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DBUX HÈRES lit)
elle De put se dégager. Elle se trouva serrée daas les bras nerveus du misérable. Cependant !a lutte n'était pas finie, Gabrielle se défendait vaillamment avec celte force extraordinaire que donne le désespoir et qu'on trouve toujours à l'heure d'un danger suprême.
Elle sentait bien qu'elle était perdue, qu'il lui était impossible de vaincre son làcbe ennemi, son bourreau; mfds elle voulait lutter jusqu'il épuisement complet de ses forces et vendre chèrement sa vie.
Elle se défendait sans pousser un cri. Lui criait, rftiait et faisait entendre des hurlements de héte fauve chaque fois qu'elle repoussait la corde fatale qu'il voulait lui jeter autour du cou.
Enfla le misérable parvint à la terrasser et ils tombèrent ensemble. Pendant quelques secondes encore, ils roulèrent au milieu de la chambre, en se repliant, en se tordant comme des reptiles.
Gabrielle haletait affreusement, sa poitrine avait des soulèvement violents, et son cœur battait & se rompre. Il y avait dans ses oreilles un tintement sinistre. Ellesentit qu'elle allait perdre la respiration.
Elle cessa subitement de se défendre. Rassemblant le peu de forces qui lui restait, elle se souleva et se mit sur ses genoux.
L'homme se dressa debout en poussant un cri de triomphe. Son regard était effrayant. Ses yeux semblaient lancer des flammes ; il avait sur les lèvres un sourire atroce.
Lemomentetaitvenu.il prépara son nœud coulant.
Gabrielle avait joint les mains et tourné ses yeux vers le ciel.
Placée comme elle l'était, son pâle et beau visage était entièrement éclairé par la lumière p&le de la chandelle.
ISO DKDX MtUS
Au moment oïl Cbsuve-Sonris se disposait à faire passer au-dessus de la tète de sa victime la terrible corde, Gabrielle parla.
- Mon Dieu, dit-èlle, je vais quitter cette via où j'ai tant souffert ; je tous remets mon âme.
L'étrangleor s'était arrfité tont int«£t derant edte femme agenouillée, qui avait les mains jointes, leregard fixé au plafond, et qui semblait avoir oublié qu'il était là, menaçant, tenant dans ses mainsl'iiistnmiBntdemort.
Gabrielle continua :
— Mon Dieu, veillez sormon âlsJ... Faites que les douleurs de la mëre soient le prix du bontieur de l'enfant 1
Que se passa-t-il alors dans le cœur et la pensée de Gholard ? De quelle clarté soudaine voiait-il d'Mre frappé ? Nous ne saurions le dire. Uais un grand trouble était né en lui, et sa fureur sanguinaire s'était subitement calmée. S'était-il attendri? Se sentait-il pris de pitié pour sa victime? Pourquoi pas? Mais qu'importe! Par un regard qui regardait plus haut que lui, par une voix qui montait jusqu'à Dieu, cet homme, tout à l'heure rugissant, furieux, féroce, cet homme venait d'Stre dompté !
Devant une femme en larmes on a vu reculev le Uon du désert I
D'aulres femmes avant Gabrielle avaient déjà, attendri des bètes féroces !
Maintenant, ce n'était plus la victime, c'est le twurreau qui avait peur I
Tremblant, courbé, les yeux démesurément ouverts, fixés sur Gabrielle, Gholard se mit à reculer. Il recula jusqu'à la porte. En fnmehissant le seuil, sa main rencontra la clef qui était restée dans la serrure.
BKDX UÂHES ISl
Sans le voutoir, sana doute, car il iUit ineapable d'avoir une peosée, il tira la porte, qui se ferma sur lui.
n se précipita dans l'escalier, comme s'il eût la faculté des oiseaux nocturnes de roir au milieu de* ténèbres , sortit de la maison ea courant, sauta par-dessus un mur et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes.
On aurait pu croire qu'il était poursuivi par une légïOB de diables ou plutAt par les gendarmes.
Quand Gbolard eut disparu et que Gabrielle n'entendit plus le bruit de ses pas, elle se traîna jusqu'à la porte. Alors seulement ëïia s'aperçut qu'elle était entièrement fermée.
