II. "
—^Toi-même... Le 26 mai, Je n'ai rien, absolument rien. Ohl tu pjcrr lire. Il n'est pas question^ de toi. « Essayé ma robe rose.
» Blleaîlait bien, maià il n'y avait paj| J » assez de petits pUssé s. J'en fais ajiWffr^ » etc.. etc. » Je ne pensais qu'à ma robe rose. . . Tu vois que je n'étais pas à ce point préoccupée...
— Eh bien ! le 26 inai, pour moi, c'est le jour de^icot. Je n'ai là que deux lignes, mais elles sont éloquentes, a Donné vingt » francs à Picot. C'est un profond diplo-
» mate. » [A'^-^
-tr Voici la place, ou j amais, d'un nou veau commentaire.
— Très volontiers... Le matin, en déjeunant à la. pension, j'ayps dit à Dubrisay, qui est toujours à ^rMer h cheval dans la»
forêt : ff Est-ce que tu ne connais pas une jeune fille qui monte avec un petit bambin d'une douzaine d'années et un vieux domestique? — Àtteijck donc... elle n\onte une
aii V
UN MARIAGE d'aMOUR 87
j ume at noire, la jeune fille. — Et le vieux domestique un cheval gris, dit un autre de ces messieurs. — Et le bambin un pon^ rouan, ajoute un troisième. »
grande discussion sur le mérite des chevaux. Le poney rouan paraissait excellent, et la jument noire un peu fatiguée. ^ ^ m — C'était vrai... heureusement! ^^f^f^fLxi ^-OhÂ^Ofi, heureusement!... Moi de J
répnIJreffTje ne vous parle ni du cheval gris ni de la jument noire, je vous parle de la jeune fille. » Et tous les trois me répondirent qu'ils ^ regardaient jj^oais quensrchevajix. J'étais bien avancé! Je réSrecneznioi. Vers trois heures, je vois Picot, mon ordonnance, quf'flanail dans ' j la cour. Je l'appelle par la fenôtre. C'est un Parisien, Picot, et très d ébrouillard ... Je lui dis : « Picot, tâche donc de savoir adr^ilàmaàt ce que c'est que des personnes qui demeurent dans telle maison sur la terrasse... L'entrée est rue des Arcades... -
88 UN MARIAGE D*ÂMOnR
— Bien, mon capitaine. — Mais tu comprends, adroitement. — Ouï, mon capitaine. — Si tu découvres quelque chose, tu me le diras demain matin au quartier. »
— Tu n'étais pas bien impatient; tu aurais bien pu lui dire de revenir tout de suite.
— C'est bien ce qu'il a fait. Une heure après, il arrivait triomphant... Et %lors Picot a prononcé un discours si pemarquable que je me suis amusé à le transcrire aussi exactement que possible sur le petit agenda. ..,.•.
— Je me suis amusé !...Tte lâche fauxfuyant ! Dites donc la vérité... Avouez donc qu'il ne vous était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de moi, et alors j'avouerai peut-être, moi, qu'il ne
. m'était pas désagréable d'écrire des choses où il était question de... toi.
— Eh bien I je l'avoue.
— Et moi aussi... Lis maintenant.
UN MARIÀGB d'amour 89
— Je lis. « Picot arrive et me dit : — « Mon capitaine, je sais tout. Seulement, » je vous en prie^ ^jis Qué r aurai commencé, » pe m'interrompez pas par des questions, » parce que ça^bou^t Jà-dedan s/ ça bout... I )> Je me suis i^j ^hïich^ ma leçon tout le long » de la route pour ne pas oublier. La mai- » son a été louée, il y a trois semaines, par » des Parisiens. Le patron est un M. Labli- » nière, un ingénieur, uh industriel... il » construit des machines à vapeur, des » télégraphes, etc. Il est là avec sabeUe- » mère, sa femme et ses deux enfants : une » jeune fille (dix-neuf ans) et un petit garçon » (douze ans)... Attendez, je saisie nom des » enfants... Jeanne et Georges... Ils sont » riches, très riches... Cinq chevaux à Técu- » rie, trois voitureas ^ys Ja remise , quatre do- » mestiques mâles, une cuisinière, trois fem- )> mes de chambre : Juliç, Adelal... Mais ça » doit vous être éga h mon capitaine, le nom - » des femmes de chambre... Leur adresse
» à Paris, 28, boulevard Haussmann. Com- » ment j'ai appris tout cela? En causant » avec le concierge ... Non, non, ne m'inter- » rompez pas... Ça me troublerait... Je vois » ce qui vous inquiète, mpn capitaine. Vous » cfoyez que j'ai fait une bêtise , qne j*ai dit » que je venais de votre part? Pas du tout.
» Vous vous demandez : « Gomment cet im- » bécile de Picot s'y est-il pris pour engager » la conversation? » Ah ! ça n'a pas été bien » difficile, mon capitaine. Je n'ai pas eu grand » mérite, allez!... Il était .devant sa porte, le » concierge. Je suis arrivé tout d oi^r^me nt. » sur lui, avec l'air d'un militaire qui^jlàofi » sans but, et, quand j'ai été juste devant lui, » j'ai fait comme ça : — Ouf, il fait chaud!... » Il a répondu : — Oh! oui, il fait chaud!... » J'ai continué : — Moins chaud qu'hier » pourtan t... Il a répondu : — Oui, parce » qu'il y a un peu d'air...
» Ça y était ; la glace était rompue ; nous » nous sommes mis à causer; au moment
UN MARIAQB D*AMOUR
» OÙ je commençais à manœuvrer pour
(» arriver à la grosse question, je vois des- » cendre du geiron, au fond de la cour,.
» une jeune demoiselle diablement gentille, » mon capitaine, sauf permission^ avec un » gros morceau de pain à la main. Je dis » au concierge : — C'est votre I^^^eoise?... Il me répond : — C'est la fille
^^ rPaMri,s.ji.
» Alors il se met à dénier le chapele t de
ce que je vous ai dit t out àji ^heure. Il
n'y avait aucun mérite, je vous le répète,
» mon capitaine. Il allait tout seul, ce con-
» cierge. Il y s^d^, concierges qui sont un
» peu durs 11 la dé tfiflle, mais celui-là, pas
» du tout, il ne demandait qu'à bavarder.
