LES PREUVES
L'agent de police connaissait plusieurs personnes à Coulange, entre autres un cultivateur, parent éloigné de Mélauie, qui l'avait souvent invité à venir le voir.
Xoo^Ic
C'est chez ce paysan que Morlot se rendit en arrivant au village de Goulange. On l'accueillît à bras ouverts. Pendant qqe la fermière courait à sa basse-cour pour , y choisir sa meilleure poule, les deux hommes parlèrent de Mélanie, d'abord, ensuite de Paris, de Miéran et de toute la parenté,
— Maintenant, cousin, dit le paysan, puis-jé vou^ demander quel bon vent vous amène aujourd'hui k Goulange ?
— D'abord le plaisir de yous vpir, vous et votre famille, répondit Morlot. Et puis j'ai besoin de consulter un des registres de votre fnàiria.
— Ahl
— Oui, le registre des naissances.
— Pourquoi donc, cousin ?
— 11 s'agit d'uu individu qi^i a été arrêté il y a quelques jours et qui prétend être né à Goulange. Mais chut, il ne faut pas qu'on sache. . .
— Je compi-ends. Gomment s'appelle-t-il, çé^ individu?
— Je n'en sais rien, répondit Morlot ; il refuse de dire qui il est, et c'est précisément pour essayer d'établir son identité que je suis ici.
Le paysan se contenta de cette réponse, qu'un autre aurait peut-être trouvée singulière. .
— Je voudrais ne pas être obligé de voir le maire, reprit Moriot.
— En effet, ce n'est pas la peine de le déranger.
— J'ai pensé que, accompagné par vous, le secrétaire de la mairie ne ferait aucune difficulté de me laisser feuilleter le registre en question.
— Certainement, cousin, aucune. D'ailleurs, je suis du conseil municipal, et très-bien avec notre paître
DEUX HâRES
d'école, qui est en même temps le secrétaire de la mairie. Si vous le voulez, pendant que la femme va nous cuisiner quelque chose, nous iroDs à la maison commune.
— Ma foi, oui, dit t'aient, àllons-y totit de suite. Les enTants étaient sot-tis de l'école, l'instituteur
venait de se inettre à table. Le fermier lui dit :
— Nous voudrions, mon cùusiii et ttioi, voir quelque. chose sur le registre des naissances. Est-ce possible?
— JAais rien ne s'y oppose, répondit l'instituteur. Très-aimable et plein de complaisance, il introduisit
les visiteurs dans là salle des archives de la commune. II tira d'ail casier un carton dé forte dimension, le pldQa suriine table et l'ouvrit en disant ; ^'— Vous trouverez là les actes de naissances de l'état civil depuis cinquante années. Excusez-moi si je vous quitte; mais, si vous avez besoin de mol, vous h'aiiréz qu'à m'appeler.
Bt il sortit.
Morlot eut bien vite trouvé te cahier qui contenait les naissances de l'année f S50 à l'année 18S5. Il lé mit de c&té. Et comme te paysan avait les yeux fixés sur lui, il eut l'air de chercher dans les registres de dates antérieures.
— Pour détourner son attention, il faut que je l'occupe à queltjue chose, pensa Morlot.
— Tenez, cousin, dit-il, en lui inettant un caMer dans la main, vous allez ra'aider.
— Je ne demande pas mieux. Qu'est-ce qu'il faut qoe je fasse?
— Lire les noins de chaque acte de naissance; mais vous ne me signalerez que ceux des individus qui ont quitté la commune depuis qtielques années.
.Cookie
— Je comprends.
Et le brave bomme se mil eo devoir de faire consciencieusement ce qui lui était demandé.
Alors, d'une main fiévreuse, Horlol prit le cahier qu'il voulait consulter et l'ouvrit par le milieu, lltomba sur le mois de juin de l'année 1853. 11 tourna rapidement quelques pages et ^riva au mois d'août. La premiëi-e naissance était du 5.
— C'est une flile, se dit Morlot, passons. Naissance d'un garçon le 9; mais rien d'intéressant
pour l'agent de police. 11 tourna la page. Cette fois le nom de Coulange et la date du 20 août lui sautèrent aux yeux, tl lut avidement et avec une émotion facile & comprendre.
L'acte disait: n II nous a élé présenté un enfant du sexe masculin, né ce jour, à cinq heures du matin, au château de Coulange, de Charles-Edouard, marquis de Coulange, etde dame Louise-Eugénie-MathildedePemy, marquise de Coulange, son épouse, auquel on a déclaré, donner les prénoms de Eugène-Charles. »
Au bas de l'acte, Morlot ne voulut voir qu'une seule signature, celle de Sosthène de Perny, au milieu d'un superbe paraphe.
Puis, comme s'il eût craint de s'être trompé, d'avoir mal lu, ses yeux se reportèrent sur la date. C'était bien celle du 20 août 18S3. 11 lui semblait qu'elle était écrite en lettres de feu ; elle brûlait ses yeux.
11 referma le registre.
Au bout d'un instant, le fermier acheva d'examiner le cahier qu'il tenait. Voyant que Morlot était debout, les bras croisés sur sa poitrine :
— Cousin, lui dit-i), avez-vous trouvé?
— Non, et vous?
BBUX HÈRES 41
— Aucun des enfants qui sont iascrits U et qui sont grands aujourd'hui, à l'exception pourtant de ceux qui sont morts, n'a quitté la commune.
— En ce cas, cousin, ce que j'avais soupçonné est vrai.
— Qa'est-ce que tous aviez soupçonné?
— Que l'individa en question, un mauvais drôle, un voleur, n'est pas né à Coulange.
— Ma foi, j'en suis bien aise, répliqua le fermier; ce coquin-là ne déshonorera pas notre commune.
Morlot replaça les registres dans le carton.
— Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici.
— Eh bien, cousin, allons-nous-en.
— Votre instituteur va probablement nous demander si nous avons trouvé ce que nous voulions voir. Vous lui répondrez oui, et vous lui direz que nous désirions simplement consulter l'acte de naissance de votre fille. Comme cela il sera content de ne pas s'être dérangé pour rien.
— Vous avez raison, cousin. Quelle tête vous avez !.. Je n'aurais pas en cette idée-là, moi...
Comme l'avait prévu Morlot, l'instituteur leur demanda s'ils étaient satisfaits. Le fermier lui fit la réponse convenue.
— C'est parfait, se dit l'agent; il ne faut pas qu'on puisse avoir un doute sur ce que je suis venu faire à Goulange.
