrqccf^
UN MA.RIA<ÏB d'amour
AOfLÎ
Elle jeta un petit cri, et toute tremblante :
- — Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle ;
qu'est-ce au^*e|tqfc^ Elle ^fflffl t.yfl le levi
coupées psirdes sangïots/\^ Aj^-Ô
— dô juin ; Je l'aime 1 17 juin : JeTaime ! ! Et c'est aujourd'hui le 19 juin ! Tu aimes une autre femmel-Ayc'estAffMux! c!estaffreux !
Lui, alors, Bs yam Tafc larmes^Jrec deux
baisers : jf^^j^- ^. mmm^
— Regarde TOnc, petite folle, regarde donc.
11 ouvrit l'agenda à fk portait en gros chiffres
— AJi ! s'écria-^-ellejoy^seaent au^ lieu d'un petit c ^a^a PsaSioi|y C'était moi ! c'était moi î ^^'V^
Puis elle ajouia naïvement, imprudemment : iàJLckt S
^iffiHuL. -i^uÂXt
dlîvoïrerqi^ s'il
— Tu tenais donc un journal , toi aussi?
— Comment! moi aussi?... Alors il pa-.
ralt que toi?...
Elle fut bien obligée d^ avait écrit des: je V aime! sur des «petits . agendas de maro quin noir, elle en avait ** écrit, elle aussi, de son côté, sur des petits volumes de maroquin bleu... Et comme elle disait à son mari: ^^^A^ ^^
— Montre Fagenda, montre, <^(eje voie s'il y a*^ trois points d'exclamation le 18 et quatre le 19.
— Donnant donnant, répondit-il. Va chercher fiiRMR^^cahiers et nous comparerons.
Nous verirons qui de nous deux r emport e
en points d^êxclamatioi^*
La tentation ét^it trop forte. Elle alla chercher son JBinnée 187âjet revinta|ecL trois cahiers de taiftgl pCsSgftTOpftlt^
— Trois volumes ! s'écria-t-il. ^
— Oui, les trois premiers trime stres ; et
UN MARIAGE D'àMOUR 73
toi^joar toute rannée,Hu^n'as qu*ua mééffl^^^mJapjtii carnet de rien du tout ! ^jsrN»"^ V^ V — oJ dit bien des choses en peu de mbts .. . Tu vas voir... Viens te mettre là, à côté de moi... Il y a place pour deux dans le fauteuil»
— Oui, en m'asseyant sur tes genoux...
Mais c*est impossible.
— Parce que?
- — Parce qu'il y a peut-être dans mes cahiers des choses que tu ne peux pas voir.
Elle montrait ses volumes bleus, et lui, montrant son agenda • .v*^ --^
— Là, aussi pBuf-êl^e.^^ Tu as raison.
Tenons-nous* à distance^ en face Tun de
^ Tautre. Nous lirons sftnenîent ce que nous
yy^AJi^ voudrons lire...
— Et oni poui^a faire des coupures.. .
— C'est '^[^tmaûj dit-il, commence.
— Non, commence, toi, pour me donner du courage.
— Soit, BçiîiV? où commencer?
vV r^ vV\^A 10
— Eh bien! répondit-elle, où je corn-
mence, * v ~^ — : ■ * ^ v
— Non, il faut commencer un peu avant toi, il faut commencer avec^upitei:,..
— C'est ju*tç.*.. Cherche Jupiter.
— Attends..! éela jj^^'etve oajis H première quinïàine àeinai... biiî, m^yvoilà...' « Jeudi J5 mai. Aller voir, chez [^éfi, » Jupiter, cheval bai brun, sept ans. Indica- » tions àurcalaiogue : Excellent cheval de » ^Ï^Mpimt&, actions, satttéhîén, a été monté » en dame, i)ait sev^ndre le 21 mai. Très » recommandé par d*Estilly. » Et deux pages plus loin : « Samedi i 7 mai. Vu Jupiter.
» Le cheval ptfrait* très bien. Irai JuM^^ 0^-^
» 3,000 francs. » Et enfin, quatre pages plus
loin : « Mercredi %i mai, . . » •./'....* Ù
— Le jour de notre rencontre en chemin de fer. Je me |; appelle la date.