» Ça roula it. Ça roulait... Et puis il avait
» été militaire, dans la cavalerie, au 6^ dra-
» gons, et, quapd on a été militaire, on
» aime toujours à causer avec les mili-
» taires. Enfin il parlait encore, le concierge,
» quand je vois la jeune demoiselle re-
92 UN MARIAGE D*ÂMOUR
» traverser la cour sans son morceau de » pain. Le concierge me dit : — La ly voilà ^ » la ûlle du monsieur de Paris; tous les » jours elle va donner du pain à son che- » val dans Técurie... '
» Cependant la jeune demoiselle remon- » tait le gerro n, mais très lentement, en » me regardant. Elle paraissait étonnée de » me voir là; elle avait Fair de se dire :
» — Mais qu'est-ce qu'il fait donc là, ce
» Elle rentre dans la maison... Pendant » ce temps, le concierge m'en faisait un » éloge, de cette demoiselle... oh! mais un » éloge I qu'elle était si douce, si bonne, et » pas seulement pour les chevaux, aussi » pour les personnes. Ainsi, tenez , quand » ils sont arrivés, il y a trois semaines, la » petite fille du concierge était malade...
)) Eh bien! croiriez-vous que cette demoi- » selle... Mais pardon, mon capitaine... ça >) n& vous intéresse peut-être pas, tous ces
UN ttARIAGB d'amour 93
» détails... Si, ça vous intéresse ? C'est bien, » alors je continue... Je vous disais donc » que cette petite fille du concierge, elle » venait la voir, tous les jours; elle lui » envoyait des bouillons, des choses bonnes » à manger; elle lui apportait elle-même )) des j oujoux, des bonbons ; elle restait » quelquefois des quarts d'heure dans la » Jj3ige, à lui raconter des histoires, à cette » enfant!...
» Le concierge était en train de me » raconter ça, quand arrive une femme de » chambre... une assez belle personne, » mon capitaine, sauf pL^missiop. Elle » arrive donc ^t dit au concierge : — Est- » ce qu'il n'y a pas une lettre pour Made- » moiselle? — Ohl non, les lettres pour » Mademoiselle, jeies monte tout de suite, )> vous savez bien...
» Moi, je me disais : — Tiens, on pour- » rait peut-être en lirer qu elque chose, de » la femme de chambre... Alors je recom-
94 UN MARIAQB D*AMOUR
» mence : — Il fait chaud, mademoiselle.
» — Ohl oui... Je continue : — Un peu » moins chaud aa'hier... )
» Çkjpkj&sii tout aussi bien qu'ayec le » concierge*, et voilà la conversation qui » recommence. La femme de chambre me » demande si je ne connais pas un certain » Camus, brigadier au lO^' hussards...
)) Nous bavardions, lorsque tout d'un coup » elle s'écrie : — Oh! je me sauve... Made- » moiselle qui m attend ! — Et elle se fôche-' ' » rai t, votre maîtresse?... Elle vous gronde - » rait? — Ma maltresse se fâcher, me » gronder, jamais de Ja vie ! Il n'y a rien » au monde de meilleur que Mademoi- • » selle!... »
— C'est^tauL?
— Oui, c'est tout.
— Ainsi vous me faisiez espionner...
— Positivement; mais ton récit du 26 à toi?
— Le voici. « Mardi 27 mai. Hier, dans
CN MARIAâE d'aMOCR 95
)) l'après-midi, j'allais porter du pain à » Nelly; en descendant le perron, je vois » un militaire qui causait avec le concierge. » Je reste cinq minutes à Técurie ; en sor- » tant, je xegarde : le militaire est encore » là... Je remonte dans ma chambre. J'y » trouve Julie. < Oh! quand la curiosité vous » prend, c'est horrible ! Je dis à Julie : — » J'attends une lettre de Paris, allez donc » voir si elle n'est pas chez le concierge... ^ï Elle part... j'attends... Julie ne revient » pas. Je vai^ dans mon cabinet de toilette » qui donne sur la cour, je vois Julie : elle » cause avec ce militaire ! Enfin elle revient, » — Il n'y avait pas de lettre, mademoiselle. » — Vous êtes restée bien longtemps. — Mais » non, mademoiselle. — ^i fait , je vous ai » vue; vous causiez avec un hussard. — » Un hussard! Oh! non, mademoiselle. — » Puisque je vous ai vue... — Je ne causais » pas avec un hussard, mademoiselle; » c'était uni^h^seur; il y a une diflFérence
96 UN MARIAOB 0*AMOUR
» dans runiforme^ Les hussards ont des » Iresses blanches et les chasseurs ont des » tresses noires ; les hussards ont le collet » pareil au d olman et les chasseurs ont le » collet rouge. — Gomment sayez-vous tout » cela, Julie? — J'ai un cousin dans les » hussards,, madeipoiselle ; ici, à Saint-Ger- » main, il n'y a pas de hussards, il n'y a que » des chasseurs : deux régiments, le 21* et » le 22*; ils font brigade ensemble... Le » soldat qui était là, c'était un chasseur » du21*...
» Du yingt et unième! Son régiment!
» Ma conversation militaire avec Julie de- » vait avoir des conséquences déplorables...
» Vers six heures, nous allons avec maman » faire un tour à pied sur la terrasse. Nous » rencontrons deux officiers de chasseurs.
» Maman me dit : — Ils ont de jolis chevaux, » ces hussards.
» Je lui réponds étourdiment : — Ce ne » sont pas dçs hussards, mamian, ce sont
» de^ chasseurs ; les hussards ont des » ttesses blanches et les chasseurs ont des » tresses noires; les hussards ont le collet » pareil au dbTmàhet les chasseurs...
» Je n'achève pas... Je regarde maman.
» Elle était stupéfaite! — Gomment sais- » tu tout cela? — Mon Dieul maman, c'est » Julie... Elle a un cousin dans les hus- » sards... Alors, un jour, pendant qu'elle » me coiffait ... — Singulier sujet de con- » versationl dit maman...
» Nous en restons là... Mais tout n'était » pas fini. Papa revient de Pari^ on se » met à table, et papa nous raconte qu'il a » rencontré en chemin de fer lin officier...