Après le dîner, il dit au fermier :
— Cousin, je vous laisse & vos occupations ; moi, je vais aller jusqu'au château oîi j'ai une commission à faire au jardinier.
— N'oubliez pas que vous soupez avec nous.
„ Cookie
43 DBUX MÈBBS
— J'avais l'intention d'aller sopper k I|Ii<Ëran.
— Du tout, vous souperez ici.
— Spit. Mais je vous quitterai de bonne )ieu|^ pour aller coucher à Miéran, chez filaisois.
— Je mettrai up cheval à ma cb^rrette, cousin, et je vous mènerai h Miéran.
— Eh bien, c'est entendu.
Morlot sortit et, tout en réfléchissant, se dirigea vers le château, qui n'est qu'à quelques minutes de distance du village. Comme il s'y attendait, la grille et les deux autres portes d'entrée étaient fermées. U sonna à l'une de ces portes. Au bout de deux ou trois minutes la porte s'ouvrit et il se trouva en présence d'un petit garçon d'une douzaine d'années qui lui demanda ce qu'il voulait.
— Je désire voir le jardinier du ch&teau, répondit Morlot.
— C'est mon père, monsieur ; il est occup'é dans le parc à sabler les allées ; mais je vais aller lecberçber.
— Non, dit vivement Morlot, je verrai d'abord votre inaraan.
U venait de faire cette réflexion que le hasard le servait à souhait, et qu'il lui serait in&niment plus facile de faire causer la femme que le mari.
L'enfant referma la porte et, pe retournant vers Morlot, liii dit:
— Venez.
Tout en suivant j'enfant, Morlot proipenit <^^ tous côtés ses yeux ravis.
— C'est superbe 1 se disait-il émerveillé ; quelle délicieuse résidence 1
De la magnifique façade dd château, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes, ses yeux retombaient sur les
DEUX kÉHES 43
pelouses vertes coupées de rivières sioueuses, sur les massifs d'arbustes, dont la plupart étaient <iéjà fleurie, et sur les larges allées qui se croisaient et s'euronçaient sous les arbres à perte de vue.
Annoncé par le petit garçon, la femme du jardinier Tiulle recevoir sur le seuil de sa porte.
— Madame Burél, lui dil-ii,je vous souhaite le bonjour; je vous apporte les compliments affectueux d'un ancien serviteur de la maison èe Coulaoge, M. Pastour.
— Ah ! vous connaissez M. Pastour? flt-elle.
— beaucoup.
— C'est un bîéh bon bomme. Soyez lé bienvenu, inoiisieui'. Mais entrez donc j voila un siège, asseyez-
TOIfS.
Ils se mirent à causer, et avec un^ adresse de diploiiiate ou de juge d'instruction, l'agent de police amena \i conversation sur le sujet qui l'intéressait. Et quand il vit que la femme, sans défiance, ne demandait pas mieux que de répondre î ses questions, il commença par lui demander si elle connaissait le médecin qui avait été appelé près de la marquise au moment de la naissance de son fils.
— Ce n'est pas un médecin, mais une sage-femme qui n assisté madame la marquise, répondit madame Bnrel. C'est M. dePerny, le frère de liiadamtf la marquise, qui l'a amenée de Pikris.
— Vous l'avez Vue cette sage-fèmmeî
— Sans doute ; elle est restée cinq bu six jotlrs ail château.
— N'était-ce pas uiié femme jéunfe encore, grande, assez jolie, ayant les cheveux noirs, les joues cmorées, de grands yeux très-brillants, et eiitièt-eitient vetué de noirî
44 DBUX MËRBS
— C'est parfaitement cela, monsieur. Je vois que vous la connaissez.
L'agent venait de retracer, d'après ses notes, le signalement de la dame Trélat, c'est-à-dire de Solange, La complice du crime d'Asnières.
Enchantée de causer avec un monsieur de Paris, et sans songer h s'étonner qu'il f&t si curieux, la femme du jardinier raconta à Morlot toat ce qu'elle savait.
Après avoir entendu ce récit, il ne pouvait plus exister le moindre doute dans l'esprit de Morlot. 11 avait acquis la certitude complète.
Cet enfant, qui était né soi-disant au château de Coulange, était hien l'enfant de Gabrielle Liénard, l'enfant volé à Asnières dans la nuit du 19 au 20 août.
Il n'avait pas seulement une preuve, il en possédait un monceau. Et toutes, de la première à la dernière, liées ensemble, formant un tout, faisaient sortir de l'omhre l'éclatante vérité. Ce n'était, il est vrai, que des preuves morales basées sur des déductions ; mais comme il était facile de les transformer en preuves matérielles !
—Pour cela, se disait l'agent de pohce, il n'y a que cette simple question & poser & la marquise ou à son frère : Quel est le nom de la sage-femme qui a été amenée au cbAteau de Coulaoge au moment de l'accouchement?
Vingt minutes plus tard, quand Morlot se retrouva seul sur le chemin au bord de la Marne, il se redressa fièrement. Dans son regard illuminé il y avait l'orgueil du triomphe.
— Enfin, s'écria-t-il d'une voix rauque, je tiens les coupables t
Et il respira bruyamment.
Au bout d'un instant, il lui vint tout h. coup une peo-
DEUX HÈRBa 45
sée qui le fit tressaillir, et aussitfit son front s'assombrit.
On venait de lui faire encore l'éloge du,iiiarquis et de la marquise. Au château de Coulange comme i Paris, on appelait cette dernière la bonne marquise et la mère des malheureux.
L'agent de pohce sentait en lui une angoisse inexprimable.
Pensif, tes yeux fixés h terre, il prononça lentement ces mots :
— Est-elle complice du crime ou bien est-elle aussi ùae victime 1
Le lendemain, vers deuxheures de l'après-midi, l'agent de police était de retour à Pans.
Après tant de vaines recherches, après s'être donné tant de peine pour ne récolter que des déceptions, il voyait enfin sa longue patience récompensée et ses efforts couronnés par le succès.
II n'était pas seulement sur la trace des coupables, ce qui déjà eût été beaucoup pour lui, il les avait découverts, non pas tous, mais les principaux, ceux qui avaient payé pour commettre le crime.
Et ce n'était pas tout: en même temps il venait de retrouver l'enfant de Gabrielle. Il n'avait qu'un mot à dire, une accusation à porter, et au bout de' quelques jours, à la suite d'un double procès civil et criminel,
Co„gIc
lî aurait ud içiiinense rtstenU^s^iqeqt, l'entaiii vo)^ à
ini^rtjs serait rendu à sa np^re.