— Oui, tu as raison... « Mercredi 21 mai, « Au ministère de la guerre. — Chez ma
' » sœur. — Acheté Jupiter, 2,900 francs... —
UN MARIAGE d'aMOUR
» Au retour, dans le train, ravissante jeunc^^ » fîlleTtfefte^ïRâce de moi. »
— 11 y a ça?... Tu n'arranges pas un peu par politesse?
— Je n'arrange rien.
— Montre.
— Tiens^ regarde...
— Oui... je vois... ravissante, il y a :
ravissante,
7— A toi maintenant... Tu dois avoir quelque chose le 21 mai...
— J'espère bigiUiUÊ jaûû I Est-ce que tu crois que j'ai écrit: AUf^retour^ dans le train, ravissant jeune homme a^sis en face de moi ?
— Non... pas ravissant jeune homme...
mais enfin regarde tout de même.
— C'est bien par acquit de conscience...
Voyons. — « Mercredi 21 mai,,. Au Louvre. .
» chez matante... Au Salon... » Il n y a rien, je te di^î'îrrîfens, si... je vois quelque chose.
— J'en étais bien sûr... Tu avais fait attention à moi...
76 n'iN MARIAGE D'aMOUR
— Voici ce qu'il y a... « Au retour, en )) chemin de fer, assis en face de moi, un . (^ » jeune homme. Il m'a regardé^ tout le long, . .* » tout le long de la^route. . ^ Dès^ue^e levais' »Jes yeux, il les Blfrafeu ; mais dès qu e je les «baissais, il les levait; et, àrpartir-éÇkCha- )) tou, ie n'ai plus «u^dut osejEaJêïi^» *^ » yeux , tant j e me^Atatf sow son i^gard. . . » r avais iiii^'omanangtaîs dans mon sac; » je l'ai priè,"'je ftie suis mise à lir^, mais le » soir j'ai été obligée de recommencer tout ' >> ce que je croyais avoir iHfSn chemin de » fer. » ^
— Ce n'est pas tout... Je crois qu'il y a autre chose... t. • -
— Oui... mais sans Je moindre intérêt.
— Lis toujours; moi, j'ai tout lu.
— .Oh! toi... toi... Je vois bien ce qui va
arriver. Toi^ (jasera tout le temps de petites notes sèches et "^i^ricfes, tandis que, moi, il y aura des détail, des développements. Je vais t'expliquer pourquoi... Quand M'>® Gui-
zard, mon institutrice, nra quittée, elle m'a dit : « Ma chère enfant, vous n'-^Qrivez pas mal. du to ut, mais il faut continuer à travailler; il faut faire des gamyes pour le style comme pour le piano." Pretfez^r^'bîtude d*écrire tous les soirs trois ou quatre pages sur n'importe quoi... sur votre jour-née, sur les visites que vous aurez reçues ou rendues, etc. » Et alors, moi, je faisais ce que m*avait recopimandé M"« Guizard. ,.
— Bien, bien. . "i — ^ ^ki^, je^tjgns à m-expliquer nettement
^>-^"^ la-dessus. parce que, je le ripète, je sais ce qui va arriver... Tout-J^à Theure tu croiras voir des exaltations de sentiment et des
débordements de passion, là où il n'j aura que des exercices de style et des essais de narration française. Je ne veux pas que tu puisses t'Jr tromper /-(^j <; / '' ^
— Je ne m'y tromperai pas... Mais qu'est-ce qu'il y a après : il nCa regardée tout le temps?
7S UN MARIAGE d'aSIOUR ' \ ^
— Rien du tout sur toi\., /Tiens, écoute :
« Est-ce que ce serait vrai 6e\rtud disait » grand maman avant^ier : — G est etlra- » ordinaire... cette petite. Jeanne, tout d'un » coup, est devenue* tr^s jolie. » Et puis toute une conversation entre maman et grand*maman ; maman reprochait à grandp maman de me dire des choses^tareïï^j^^ me, donner ^e, F amour-pro pre, étc, etc.
Aucun fmérêt,'|e Tfe dis.*. Continue.
— Je n'ai rien le 22.
— Moi non plus.
— « 23 mai, Jupiter arrivé. Essaya » cheval sur la terrasse et dans la forêt. Je » le crois excellent. »
— Et sur moi ?
— Rien.