» Si c'était lui!... Un colonel... ce n'est » pas lui!... Papa a passé un mois, l'année » dernière, avec ce colonel à Cauterets.
» Ils faisaient le whist ensemble. Ils ont » renoué connaissance tûuLÀilhêure. Papa » l'a invité à dîner la semaine prochaine, » le mercredi 4 juin.
93 UN MARIàGE D*AMOUR
» Je dis à papa : — Est-ce (jue le régi- » ment de ce colonel est à Saint-Germain?
» — Oui, son régiment est ici. — Est-ce le » 21® ou le 22«? — Il y a donc deux régi- » ments ici? — Oui, papa, le 21® et le 22® ; » ils font brigade...
» Voilà papa encore plus s uffoqué que » maman. — Mais qui est-ce qui t*a appris » cela? — Mon Dieu! c'est Julie, elle a un >> cousin dans les hussards... — Je n'y » comprends rien, dit maman; Jeanne de- » puis quelque temps ne parle plus que de » chasseurs et de hussards. — Eh ! eh ! dit » grand'mamau, elle a peut-être distingu é » quel que bel Qflkier...
» Je deviens éçarlatej je répqpds avec » impatience, presque avec colère. Je com- » mence à lui en vouloir sérieusement, à » ce monsieur que je ne connais pas, que » je ne connaîtrai jamais. Oui, je lui en » veux d'avoir fait ainsi irruption dans ma » vie. Pourquoi m'a-t-il regardée en che-
UN M^RIAQB d'amour 99
» mia de fer? Pourquoi est-il venu faire de » la Jmuteécole sous mes fenêtres? Pour- » quoi s'est-il mis au pas, l'autre jour, en » m'apercevant? Si je le rencontre, moi, » dès que je le reconnaîtrai, je prendrai » le galop, le grand galop... Hélas! le » grand galop, ce n'est plus trop l'affair e » de ma pauvre Nelly; elle vieillit. Aussi )) papa va-t-il, pour ma fête de naissance, » me donner un autre cheval...
» Je voudrais bien savoir si c'est son ». colonel qui doit dîner ici le mercredi )) 4 juin. »
C'était la dernière phrase du bulletin du 27 mai. ,
Elle passa ensuite en revue une dizaine de pages de son c€diier.
— Du 28 mai au 3 juin, rien sur toi, absolument rien...
' — Et là, répondit-il, rien non plus sur toi. C'est que nous avons eu la douleur de ne pas nous voir pendant ces huit jours. Je
n'étais pas à Saint-Germain... Nous étions partis, une vingtaine d'officiers des deux régiments, avec le général et le? colonels, pour des manœuvres avec ' ^cadres , entre
Vernon et Rouen. J'avais emmené Jupiter, et mes petites notes de cette semaine de voyage sont pleines de choses fort aimables pour mon nouveau cheval : Jupiter irréprochable,,, vigoureux, ardent et sage,,. Hier le colonel a monté Jupiter et l'a trouvé par^ fait, etc., etc. Le 3 juin, à huit heures du soir, nous rentrions à Saint-Germain, et le • 4 juin... Je ne t'avais pas oubliée... tiens, regarde. Là... Vais-je la revoir , la petite blonde de la terrasse ?
— Et voici mon 4 juin, à moi : « Je sais » son nom. Ce soir, nous avons eu le colo- ')) nel à dîner. Il arrive à sept heures. Mes )) reg ards vont droit a u collet de son uni- » forme... Je vois le chiffre 21... C'était » bien son colonel ! Pendant le dîner, con- » versation parfaitement banale... mais,
UN MARIAOB D*AMOOB 101
» après le dîner, pendant que je servais le » café... — Colonel, dit papa, vous pour- » riez peut-être me rendre un service : je » voudrais donner un cheval à cette jeune » personne ; si vous connaissiez une bonne » bête, très sage...
»;Moi de protester : — Pas trop sage,< )) colonel; je monte très bien à cheval..., » (Et c'est vrai, je monte très bien)... — » Je chercherai, répond le colonel, je m.*in- » formerai... Ah! un des officiers de mon » régiment a un cheval qui vous convien * » drait admirablement, mademoiselle... je » l'ai monté ces jours derniers.. ^ Il est par- » fait. — S'il voulait me le céder, dit papa, » avec un bon bénéfic e... — Oh ! cet offl- » cier-là sera tout à fait indifférent au bon » bénéfice; il est riche, très riche... C'est » un capitaine, M. deLéonelle. — Un capi- » taine et riche? s'écrie Georges ; c'est peut- » être l'officier que nous avons vu l'autre » jour dans une petite charrette anglaise
lOS UN MARIAIS d'amour
» avec un poney noir. — C'est lui-môme.
» — Oh! nous Je connaissons bien, ma » sœur et moi ; nous Tavons rencontré plu- » sieurs fois...
» Pour le cQuj )^ je sens mes joues flamber, » littéralement flamber... Le colonel me » regarde... Je dois être cramoisie... Il va » s'en apercevoir... Il nous quitte à dix » heures et, en partant, me dit : — Je par- » lerai demain mati^ à M. de Léonelle, » mais j'ai grand'peur de ne pas réussir...
» Il adore son cheval...
» Les choses en s ont là! Est-ce que je )> vais lui acheter son cheval? Papa m'a » ouvert un crédit de trois mille francs. »
— Nous arrivons au 5 juin, la journée décisive... La s éance chez le photographe de la fête.
— Et ta première visite. Commence.
La distance entre eux avait diminué. Elle était venue s'asseoir, non pas sur ses genoux, mais sur un petit pouf à ses pieds, et, pen-
dant qu41 lisait, elle appuyait c âlinemen t sa tête sur ses genoux, si bien que, profitant deç avantages du terrain — il dominait la situation, — le capitaine se mit à embrasser Jeanne avec une certaine vivacité.
Elleje^jigagea... pas tout de suite.
— Allons, finis... lui dit-elle; finis et commence.