Morlotyoyqit tpu}. cela, etla réputation qu? cette cause célèbre allait lui faire. Certes, jamais, dans $es peifséeq ambitieuses, il n'avait rdvé iir) pareil trioinphe.
Le coalentemènl de pouvoir se dire : Je suis habile, adroit, et la joie de son succès devaient l'éblouir.
Eh bien, non, ni ce contentement, ni cette joie n'étaient complets. Morlot avait longuement réfléchi, mé- ■ dite, et il était sous le coup d'une grande perplexité. Au lieu de rentrer à Paris avec l'air superbe d'iin triomphateur, il était soucieux et plus sombre qu'il ne l'avait jamais été.
Homme du devoir, ce (}t)'tl avait à faire était tout tracé ; mais devant lui se dressait une femme jeune et belle, la marquise de Coulange, la protectrice des pauvres, des orphelins, de tous les déshérités, dont partout, à Coulange, k Miéran et ailleurs, le nom était acclamé et béni.
Et en face de cette appaiition, qu'il essayait vainement de repousser, l'agent de police restait indécis, ayant d'un côté le devoir impérieux qui le poussait, de l'autre uqe terreur inconnue qui s'emparait de lui et l'arrôtait.
A chaque instant il répétait :
— Est-elle coupable ? Est^elle victime ?
11 s'étonnait de sentir en lui de la pitié pour cette jeune femme riche, qu'il n'aviUt jamais vue, une pitié assez grande pour le rendre hésitant et empêcher de parler trop haut une voix intérieure qui lui disait : Gabrielle souffre, tu dois lui rendre son enfant, tu l'as pro-
Quand, avant de rentrer chez lui, Morlot passa devant
DEUX AËBES 47
la préf^ctvire de police, il s'arrêta et re^ia no moment immobile, lés yeux inofnes, ajfant l'air de rëvbr.
— Non, murmura-t-il, pas encore.
El il poùrsuiyit son chemin;
Maintenant, cet homme intègre et juste, qui D'a^alt jamais transigé avec sa conscient», ce lutteur acharné contre lé mal, cet homme àvati des scrupules pour accomplir son devoir, comtné un dlltrë pdar cottimèttré une mauvaise action.
C'est dans cette situation, ayant Hans la tâte toutes sortes àe pensées confuse^ et bohtràdii^loires, qui se heurtàiéiit tiimultueusement, qa'il arriva chez Idi^
Il embrassa sa femme silencieusement, mit sa canne dans un coin, accrocha son chapeau h une patère, et s'assit Sans avoir prononce une parole.
Mélanie le regardait avec surprise. Elle s'était assise à côté de lui, taaié elle n'osait pas l'interroger.
Cependant, au bout d'un instant, il lui dit :
— Ce sont de bons parents, cesBlaisois de Goulange; ils m'ont fait une véritable fête. J'ai couché à Miéran et j'y ai déjeuné ce matin. La famille va bien j toutes les personnes que j'ai vues m'ont demandé de tes nouvelles.
— Sous ce rapport, tu es satisfait de ton voyage î
— "Très-satisfait.
— Et... pour le reste ? l'iaterrogea-t-elle d'une voii hésitante.
Il garda le silence.
— Ainsi, reprit-elle, c'est encore une déception. Morlot fit un mouvement brusque. Puis, la regardant
avec un air singulier;
— Mélaoie, dit-il lenlement, Gabrielle n'a pas été trompée .par son cœur; c'est bien sonâls, l'enfant volé à Asniâres, qui porte le nom d'Eugène de Coulange.
L,.,... Cookie
Mélanie parut interdite.
— Ës-tu sûr, mon ami, es-tu bien sûr ? balbutia-telle.
— Comme je suis sûr que c'est en ce moment le jour qui nous éclaire.
— Ainsi, tu as des preuves 7
— Des preuves ! j'en ai trop et elles sont accablantes, terribles. Sous leur poids, continua-t-il avec un accent étrange, moi-même je suis comme écrasé. Ecoute : j'ai vu l'acte de naissance de l'enfant. Il est bien dit que l'enfant est né du marquis et de la marquise de Coulange. Cette déclaration constitue déjà, à elle seule, un petit crime qui vaudra à son auteur un certain nombre d'années de travaux forcés. Qui a fait cette fausse déclaration 7 Sostbëne de Perny, le frère de la marquise de Coulange. Cette déclaration dit encore que l'enfant est néleâOaoûtàciaqheures du matin, tu entends, Mélanie, le 2a lit ;
— Oui, j'entends bien ; mais cette date peut n'offrir qu'une coïncidence singulière.
— Certainement. Mais après avoir été à la mairie, je me suis rendu au cbâteau. J'ai eu la chance de trouver seule madame Burel, la femme du jardinier ; et avant l'arrivée de son mari, qu'on alla prévenir de ma visite, j'eus le temps de la faire causer. Comme on enlève une tache de boue avec de l'eau, ses paroles ont fait disparaître tous mes doutes. Voici, du reste, ce qu'elle m'a appris...
EtMorlot raconta à sa femme la conversation entière qu'il avait eue avec la femme du jardinier.
Mélanie tenait sa tète baissée. Elle était très-agitée.
— Eh bien 1 lui dit Morlot, crois-tu ?
— Oui, je crois, répondit-elle d'une voix oppressée,
L iij.'.Cuo^Ic
— ExamiDons ensemble comme les preuves s'accumulent puur faire jaillir la vét^té.
Ainsi, au ch&teau de Coulange, comme à Paris, la marquise reste enfermée dans sa chambre, ne sort jamais, ne se montre à personne et ne parle même pas à ses domestiques. Appuyons surtout sur ce point qu'elle n'a pas de femme de chambre ; c'est madame de Perny, c'est sa' mère qui joue ce rôle auprès d'elle. Il est Évident que ne se montrant à personne, ne permettant il personne de l'approcher, elle se cache. Pourquoi 7 Parce qu'elle simule une grossesse. Elle redoute qu'on ne s'aperçoive qu'elle n'est pas enceinte.
Le 19 aotH, dans la matinée, M. de Perny arrive au château à l'improviste. Que vient-il faire? 11 vient annoncer à sa mère et à sa sœur que la jeune fille d'AsniÈres est au moment d'accoucher. 11 sait cela, puisque le 18, le soir, la sage-femme a été appelée au chevet de Gabrielle. Sa sœur et sa mère averties, M, de Perny retourne précipitamment à Paris. Pour tout le monde, il court chercher une sage-femme.
