‹ Deux mèresChapitre 15 sur 21 · L-,oogIc · texte numérisé non relu

L-,oogIc

— Ainsi, repril-elle arec une sorte de rureur, tout à l'beiire vous me trompiez ; en disant que vous avez eu pitié de moi, vous mentiez!...

— Ob ! madame la marquise I protesta Morlot.

— Oui, continua-t-elle avec violence, vous mentiez, et c'est indigne ; vous avez voulu jouer cruelle meut avec votre victime avant de lui porter traîtreusement un coup mortel. Vous me tuez, monsieur, vous m'égorgez 1

— Madame la marquise, répondit tristement Morlot, vos paroles sont injustes et injurieuses ; mais c'est la douleur qui vous égare, je vous pardonne.

Ces mots rappelèrent la Jeune femme à elle-même et an sentiment de sa dignité.

— Vous avez raison, balbutîa-t-elle ; pardon, pardon... je suis follet... Ah! suis-je assez malheureuse 1

Et elle retomba sur son fauteuil en sanglotant.

— Des larmes, des sanglots, reprit-elle tout à coup en se redressant, à quoi cela sert-il? Causons, monsieur Morlot, causons... L'enfanta été volé, c'est vrai, et vous voulez le reprendre... Ohl le reprendre... Est-ce que vous ne le trouvez pas bien ici, dites? Son avenir ne vous paraît-il pas assez beau ? Croyez-vous qu'on ne l'entoure pas suffisamment de soins, de tendresse et d'atTection? Eb bien, écoutez : le marquis de Ooulange l'adore ; il l'aime autant et plus peut-ôtre que s'il était réellement son flls. Tenez, je vous fais cet aveu:lemaiv quis l'aime mieux que sa fille !

Si vous étiez venu me dire, il y a un an, il faut rendre l'enfant volé à Asnières, je vous aurais probablement répondu ; prenez-le. Le marquis m'aurait méprisée, à cause de ma faiblesse et de ma làcbeté, qui m'ont faîte complice du crime, et, du coup, j'aurais perdu son amour qui m'est plus cher que la vie ; mais ^ors je dén.

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testais Ventant, et, dans l'intérêt de nu allé, j'aorais pu foire le aacdâce de mon bonbei».

Aujourd'hui, monsieur Morlot, la situation n'est |rftœ la mente, mes sentiments ont changé. Après avoir, pendant "des années, repoussé et éloigna de moi ^«nfont, vaincue par sa gr&ce, sa gentillesse et mille choses adorables qui sont es lui, je lui ai ouvert mon ece«r «t je l'aime, oui, je l'aime!

— je le sais, madame la marquise. Il y a huit jotirs, pour la première fois devant vos serriteers, vous Tarez embrassé et tutoyé.

— Ahl TOUS saTes cela aussi, ■Monsieur Morlot; cela ne doit pas m'étonner, vous sares tout. Eh bien, otn, maintenant j'ai deux enfants qui partagent ma tendresse, et je ne donne plus un baiser à Maximili^me sans en mettre un autre sur le front d'Eugène.

Et c'est aujourd'hui, quand je l'aime, quand je l'ai adopté, quand j'ai décidé qu'il portwaitle nomdeCoalange et qu'il auraH la moitié de la fortune 4e naa fille, c'est aujourd'hui que vous venez me dire : « Il a été volé, il faut le rendre ! » Vojotis, une chose pareille ne se discute même pas; c'est lineosé!... Le renére? Ponrqaoi ? A qui ?

Morlot se Iwa, ^ve, st^nw^, et répondit :

— A sa ttère I

LBE ËTACë:B »£ HOaUtT Ces rneia fraf^iÈreat la ntarquise o»mnie Un coop de

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lunrx KÈBES SU

— Sa mère, sa mère I s'écria-t-elle affolée, je la croyais morte !

— La mort, eo effet, l'a approchée de bien pris ; mais au moment de la frapper, elle a reculé devant sod mnooenee et sa j^inesBe.

— On m'avait dit aussi qu'elle était devenue folle et qu'on l'avaU enfermée dans un hospice d'aliénées.

— On ne vous avait pas trompée, madame la marquise ; mais, af^ès avoir passé près de diz^hnit mois & la Salpétri^, elle en est sortie guérie.

— Pauvre mère, pauvre mère ! murmura la marquise, se parlant à eUe-m^e.

Je comprends, je comprends, reprit-elle avec on accent douloureux, c'est elle qui vous a envoyé me rédamfir son enfant ?

— Je lui ai promis de le lai rendre, et je viens vous le réclamer en son nom ; mais elle ne sait pas encore que je l'ai retrouvé. Jusqu'à présent, j'ai cm devoir ne lui rien dire,

— Pourquoi î

— Pour donner à madame la marquise de Coulaage le temps de prévenir son mari et lui permettre de prendre les dispositions qu'elle jugera nécessûres.

— Ah I merci. Là encore, vous avez en une noble inspiration I

— Je sais quelles difficultés vont se dresser devant TOUS, madame la lau'qmse.

— Ah! s'écria-t-elle en faisant un haut-le-corps, vous me rappelez à la réalité. Les difficultés? elles sont e&oyables... Je suis dans une situation épouvantable, horrible ! Qwe faire, mon Dieu, que faire 7

— Ce n'est pas h moi à vous le dire, madame la marquise.

202 DEUX HâRBS

— Tout autour de moi se dressent des fantAmes menaçaDts... Révéler le crime h mon mari... L'acte civil à casser... le scandale... la honte... le mépris... Oh! oui, c'est horrible, horrible t Je cherche une issue, je ne la trouve point. Je ne vois qu'une chose terrifiante, sinistre ; la terre qui s'ouvre et creuse sous mes pieds le précipice dans lequel je vais tomber. Que faire ? qae faire?

Haletante, prèteà suffoquer, elle se tordait convulsivement sur son siège. La malheureuse femme se sentait

— Eu pensant à la mère, interrogez votre coeur, madame la marquise, dit Morlot ; c'est lui qui vous dira ce que vous devez faire.