Il commença :
« leudi 5 ;mn. Ce matin, après la ma- » nœuvre, nous rentrions au pas, le long » de l'avenue des Loges. L'adjudant vient » me chercher de la part du colonel... Je » le rejoins en- tête de la colonile. — Capi- » taine, me dit- il, vous n'avez pas enyie » par. hasard^de vendre votre nouvea u che - » val? — Certainement non, mon colonel...
» — Même avec un joli bénéfice ? — Même » avec un joli bénéfice. -— C'était pour une » bien jolie personne et qui vous connaît.
» — Qui me connaît, mon colonel? — Oui, » elle vous a rencontré plusieurs fois, elle
104 UN HARIAQB D*AMOUR
» TOUS a va sur la terrasse... enfla elle avait )) l'air de vous coùnaltre... et j*aicrumôme rt remarquer que, lorsque j'ai prononcé » votre nom hier, elle a rougi, rougi d'une )) manière très seiisible. — Et qui est-ce » donc, mon colonel? — C'^st la fille » d'un ingénieur, un M. Lablinière. — )> Une blonde, mon colonel ? — Oui, une » blonde. — Qui habite une maison sur )) la terrasse? — C'est cela même; vous » voyez bien que vous la connaissez. — De » vue seulement, mon colonel. — Eh bien, » voyez si vous voulez céder votre cheval à » cette jolie blonde... Au revoir, capitaine...
» Vendre Jupiter? atout autre jamais'!...
» A elle!... j'hésite... Elle est si jolie!... » En entendant mon nom,> elle aurait » rougi... Le colonel a rêvé... Pourquoi » aurait-elle rougi ? Pourquoi?
» Ma sœur Louise arrive à onze heures...
» Elle vient me demander à déjeuner avec » ses enfants. C'est lafêtede Saint-Germain,
» et les enfants, après le déjeuner, deman- » dent h, aller voir les bduticruej ^ — Mon » oncle, s'il y a un photographe, tu nous » feras faire nos portraits? — C*est con- o\ » venu...
» Il y a j uste ment un photographe ; nous » entrons dans sa ba]^aque ...Elle était là!... » avec son petit frère, sa mère et un gros » (^nfcïie noir. Le petit frère était à ge- » nouf par terre, près du caniche noir, et » tacha it de le décider à rester bien tran- » quille : — Voyons, monsieur Bob..., ne » bouge pas... c'est pour faire ton portrait...
» Mais monsieur Bob ne tenaij aucun » compte dfts pHftrft<^ Hn petit garçon, lequel, » perdant courage : — Parle-lui, Jeanne, » il n'y a que toi qui aies de l'autorité sur » lui... et parle-lui en anglais; il comprend » l'anglais bien mieux que le français. — » Mais non, Georges, tu es ridicule. — Jeanne, » ma petite Jeanne....
» Elle se décide et, regardant monsieur
lOÔ UN MIRIAQB d'amour
» Bob bien sévèrement : Now, Bob, Master » Bob, be obedient ! look at me! so... Now be )> sHlU... Hushl,., SHll!,..
» Elle a décidément de rautorité sur le » caniche noir. Il se tient immobile... Sa » voix est charmante. Et son visage!... Je » Tai contemplée là, tout à mon aise, en » pleine lumière... c'est une merveille de » grâce et de jeunesse. »
— Attends un peu... Montre.
— Pourquoi?
— Je crois toujours à de petits arrangements.
— Tu as tort... Regarde.
— Oui... je vois.., Merveille de grâce et de jeunesse.,. C'est bien... Continue...
— Je continue I
« Elle aura Jupiter! En partant, elle a dit à » ma sœur (il m'a semblé qu'il y avait un peu » d'émotion dans sa voix] : — Je vous demande » pardon, madame, de vous avoir fait » attendre...
UN MARIAOB D*AMOUR 107
» J'aurais dû trouver quelque ehose à » dire... Mais rien, je n'ai rien trouvé. J'ai » été absurde... Je me suis incliné... Elle » m'a fait un petit salut... Elle est sortie de la » baracpied u photographe. — Quelle ravis- » santé jeune fille ! me dit ma sœur. — Àh !
» je crois bien!...
)> Et me voilÀ parti I Je raconte à ma » sœur comment elle se nomme, où elle » demeure:.. Le père est un ingénieur du » plus haut mérite, etc. J'avais besoin de » parler ^d'elle... Stupéfaction de ma sœur.
» — Mais tu es amoureux I — Amoureux !
» non. — Si fait , tu es amoureux! Eh bien, » il faudra s'informer... Cela me ferait une » très jolie belle-sœur...
» Je reconduis Louise au chemin de fer...
4> Non, je ne suis pas amoureux... Mais » elle aura Jupiter! Seulement, une inquié- » tude me prend... Oui, le catalogue de » Chér i disait bien: flLé^wiont^siL dflmc«. » Mais il faut se défier des indications de
108 UN MÀRIA.GE d'amour
» catalogue... Pauvre chère petite! Si un » accident lui arrivait! jTavais chez moi » une selle de femme. Ma sœur venait quel- » quefois monter à cheval à Saint-Germain, » Je dis à Picot : — Mets la selle de femme i » sur Jupiter, et conduis-le au manègé^'^'^ ^ )) Prends une couvertoixe.^.^'-^ V
» Un quart d'heure après, je faisais monter » Picot eû-^ffiîL^ sur Jupiter ; je lui avais » enveloppé les jambes dans la couverture » pour lui tenir lieu d'a mazone. Jupiter )) prend le galop. — Ah! mon capitaine, il » connaît son affaire, me crie Picot, il a » été monté en dame...
» Je veux faire l'essai moi-même. Je m'in- » stalle à mon tour sur Jupiter en dame, » avec les genoux entortillés dans la cou- » verture. Je trotte Jupiter et je le galope, » et,' pendant que je le trottais, et pendant » que je le galopais, je me disais : — Quand » je pense que si je suis là, dans cette poi) sition et dans cet accoutrement ridicules.
ïw.
UN MARiAau d'amour 109
» c'est parce que j*ai rencontré, il y a quinze » jours, en chemin de fer, une blondinette )) qui lisait un roman anglais!...