Dès que son flls est parti, que fait madame de Perny? Elle appelle les domestiques et leur donne congé à tous pour le reste delà journée et toute la journée du lendemain. Ainsi, c'est au moment où plus que jamais on va avoir besoin de leurs services, que madame de Perny les envoie s'amuser à Paris.
Pourquoi doue, si la marquise de Coulange eût élé réellement enceinte, aurait-on attendu au dernier moment pour appeler une sage-femme ? Pourquoi donc aussi une si grande dame n'aurait-elle pas recouru h lassistance d'un médecin? Il est établi que, pendant plusieurs mois, la marquise a été très-souffrante, malade inSme, et jamais aucun médecin n'a été mandé près
L,.,.. Cookie
SO DBOX HËRB8
d'elle. SoQt-C6 des preuvas, cela î N'est-ce pas limpide î Ah I les coupables pouvaient supposer leur secret bien caché et se croire pour toiijourg àl'abri du châtiment. Oui. reprit Mortot après un momeui de silence, il itait bien caché, ce secret. Je le reconnais, ce n'est pas liioi qui l'ai découvert, c'est Dieii giii ine Ta inontrë du doigt, en faisant dormir Gabrlelle.
— C'est vrai, dit Mélanie, qui avait écouté sofa man avec la plus grande attention et sans l'interrompre.
Morlot s'était levé et marchait fiévreusement dans la chambre.
— Et maintenant, mon ami, que vas-tu f^ire? lui demanda Mélanie.
11 s'arrgta brusquement, et, se rapprochant de sa femme :
— Je n'en sais rien, répondil-il d'un ton presque farouche. Je ne sais ce qui se passe <i^ moi; depuis hier je ne suis plus le même homme. Mélanie, il me semble que je n'ai plus le sentififent de mon devoir. Je suis comme un voyageur égaré, perdu dans la nuit sombre. Je connais les coupables, je les tiens ; je n'ai qu'à étendre la main pour qu'ils soient écrasés. D'un autre cAté, il y a cette pauvre enfant, Gabrielle... Après avoir tant souffert, elle ne demande pas vengeance, mais elle réclame son enfant. Et quand, après l'avoir si longtemps cherché, je le trouve enfin, j'ai peur de lui dire : Le voilà, prenez-le !
Voyons, qu'est-ce qui m'arrête? Est-ce que je n'ai plus de cœur? Esl-ce que je deviens fou?
Il resta un moment silencieux, serrant sa tète dans ses mains.
— Ah ! reprit-il d'une voix creuse, je suis épouvanté 1 Mélanie se jeta à son cou et l'embrassa,
Deux HËBES 51
— Ah I comme je t'aime ainsi t s'écria-t-elle.
— HeiD, que veus-tu dire? fll-il étoané.
— Je veux dire que lu es bon et généreux. Morlot, je te trouTe grand, je t'admire! ajoula-t-elle avec entbousiasme.
Il secoua la tête et, la repoussant doucement :
— Je ne comprends pas, dit-il.
Hélflbie ae redressa les yéus étincelants de hppbenr.
— Quoil répliqua-t-elle, tu ne comprends pas que ta femme Bott fiëre de toi?... Va, i^uand j'ai Mme l'agent de police Morlot, je savais quel Qoblg cœur bal dao! ta poitrine d'honnête homme 1 Tu parles de ton devoir? Ah ! ce n'est pas le sentiment du devoir qui s'est éteint en toi, mais il y a dans ton cœur un autre sentimeut qui l'émeut^ qui parle à ta raison et bouleverse tout ton bir^.
Qui, tu as découvert les coupables, ils sont an ta puissance bl tu peux Iqs frapper. Uais tu es héritant, ta t'arrâtes. Veux-tu que je te dise pourquoi? Ce n'est pas parce que tu manques de force pour accomplir ton devoir, c'est parce que tu e$ avant tout un bonpfite homme l
Morlot, si. prêt à livrer les coupables à la justice, tu l'arrêtes, c'est que tu as peur, en les frappant, de touchera des innocents!
L'agent de police saisit une des mains de sa femme.
— Eh bien, oui, dit-il, tu as deviné, et tu viens de me dire ce qui se passe en moi. C'e^t elle qui m'arrête, la marquise... Sans cesse je m'adresse cette question : Est-elle innocente ou coupable? Mélanie, conseille-moi, guide-moi ; je t'en pria, dis-moi quel est mon devoir, montre-moi le chemin que je dois suivre.
La jeune femme sourit, puis répondit :
— Cherchons-le .
DB TOCCHK PAS A LA HARQ0ISB
La femme et le mari s'assirent eo face l'un de l'autre.
— Il est certain, dit Mélanie, que tu as rassemblé des preuves accablantes, terribles. (Jue demain un des coupables, M. de Peroy, par exemple, soit arrêté, tous les autres sont immédiatement livrés à la justice- Celte mystérieuse affaire aurait un immense retentissement, et ton amour-propre aurait lieu d'être satisfait. Assurément, ne consultant que ton devoir strict, tu as le droit de dénoncer les auteurs du crime ; nul ne pourrait te blimer, tu recevrais au contraire des félicitations. Mais il s'agit ici d'une grande famille, de gens respectés et honorés. Je sais bien que la loi est égale pour tous et que, à quelque classe qu'il appartienne, le criminel doit être frappé par elle. Mais il faut considérer, mon ami, que c'est un secret de famille que tu as découvert d'une façon étrange et que tu ne te trouves pas, cette fois, en face de criminels ordinaires, Tu gais ce que ton devoir te dit de faire; mais tu sens en même temps, dans ton âme honnête, que tu vas te charger d'une lourde responsabilité. C'est un grand nom, le nom de Goulange, c'est toute une familleque tu peux déshonorer. Et devant cetle chose terrible tu t'arrêtes effrayé.
— C'est bien cela, Mélanie ; on dirait que tu lis dans ma pensée.
— Oui, je hs dans ta pensée, parce que je te connais.
DEUX HÉBES S3
Sais-tu pourquoi l'enfant a été voté? Quel a été le véritable mobile du crime?
— Il est facile à trouver, répondit Moriot. Madame de Perny et son fils n'ont pas de Tortune; le marquis de Coulange a épousé mademoiselle de Perny sans dot. La marquise n'ayant pas d'enfant, lorsque le marquis, malade et condamné par les plus grands médecins, pouvait 6Lre considéré comme un homme mort, il a élé décidé entre la mère, le frère et la soeur, qu'on se procurerail un enfant, n'importe par quel moyen, afin de conservera la marquise l'immense fortune de son mari,
— C'est certainement cela, approuva Mélanie.