— Je comprends maintenant pourquoi il est parti, mnrmura-t-elle avec accablement, il s'est dit qu'il ne devait pas prendre la peine de commettre un meurtre inutile, quand lui et ses camarades... les autres, comme il dit, n'ont qu'à me laisser mourir de faim...
Il aen l'attention de me laisser de la lumière, ajodtat-elle avec un sourire navrant.
Elle s'assit. Le dos contre la porte et la tête dan$ ses mains, elle resta un instant absorbée dans de donloureoses pensées.
— Je n'ai plus à me faire aucune illusion, reprit-elle, je suis condamnée. Les gens qui m'ont pris mon enfant veulent ma mort, qui leur est nécessaire, et je suis en leur pouvoir. Ils avaient décidé que je mourrais étranglée ; mais Dieu A'a pas voulu que le malheureux qui sort d'ici fût un assassin. Je mourrai d'une autre manière et aussi sûrement; seulement mon agonie sera plus longue et plus cruelle.
« Les autres sont partis. » Il m'a dit cela, l'homme à la corde. Je me rends compte maintenant de ces bmits
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152 DEUX UÈtiSS
que j'ai entendus. C'était un déménagement. Oui, ils sont partis... Et je reste seule, emprisonnée, dans cette maison isolée et abandonnée.
Olil la faim 1 la faim 1... Je la sens déjà, je la sens. J'ai entendu dire que c'était une effroyable torture; je vais la connaître, cette torture ... Elle manquait à mon martyre. La faim I souffrance du corps pour laquelle l'âme ne peut rien. Ab I je me sens frissonner d'épouvante et d'borrenr. Seigneur, mon Dieu, soutenez mon courage, donnez-moi la force de supporter de nouvelles souffrances.
A ce moment, ses yeux, qui erraient dans la chambre, tombèrent sur son panier. Aussitôt elle laissa échapper un cri, une sorte de cri de Joie.
Elle se leva péniblement, fit quelques pas, etalla s'affaisser de nouveau près du panier. Elle le saisit par un mouvement brusque, l'ouvrit et plongea sa main au fond.
Elle retira un morceau de pain.
Elle l'avait mis dans son panier avant de sortir de chez elle. C'est une précaution qu'elle prenait quelquefois.
Elle n'avait fait qu'un repas léger, le matin. Ëst-il besoin de le dire ? Elle avait faim, la pauvre Gabrielle- Pourtant, elle tenait le pain dans sa main, elle le regardait tristement, les yeux mouillés de iarme^ et elle n'osait pas le porter à sa bouche.
Au bout d'un instant, cependant, elle partagea le morceau en deux parts à peu près égales.
— Pour deux fois, murmura-t-elle ; maintenant et demain. Demain... Et après?...
Après? reprit-elle d'un ton intraduisible : ce sera la souffrance et la mort I
Et, en pleurant, elle se mit à manger.
DBDX ItERES
LE DANGER DBS CLOISONS HIHCHS
Le lendemaiodu jour où Sosthène de Perny s'était trouvé rue de Provence à une table de jeu, en face du magnifique étranger, qui se faisait appeler don José comte de Rogas, grand de Portugal, — cela seulement, — lequel lui avait démontré que, si habile qu'on puisse itre à battre les cartes, on peut encore rencontrer de plus forts que soi; le lendemain de ce jour, disonsnous, vers trois heures de l'après-midi, Sosthène s'acheminait vers les Ternes. Il allait faire une visite à sa mère.
Il s'était mis dans la t6te qu'elle devait lui donner la somme qu'il lui fallait absolument pour le surlendemain avant midi.
Il savait très-bien qu'elle n'avait pas d'argent chez elle. Quelques jours auparavant il avait fait main basse sor les derniers billets de cent francs qu'elle tenait en réserve. Mais il voulait la forcer à demander les douze mille francs au marquis de Coulange, ce qu'il n'avait pas le courage de faire lui-même.
Quand il arriva rue Laugier, n'ayant plus que vingtcinq pas à faire, il s'arrêta brusquement. Il avait devant Ini le coupé de son beau-frère. Le cocher, lui tournant le dos, était sur son siège.