» Allons, décidément, Jupiter se monte » en dame... Elle aura Jupiter I... Oui; )> mais comment le lui donner? Il serait » correct de mettre le cheval à la disposi- » tion du colonel. Non, je vais aller moi- » même chez elle, tout de suite... Je pars... » Picot me suivait, tenant Jupiter en » main... Nous arrivons ; nous entrons dans » la pour. Je regarde Picot; il avait un air » malin ; il se disait: — Eh! eh! c'est donc » pour cela que mon capitaine m'a envoyé » aux renseignements...
» Je sonne. — Monsieur Lablinière? — » Monsieur est à Paris. — Madame Labli- » nière? — Madame est ici. — Faites pas- » ser ma carte. Dites que je viens pour un » cheval...
Aj* Le domestique va m'annoncer. Si -elle )i allait ne pas y être! J'entre... Elle était
» là!... avec sa mère, saçgrand*mère, son » petit frère et son cfificne noir... Alors je » ne sais plus ce qui s'est passé. J'ai dû » être absurde. Je me souviens vaguement » qu'il a été qu^estion de pelham . d e^na r- » tingale^jÊinnejLUx. Je crois lui avoir dit » que le cheval s'appelait Jupiter... et je <• sui3 j)ar ti en la jjriant de garder Jupiter, » de l'essayer pendant huit jours, pendant » quinze jours... Il a bien fallu parler aussi » du prix. Les mots, à ce moment, m'égor- » chaient les lèvres... Je ne pouvais pour- » tant pas lui donner Jupiter. Il faudra » que je prenne son argent. Nous sommes » descendus dans la cour, et là, près de » Jupiter, nouvelle conversation aussi ridi- » cule, aussi folle que la conversation dans » le salon. Je me mourais d'envie de dire » à cette charmante créature: Vous êtes » un ange et je vous adore ! Et je lui di- » sais: 11 faudra donc donner dix litres » d'axûioa au cheval, etc., etc. J'ai d^J^ité
UN MARIAOB S'AMOUR 111
» d'étonnantes i ^eptjfi s. Je lui ai dit, je » m'en souviens mainte^aat, mie le cheval » avait besoin d'un petit poids et qu'il sert rait plus heureux avec elle qu'avec moi... » J'ai dû faire sur elle, avec des phrases » pareilles, une impression désastreuse.
» Enfin, je suis parti av^Piaot; j'avais si i) bien la tête sM^Vvers, qu'en rentrant » chez moi, tout le long du chemin, j'ai » causé avec Picot. «^our parler d'elle...
» Et cela me remukîTHout doucemen t le cœur, quand Picot me disait: — La jolie » blonde... elle a eu une façon de me re- » garder. . . Je crois bien qu'elle m'a reconnu, w Elle m'avait bieirtîÉIisage^rejouroùjesuis » allé faire causer le concierge. C'est elle, la » jolie blonde, mon capitaine, qui a été si » bonne pour la pauvre petite fille malade. »
— Brave Picot, c'est un peu lui qui a fait notre mariage...
— Ma foi, oui, il a été le premier à me donner de très bons renseignements. r\ ^J ^j(
112 UN MARI^QB d'amour
— Et moi qui n'avais pas de renseignements sur toi et qui commençais déjà à t*aimer... sans renseignements! Tiens...
tu vas en juger. -^-J^*^ \,^»->^
« Jeudi 5 juin. Les événements se préci- » pitent; conmient cela finira-t-il, mon » Dieu ? J'ai son cheval. Il s'appelle Jupiter. » Il est là, dans notre écurie, entre Nelly et » le poney de Georges. T âchons d e mettre un » peu d'ordre dans ma pauvre tête. Que de » choses dans cette journée I Georges, après » le déjeuner, me dit : — Petite sœur, tu » sais qu'aujourd'hui nous devons all^r chez » le photographe de la fête pour faire faire » le portrait de Bob» — Tu peux bien y » aller sans moi avec maman. — Non, si )> tu n'es pas là, Bob ne restera pas tran- )> quille...
» Je me résigne, nous partons, nous ar- » rivons chez le photographe. Au moment » où Bob commençait à poser, je vois en- » trer dans la baraque... Qui ça?... Lui !...
UN MARIAOE D'A-MOUR 113
» et pas seul... avec une femme, toute jeune » et toute charmante. Qu'est-ce que c'est » que cette femme? Mais voici deux en- » fants. Us rappellent mon oncle.,. C'est sa » sœur ! Georges ne pouvait faire entendre » JEft igon à B ob ; alors j'ai été obligée de » jouer là, sous ses yeux, une scène ridi- )) cule. J'ai dû lui faire l'effet d'une petite )> idiote. J'ai adressé à Bob des discours en » anglais. J'avais l'air d e montrer un chien » savant. Je me suis sauvée toute rouge de » honte et de confusion. Je rentre à la mai- » son, désolée, furieuse. Je m enferme dans » ma chambre. Cependant, à cinq heures, » il faut bien descendre pour le thé.
» Je descends. J'arrivais à peine, Pierre » apporte une carte. — Madame, c'est unoffî- » cier, un capitaine de chasseurs! — Je ne » connais pas, s'écrie maman, je ne connais » pas de capitaine de chasseurs I Je viens » à la campagne pour être tranquille » et la maison est e nvahie par des soldats I
114 UN MARIAGE D'aMOUR
» Un colonel hier!,., un capitaine aujour- » d'hui I... Nous aurons demain tout le régi- » ment! Qu'est-ce qu'il veut, ce capitaine?
)» — Madame, il m'a dit qu'il venait pour M un cheval. — Regarde donc cette carte, » Jeanne... mais qu'est-ce que tu as?
» comme tu es rouge !... Tu as le sang à la » tête. — Non, maman. — Eh bien, regarde » etlis...
» Je prends la carte et je lis : Comte » Roger de Léonelle, capitaine au 21® chasseurs. Comte ! il est comte ! Il ne man- » quait plus mie cela ! — Léonelle I s'écrie » Georges, mais c'est l'olficier du cheval M pour Jeanne. — C'est vrai, dit maman, le » coICTÎeT a" dit ce nom-là hier... Et ton » père qui n'est pas là... Enfin, il faut le » recevoir, ce monsieur... Faites entrer, » Pierre... Seulement, Jeanne, c'est toi qui » porteras la parole, parce que, tu sais, «je n'entends rien, moi, aux choses de ») cheval...