— Ah I c'est un peu humiliant, car j'ai, moi, \ ^^J
quelque chose sur toi, le 23. i( Le jpun^î, > , ^ » homme qui m'a regardée avant-hier da1is » le train, c'était un militaire. Il a passé tout --^^ ^^" ' y* à l'heure, à cheval, en uniforme. Il avait
•ivé. Essayé le
UN MARIAG5 d'aMOUR ' 79
» trois galon s d'argent sy les manches. Je » dis qu'il a passé ; il a fàiiefiî l que passer... » C'est absurde ce que je vais écrire, mais » enfin puisque c'est pour moi toute seule que » j'écris... Est-ce qu'il m'aurait vrairaeift^ «1 remarquée, hier, en chemin de fer? Est-ce ^ » qu'il s& serait i nformé ? Est-ce qu'il saurait ^-^-^ » que je /iemewy ici? Est-ce qu'il aurait » voulu brfirjV ae'Vant moi? Il est resté au » moin^'^ÎPquart d'heure, là, sur la ter- » rasse, entre le pavillon Henri IV et la »^ grille du Boulingrin, faisant, faire d es p as » dé côté à son cheval, et des pirouettes, » et des changements de pied, et 4e&Yoltes \ ^L , . / / . • » sut* plaèe,'^c:,^^«tc., etc. Espérer me s£- --• jiy^j'^^ ^hfire par de tels ihoyirfis, ce serait d'un / » homme bien vulgaire. »
— Quelle injustice ! Tu vois, là, sur mon carnet : Essayé Jupiter. J'essayais Jupiter et je déQOuvrais qu*il avait reçu une très brillante éducation... Mais continue.
— Je continue. « Le spir, après dîner,
80 UN MiLRIAaE d'amour
» je dis à Georges, qui, malgré sesjdpuze » ans, passef ènco^ sa vie à jouer d^x si » dats de ffroratel qui est très ferré sui » choses militaires: — Georges, qu'est-ce » que c'est qu'un officier qui a trois galons » d'argent sur les manches? — C'est un » capitaine. — Est-ce beau d'être capi- >y taine? — Ça dépend. C'est beau à vingt- » cinq ans, c'est laid à cinquante... ^
)) Vingt-cinq ans, il, a peut-être un peX » peu plus, mais pas beaucoup. Grand' - » maman, qui aToreille fine, avait entendu )) ma conversation avec Georges, et elle se » met à dire : — Voiis ne save^ pas ce qui » se passe? Jeannçf demande à Georges des » rgjjsaîgnemeiiti sur. les militaires. . . ^^ -.|. ^ '-
» Je deviens rouge comme une pivoine .
» De là toute hue longue discussion. Grand'- » maman déclare qu'elle a un penchant » pour les militaires, et maman s'écrie » qu'elle ne pourrait jamais se résigner à » me donner à un monsieur qui me frim^
UN MARIAGE d'aMOUR 81
» baierait de garnison en* garnison. Je me
»' demande pourquoi j*écris toutes ces folies , )j| sur ce cahier. C'est bien pour obéir à >i M*i« (^izai^ »<Uiy i^uvoisy c^est écrit... ^ A toi, j*ai fini. ^^ JÙ
— Le 24, deux fignes7.. « Rencontré à *»^hevddans la^orô^^la jjune iSlle de
» merorecFaemier. yen joue décidément-.
» et pas mal à cheval. » ^ /
— Voilà tout... C'est d'une concision!
Cela aurait besoin d'un petit commentaire, ^.a. ^«
—, Le voici, mon aijiour, le petit commentaire. Tu ^j'aiji^^^.^JJle s sont d'une aflfreuse sécheresse . mes notes^.jcMds, voistu, si je n'avais pST^CT^P^avoir l'air de vouloir faire un madrig| ^..
— N'aie donc pas peur... il n'y a personne...
— Je te dirais que tout ce qui n'est pas écrit sur le petit cahier est écrit là... dans mon cœur. Celte matinée de mai, cette rencontre dans la forêt... aujourd'hui après
UN MARIA^GE u'aMOUR
tnrr^
lÛHê^
deux années éc^ï^es, je me appelle tout cela, et dans les moindres détails. Nous avions manœuvré de cinq à sept heures, sur 1| teri'ain des Loggg^ dans||im^iorrible poOTÎrerS'je t.anren? inone 8caarQn au
ouarlier... Je chancre de cheval et je re sur Jupiter.
— Cher Jupiter^!