— Sosthène de Perny est le principal coupable, reprit Moriot, et probablement l'instigateur du crime. Aussitôt la chose décidée, il s'est mis à l'œuvre. 11 fallait trouver, à Paris ou ailleurs, une pauvre fille séduite et abandonnée, dans une position intéressante. La femme Trélat, une complice de M. de Perny, découvre, rue de Clichy, notre chère Gabrielle. Ob! comnae je l'ai toujours dit, l'affaire a été admirablement combinée et conduite de main de maître. Ce Sosthène de Perny n'est pas un coquin ordinaire.
La marquise se dit enceinte et simule une grossesse. Le marquis est parti dans le Midi. On a dû l'éloigner, car saprésence rendait tout impossible. On estpersuadé qu'il va mourir là-bas. Certes, les coupables sont loin de se douter qu'il est allé chercher la guérison. S'ils l'eussent pensé, le crime n'aurait pas été commis.
Malheureusement pour Gabrielle, jusqu'au jour où elle met son enfant au monde, la guérison du marquis n'est rien moins que certaine. M. de Perny n'hésite point, il vole l'enfant. La déclaration est faite à la mairie de Goulange, et, par un acte que seul uq juge-
ment du tribunal civil peut détruire, l'eafànt dé la pauvre Gabrielle devient le fils du marquis et de la marquise de Coulange.
Maintenant le marquis peut mourir, il a un héritier ; fla fortune, ses millions ue peuvent plus être enlevés ^ la marquise; ils resteront entre les nlains de SosUiëiiè de Peray, qui déjà, commande en maître.
11 n'y a pas à en douter, ajouta Morlot, l'enfant di Gabrielle lui a été volé et introduit frauduleusement dans la cnaison de toiilângè, pour que la fortune du marquis reste à sa femme. Ce qui sera aussi trÈs-cufieux et fort intéressant à savoir, c'est le marché honteus qui a dû être conclu entre la marquise d'une part, son frère et sa mère de l'autre. Ces derniers n'ont certainement pas travaillé pour rien. Le marquis a, dit-on, quinze millions de forlUDe ; c'était un superbe gâteau à partager.
— Comme tu viens de présenter les choses, répondit Mélanie, ce n'est pas le frère de la marquise, mais la marquise elle-même qui serait la principale coupable.
— C'est vrai.
— Pourtant, dans ta pensée,'tu la crois innocente?
— Mélanie, je voudrais qu'elle fût coupable 1
— Ce que tu viens de dire est mal, très-mal, répliquat-elle tristement. Voyons, pourquoi la voudrais-tu coupable?
— Pourquoi? Parce que je ne suis pas content do moi, Je possède un secret de famille; mais je ne suis pas uu Dourgeois, un homme du monde, qui se déshonorerait en se faisant dénonciateur; je suis un agent de police, et pourtant j'bésite à faire mon devoir; j'hésite parce qu'il y a lin doute dans ma pensée... Àh ! si j'étais sûr qu'elle ftlt couf>able!...
— Eh bien î
— Je n'hésiterais plus.
I4^tanie se dressa debout.
— Morlot, dit-elle, d'une toIk lente el grave; j'ai écouté attentiveineat tout ce que tu m'as dit et j'ai en même temps interrogé mon cœur et nia raison. Maintenant* il y a en moi une conviction profonde. Klorlot, la marquise de Coulange n'est pas coupable, la marqtiisede Goulange est une victime I
L'agent de police s'agita sur son siègp, prononça quelques mots inintelligibles et baissa la tête.
— Quoi, reprit sa femme avec animation, tu voudrais qu'elle fût coupable, toi, un homme de cœurl Ah I Morlot, il y a dans le monde assez de misérables sans elle I Fais ce que tu voudras, mais je te défends de toucher à la mar(]uise de Coiilànge, je te le défends !...
Tu doutes de sou innocence ; moi j'en suis sûre !
CpfniieQt, cette jeune femme, bonne pt charitable, qui a toutes les vertus, qui est la prolectrice des vieillards ^t des orpt^elips, qui soulage toutes ]es misères, qui vient en aide à tous les malheureux, cette jeune femme, malheureuse elle-même, serait uii'e criminelle ! Allons donc, le penser seulement serait une monstruosité!
Je te le répète* Morlot, elle est innocenta, elle est innopente 1
— C'est bien ce quejemedis, balbutia Morlot.
— Pui, mais tu ne le crois pas.
Sons le regard de sa femîne l'agent de police baissa denouvpaula tête.
— Qu'est-ce que t'a dit l'ancien concierge? repritfiUp, que I4 mqr<iuise était opprimée par sa mèpe et son frère; qu'après l^ départ du marquis oiadame de Perny et son fils étaient devenus les maitres k l'nâtel de Cou-
laDge, qu'ils tenaient la marquise eiafermée dans sa chambre comme dans une prison. Cela devrait t'ouvrir complètement les yeux et te faire voir que dans cette horrible affaire la marquise a été une victime.
Le marquis adore l'enfant de Gabrielîe, qu'il croit son fils. Cela prouve qu'il ne sait rien. Si la marquise est coupable de quelque chose, c'est de n'avoir pas tout dit à son mari. Voilà le secret qu'elle veut garder, le secret fatal qui est le tourment de sa vie. Pourquoi le gar'det-elle, ce secret î Pourquoi souffre-t-elle en silence ? La pauvre femme n'a pas voulu ou n'a pas osé révéler à son mari rinfamiedes siens.
Sous la domination de sa mère et de son frère, opprimée par eux, un jour elle se révolte contre leur tyrannie et les chasse de sa présence. Ne pouvant faire davantage, c'est ainsi qn'elle se venge du mal qu'ils lui ont fait. Si elle était leur complice et coupable comme eux, elle n'aurait pas eu ce courage, cette hardiesse.
Mais il y a autre chose qui plaide en sa faveur plus éloquemment encore : loin de feindre d'avoir pour cet enfant, qui ne lui appartient pas et dont on a fait son fils, une affection qui n'est pas dans son cœur, pendant des années, il lui est iadifféreot, elle ne veut pas le voir, elle s'éloigne de lui, elle le repousse. Et cela au risque de faire découvrir la vérité k son mari.
Voyons, Morlot, si elle était coupable aurait-elle agi ainsi, dis?
— Non, et je suis forcé de reconnaître que tu as raison.
— Alors, tu es convaincu, comme moi, qu'elle est innocente?