— Ah I s'écria-t-elle avec une douleur inexprimable, je ne sais plus si j'ai un cœur et une âme, la pensée m'échappe, je n'ai plus conscience de mon Être.

— Je vous en prie, madame, calmez-vous, remetteivous. Je vous le répète, je vous donnerai un mois, deux mois, trois mois s'il le faut. Songez seulement que depuis que la raison lui est revenue, ayant foi dans tas promesse, la mère attend sou enfant...

— Son enfaDt I son enfant 1 répéta la marquise. Il y eut un assez long silence.

— Est-ce qu'elle est riche ? demanda tout à coup la jeune femme.

— Elle n'a qu'une modeste aisance.

— Comment se nomme-t-elle?

— Gabrielle Liénard.

— Les langes que portait l'enfant et que j'ai conservés sont marqués G.L. Physiquement, comment est-elleî

— Vous la connaissez, madame la marquise ; vous l'avez vue.

DEUX HÉHES 293

— Je l'ai vue, dites-vous ?

— Et vous la- coDnaissez sous le nom de madame Lonise.

La marquise sursauta.

— La jeune femme du jardin des Tuileries, la Figure . de cire ! exclama-t-elle. Oh ! la voix du sang 1

Monsieur Morlot, reprit-elle, savez-vous oit elle est actuellement ?

— Oui, madame, je le sais ; elle est tout près d'ici, à Miéran.

— A Miéran, avec une autre jeune femme, son amie.

— Ma femme, madame la marquise.

— Je comprends, fit-elle avec un sourire navrant, elle est à Miéran, tout près de son enfant, afin de n'avoir que quelques pas à &ire pour le reprendre.

Morlot garda le silence.

— Ainsi, contlnua-t-elle, en affermissant sa voix, il faut rendre l'enfant, il le faut!... Nous ne pouvons le garder ; ce serait monstrueux, ce serait un nouveau crime. D'ailleurs, elle demanderait justice, et la justice et la loi, qui sont pour elle, nous condamneraient... Elle est la mère, elle, elle est la mère I...

Monsieur Morlot, la pauvre Gabrielle a trop longtemps souffert ; ce soir ou demain apprenez-lui U vérité et dites-lui que son fils lui sera rendu ; oui, il lui sera rendu, je vous le promets, je vous le jure 1 Le marquis de Goulaoge est absent pour quinze jours ; vous m'accorderez ce temps pour réfléchir, pour me préparer au sacrifice, n'est-ce pas ?

— Madame la marquise peut prendre le t«mps qu'elle voudra, répondit Horlot.

— Quinze jours me suffiront pour réunir toutes mes forces afin de triompher de moi-mème> Immédiatement

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2U DBim HÂKRS

après le retour de M. de CoùIaDge, l'eofont aéra rendaà sa mère. Cela n'empêchera pas le marquis de l'aimer, de veiller sur lui, d'être son protecteur et d'assurer son avenir. Je ne parle pas de moi ; oh! moi, je sois perdue, perdnel... je disparaîtrai, j'irai cacher Quelque part, derrière les hautes murailles d'an cloître, mon malhear et ma honte!... Ahl Dieu serait bon poar moisi, après m'ôtre confessée à mon mari, il ordonnait à la mertde me d^ÎTrer de la vie !

Sa tête tomba sur sa poitrine et elle se mit i sangloter.

Au bout d'un instant, elle se leva; ses jambes chancelaient. Pour ne pas tomber, elle fut obligée de s'appuyer sur te dossier du fauteuil.

Morlot s'était levé aussi et avait pris son chapeau.

— Je suis brisée, dit-elle en poussant un long soapv; excusez-moi de vous renvoyer ainsi ; maïs j'ai beswn d'être seule, j'ai besoin de pleurer et de pcier.

Morlot s'inclina respectueusement et marcha vers la perte.

— Monsieur Morlot, un mot encore,, lui dit-elle ; j'oubliais mon frère-^ Voofl savez ce que je désire, puis-je compter sur vous?

— Je remplirai de mon mieux la mission que madame la marquise veut bien me confier, répondit-il.

— Encore une fois, merci Gràce à vous, tout ne sera pas perdu. Ce soir, je iAcherai de trouver un moment de calme pour écrire au notaire. Vous rappeilerez-vousson adresse? M. Lebarbier, 54, rue de Lille.

— Elle est gravée dans ma mémoire.

— , Je voudrais bien que vous pusâez faire cela d'il» huit jours.

— Ce ««raJaU, .

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■BOX aftiiEs 295

— Ken.

Morlot la salua de nouveau et sortit de la chambre. Une heure xprbs il était i Hiéran.

Le soir, quand il ae trouva seul avec sa femme, il t'instruisit de la découverte qu'il avait faite dans le pavillon des Ternes, et il lui raconta minutieusement la longue conversation qu'il avait eue, quelques heures avant, arec la marquise.

— Tu le vois, s'écria Mélanie, mon cceur ne m'a jmint trompée : il n'existe pas dans le monde une femme plus admirable que la marquise de Coalaage I

—Je l'ai trouvée sublime t amplifia Morlot

— Gomme elle doit souffrir !

~EIle souffre horribleiûent.

— Pauvre victime !

— Malheureusement, nous se pouvons pas faire que sa situation soit meilleure.

— Hélas !

11 fiit convenu que Mélanie annoncerait à Gabrïelte que son enfant était retrouvé et que bientôt il lui serait

— Maintenant, reprit Mélanie, il faut quejetefasse part d'une découverte que nous avons faite aussi, ûabrielle et moi.

— Intéressante ?

— Tu vas en juger. L'autre .jour , nous sommes allées nous promener au bord de la Marne, le long du parc de.Coulange. Nous avons renoontré l'enfant et le marquis, qui étaient accompagnés d'un ami de M. de Coulange.

— Un homme d'un grand air, décoré ?

— Il avait une rosette rouge à sa boutonnière. Tu l'a» TOaucbAteau?

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— Il n'y est plus ; je l'aï rencontré ce matin à la gare de Nogent.

— Eh bien, mon ami, Gabrlelle a reconnu dans ce monsiem- son séducteur, le père de son enfant.