V UN MARIAGE d'aMOUR 115
» La porte s'ouvre... C'était lui!... Il » entre, il salue... et maman, après une » phrase suffisamment aimable, mais qui » aurait pu l'être davantage, maman me » dit : — Jeanne, c'est pour ton cheval, vois » donc avec monsieur...
» Nous voilà tous les deux en présence.
» Xout le poids de la conversation ffilopi- ))^it sur moi. Il a été charmant, lui, de » grâce, de tact et de simplicité. Et moi, » j'ai été stupide, positivement stupid^. fe » me sentais inerte, écrasée, anéantie . Je » vais essayer de me rappeler les termes » de cette conversation qui a dû lui don- » ner de moi une si déplorable idée. Nous )> étions là, assis à deux pas l'un de l'autre. » Moi, heureusement, à contre-jour. — » Mon colonel m'a parlé ce matin, made- » moiselle, et m'a dit que vous cherchiez » un cheval. — En effet, monsieur, c'est )) papa qui me. le donne pour ma fête de » naissance...
vll6 UN MARIAGE D*AMOUR
» Était-ce assez bête ! Quel besoin de lui » dire cela?... C'est que les paroles ne me » venaient pas et alors, dans mon trouble, » je disais n'importe quoi. Il continue : — B Je peux mettre à votre disposition un » cheval qui, je crois, vous conviendra par- » faitement. — Je vous remercie, monsieur, » mais votre colonel a dit hier que vous ai- » miez beaucoup ce cheval et je ne voudrais » pas... — Mon Dieu, mademoiselle, c*est » un excellent cheval, et sans cela je ne me » permettrais pas de vous le proposer, mais » il est un peù^ mince pour moi ; un petit » poids lui conviendra mieux.
» Il mentait, car le colonel Ta monté, le » cheval... et Ta trouvé merveilleux... Et » pour porter le colonel ! il n'est pas d'un » petit poids, le colonel î II est énorme! I !
» Un petit poids lai conviendra mieux.
» Était-ce assez aimable sous une forme » parfaitement discrète et distinguée! Il » faut bien pénétrer le sens caché de cette
UN MARIAOB D'AMOUR 117
» phrase. Cela voulait dire: « Vous êtes, » vous, fine et légère, vous êtes une plume, » vous êtes un oiseau !... »
» Il ajouta : — Notre travail est quelque- » fois très dux^ . Le cheval sera plus heu- » reux avec vous...
)> Plm heureux avec vous!!! Il a prononcé » cette phrase avec une sorte de douceur, » presque de tendresse. C'était une façon » détournée de me dire : « On ne peut ^as » ne pas être heureux avec vous. Tout le )) monde doit être heureux avec vous, » même les chevaux I h
» Peut-on rien imaginer de plus ingé- » nieux, de plus délicat? «
Et Jeanne s'interrompant tout à coup :
— Alors tu ne le rendais pas. com pte j jatoutes ces jolies choses que tu me disais?
-r- Non.
— Les pensais-tu, au moins?
— Oui.
— C'est ressentie!.. . je reprends.
118 UN MARIAGE d'amour
« Et moi, pour le remercier, je réponds » sèchement : — Eh bien! monsieur, j*ac- » cepte; quand pourrai-je essayer le che- » val? — Mais je l'ai amené; il est là, ma- » demoiselle. Je vais vous le laisser. Vous » le garderez à Fessai huit jours, quinze » jours, tant que vous voudrez; on ne sau- » rait tro p essayer un cheval. — Oh! mon- » sieur, vous êtes trop complaisant. Je » monterai le cheval demain... et papa » vous portera tout de suite la réponse.
» — Non, mademoiselle, je vous en prie, » gardez lé cheval au moins deux ou trois » jours, avant de vous décider. Il né me fera )) yullement dé faut. — Eh bien ! soit, mon- » sieur, et je vous suis bien re connaissante. .<!j * v
» Il se lève, salue, allait sortir, lorsque » tout d*un coup maman : — Mais, Jeanne, » tu ne penses pas à une chose très impor- » tante... le prix du cheval...
» Oh! fliaman^ je Taime bien, oui, je » Taime bien ; je Taime de tout mon cœur ;
UN MARIAGE d'aMOUR 119
» mais vrai, là, pendant un quart de » minute... pas plus... je JaL déteste! Et » elle avait raison, Bgtr-dessns \p. rr\^ Tc}tAj » maman. Il valait peut-être quatre ou cinq )) mille francs, le cheval... et alors mon )) budget ne m'aurait pas permis... Mais- » avoir à traiter directement avec lui cette » misérable, cette basse question d'argent, )) cela me faisait horreur ! »
» Je me mets à dire : — C'est vrai, mon- » sieur, c'est vrai, monsieur. Il y a la ques- » tion du prix...
» Lui, heureusement, venant à mon » secours : — Oh ! mademoiselle, le cheval » n'est pas d'un grand prix. — C'est que » papa ne me donne que trois mille francs.
» — Trois mille francs! mademoiselle; le » cheval ne vaut pas trois mille francs. Je » rai payé moins que cela, et, quand on se )i dëfail d'un cheval, on est toujours pré- » paré à ne pas rentrer lout a.faîl dans.çjûn » ar gen t
120 UN AlâRIAGB D*AMOlTlt
» Ah! c'est alors que je me suis dit :
» Mais il m'aime ! mais il m'aime ! 1 Ce che- » val qu'il adorait, il veut me le vendre à » perte, pour le seul plaisir de me le » vendre!...
» Et je réponds dans mon trouble : — » Oh! non, par exemple: .^il faudra que » vous ayez un petit bénéfice. — J'en aurai » un très grand, mademoiselle, si j'ai le » bonheur de vous obliger. Que le cheval » vous couxifiang, et je vous' assure que, )) votre père et moi, nous nous mettrons )) facilement d'accord sur le^rix...
» Là-de ssus, salut circulaire à grand'ma- » man, à maman, à moi, à Georges^ à Bob, » à tout le monde. Il allait partir, mais, » sur le seuil de la porte, il s'arrête; il » avait décidément de la peine à partir. »
— Oui, c'est vrai.