Sa première pensée fut de rebrousser chemin pour revenir plus tard, car il ne tenait nullement à se trouver nez-à-nez avec le marquis. Celui-ci était avec sa
134 DEDX HiRBS
mère ; cela n'avait rien d'extraordinaire. Mais, à tort ou à raison, il s'imagina que madame de Pemy et M. de Goulange parlaient de lui; que sa mère se plaignait et que lé marquis ue se gênait poiot pour blâmer et Ûétrir sa conduite. Aussitôt, l'idée lui vint d'écouter ce qu'ils disaient. Après un moment d'hésitation.il tourna sur ses talons et se mit à marcher d'un pas rapide.
Il &t le tour d'uspUé de maisons, gagna le petit cliemin parallèle à la rue Laugier, qu'avait visité Morlot, et ■arriva à la petite porte, remarquée par ce dernier. Il en avait une clef dans sapocbe, fironvrit, pénétra dans le jardin, et, sans faire de bniit, marchant sur U pointe des pieds, en se glissant derrière les massifs, il arriva an pavillon. Il entra et monta l'escalier à pas de loup. Il ouvrit et referma doucement une porte, celte de aa chambre, qu'il traversa pour se glisser furtivement da s le cabinet de toilette,
La domestique, occupée dans sa cuisine, ne l'avait ni Vu, ni entendu.
Nous savons, d'après le plan tracé par Morlot, qu'us double cabinet de toilette séparait les chambres de la mère et du fils. Du cAté de la chambre de madame de Pemy la cloison était très-mince. Eu s'en, approchani seulement et en temlant l'oreille, SosthèBe pouvait partaitemenl entendre causer dtez sa tufere.
Le marquis était encore avecelle,et,dès les premières paroles qui arrivèrent à son oreille, il comprit qu'ils parlaient de lui.
— J'avoue mes torts, dit madame de Pemy, répondant à son gendre; mais quK faire, maintenant ? Je ne peux plus que souffrir et me désoler. Si j'ai été faible, trop faible, j'en suis bien punie I
— Malheureusement, nous n'avons plus rien à esp6-
DEUX HiRKS CSB
rer, reprit le marquis. Pour le raouner à des idées plus saines et lui faire quitter la voie dangereuse qu'il suit et qni le mène à sa perte, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi. Je lui ai parlé comme ou parle à un frère, à un ami. Paroles perdues. En présence de tes exigences, ^devenaient déplus en plua fréquentes et... brutales, j'ai dû lui fermer ma bourse, persuadé, d'ailleara, que tout ce que je ferais pour lui serait inutile. Madame dePemy soupira.
— Je suis très-riche, c'est vrai, coatinna le marquis ; mais quand j'ai autour de moi tant d'occasions pour birelebien, je ne veux pas que ma fortune serve à encourager le mal. Je ne sais pas quel triste sort lui est réservé; quel qu'il Boit, il l'aura mérité. Je ne vous rapporte point, — jeneTosecaispas, — ce qu'on m'a dltde lui et ce que j'apprends emwretous W jours. S'il y a de la honte poiu Sosth&ae, il y en a aussi pour nous tons.
— Est-ce que Mathilde sait?...
— Rien, heureusement; je lui cache la vérité.
— Sosthène est jeune encore, monsieur le marquis ; il ouvrira les yeux, il verra l'abtme et s'eD éloignera.
— Je veux vous laisser cet espoir, madame, vous en avez besoin.
— Oui, car il adou<^ ma douleur,
— Croyez-vous que la mienne n'est pas grande I 41royez-vous que j'ai appris sans chagrin que Sosthène voDs prenait tout votre aident, que pour lui vous aviez engagé vos bijoux, votre argenterie, et que, souveot. Tons manquiez des choMs les plus nécessaires à la vie ?
Cela prouve, ce qui est plus douloureux encore que le reste, que votre fils n'a pas de cœnr-
— Oh ! monsieur le marquis . . .
156 DEUX KÉBES
— Il ne le fait que trop voir. Tenez, j'ai fait une triste découverte.
— Laquelle, monsieur le marquis ?