— En vérité ! fit Morlot stupéfié.

— Gabrielle est sûre de ne pas s'être trompée.

— Ah çà ! dit Morlot, est-ce que le hasard nous tiendrait encore en réserve de nouvelles surprises 7 Etlui,l'at-il reconnue ?

— Non.

— 11 faut peut-être dire tant mieux.

— Enfin, M. Octave Longuet est l'ami du marquis de Coulauge.

— Il ne se nomme pas Octave Longuet, dit Morlot. Comme je l'ai supposé, il avait pris un faux nom. Ce monsieur est le comte de Sisteme, capitaine de frégate et offlcier de la Légion d'honneur,

— Comte de Sisterue, murmura Mélanie, pauvre Gabrielle !

Lelendemainmatiii,lefacteurrural apporta une lettre adressée à Morlot. Cette lettre, datée de la veille, était de l'agent de police Mouîllon.

Après l'avoir lue, les yeux de Morlot étincelèrent, son front devint rayonnant.

— Cette lettre parMt t'avoir fait un grand plaisir, lui dit Mélanie.

— Un plaisir extrême.

— De quoi s'agit-il?

— D'une grosse affaire dont tu entendras parler dans quelques jours.

— Ce qui signifie : Curieuse, tu ne sauras rien maintenant.

— Voilà, fit Morlot en riant.

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DEUX HiRBS 297

— ■ Va, il me saffit de te voir content.

— Je suis encb&iité, Mélanie; seulement, au lieu de passer b-ois ou quatre jours avec vous, comme c'était mouinteotioDiJesuis forcé de retourner àParis aujourd'hui. De plus, je veux y arriver de bonne heure dans l'après-midi.

— Tune vas pas t'en aller avant d'avoir déjeuné?

— Non, je déjeunerai avec vous ; mais je vais tout de suite me mettre en qu6te d'une voiture pour me conduire à la gare,

Atrois heures moins an quart, Morlot arrivait à Nogent-1'Artaud, en même temps que le train de Paris.

— Diable, diable, murmura-t-il, je ne suis pas en avance.

Et il se précipita pour prendre son billet. Mais au moment où il touchait le guichet, il se sentit tout à coup saisir par le bras. Il se'retouma brusquement et ne put retenir une exclamation de surprise, en se trouvant nez à nez avec l'agent de police Jardel.

• — Ah çà I qu'est-ce que vous faites ici? luidemandat-U.

— J'obéis à ma consigne.

— Hein? Expliquez-vous.

— Venez par ici, il nous sera plus facile de causer.

— Mais le train est en gare.

— Je crois que vous ferez bien de le laisser partir sans vous.

— Ahl

— Du reste, quand nous aurons causé, si vous croyez que nous n'avons rien à faire ici, nous partirons ensemble par le train de six heures.

— Alors je manque celui-ci, même si je ne le voulais pas, j'entends souffler le cheval de bronze.

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S9S SSDX HÂRBS

Morlot suivît Jardel, gai le conduisît derrière Ûes piles de longues planches de sapin.

— C'est d'id que je vous ai va descendre de voiture et TOUS élancer dans la gare, dit Jardel h. Morlot. Depuis midi j'ai fait de cet endroit un poste d'observation,

— Ahl ah I J6 commence à comprendre.

— L'individu à larecherclieduqueljemesuismispar votre ordre se nomme Jules Vincent; c'est du moins le Dom qu'il a donné à la maîtresse de rii6tel garni où il demeure rue Saint-Sauveur. Avant-hier et hier, je l'ai filé pour me conformer à vos intentions. Il n'est sorti de chez lui, ces deux jours, qu'à, six heures du aoii. C'est un oiseau de nuit. Comme le hibou, il ne voyage guère que dans les ténèbres. Il m'a conduit hors des fortifications, du côté de Gentilly, et il est entré dans une espèce d'auberge isolée, oil j'ai vu- arriver succesùvement une douzaine d'individus de maavaise mina. Tons, avant d'entrer dans l'auberge, prenaient certaines précautions, comme ^'iU eussent craint â'£tre suivis.

' Ifi compris que cette maison, qui a d'ailleurs l'aspect sinistre d'un coupe-gorge, était le lieu de rendez-vous d'une bande de malfaiteurs. Je m'étais couché en face delà maison, dans un champ de seigle, de manière à pouvoir tout observer. La réunion était bruyante et ne manquait pas de gaieté. J'entendais un bruit confus de voix, des éclats de rire, et, de temps à autre, le refrain d'une chanson. Les coquins se réjouissaient et faisaient bombance. Cela dura jusqu'à minuit. Alors le bruitcessa tout à coup, puis les hommes sortirent de l'auberge deux par deux et s'en allèrent dans toutes les directions. Je les ai comptés ; ils étaient seize. Je m'attachai de nouveau aux pas de mon oiseau de nuit qui me ramena rue Saint-Sauveur à deux heures et demie.

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— Voilà pour avant-bier. Qne s'est-iL passé hier? demanda Horiot.

—Je Tftis TOUS le dire ; mais il De faiit pas m'en vouloir, si je me suis laissé rouler comme un niais. II y eut également rendez-Tous dans l'auberge isolée ; mais la réunion fut beaucoup moins bruyante que la veille. J'aurais dû deviner que les brigands complotaient quelque cboH. A minuit je n'entendis plus rien. Je m'attendais i voir sortir mes individus. Mais la porte, que je ne quittais pas des yeux, resta close, et bientôt les lumières s'éteignirent

— Les coquins étaient partis par une porte de derriÈre.

— Oui. Je le compris un instant après en faisant le tour de la maison.

— Et Jules Vincent avait disparu avec les aub^s ?

-«• Naturellement; aussi étais-je furieux contre moimAme.

— C'est bon, dit Morlot, nous aurons notre revanche.

— Je restai aux environs de la maison jusqu'à la pointe du jour, reprit Jardel ; mais aucun des hommes ne reparut. Je me décidai enfin à m'éloigner et je rentrai piteusement dans Paris. J'achetai du pain, un morceau de charcuterie, et je déjeunai tout en me dirigeant vers la rue Saint- Sauveur. J'y étais depuis un instant, et il pouvait être six heures, lorsque je vis arriver Jules Vincent. Sans aucun doute, il avait fait partie d'une expédition nocturne. Son vêtement, dont le désordre était mal réparé, portait des traces de poussière, et une couche de terre jaunâtre couvrait ses chaussures.