— Un quart d*heupe après, j'étais au galop dans une longue ^ée montan te, tout près du Val. Je vois venir une petite caval-
cade, toi sur Jenny , ta luiïieht noir e, Georges sur son poney rouan, et le vieux Louis, par derrière, sur urf|^rand (îheval gris^. Tu vois. . . je me souviens i^ifêiiie de la^be des chevaux. Tout d'un cttiD, k^nquMite mètres, j'ai un é blouis^^CT ^lftfW^ieycQnnais...
' t^rement, brusquemenÇ j e meti au pas ce pauvre Jupiter. La petite cavalcade passe à oô^é^d^ moi... Je te vois encore avec ton attupûilP' grise, ton chapeau noir et les ^ou-
t^ cRrblondes qui frisottaient sous ton voile. -B
UN MARIàCtB d'amour 83
Et pendant qtt% tu passais, je me disais :
« Non vraiment, il n'y a rienjiu monde de plus charmant que cette jeune fille! »,.. Et toi, que te disais-tu?
— Ce que je me disais... je ne me rappelle plus... mais voici ce que j'écrivais.
i* Et d'^i^e vofc: u n peu tryalÉante, car elle avait été très ém^^Srie petit commentaire, Jeanne lut ce qui suit :
— èie l'ai rencontré ce .matin près du
C» Val. Il arrivait au galop, et tout d'un coup, ». en me reconnaisiant, il a arrêté son , » cheval... Oui, en me reconnaissant... J'ai » bien vu le mouvement. Je sais ce que c'est » qu'arrê ter un j^^a l au galop... On le j^^révifmT/fiPmen: il a arrêté son che- » val, sans préparatLon. brutalement, d'un » seul coup, pre^fesurplBe. I^^pa||é ^ *^>*Ç2aj2re? aMfous. Je n'ai pafflPTere- » garder, mais j'ai bien senti qu'il me » regardait. Il n'était^pas & dix pas de nous » que ce petit nigaud de Georges me dit : —
« Oh! Jeanne, as-tu yi^Coimj|^l était dJHé . /
» avec tonte q^ta, p oussiereT II avait Fair » d'un a^B SIvêst un capitaine du 21®.
)).I1 y avait le numéro 21 sur le collet
» de son uniforme... » r,
» J'étais furieuse contre Georges . . . Pourvu » qu'il n'agit pas entendu ! m ^^^^ffj ^J ^9^911^
— J'avais entenftu... Je D^rc^peiiemain-' tenant.
— Allons, lis, c'est à toi. tH/nill/^VO t <■ P^^
— « Mercredi 25 mai. Revu mon inconnue ; » elle habite une de%jj ^âtsoa£^de Jfl J^- » rasse. Je passais èn^oiture^lle ei^ à » la fenôtre; elle m'a aperçu, et il m'a » semblé que c'était parce qu'elle m'aper- » cevait qu'elle quittait la fenêtre brusque- » ment, très brusquement... Mon Dieu!
» comme elle est gentille !«<)H''^'
— Tifixc! c'est un peu moins sec que tout à l'heure . Il y a progrès... Tu mets des verbes... Tu commences à écrire de vraies phrases.
UN MARIAOk d'amour
— C'«st peut-être païce que je commence à être amoureux... A toi...
— « 25 mai. J'étais à la fenêtre ; je vois • ' » venir une pp!tit| rliftmiift^nglaisfl très
D jolie, tout étincel^^liû ^leil, traînée
» pa;,, ui ^mour de pon^y noir comme de
» FeiiCTer^ur le siège ' un petit groom
» d'une tenue irréprochable... Et à oQté du l^/M'Vi0L4A-^ * j
» petit groom, lui, le capitaine. J*ai5ais^dù~^ — ^-^^^
» rester bien tranquillement à la fenêtre.
» Je n'ai pas pu. Je me suis dit : « Je vais le
» regarder, il va s^anejjjevoirjrue^e^le
» refi^ardeji» Laj^ffma prise ; le^mesuis
^ Wtwl^ mnOau salon. Grand'mcunan
» m a dit : — Qu'est-ce que tu as donc,
» Jeanne? — Rien du tout, grand'maman. ,
» Georges, qui était avec moi à la » f^être, s'écrie : — « Jeanne, tu ne sais » pas, ce capitaine qui vient ^e passer dans
» cette jolie charrette, je crois que c'est le \
» pierro t d'hier matin. »
— Le pierrot, c'était moi. !
86 i^N MARiàon d'amour