— Non seulement Sostb&ne n'aime pas sa soeur, mais il a pour elle de U haine.
— Oh t monsieur le marquis, ne croyez pas cela ! s'Écria-t-elle.
— Cela est, madame. Hélas I je voudrais me tromper I Madame de Peroy baissa la tfite. Elle était accablée. Le marquis reprit :
— Je partage un peu l'opinion des gens que la conduite de votre fils scandalise et qui prétendent qu'il y a dans sa tète un grain de folie.
— Il m'arrange bien, mon cher bean-frëre, pensait Sosthëne, qui ne perdait pas un mot de la conversation'
— Mais laissons ce sujet aussi pénible pour vous qne pour moi, continua lemarquis. Vous m'avez fait l'amitié de m'écrire ; je me suis empressé de me rendre à votre invitation, pensant que vous aviez à me faire une communication pressante ou quelque chose à me demander. Teuillez me dire de quoi il s'agit.
Madame de Pemy parut embarrassée.
— La mère de la marquise de Goulange ne doit pas craindre de parler devant le mari de Mathilde de Perny, ajouta le marquis avec son sourire plein de bienveillance,
— Je connais vos nobles sentiments, monsienr le marquis, répondit madame de Perny, et j'ai su apprécier depuis longtemps tout ce qu'il y a de bon et de généreux dans votre cceur; cependant j'éprouve une gène pénible...
— Je vous le répète, madame, vous pouvez parier sans aucune crainte.
DBUX MÉHES 157
— Voufi m'encouragez, merci. Vous savez cléjà pourquoi je vous ai écrit de Tenir me voir : j'ai quelque chose à TOUS demander.
— Dites, madame.
— Monsieur le marquis, sur la pension qme tous youlezbien me Taire...
— Madame, interrompit le marquis, ce n'est pas moi, c'est Totre fille qui tous fait cette pension.
— Eh bien, sur cette pension, monsieur le marquis, je désirerais qu'une somme assez importante me fât arancée.
Le front de M. de Coulange s'assombrit.
Sosthène tressaillit, et il prëtal'oreille avec un redoublement d'attention.
— Est-ce possible, monsieur le marquis? demanda madame de Perny.
— Gela dépend, madame, répondit-i).
— Chaque mois, on pourrait me retenir la moitié.
— Grâce à Dieu, répliqua-t-il viYement, la marquise et le marquis de Coulange n'en sont pas à Taire de ces calculs mesquins. D'ailleurs, en ce qui concerne votre pension, madame, c'est l'affaire de Mathilde. Ne parlons donc plus de la pension, qui vous sera servie régulièment comme par le passé.
— Alors, monsieur le marquis, c'est un emprunt que je suis obligée de tous Taire.
— Je ne suis pas un préteur d'argent, madame; il n'arrive quelquefois, je pourrais dire souTent, de donner quand je crois bien Taire. Quel est le chiffre de la somme dont tous avez besoin ?
-' Quinze mille Trancs.
L'air mécontent du marquis s'accentua.
— Pourvotre fils? l'interrogea-t-il.
L i , ...Cuo^le
C58 DEUX HilES
Les yenz de Sosthène étincelaieat.
— Quinze mille ft'ancsl marmura-t-U.
— Non, monsieur le marquis, non, répoadit madame ■de Peroy, ce n'est pas pour mon flU ; il ^nore que j'ai i)esoin de cette somme.
Le visage de M. de Coulange se dérida.
— C'est bien, dit-il. Puia-je vous demander l'emploi que vous voulez faire de ces quinze mille francs?
— Il y a quelques mois, monsieur le marquis, je me ■sois trouvée gênée, dans une situation difficile...
— Je comprends, une dette de votre fils àpayer.
— Eh bien, oui, une dette à payer.
— Alors î
— Une de mes anciennes amies m'a prâté ces quinze mille francs à l'insu de son mari. Gomme vous le voyez, c'est une dette d'honneur que j'ai contractée. Aujourd'hui, pour ne pas se trouver elle-même dans une situation pénUile, mon amie me réclame la somme et j'ai promis de la lui rendre.
— Et vous devez la faire, madame. Quel jour devea- Tous rembourser les quinze mille francs ?