— « Il me dit qu'il désirerait donner » quelques explications à notre cocher sur )) la manière de brider le cheval, sur le
UN HARIAOE d'amour 121
» mors qui Tembouchait Je mieux... Alors
» grand'maman... elle a été parfaite, grand'- » maman!... Mais dame!., grand'maman, » elle n'est pas comme maman, elle ne » déteste pas les militaires... Elle a donc » été parfaite, elle a dit : — Descendons » avec monsieur, Jeanne; nous vgrrons le » cheval... Louis doit être dans la cour.
» Nous sommes descendus, grand'ma- » man, Georges, Bob, lui et moi... Le che- » val était là, tenu en main par un chas- » seur ; et, sur le dos du cheval, j'aperçois » une selle de femme. Le capitaine voit » mon étonnement. — J'ai une selle de » femme, me dit-il, pour ma sœur, qui » vient quelquefois monter à Saint-Ger- » main... et tout aj'heur e, comme je n'au- » rais voulu pour rien au monde vous » exposer à un accident, r j'ai mené le » cheval à notre manège et je l'ai fait » monter en dame par mon ordon-*^'' » nance.^
m UN MARIAGE d'aMOUR
» Je regarde Tordonnance : c'est le chas- » seurde l'autre jour, le chasseur qui cau- » sait avec le concierge. Il me reconnaît, je » le reconnais. Je deviens écarlate. Et le » capitaine, lui aussi, rougit légèrement. Je » crois bien qu'il a compris que nous nous » reconnaissions, le soldat et moi...
» Ce n'était rien encore. L'ordonnance » prend la parole et dit : — Mais mon capi- » taine aussi Fa monté en dame, le cheval, » avec la couverture roulée en amazon e. Il » a voulu s'assurer par lui-même...
» Alors le capitaine est devenu si rouge » et moi si pâle, que l'ordonnance s'est » arrêté, ayant peur d'avoir dit une bêtise.
» Émue jusqu'aux larmes, je bal butiai s :
» — Ahl que vous êtes bon, monsieur, que » vous êtes bon!...
» Lui, de son côté, répétait : — C'est » bien naturel, mademoiselle, c'est bien » naturel!...
» Et grand'maman, qui est une, nous
UN MARIAGE d'aMOUR 183
» regardait avec ses petits yeux qui sont » très doux, mais très perçants.
» Louis, par bonheur, est arrivé. Il n*é- » tait pas dans la cour ; Georges était allé » le chercher. Alors, devant Louis, nous » avons eu encore un peti t bout de conver- » sation... Là je ne sais plus trop ce qui » s'est dit. Il a expliqué à Louis qu'il fallait » mettre au cheval un mors très doux. J'ai » interrompu pour dire : — Un pelha m?...
» Il a répondu : — Non, pas de pelham... un » mors très doux... Il a conseillé jme marw tingale simple qu^gi-aimeaux, je ne me rappelle pas . . . Enfin il a poussé la bonté » jusqu'à donner des indications sur la » nourriture du cheval, tant d'avoine, tant » de paille, tant de loirt . Après quoi, il » nous salua, il allait partir. Je fais un pas » vers lui. Il s'arrête. Je voulais absolu- » ment lui dire quelque chose d'aimable, » de gentil... mais l'émotion m'étranglait, » les paroles ne venaient pas. Lui attendait
124 UN MARIAOB D'aMOUR
» et répétait : Mademoiselle... mademoi- » selle... C'était une situation intolérable. Il » fallait parler à tout prix... Je ne trouve » que ceci : — Pardon, monsieur, comment » s'appelle le cheval ? — Jupiter, mademoi- » selle. — Merci, monsieur. — Mademoi- » selle...
» Et il est parti avec le chasseur, qai » emportait la selle de femme sur ses » épaules. Il s'appelle Picot, ce soldat.
» Georges entre à l'écurie avec Louis. Je » reste seule avec grand'maman qui me » dit : — Jeannette, viens donc faire un » petit tour dans le jardin...
» Là, sur un banc, elle m'a confessée, » grand'maman, et je lui ai tout raconté...
» tout, c'est-à-dire rien, car il n'y a rien et » cependant ce rien est quelque chose, » Grand'maman m'a dit : — Petite folle!
» petite folle ! ne va pas te m ettre^ n tê te. » — Je ne me mets rien entête, grand'ma- )> man ; je sais très bien que tout cela, c'est
UN MARIAGE D'AMOUiR 1S5
» le hasard, oui, c'est le hasard... Mais, je » t*en prie, pas un mot à maman ; elle se » moquerait de moi, et puis, elle n'est pas » comme toi, maman ; elle n'aime pas les » militaires. — Comment I alors moi ? — » Oui, grand'maman, toi, tu les aimes, il » m'est arrivé plusieurs fois de me dire :
» — Je ne sais pas, mais il me semble que » cela ne serait pas désagréable à grand'- » maman, si, par hasard, j'épousais un » mihtaire...
» Nous rentrons. — Enfin vous voilà, dit » maman, mais expliquez-moi ce qui se » passe. 11 paraît que la cour était pleine » de soldats. — Pas du tout, maman, il n'y » avait... que ce monsieur et son ordon- » nance . — Sen ordonnance I tu parles la » langue des casernes . — Maman, c'est un » mot que j'ai entendu to ut à l'heure .
» — Il a ; l'air, d'ailleurs, parfaitement » comme il faut, ce monsieur, dit maman, » et puis, tu n'as peut-être pas fait atten-
126 UN MARIAGE D^ÂMOUR
» lion, en lisant sa 'carte. Tiens, il est » comte. — Comte ? — Oui, regarde. — » Non, je n'avais pas remarqu/é... •
» Peut-on menlb plu^eJIcûiltÊînen^? Ma- » man était très radoucie... Elle est excel- » lente, ma pauvre chère mère, mais elle a » une petite faiblesse. Si je devençii^ maç- » quise ou comtesse, elle serait ravie . Moil » je n'attache pas à ces choses-là une grande » importance. Bien sûr, cela ne me ferait pas p » aimer quelqu'un que je n'aimerais pas... / >) Mais enfin cela ne m'empôcheÀit pas » d'aimer quelqu'un que j'aimerais. »
— Tu as fini?