— D doit être comme moi, éreinté, me disais-je: U va probablement se coucher et dormir, je ferais bien d'aller me coucher aussi. Je tombais de sommeil* Pourtant je

Xoo^Ic

300 DEUX HÂRES

restai à mon poste. Quelque chose me disait que je ne devais pas m' éloigner. J'entrai chez un marchand da vins et deux verres de vin blanc me récoofortèreut.

A huit heures un coupé de place s'arrêta devant le garni. Un homme grand, brun, ayant de belles moustaches et très-bien vËtu, mit pied à terre. Il entra dans l'hfttel avec un ballot assez volumineux sous son bras. Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes, je vis reparaître l'homme aux moustaches noires accompagni de Jules Vincent.

— Ohloh: fltMorlot.

— De Jules Vincent métamorphosé, c'est-à-dire habillé de neuf des pieds à la tète.

— Ami Jardel, voilà qui devient tout à fait intÉressant.

— Les deux individus montèrent dans le coupé et j'entendis le grand brun crier au cocher : Gare de Strasbourg. La voiture partit. Je ne me sentais plus fatigué et mon envie de dormir avait disparu comme par enchantement.

— Très-bien, Jardel; tous serez bientôt un agent de premier ordre.

- — Comme vous devez le penser, je me misviteàlarecherche d'une voiture. J'eus la chance d'en trouver une au bout de la rue et j'arrivai à la gare presque en rnSme temps que mes deux hommes. '

Je fus d'abord un peu inquiet, car je n'avais qu'une trentaine de francs dans ma poche, somme insuffisante pour faire un voyage un peu long. Mais je me sentis rassuré en entendant le grand brun demander deux premières pour Nogent-l' Artaud. Je passai à mon tour an guichet où je pris modestement un billet de troisième.

Bref, comme je vous l'ai dît, je suis ici en observa-

DEUX HÂfilSS

tioD depuis midi, les yeux fixés sur ce Ci où Jules Vincent et l'autre sont probable de prendre la tasse de café qui complète un excellent déjeuner.

Ces paroles furent suivies d'un mome Morlot avait mis sa main sur son front et flécbir profondément.

— 11 faut que je voie ces deux bomm< til.

Jardel lui toucba le bras légèrement.

— Vous voulez les voir? dit-il ; eh bien Anssitfit, Morlot laissa échapper un « ob

et un double éclair jaillit de ses yeux.

Dans l'individu aux moustacbes noires, coQDattre Sosthëne de Perny.

lES DEUX AGENTS

Jusqu'au moment ob, au cimetière, si madame de Peray, son beau-ftère lui i main, Sostbène fut en proie à une borrib:

quelques paroles presque bienveillantes i le marquis le rassurèrent.

— Ma mère n'a rien dit, nul ne sait ce • pensa-t-il.

Aussitôt, délivré de ses craintes, il seni audace. Il n'eut aucun regret de ce qu'i n'éprouva aucune émotion devant ce et mant les restes de sa mère, qui l'avait tro

302 DECX xAbbs

il avùt causé la mort. Il pensait seulemâot & l'impunité de ses crimes. Ah I il était loin de sooger à se repentir I

H retrouvait dans son cœur jaloux et envieux ses sentiments de haine, et avant de sortir de la nécropole, il avait déjà ramené sa pensée vers ses sombres projets de vengeance.

Le surlendemain de l'enterrement, il reçut une lettre <le Juliette. L'espionne lui écrivait :

H Nous venons d'arriver au château de Goulange. a Madame la marquise est dans une tristesse profonde « et parait souffrir beaucoup. Je ne crois pas, pourtant, « qu'il n'y ait en elle que la douleur d'avoir perda sa « mère. Elle tientdécidémentànepas se séparer de son « coffret de cuivre, qui contient ce que vous savez. Elle « l'a retiré du tiroir secret et l'a apporté à Coulange. •

— C'est bon à savoir, se dit Sosthène.

Pins que jamais, avant de donner suite à ses idées de vengeance, il voulait s'emparer du manuscrit de la marquise.

Trois jours après, nouvelle lettre de Juliette.

« Nous attendons demain matin le comte de Sisteme, « un ami intime de M. le marquis, lui disait-elle. Il res- « tera trois ou quatre jours senlemeat à Coulange. « M. le marquis, accompagné de Firmin, partira en « mCme temps que lui pour faire un voyage de quinze « jours dans le Midi.

« Il y a deux jours, M. le marquis et madame la mar- « quise ont longuement causé ensemble. Ils ont parlé « de vous ; malheureusement, tenue à distance parFir- « min, qui a l'air de se défier de moi, il ne m'a pas été « possible d'entendre ce qu'ils disaient, n

Après avoir lu ces lignes, M. do Pemy se mit à réfléchir. Puis, relevant brusquement la t6te:

srax HâBGS 303

— Une pareille occasion ne se présentera probablement plus cette année; ilnefautpaslalatsseréchapper, muimura-t-il sourdement.

11 songea, dès lors, au moyen qu'il devait cm] pour s'introduire secrètement dans le cbàteau d( lange, afin d'enlever le coltret, et aux dispositi prendce pour assurer la réussite de son entreprise

Un associé lui était nécessaire, il avait sous la Armand Des Grolles. Il envoya un mot à ce demie le prévenir de se tenir prêt à faire avec lui une pre campagne.

ASe de pouvoir voyager avec Des Grolles et pou lui fût possible de jouer le rôle qui lui était dest lui acheta un vêtement complet dans une mais confections. C'est ce vêtement que Jardel avait vi soQ bras losqu'il descendit de voiture devant le ga la rue Saint-Sauveur. Dès la veille, un cbapeau t paire de bottes avaient été adressés à Jules Vii C'est ainsi que Des Grolles, selon l'expression de J s'était trouvé métamorphosé.