— Le plus Utt possible, aussitôt que je les aurai.
— Eh bien, madame, je vous enverrai cette somme ■ou je vous l'apporterai moi-méote'demain, dansl'aprèsmidi.
— Demain! répéta sourdement Sosthène.
— Oh 1 monsieur le marquis, balbutia madame de Pemy, comme vous êtes bon pour moi, que de reconnaissance I
— Demain, dans l'après-midi... quinze mille francs, se disait Sosthène, une lueur livide dans le regard.
— Tous reste-'il encore un peu d'argent, madame 7 demanda le marquis.
Elle ne répondit paa ; mais le rouge Ini mon (h«t.
— Ainsi, il ne vons reste plus rien? dit le ma
— Pins rien, soapira-t-elTe.
Le marqnis ent comme un moorement de c Mais il reprit aussitàt, son bon sonrire sur les lëvi
~- Je ne veox pas que tous restiez ainsi sans ai aux quinze mille francs, je joindrai une autres de cinq mille francs. Mais, je vous en prie, ma que cet argent soit pour voua, pour vous seule ; q tre fils ne sache pas qne vous le possédez 1
Madame de Pemy prit son moucboir et essu grosses larmes qui roulaient dans ses yeux.
Le marquis s'était Levé, et, avant de la quitter, tendit la main.
Elle s'empara de cette main généreuse, sur la elle s'inclina pour la toucher de ses lèvres. Puis < entendre une sorte de gémissement. Elle était en aune émotion extraordinaire.
— Merci, monsieur le marquis, merci, pronoi elle d'une voix ribrante.
Elle se leva pour le reconduire.
~ Ne vous dérangez pas, lui dit-il.
fille l'accompagna jusqu'i la porte de sa chi seulement.
Le marquis s'en alla en lui disant :
— A demain !
— Oui, à demain 1 répondit la voix sombre di tbène.
Après avoir refermé sa porte, madame dePem àl tristement, prit sa tête dans ses muas et plei lencieusement.
Au bout d'un instant, Sosthène sortit de sa cac
.Cuo^le
160 Deux UÉBES
puis de sa chambre. Il s'arrêta qd instant sur le palier pour écouter. Un bruit qu'il euteodit lui apprit que la domestique était encore dans la cuisine. Alors il descendit lentement, avec précaution, sortit du parillon et gagna la petite porte par laquelle il disparut.
Une semaibe s'était écoulée sans qu'il eût fait une seule visite à sa mère. Elle ne devait pas encore le voir ce jour-là.
Le lendemain, dans la matinée, madame de Perny reçut une lettre de Sosthène.
11 s'excusait de ne pas être allé la voir depuis plusieurs jours ; il la prévenait qu'il avait l'intention de se rendre aux Ternes le jour même, dans l'après-midi. Il la priait de l'attendre et lui recommandait de ne pas sortir.
Vers deux heures, un domestique du marquis de Coalange se pré^uta chez madame de Pemy et lui remit de la part de son maître un pli cacheté.
— Monsieur le marquis vous a-t-il dit d'attendre une réponse ? demanda-t-elle.
— Non, madame, répondit le domestique.
Et il se retira.
Madame de Perny ouvrit l'enveloppe, qui contenait, avec quelques ligues écrites par M. de Coulange, vingt billets de banque de mille francs.
— Si je n'attendais pas Sosthène aujourd'hui, se ditelle, j'irais porter tout de suite à mon amie ses quinze mille francs. Mais ce n'est qu'un retard d'une demijournée ; j'irai demain avant midi.
Elle remit les billets dans l'enveloppe et les plaça dans un rayon d'une armoire qu'elle ferma et dont elle mit la clef dans sa poche.
Comptant sur la visite de son Sis, elle avait averti sa
domestique, et celle-ci se mit en devoir de préparer un dîner un peu plus complet que d'habitude.
A sept heures, Sosthène n'était pas arrivé.
Madame de Perny voulut l'attendre encore, elle l'attendit jusqu'à huit heures.
— Allons, se dit-elle tristement, il a oublié qu'il devait venir ; ce soir, comme toujours, il s'est laissé entraîner.