Oui. Mais depuis quelque temps elle s'est mise tout à coup à aimer l' enfant : comment expliques-tu cela ?
DEUX HÈBES S7
— Sur ce point, mon ami, je pourrais facilemeot me tromper. Ce fait parait exiiiter réellement; mais, pour l'expliquer, il faudrait connaître les pensées de la marquise de Coulange. L'enfant est bon, intelligent et beau comme un ange... Qui sait?en pensantiila mÈre, à qui il a été volé, elle s'est dit peut-être qu'elle devait la remplacer près delui.
— C'est possible, fltMorlot,
— Dans tous les cas, reprit Mélanie, je suppose bien qu'elle ne peut pas l'aimer autant que sa fllle. Néanmoins, elle nel'a paséloigné, ce qu'elle aurait pu faire, il est resté constamment près d'elle.
— Avec tout ça, dit Moriot avec un peu d'aigreur, je suis toujours aussi embarrassé et tu ne m'as pas encore donné un conseil sur ce que je dois faire.
— Nous avons établi que la marquise était innocente, répondit la jeune femme, c'est déjà quelque chose.
— Soit ; mais il y a les coupables.
— Oui, j'en vois quatre: Sostbène de Perny, qui a conçu le projet du crime ; sa mère, qui l'a aidé dans l'exécution ; la dame Trélat et l'individu qui a loué la maison d'Asnières. Ces deux derniers n'étaient, vraisemblablement, que des agents de M, de Perny. Tu connais deux de ces quatre complices, les deux principaux. Malbeureusement, mon ami, si tu fais arrêter H. de Perny, tu frappes en mSme temps la marquise,
— Elle prouvera facilement son innocence.
— Sans doute, mais avant qu'elle aitpu rien prouver, elle sera arrêtée, emprisonnée et mise au secret comme la plus vile des misérables I Moriot, une pareille chose pour moi serait ma mort ; ce serait la mort de la marquise de Coulange I Songe aussi que c'est i'bonneur d'un grand nom jusqu'ici respecté, qui serait traîné
!J8 t>KI'7 HÈRES
dans la boue. Âh! je me sens frémir en pensant seulement au bruit qii^ ferait cet horrible scaDdalel
— Enfin, répliqua MorlQt d'une voix sombre, ta me conseilles de ne rien faire du tout. Mais ce que lu veiii, Idélanie, c'est l'impunité du crime 1
— Morlot, répliqua-i-eile vivement, je né voiidrais pas peser sur ta coiiscience, et poUrtatit. .. Ecoute : si tupeuslivrer à lajustice M. de Perny et sa mère, sans toucher à la marquise, marche I... S^ c'est impossible, arrête-toi et attends,
— Attendre, quoi ?
— Que i'heuro du châ^meiît sonne pour lés boiipa-; blés. Tu ne connais pas ëncoi'e M, de Perny. 0uelle est lii vie de cet liomme? Avant toiit, voilà ce qu'il faut que tu saches. Un pareil scélérat est capable de commettre plus d'un eiime. Cherche dans ^à vie, liiets à iiu son passé, et, à partir de ce moment, suis~lé pas ï pas sans le perdre de vue. Morlot, je me trompe Fort si bientôt une nouvelle infamie ne te livre pas M. de Pemy.
L'agent de police eut un tressaillement accompagné d'un regard sombre.
— Alors, continua la femme, je né te dir^i plus d'attendre et de retarder Theure dû châtiment; alors, tu pourras agir, alors tu seras contentl
— J'ai saisi ton idée, dit Morlot ; tu veus que la punition du crime d'Asnières soit comprise dans le châtiment d'un autre crime ?
— Oui.
— Et si cet autre crime n'existe pas ?
L'objection était sérieuse.
— Nous aurons eu le temps de réfléchir, répondit la jeune femme avec un embarras pénible, nous examinerons de nouveau ce qu'il j aura à faire.
Deux HÈRES SO
— Tout cela, ma cbëre remme, dit Morlot avec un sourire doux et triste ; ce sont des compromis, des sentiers siaueus que nous cherchons à côté du chemin droit qui mène directement au but. Tu veux épargner h marquise, moi aussi je le yeux. Mais comme je viens de te le dire, c'est l'impunité du crime. Va, il y a une cbose qui vaut mieux que tout ce que nous cherctions.
— Laqùell??
— C'est tout simplen^ent de donner ma démissioq.
— Eh bien, donne-la,
— Je verrai, j'examinerai. Sn attendant, Mélanîe, nous oublions complètement Gabrielle.
— C'est vrai.
— 11 Taut pourtant qu'oD Ini rende son enfant t s'écria Morlot avec une sorte de colère.
— Ob 1 mais on le lui rendra, dit Hélanîe.
— Le crois-tu sérieusement ï
— Le contraire est impossible.
L'agent de police boch^ la tète.
— Eh tien, nioi, dit-il, j'en doute.
— Pourquoi î
— 11 y a l'acte de naissance. Du moment que je ne fournis pas les preuves que l'enfant a été volé, lorsque Gabrielle le réclamera, le marquis et la marquise lui ^pondront par ces mo.ts : Vous êtes folle !
— Si la marquise faisait cela, Morlot, je serais alors la première à te crier de toutes mes forces : Sois sans pitié pour elle !
— Enfin, nous verrons. Devons-nous dire tout de iuite à Gabrielle que le petit Eugène est son Qls?
Mélanie parut réQéchir.
— Non, répondit-elle au bout d'un instant ; tes appréhensions ont fall nailre de l'inquiétude en moi ; nous
L,.,... Cookie
60 DEUX HÉRB3
atlendrons pour faire à notre pauvre amie celte importante révélation. Je crois, mon ami, qu'il sera Décessalre que tu voies d'abord toi-même madame la marquise de Coulange.
— Grosse affaire, se dit Morlot.
Il reprit k haute voix :
— Madame la marquise aura prochainemeotma visite. Mais je veus suivre ton conseil, Mélanie ; il faut que je sache exactement ce qu'est madame de Perny, ce que Sosthène de Peruy a fait autrefois et ce qu'il fait aujourd'hui.
CHEZ BUIRGAU
Assis devant son bureau, chargé de paperasses poudreuses, et enveloppé dans sa rohe de chambre graisseuse, — toujours la m6me, — qui avait dû Être bleue autrefois, l'homme d'affaires Blaireau lisait avec une grande attention un long article du Droit, journal des tribunaux.