— Oui... et en voilà, je pense, assez pour un seul jour... A toi maintenant.
— « Vendredi 6 juin. Je dois y mettre de » la discrétion. Je n'irai pas dans laiorêt, » je n'irai pas sur la terrasse. J'attends. »
— « Vendredi 6 juin. J'ai monté Jupiter » ce matin et je crois même que je ne l'ai pas mal monté du tout. C'est la merveille
» des merveilles! Grand'maman dormait » encore quand je suis partie ; en rentrant, » je suis allée dans sa chambre pour lui » dire bonjoiy. Elle écrivait. Elle ne m'avait » pas entendue ouvrir la porte. Alors, vou- » lant la s urpren dre, je suis arrivée en tg^ » j)inois... »
— C'est ton habitude, il paraît...
— « Grand'maraan écrivait une lettre » qui commençait, par ces mots : Mon cher » général,,. Je n'ai vu que j^la^Grand-
WêA
cneTa
» maman a toutd^ Miite cacne"ia lettre.
» Je me rStppelie que grand'mamah connaît » un général, qui occupe une belle position » au ministère de la guerre. Pourquoi donc y^ gra jid'rm yjiaTiJni ^rit-ftllft ce matin? Et
unou^ouJïuoia-Rire caché sa lettre ?
»lAprès le dîner, on parle de l'affaire du » cheval; papa, demain, ne partira que » par le train de midi ; il ira dans la matinée » chez M. deLéonelle...
» La porte s'ouvre. C'était le colonel...
IfS UN MARIAGE D'aMOUR
» et naturellement on reparle du cheval, de » la visite projetée POwr 1^ lendemain; » papa dit que cela le gêne uri peu de ne » partir qu'à midi, A ca ittfLdfife gp affaires. » — Ne vous déi'fflïf S^l^l^pas , dit le » colonel ; je verrai M. c^q Léonell^ far- )> rangerai cela. Ijuant au jBx^'^^seFa » deux mille neuf cents fî^ancs. C'est ce » qu*il a payé le cheval. Vous comprenez » bien que M. d^LéoneUen'a pas voulu » faire une aggire T ïï^ivu^re je vous » connaissais il y a mis de la déférence; » il a iBBf^tfeye rifpTe ssemeQt Toccasion » d'être agréable à son colonel... Main- » tenant vous pouvez très bien, dans une » quinzaine de jours, lui faire une poli- » tesse, rinvitei*''a dîner. Très prob » mentiLrefusera ; c'est un ^uvage »*iou^lr ne va nulle part, il s* » le soir pour travailler, en de » service, pour son compte personnel, par » plaisir...
UN HARIA6B D'AMOUR
» Les choses ont été ainsi entendues./'.
» Refosera-t-il? jene crois pas. Et.n'était- » ce que pour être agréable à son colonel?... » Je ne le crois pas non plus... »
— « Samedi 7 juin. Nous 4fi^endions de » cheval k ^^t heurg ^gfe, <9ii^ dans la » cour ^iMwBffiBHCS^^iel vient à moi, » me reîllffcffofemon^Higeance ; il croit » que c*est à cause de lui que j'ai consenti » à. . . La question du prix est jAVff en » deux phrases, et le colonelflJ'^H&fl^Je » crois bien qu'on vous invitera à dîner » dans une quinzaine de jours, mais n'ayea » pas peur ; vous^ pourrez jcfiftt&e r. J'ai dit » que vous élîez un loup, un sauvage. — » Mais, mon colonel... — Est-ce que ce » n est pas vrai? Vous refusez toutes les » invitations. — Je ne refuserais peut-être pas celle-là, mon colonel. — Tiens, tiens, est-ce que je n'aurais pag compris? Vous donnez au prix ffimBtï^fltffTpeval qui » valait au bas mot deux cents lotns et dont
130 UN HARIAQB D'aSIOUR
» VOUS aviez to^t d airârd décl aré ne pas » vouloir v ous défaire . Eh! eh! elle a de » jolis yeux, la blondinette. — Eh bien! là, »* oui, mon colonel; je vous avouerai que » je la trouve délicieuse ! A .
9 Gela m'échappa... Le plaisir de parier » d'elle... Avoir Picot pour uniaue confia dent, c'était un peu dur!
» On vient chercher le colonel pour le » rapport du samedi. Pendant que le chef » d'iescadrons de semaine rendait compte » des gros événements de la veille : Telle » jument a reçu un coup de ,pisdj iel » homme 'd^ manqué à Va^giptl du «oir, tel » cheval a étémmdu, etc., etc., pendant ce >) temps, le colonel me regardait d'un air ^ ^Q6^Q^ ^^> ^° tortillant sa grosse jnous- » tache grise. Après le rapppjrt^ il s'en est » allé, et, en passant près de moi, il m'a » dit : — Voyez-vous ça, ce jeune sauvage » qui est en train de s' appr ivoiser et cpii » vend ses chevaux... par amour!
Mil— ■■w»i > < I \ f Mffmt^JÊ»^ " iw v'—^'^'^mfmf-w^m
UN MARIAOK d'aMOUR 131
» C'est un excellent homm^^e colonel, » mais horriblement biWWjMonsecret sera » bientôt le secret de tout le régiment. » ^
— « Samedi 7 yMin.^Tes^gp^ ! La » nuit dernière, en r^l^^ffîuvu! Oui, » voilà où j'en suis! Si M. Gambetta est » tnélé à ce rêve, c'est que la veille, pen- » dant le diner, on avait tout le temps » parlé de lui.
» Donc, M. de Léonelle était général en » chef... Il commandait toute l'armée fran- » çaise ; il remportait une grande victoire.
» M. 'Gambetta venait le trouver et lui » disait : — Vous avez été Bonaparte; » soyez Napoléon !
ij|M. Gambetta voulait lui mettre une
» cotîromie' ^ur la tête; mais alors, lui,
» avec une admirable modestie, répondait :
)) — No i^^D^ B onaparte me s]j|£Qt ; Napo- » léon, j"-*^*li -/.*^ ^ JÊT^m
» Et M. Gambetta répliquait : — -TaTm!
» autant ça, je'garde le pouvoir...