Elle poussa un profond soupir. Puis elle se fit servir. La domestique, dont le poulet à la broche s'était desséché devant le feu, ne se gCnait pas pour montrer sa mauvaise humeur.
Madame de Perny mangea à peine ; la contrariété lui a?ait enlevé l'appéût. Elle se leva de table et remonta immédiatement dans sa chambre.
La servante débarrassa la table, lava sa vaisselle et acheva son travail de la journée. Elle sortit ensuite pour aller causer dans la rue avec la concierge, sa fille et quelques voisines.
La soirée était très-belle. Le ciel se constellait d'étoiles scintillantes ; l'air tiède était déjà parfumé ; le rossignol chantait sa chanson amoureuse.
A neuf heures et demie, la petite porte du jardin s'ouvrit sans bruit et Sosthène se glissa dans l'ombre. 11 savait sans doute que, pour le moment, sa mère était seule dans le pavillon.
Madame de Perny avait pleuré. Elle essuyait ses yeux lorsque, soudain, sa porte s'ouvrit brusquement. Elle vit entrer Sosthène.
A la vue de son fils, madame de Pemy s'était levée. GUe n'eat qu'à le regarder ponr s'apercevoir qu'il avait 1)0. Elle eut comme un mouTemeot de répulsion, et elle retomba sur son fauteuil en faisant entendre une plainte -étouffée.
Sosthëne, en effet, paraissait avoir fait un àinet copieux. Il avait dû absorber use certaine quantité d'ab* sinlbe et autres liqueurs non moins dangereuses.
Il avait une tenue débraillée, le visage fortement enluminé, les l&vres bnmides, la bouche baveuse ; de ses yeux s'échappaient des lueurs étranges ; son cegud était sombre et ses mouvements Bévreui.
£n s'avançant vers sa mère, il regarda autour délai et jeta particnltërement sur l'armoire un coup d'oui singulier.
— Assieds-toi, lai dit madame de Perny. Je t'ai attendu toute la soirée, j'espérais que tu «iUnerais avec ■moi ; pourquoi n'es-tu pas venu 7
— Je n'ai pas pu. Au dernier moment j'ai été retenu.
— Par tes amis 1 fit madame de Pemy, appuyant sur le dernier mot.
— Oui.
— De tristes amis, reprit-elle, avec lesquels tu cours à ta perte, sans que tu voies dans quel horrible gouffre tu peus tomber.
Le regard de Sosthëne devint plus sombre encore.
DKDX HftUS
— Hé 1 répliquï-t41 eu frappant du pied a' je ne suis pas venu te voir ce s(As pour que tt de la morale. Il me semble que je suis assez g nurcber seul. Je te préviens que je ue veui aucoD reproche ; du reste, je n'ai pas & en r toi.
— Malheureux t mais si tu me fermes la moi, ta mère, qui donc aura le couraf^e de t la manques à tous tes devoirs, que ta co odieuse, un scandale pour tous les honnêtes donc essayera de te rappeler an sentimeni gnité?
— Je ne reconnais ce droit à personne, pa: qn'à d'autres, rîposta-t-il avec dureté.
— Ah I Sostbène, Sostiiène, tu me fais ps Bunt toutes mes coupables faiblesses '. Oi loTces à avoir te regret cruel de t'avoir trop a
— U ne fallait pas Être faible, il ne fallait mer, répondit-il Avidement.
— Pas de ccBor, pas de cœur I murmura madame dç Pemy.
— Ce que je suis, je le sais, r^iit-il ; je n som qu'on me le dise; et ce qoe je fais, ji D'aiUeurs, continua-t-U, en s'animant tout j'ai une existence misérable, une conduit «Hume tu le dis, c'est ta faute I
— Oh 1 flt-elle, en courbant la tête.