Comme nous l'avons dit, Sosthène et Des Groll naient de sortir du café-restaurant. Marchant tou l'un de l'autre, ils causaient à voix basse, continuar doute une conversation commencée dans un sali restaurateur.

Morlot, le front plissé, soucieux et sombre, les i du regard, en tordant flévreusement son épaisse tache.

— Qu'est-ce que cela signifie 7 se disait-il. Que nent faire ici ces deux hommes ? Gomment se co sent-ilsî EMdemment, ils ont une idée. Quanc coquins se réunissent,'C'est qu'ils complotent qi forfait.

304 DKOX HÈRES

Les deux hommes s'éloignaient, ils étaîest déjà loin; ils venùent de s'engager sur une route allant dans la direction de Coulange.

— Tonnerre I gronda sourdement Morlot, est-ce que H. dePerny voudrait renouveler au ch&teau de Coulange la scène du pavillon des Ternes ? Ob ! ob I coatinua-t-il en se parlant à lui-m6me, il se trame quelque chose qui mérite que l'on s'en occupe.

Et se tournant brusquement vers son compagnon: . — Jardel, lui dit-il, vous avez bien fait de m'arrêter tout à l'heure ; si je ne me trompe point, nous n'allons pas perdre notre temps par ici.

— Qu'est-ce que nous allons faire?

— Suivre les deux hommes.

— Et après?

— Nous verrons ce qu'Us feront et nous agirons en conséquence.

— On dirait que vous savez où ils vont ?

— Je crois le savoir. Si, comme je le suppose, ils se dirigent vers le chAteau de Coulange, qui se trouve à quelques kilomètres d'ici, nous aurons cette nuit une rude besogne. Avez-vous des armes ?

— Oui, mon pistolet.

— C'est bien.

— Vous croyez donc aune préméditation de vol?

— Je ne peox rien dire encore; mais, avec des gens de cette espèce, on peut tout admettre.

— Alors, monsieur Morlot, ne les perdons pas de vue.

— Soyez tranquille. Je connais probablement mieoi qu'eux les chemins qu'ils vont prendre. Néanmoins, mettons-nous en route. Dès que hous serons l&-l)as, audessus de la montée qu'ils atteignent en ce moment, |

Doas ne nous connaissons pas et noas ne sommes plus

— J'ai compris.

— Vous marchez devant moi , cinquante pas en avant.

— Oui.

— Je suis k peu près certain que les deux hommes se sépareront. Le sieur Jules Vincent tous appartient, c'est lui que tous suiTrez; j'aurai l'œil sur l'autre.

— Où nous retrouTerons-nous ?

— Au lieu du rendez-vous des deux hommes.

Après deux heures de marche, Sosthène et Des Grolles, que les deux agents [suivaient de loin, mais sans les perdre de Tue, arrivèrent au bord de la Marne, à l'extrémité du parc de Coulange, du c6té des Loches.

Là, comme l'aTait prévu Horlot, les deux hommes se séparèrent. Pendant que Des ûrolles se dirigeait rapidement vers le ch&teau, en suivant le bord de l'eau, M. de Perny revint sur ses pas , comme s'il eût eu l'intention de se rendre aux Loches. Il se croisa sTec Jardel sans concevoirle moindre soupçon. Il le prit tout simplement pour un voyageur.

Quant à Morlot, il s'était jeté dans un chemin couvert et gagnait un petit monticule, agrémenté de buissons, d'où il espérait pouToir observer les mouvements de Sosthène sans être aperçu.

Eneffet, au bout d'un instantM. de Perny quitta la route; puis, après avoir fait vingt-cinq ou trente pas sur la lisière d'un petit bois, Morlot le vit s'arrêter et se coucher dans l'herbe au pied d'un frêne.

— Nous allons rester ici assez longtemps, se dit-il; repos on s- nous. J'aurais peut-être mieux fait de suivre l'autre, ajouta-t-il en se grattant l'oreille.

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Bien qu'il eût coD&ance daos l'habileté de Jardel, il n'était pas complètement rassuré.

Le soleil se coucha, puis vint le crépuscule, aaquel succéda bientôt la nuit.

Alors Morlot sortit des buissons au milieu desquels il s'était caché et glissa en bas du talus. Sans faire aucun bruit, en rampant sur le sol comme un lézard, il se rapprochade l'endroit où Sostbène s'était étendu sur l'berbe. Maintenant, l'oreille collée contre terre, M. de Perny ne pouvait plus faire un mouvement sans qu'il l'entendit.

Au bout de quelques minutes, un bruit sourd, accompagné de petits craquements d'berbes, de feuilles et de tiges broyées sons le pied, annoncèrent à. Morlot que SosUiëne venait de se lever et qu'il marchait vers la route. 11 se dressa sur ses jambes.

— Le misérable I que va^il taire ? se demanda-t-il. . Il laissa à Sostbène le temps â« gagner sur lui une cinquantaine de pas et il s'élaaça sur ses traces. Sostbéne marchait rapidement contre le mur du parc. Morlot n'apercevait sa silhouette que par instant, lorsque les longues branches qui se penchaient sur le chemin ne l'enveloppaient pas de leur ombre.

Soudain, au lieu d'une silhouette d'homiûe, il en vit deux, et toutes deux disparurent en même temps. Un instant après il arriva à cette porte du parc dont noos avons eu l'occasion de parler plusieurs fois déjà.

— Ah ! je comprends, se dit-il, l'un ou l'autre avait la clef de cette porte ; ils sont entrés dans le parc.

Il approcha son oreille de la porte et écouta. Il n'entendit rien. Du reste, le bruit que faisait le vent dans U feuillage suffisait pour l'empêcher d'entendre.

U examina la serrure et reconnut que la porte avait ■été refermée à clef.

DOUX HàBBS 307

Hors ii se retourna et son regard inquiet chercha JaritA. Jardel n'était pa^ loin ; il venait de se détacher dn \tote, d'UD vieux s&oie et marchait vers Morlot. Celui-ci St la moitié da ohamiiu

— Vite, Tite, çu'avei-wwis vu ? que savez-voua? demaBda-t-il dès qu'il eut rejoint son compagnon.