Sa lecture devait l'intéresser beaucoup. Mais à voir certains plis qui s'étaient creusés sur son front, ses mouvements brusques, ses haut-le-corps, ses fréoqissements nerveux, l'éclair livide qui, h chaque instant, sillonnait son regard, il était facile de deviner qu'il éprouvait tout autre chose que du contentement.
— L'imbécile ! murmura-t-il sourdement quand il eut fini de lire, s'être laissé prendre, si bêtement !.-■ Il est crâne tout de même, il a tenu ferme, il n'a rien dit,
Xoo^Ic
les curieux n'ODt pu le faire parler. Personne de compromis... C'est égal, c'est raide, dix ans de travaux forcés I C'est f&cheux, il marchait si bien... Intelligence, hardiesse, audace, discrétion, coup d' œil juste, activité dévorante, il avait des qualités que je ne retrouverai jamais dans un autre. Âh I s'il n'avait pas eu un goût si prononcé pour le petit verre ! C'était là son grand défaut, son unique défaut. Hé, hé, on est toujours puni par où l'on a péché... S'il n'eût pas été ivre, il ne se serait pas laissé pincer comme un niais par un homme de la routse.
Kx ans, dix ans, c'est long, continua-t-il ; il aura le temps de se corriger de son ivrognerie.
C'est ainsi que Blaireau, qui était certainement trèscontrarié, s'apitoyait sur le sort de son ami Qargasse, après avoir fait son éloge.
L'article de journal qu'il venait de lire était le compte rendu d'une affaire qui avait été jugée la veille par la cour d'assises de la Seine. Et cette affaire n'était autre que le procès criminel de Gargasse, lequel avait été mis entre les mains de la justice par l'agent de police Morlot.
Il y a souvent, entre les plus vils coquins, un grand sentiment de solidarité et de fraternité. Gargasse en fournissait la preuve. A touleâ les questions qu'on lui avait adressées au sujet de ses complices ou associés, il avait répondu par un silence obstiné. Était-il lié par un serment ou rendu muet par la promesse d'une récompense après sa libération ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, il n'avait fait aucune révélation, ne voulant inquiéter ni compromettre ses complices, voleurs et receleurs, qui participaient plus ou moins directement aux opérations ténébreuses de Blaireau, son ami et son patron.
L,.,... Cookie
62 DEDX NÈItBS
Ce dernier n'était pas sans reconnaîlpe la valeur de ce dévouement ; mais il s'en appliquait à luï-mëiDe tout te mérite. En effet, il était côovaiïicti que si Gargàsse s'était renfermé dans un mustîsmË absolu, il le devait uniquement à l'admirable esprit de discipline qu'il avait su introduire parnii les individus qui obéissaient s. ses ordres et dont il était la volonté.
Cependant, bien qu'il eût lieu d'être satisfait de l'attitude que Gargasse avait eue dans sa terrible situation, Blaireau restait sombre et rfiveûr.
— Cette condamnation, dit-îl, me prorfuit l'effet 4' un avertissement. Je ferais peut-être bien de m'arrèter, de ne pas aller plus loin. N'ai-je pas suffisamment tenté le diable comme ca ? Je me souviens dii fameiis provçi-b'e qui dit : a ïani va là çriiche à l'eâu... !> Qu'est-ce que j'étais il y a qninze ans ? Rien : un être chétif et ïïiid perdu dans la foule qui grouille dans les bas-fonds ; je n'étais qu'un vermisseau que Thomme puissant écrase sous son pied. Oui, je n'étais rien; mais j'avais ce qui est resté en moi, la volonté, mon génie ! Je suis sorti de l'ombre, et continuant à me faire humble et petit poUr que nul ne Ht attention à moi et ne m'empêchât d'avancer, je me suis frayé un chemin à travers tous les obstacles, et je me suis élevé, eij'ai grandi, et j'ai monté, et je monte, je monte toujours !... Mes fèves m'ont montré les sommets, je touche à une cime I
Je voulais être riche, je le suis. Aujourd'hui je possède plus de deux milhons. Deux millions 1 Autrefois, quand j'entendais prononcer ce mot magique it million », j'avais uû éblouissement.
Et c'est moi. Blaireau, ex-ver de terre, atome, qai suis plus de deux fois millionnaire !
J'aime l'or, j'aime le bruit qu'il fait quand il sonné ;
- t;^H,gic ■
SBUX HÈItES 63
il n'y 9 pas de musique comparable à ce tintement joyeux ; il charme, il ehcbante mes oreilles. Et quand il ruisselle dans mes mains, il réjouit ma vue, etjsMssoniie de plaisir quand , aux rayonnements de mon regard, il mâle ses jaunes éclairs I
Je suis riche, riche, continua-t-il d'une yoix frémissante, assez riche pour pouvoir m'offrir toutes les jouissances... Oui, je pourrais m'arrëter, me donner enân le repos que j'ai bien gagné...
ËhbieD,Don,s'écria-t-ilavec un regard superbe, il me faut de t'or, toujours de l'or. . . Je veux monter encore !
A ce moment on frappa à la porte du cabinet.
Blaireau, qui oubliait rarement de prendre la précantion de s'enfermer, se leva et alla tirer le fort verrou qui défendait sa porte.
La domestique de Blaireau entr'ouvritja porte, avança en mSuie temps la tête et la main, et, sans rien dire, présenta une carte de visite à son maître.
Blaireau la prit, y jeta un coup d'oeil, et aussitdt ses sourcils se froncèrent, en se~ rapprochant l'un de l'auti'e.
— Qu'est-ce qu'il me veut encore, celui-là 7 se demanda-t-il d'un ton qui n'avait rien de gracieux poui- le vi8|teur.
Puis, après un instant d'hésitation :
— Faites entrer ce monsieur, dit-il.
Son visage changea subitement d'expression et se couvrit de ce masque froid, fin et singulièrement ironique que Blaireau prenait habituellement quand il jouait son rûle d'homme d'affaires.
Sosthéne de Perny eiitra dans le cabinet, dont Blaireau referma immédiatement la pbrte, sails oublier de pousser le verrou de sûreté.
DEUX HÈHES
étonné de me voir 7 dit Sosthëne.
n, cher monsieur, répondit Blaireau, en le de s'asseoir et en s'asseyant lui-même, je ne m'attendais pas du tout à l'honneur 3, ne vous ayant pas revu depuis cette liée au milieu de laquelle vous m'avez ute de Meaux. Non, parce que, connais- )s petites affaires, je suppose que vous mder un petit conseil.
, dit Sostbèoe, j'ai besoin de vos conseils tre aide.
jne grimace expressive, prit Sosthëne, vous connaissez mes af-
luand j'ai eu quelques bons rapports avec
l'inléresse toujours à lui et je me doone
Je savoir ce qu'il devient.
is savez ?. . .