— L'homme a sonné hardiment & une des portes d'ffiitrée du château, près de la grille.

— Soyons prndants , l'interrompit Morlot , parles moins haut et efEftçoos-sous dans l'ombre. Là, doos sommes hien ici, continuez.

— Un domestique lui a ouvert et il est entré. 11 n'a reparu qu'au bout de vingt minutes. Je m'étais couché an bord de r«aa, &i*oiDbre, en face de la grille. J'avais l'air de dormir, mais je tenais mes yeux ouverts. Une taame s'étaii donné la peine de le reconduire.

— Ah 1 ah I une femme, fit Morlot. Ëst-elle jeune ou viùlle, cette famme ?

— Elle n'a certainement pas trente ans. Elle est brune, grande et m'a paru assez jolie.

Un éclair sillonna le regard de Morlot.

— Je la connais, dtt-il d'une voix creuse, elle se nomme Juliette ; c'est la femme de chambre de madame la marquise de Coulange. Continuel, que s'est-il passé?

— La jeune femme est sortie avec l'homme et ils ont causé fort longtemps sur le chemin. Gomme Us marctiaient et qu'ils étaient éloignés de moi, car ils sont venus jusqu'à cette porte, devant laquelle ils se sont arrêtés, je n'ai pu surprendre un seul mot de leur conversation. Enfin, la femme est rentrée au ch&teau et Jules Vincent a fait comme moi, il s'est couché au bord de la rivière.

— Est-ce tout?

308 DEUX HàRBS

— Non. Qaand la nuit fut venue, je pensai qu'il était nécessaire que je changeasse de place afin d'avoir l'œil sur mon iDdividu. Je me glissai k travers les osiers et je vins me poster dans le tronc creux de ce saule, qui est juste en face de nous. Jules Vincent n'était qu'à vingt ou trenle pas de moi. J'achevais de m'installer aussi commodément que possible dans le tronc du saule, lorsqu'un' grincement de fer flrappa mon oreille. Je regardai. La porte du parc venait de s'ouvrir et je vis apparatlre une femme qui devait Stre la femme de chambre. L'homme s'élança vers elle. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse, puis la femme rentra dans le parc et ferma la porte.

Mais je n'entendis point, cette fois, le bruit de la clef dans la serrure. Sans aucundoute,lafemmede chambre venait de remettre la clef de la porte à Jules Vincent. Celui-ci se mit à se promener de long en large, mais sans s'éloigner beaucoup de la porte, Enfin, l'autre arriva. Vincent s'empressa d'ouvrir, et les deux coquins se sont introduits dans le parc.

— Je ne puis plus en douter, dit Morlot, ils ont médité un crime, et ils vont l'accomplir avec l'aide de la femme de chambre, qui est leur complice. I

Il tira sa montre et regarda le cadran à la clarté des . étoiles,

— Dix heures un quart, fit-il. Tonnerrel nous arrive- | rons peut-être trop tard !

Allons, Jardel, venez, suivez-moi, ajouta-t-il. Tous deux s'élancèrent en courant vers la grille du | ch&teau.

— Il n'y a pas & hésiter, se dit Morlot en arrivant de- i vaut la porte d'entrée, il faut nous faire ouvrir. 1

II posa sa main sur un bouton de cuivre et un coup

DEUX HÂRBS 309

de cloche retentit au milieu du sileuce de la ouit. Morlot attendit deux minutes, bouillanfc d'impatience. Voyant <^ue personne ne venait, il fit sonner la cloche une seconde fois. Mais, cette fois encore, à la vibration du son, succéda un profond silence.

— Jte m'en doutais, murmura Morlot; les domestiques sont couchés, ils dorment. Il faut que j'entre, pourtant; comment faire?

11 se disposait à sonner de nouveau et plus bruyamment, lorsqu'un homme, venant du cAté de Conlange, parut tout à coup près d'eus.

— Ah çàl que faites-vous là? qui dtes-vous? demanda le personnage.

-- Tiens, fit Morlot, c'est M. Burel. Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

— Si, si, je vons reconnais, répondit le jardinier, qui s'était rapproché de Morlot, seulement...

— Je n'ai pas le temps de vous rien expliquer, interrompit l'agent de police. Je suis iciavecmonami depuis dix minutes, j'ai déjà sonnédeuz fois et ou ne vient pas ouvrir.

— A l'heure qu'il est, tout le monde est couché au château.

— Monsieur Burel, il faut que je voie ce soir madame la marquise.

— Mais...

— Il le faut absolument. J'ai à lui rendre compte d'une mission dont elle m'a chargé hier. Votre femme a dû vous dire que j'ai causé longuement hier avec madame la marquise, elle a dû vous souhaiter aussi le bonjour de ma part.

— Oui, oui, en effet.

— Vous devez croire à l'importance de ma visite

L,-.. Cookie

310 DBDX HÉRGS

puisque, malgré l'heure, je n'hésite pas à me préseater. Voas venez probablement de Goulange, nons allons entrer avec Tons.

— Du moment gne c'est comme ça, répondit le jardinier, je n'ai plus rien & dire.

n sortit une clef de sa poche et ouvrit la porte.

Les trois hommes entrèrent.

SCÈNES DE SVll

Ni au rez-de-chaussée, ni au premier étage, ni aa second, ancone lumière n'apparaissait à une des fenêtres de la large façade du ch&teau.

— Comme vous le voyez, tout le monde dort, dit le jardinier.

— Par ab allons-nous entrer? demanda Morlot, dont l'anxiété augmentait à chaque minute.

— Oh I pas par la grande porte de l'escaKer d'honneur, répondit le jardinier. Venez avec moi, contimia-til, nous allons réveiller François, l'un des valets de pied ; c'est lui qui couche au rez-de-chaussée.

Ils marchèrent vers le pavillon quiformeTaile gaache

U chambre de François, dit le jardinier en tt en montrant une fenêtre garnie de h»r-

[le chaise rustique, la pla^a sous la fanêtN mur, monta dessus, et, passant sa main à barreaux, il fï'appa à an carrefra.

bSDz NÂiies 311

— Il est réveillé, il se lè»e, dit-il en se touniaDt ver» Horlot.

Presque aussitôt, la fenStre s'ouvrit.

— Qu'y a-t-il? qui est là? demanda le domestique eD bjdllant/

— C'est moi, Burel.

— Ahl c'est vous?

~ Et je suis avec deux messieurs qui veulent vous parler. '

— A moi?

— A vous, d'abord.

— Qa'est-oe qu'ils veulent?

— Ils TOUS le diront quand vous aurez ouvert.

— Attendez ub instant, je vais passer mon pantalon et allumer ma bougie.

François s'éloigna de la fenêtre et sa chambre s'éciaira.

— Venez par ici, dit le jardinier.

Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent devant une porte quinetardapas à s'ouvrir. Morlot entra, suivi deJardel.

— Bonsoir, messieurs, dit le jardinier.

Etpressé saas doute de se retrouver près de sa femme, il se dirigea vers son habitation.

François, tout en se frottant les yeur, continuait JL biiller à se dénwncher la m&choire.

Il referma la porte, machinalement, et, par habitude, poussa le verrou de fer. Toutefois, les vapeurs du sommeil commençaient à se dissiper.

Il se tourna vers les agents et reconnut Morkit.

-r CornuBent! c'est vous, monsieur? âi-il avec surtme.

— Oui, c'est moi, répondit Morlot ; il faut ^oe je voie immédiatement madame la marquise.

Le domestique parut stupéfié.

— Et c'est pour cela que vous venez au ch&teau an milieu de la nuit? demanda-t-il.

— lUen que pour cela.

— Et vous croyez que madame la marquise vous recevra î

— J'en suis sûr.

Le domestique secoua la t6te d'un air de doute.

— Depuis hier, elle est trës-souffraate, dit-il ; elle n'a rien mangé à midi, et ce soir, tout de suite après avoir pris un potage, elle s'est mise au lit. Je crois, monsieur, qu'il est convenable de remettre votre visite à demain.

— Impossible, répliqua vivement Morlot : il faut qu'elle sache ce soir ce que j'ai à lui dire.

— Mais si elle dort?

— On la réveillera.

Morlot parlait d'un ton de si grande autorité que le domestique n'osa plus faire aucune objection, . — Venez donc, dit-il ; mademoiselle Juliette est certainement couchée.

— J'en doute, pensa Morlot.

— Je vais la prévenir, reprit François ; mais il faudra que vous attendiez pour lui donner le temps de s'habiller.

— Soit, nous attendrons, répondit Morlot,

Ils suivirent le domestique, qui les conduisit dans l'antichambre de la marquise, oil Morlot s'était tronvé la veille en présence de Juliette.

— Vous allez attendre ici, dit François,

£t sans songera leur donner de la lumière, il ouvrit noe porte et disparut, les laissant au milieu des ténèbres-

Les deux agents restèrent debout, immobiles au milieu de la chambre.

Cinq minutes s'écoulèrent. Le domestique revint.

— C'est dr&le, dit-il, je n'ai pas trouvé mademoiselle Juliette, elle n'est pas dans sa chambre.

— Ab! fit Morlot, dont le regard était plein de lueurs sombres.

— Je ne sais pas vraiment où elle peut être, reprit François.

— Nous le saurons, se dit Horlot.

— Je vais descendre dans les appartements du rezde-chaussée, continua le domestique, elle s'y trouve probablement.

— Oui, voyez, et surtout amenez-la.

François marcha vers la porte.

— Tiens, flt-il, en se retournant, je ne sais pas où j'ai la tMe; je ne vous ai pas seulement allumé une bougie.

— C'est bon, c'est bon, lui dit Morlot, nous n'avons pas besoin de lumière, nous n'avons pas peur des loups ; allez vite chercher mademoiselle Juliette.

François sortit, en murmurant :

— Quel homme singulier !

Aprèsavoir causéau bord de laMarne avec Des Grolles, qui lui avait remis une lettre de Sostbène et longuement expliqué ce qu'elle avait à faire, Juliette, comme nous le savons, était rentrée. L'espionne cherchait déjà dans sa tête le moyen d'obéir aux ordres impérieux et précis de M. de Perny, son maître.

Devant le château elle rencontra le cocher, qui l'avait vue sortir avec Des Grolles.

— Oh I oh ! vous ôtes rouge comme une cerise et vous paraissez bien émue, lui dît-il ; je parierais que ce monsieur, que vous venez de quitter, est quelque chose comme un amoureux.

L,.,... Cookie

tu DBUX XtBES

— Si Tons fùsies ce pari, tous perdriez, répoDâH-elle, ce mottslear est un de mes cousiss. Passant à Nogentl'Artaud pour aller i Paris, et sachant qne je suis à Coulange, il s'est arrfité pour venir me Toir et pour me remettre une lettre de ma mère.

— S'il en est ainsi, mam'zelle Juliette, excusez-moi.

— Vous eies tout excusé.

— D'ailleurs, je n'ai DuUemeat l'intenticHi de tous offenser.

— J'en siûs persuadée, réptiqua-t-elle.

Et elle s'éloigna rapidement.

Un instant après, elle entra doncement dans ta chambre de sa maîtresse, au coucher de 'laquelle eUe avait assisté avant de sortir.

la marquise ne dormait pas. Les yeux à demi fermés, elle était plongée dans de sombres réflexions. EQe pensait sans donte au sacrifice immense qa'elle aUait faire, à son immolation.

— Gomment se trouvé madame la marquise ? lui dema|ida Juliette d'un ton respectueux et pleân 4'intérèt.

— J'ai toujours lemâme malaise, répondit tristement la jeune femme. Je passerai cette nuit comme l'autre, sans poovoir dormir.

Juliette eat un tressaillement imperceptible.

— Madame la marquise a un peu de fièvre, fepriteUe.

— Oui, j'ai la bouche et la Isngae sèches.

— Demain U &ndra faire venir le médecin.

— Je n'ai pas besoin du médecin ; du reste, éemcin j'irai mieux.

— Hadaaw la numioise désire-trelle prendre chose?