' monsieur, je suis un homme discret,
pour vous être agréable, que je sach^
ue je ne sache rien ?
s toujours le même, monsieur Blaireau,
ëoe avec un faux sourire.
nge guère à mon âge, dit Blaireau. Je ne
défaire de mes défauts. Du reste, mon-
, sous ce rapport vous me ressemblez un
iz-vous dire î
n'ai nullement l'intention de vous être
omprends, monsieur Blaireau. Eb bien, à votre question de tout à l'heure, je n'ai dire : vous pouvezmeparlerfraDchement.
..Cookie
— A la bonne heure, cela me met & mon aise.
— D'ailleurs, ajouta Sostbëne, nous aurions tort de Dousgfiner entre nous. ^
Blaireau attacha ses petits yeux brillants sur Sosihèoe.
— Je ne peux pas vous dire, reprït-il, quelle est exactement aujourd'hui votre position, je n'en sais pas si long ; mais je puis affirmer que la vie que tous menez depuis quelques années est celle d'un véritable fou.
Sostbëne se mordit les lèvres.
— Vous aviez mieux à faire, cher monsieur, beaucoup mieux I
— Ab ! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir que c'est la colère, la rage, qui m'ont jeté dans cette existence atroce.
— La colère est un mauvais conseiller. Vous étiez admirablement bien dans la maison de votre beau-frëre> TOUS y aviez une position superbe. Pourquoi ne l'avez- Tous pas conservée?
—Vous ignorez ce qui s'est passé, je le vois. Eb bien, ma sœur, la marquise de Coulange, nous a chassés, ma mère et moi .
— En effet, on ne m'avait pas dit cela ; mats je l'avais deviné. Voyons, est-ce que vous ne vous attendiez pas icelaî
-Non.
— Et pourtant il pouvait vous arriver pire. En ne disant rien à son mari, votre sœur a été pour vous d'une indulgence et d'une bonté extrêmes.
— Ah I vous trouvez? fit Sostbëne les dents serrées.
— Certainement, appuya Blaireau, Vous avez joué, avec l'aide de votre mère, un jeu qui dépasse tout co qu'il y a de plus audacieux. Vous avez perdu, mais on
..Cookie
as DBHX HÈRES
ne gagn^ p^s totites les parties qu'oa joue. Ah I tods nniivpz vous estimer bien heureux d'en avoir été quittes ii; cparclfé. Quand j'ai appris que Iq marqtiis, sur rt duquel vous comptiez, était revenu presque je ne tous cache pas que j'ai eu peur pour tous. lIi I s'il était mort, s'il était mort I murmura spurit Sosthène.
lui, piais il n'est pas mort; vous n'aviez pas prévu her monsieur. Heureusement) la marquise a ga;^é nce; il ne sait rien et il ne saura probablemsDt 1 rien. Je vous le répète, votre sœur a été indulet TOUS devez lui en savoir un gré infini, le la hais I dit Sosthène d'une voix creuse, "ant pis pour vous, riposta Blaireau, dont le regard 1 le visage de Sosthèqe comme une flèche, s vous étiez donc imaginé, reprit-il, que, ne vouas vous livrer à la justice, pour une raison facile iprendre, elle ne chercherait pas 1^ moyen de hàlier elle-même ? Hais la marquise de Coulaage e femme de cœur, une noble femme ! Comment, ï elle, contre sa volonté, vous introduisez dans sa a un enfant étranger, de cet enfant vous faites son vous avi'z pu croire qu'elle accepterait cela simil, comme la chose la plus ordinaire du monde I itiez insensé, cher monsieur. Mais, même le marlort, elle ne vous aurait pas pardonné. ÎPaire tout tns son consentement, c'était trop fort; voilà où ludace me confond, moi, qui suis un audacieux! sse su que vous agissiez sans l'approbation de h ise de Coulange, je vous le déclare, monsieur de j'aurais repoussé vos offres, je vous aurais refusé ïncours.
hène regarda l'homme d'affaires tout ahuri.
DEDX HÂBBS 67
— Est-ce sérieusement que tous me dites ceU? demanda-t-il.
— Vous devriez s^Tpir, iponsieur, cjue ce que je dis est toujours sérielle, répondit Blaireau d'un ton sec.
Soslhène ne trouva rien ^ répliquer. '
— Ah eà ! pourquoi est-il venu iciî pensa blaireau. Est-ce qu'il ne va pas me le dire biéniot?
Cher monsieur de Peru;, Ëtes-vous toujours dans de bons termes avec votre beau-frère ? deœanda-l-il, —Je ne le vois plus que rarement.
— Pourquoi '
— Ai-je besoin de vous le dire?
~ Non, je le devine. \s marquis est Un bonnMe homme, très-susceptible sur les choses qui touchent à l'honneur; la conduiteun peu... bizarre que vous menez l'a mécontenté, disons le mot, inaigné;il s'est permis de vous adresser les reproches que vous méritez, et comme vous n'aimez pus les leçons de morale, vous vous êtes Éloigné de lui. Vous avez eu tort, cher monsieur.
— Je le reconnais.
— C'est déjà quelque chose. Votre beau-frère est ïussiun homme très-généreux, je le sais, et son immense fortunp lui permet de l'être largement. Gomme le travail n'est pas précisément ce que vous aimez et que vous êtes pauvre, le marquis doit vous faire une pension,
Sostbëne fut un instant embarrassé. Mais U répondit hardiment :
-Oui.
— Vous dépensez un peu plus, hein? fit Blaireau d'un tan bonhomme.
-Oui, un peu plus.
— Et parfois vous êtes gSné?
— Souvent.
68 DEUX HÉBBS
r- Je le vois veair, se dit Blaireau.
11 reprit tout haut:
— Maintenant, cber monsieur, tous plalt-îl de me faire connaître le but de votre visite 7
— Comme je vovs l'ai dit en entrant, monsieur Blaireau, je viens vous demander un conseil et en même temps votre aide, que vous ne me refuserez pas, car la chose dont il s'agit vous intéresse autant que moi.
— Ah ! fit Blaireau étonné.
— Ensuite, reprit Sosthëne, je vous proposerai une association dans une nouvelle affaire.
— Oh I oh ! le. gaillard médite quelque nouveau crime 1 pensa Blaireau.
Il inclina sa tête sur son bureau et, regardant Sosthène en dessous ;
— Allez, cher monsieur, dit-il, allez, je vous écoute.