— Non, merci, je ne veux rien.

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BKOX HilKS 318

— Una iàfaiion on une boissoa ra&atehissante ferait pourtant beaucoup de bien à madame la marquise.

— C'est inutile.

— Pourtant, madame la marquise vient de se plaindre ^'aroir la lK)uehe sèche, insista Juliette.

— Eb bien, pour, vous âtra agréable, je prendrai un pevi de tbé mile de lait.

Une lueur rapide éclaira le regard de la femme da chambre.

— Je vais prier François d'aller chercher tout de suite ^u lait tiède k la métairie.

Juliette allait sorUr, la marquise la rappela.

— Gela a'est pas si pressé, lui dit-elle, je puis attendre. Où sont les enfants ?

— Ils sont rentrés depuis im iustanL

— Aile» dire à. Rose de me les uiiener.

Juliette sortit de la chambre.

Au bout de quelques minutes, Eugène, Mazimilienne et la gouvernante arrivèrent. La marquise tendit ses bras aux enfants. Elle les embrassa L'un après l'autre ; puis elle les assit sur son lit, les entoura de ses bras et les tint longtemps pressés contre son cœur. Rose remarqua avec surprise que c'était surtout Le petit garçon qu'eue couvrait de baisers.

— Cb£r petit, cher petit ! répétait-elle à chaque instant

Elle avait les yeux ooyés de larmes.

' Enfin, elle aida les enfants à descendre du lit et fit Ipgne h la gouvernante de les emmener. Dès qu'ils furent partis, elle se mit k pleurer à chaudes larmes, i Elle pleurait encore lorsque Juliette Lui apporta le hi^nge de thé et de lait dans une tasse de vermeil. Elle Hn^a vîvem«at ses yeux.

.Cuo^le

316 DEUX HÊBES

— Qa'a-t-elle donc ? se demanda la femme de chambre.

Elle présenta la tasse à sa maîtresse. La marquise la prit et but à petites gorgées.

— Vous avez eu raison, Juliette, dit-elle ; il me semble que cette boisson me fait du bien.

— Madame la marquise veut-elle en boire une seconde tasse ?

— Non, c'est assez.

— Madame la marquise désire-t-elle que je passe la nuit près d'elle ?

— Oh I je ne suis pas malade à ce point.

— Certainement,Mais si madame la marquise avait besoin de quelque chose ?

— Je vous appellerais. Du reste, je crois que je dormirai cette nuit. Ma tète s'alourdit, mes paupières se ferment malgré moi. C'est singulier. J'éprouve une lassitude générale, une sorte d'engourdissement dans tous les membres. Juliette, laissez-moi.

L'espionne se retira dans l'antichambre; Aux domestiques qui vinrent lui demander des nouvelles de la marquise, elle répondit :

— Elle va beaucoup mieux, elle dort.

Quand il fut tout à fait uuit, elle alluma une lampe. Puis elle traversa le boudoir sur la pointe des pieds et i ■entr'ouvrit la porte de la chambre de la marquise. Elle | regarda la figure p&lie de la jeune femme éclairée par la lumière douce de la veilleuse. La marquise donnait profondément.

Juliette referma la porte, sortit du boudoir par une autre porte que celle de l'antichambre, traversa |e grand salon et suivit un couloir qui la conduisit à no escalier dérobé, qu'elle descendit rapidement. Au bas

DEUX HiRES 317 ,

de l'escalier, elle ouvrit ane porte basse et s'élança hors du ch&teau. Elle courut jusqu'à la porte du parc près de laquelle l'attendait Des Grolles. En lui remettant la clef, elle lui dit :

— Vous pouvez venir.

Elle rentra au château et s'empressa de remonter dans l'antichambre. Personne ne s'était aperçu de son absence. Elle s'assit dans un fauteuil et attendit,

A dix heures moins un quart les domestiques étaient tons couchés. Les yeux de Juliette se tournaient constamment vers la pendule. Quand les aiguUIes marquèrent dix heures, elle prononça tout bas ces mots :

— Encore une heure.

L'aiguille de la pendule tournait.

Soudain, Juliette sursauta et se dressa sur ses jambes comme si elle eût reçu un choc électrique. Elle venait d'entendre le premier coup de cloche de Morlot.

— Qu'est-ce donc ? se demanda-t-elle frissonnante. Elle écouta de ses denx oreilles. Mais, dans la pièce

où elle se trouvait, elle ne pouvait entendre ni k voix, ni le bruit des pas sur le sable. Le second coup de la cloche lui Goupa la respiration, elle devint pâle comme une morte. Mais presque aussitôt une espèce de sourire fit grimacer ses lèvres. Elle venait de se rappeler que le jardinier était^allé passer la soirée à Coulange.

— Le père Burel a oublié de prendre sa clef, se ditelle ; sa femme l'attend et il sonne pour qu'elle vienne lui ouvrir. J'ai eu peur... suis-je bfite !

Elle se sentit rassurée. Et comme la cloche ne se fit pins entendre, elle resta convaincue que c'était le jardinier qui venait de rentrer. Il était alors dix heures et demie. Elle ouvrit un placard et y prît une petite lanterne sourde qu'elle alluma. Cela fait, elle éteignit la is.

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lampe [et se glissa furtÎTement bon de l'auticbambEe, Dix minutes plas tard, an moment même cA le valet de pied était réveillé par le jardinier, Soathène et Des Grolles entraient au chiteau du cAté opposé et, conduits et éclairés par Juliette, ils montaient l'escalier dérobé. Tons les trois, marchant k pas de loup, se dirigàrent vers la cbambre de la marqnise.

Sosthàne y entra seol. Des Grolfes et inliette restèrent dans le grand salon. Jje preoiiier, blotti près de la porte ouvrant sur le couloir, .un poignard àla main, se tenait prêt à [votéger la retraite de son complice on k se défendre contre tonte surprise. Juliette s'étùt assise à l'autre extrémité du salon, près de la porte du boudoir. Tous deux étaient danfi l'obscurité, car, par une mesure de prudence, la misérable femme de chambre tenait sa lEmteme cachée dans «n pli de sa robe.

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