— Oui, c'est ta faute, poursuivit-il d'une vo ta prétends que je manque à tous mes de^ mais avant moi tu as manqué à tous les ti< ment m'as-tu élevé, dis? M'as-tu donné de aâlsî M'aa-tu seulement mis sous les yeni de mon père? M'as-tu montré ce qui était 1
„Cooi^le
164 SEDX HÉRtS
faisant voir ce qui était mal? J'ai marché seut, sans guide, et j'ai couru prêt à me casser le cou à chaque instant. Ta m'as laissé faire. Je n'avais plus de père, c'était à toi de me diriger ; c'est alors que ta devais me retenir pour m'empécher de lomber I Tu as été faible, tu ne devais pas l'fitre ; tu m'as trop aimé, je ne t'en demandais pas tant.
Aujourd'hui, tu me parles du gouffre oîi je peux tom: ber ; il est bien temps 1... Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai. Mais voilà : je suis ce que tu as voulu que je
Madame de Perny était anéantie. Elle leva vers le ciel ses mains tremblantes.
— Ouel châtiment ! gémit-elle.
Sosthène reprit avec violence :
— Si lu avais été pour ta fllle une bonne mère, si tu avais aimé Mathilde, tu n'aurais pas trompé le marquis en lui disant qu'elle était enceinte, tu ne lui aurais pas fait accepter de force l'enfant de la fille d'Âsnières, elle ne nous aurait point chassés comme des misérables et je serais encore aujourd'hui chez le marquis.
— Mais, malheureux que tu es, tu oublies donc que c'est toi qui m'as forcée à commettre cette infamie, ce crime épouvantable I s'écria-t-ell'e éperdue.
— Soit; mais tu devais repousser mon idée, ton de? voir était de me résister, tu ne devais pas te faire ma complice.
Il ajouta avec une ironie mordante :
— Dans toutes les circonstances, toujours, c'est ta faiblesse, c'est ton grand amour pour moi, qui m'ont fatalement perdu.
— Va, sois sans pitié pour ta mère, Sosthène, dit madame de Perny d'une voix déchirante; frappe -la
DEUX MÂRBS 165
duremenl, à coups redoublés; jette-lui au visage sa bonté et son opprobre... Tu as raison, je n'ai pas le droit de te faire des reproches, car, comme toi, Je suis une misérable I... Je souffre, je l'ai mérité. Depuis des années la douleur est en moi. Et mieux que toi, et plus cruellement encore, ma conscience réveillée pie montre tout le mal que j'ai fait... Mais la justice de Dieu est inexorable ; pour qu'elle soit satisfaite, il faut que ma plus grande punition me soit infligée par toi I
Elle voila sa figure de ses mains, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle se mit à pleurer.
Après un moment de silence, Sostbëne reprit :
— Ce qui est fait est fait ; que tu le regrettes, je le comprends ; mais ce ne sont pas les larmes qui peuvent réparer quelque cbose ; il me paraît donc bien inutile de s'attendrir. Du reste, ce n'est pas pour te voir pleurer que je suis venu ici ce soir.
— C'est borrible 1 murmura-t-elle.
— Ridicule ! répliqua-t-il , en haussant les épaules .
— Ah ! tais-toi 1 tais-toi I s'écria-t-elle, tu es odieux.
— Je sais ce que je suis, je te l'ai déjà dit. Mais, pour le moment, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. J'ai besoin â'argent.
Madame de Perny releva brusquement la tête.
— De l'argent ! flt-elle.
— Oui, il m'en faut.
Elle le regarda avec une sorte d'efi'roi.
-- Hais tu sais bien que je s'en ai pas, répondit-elle ; il y a huit jours, tu as emporté les quelques cents francs qui me restaient.
— Aujourd'hui n'est pas il y a huit jours. Il me faut de l'aident.
— Je t'ai répondu.
166 DEUX UtKSS
— Tu en as.
— Non.
— Je le sais.
— Tu te trompeB.
— Encore une fois, jeté disque je le s&isi s'écria-t-îl sTec emportement ^
— Où venz-tn donc que je l'aie ptis ? Ta sais Uen, trop bien, les jours que j'en reçois.
— Tu te donnes Traiment trop de peine pour mentir, répliqna-t-il, son mauvais sonrire sur les lèvres, Th as de l'argent ici, une forte somme même, que t'a donnée aujourd'hui le marquis de Goulange.
Madame de Pemy tressaillit et se troubla.
— Comment sais-tu cola ? exclama-t-elle.
— Qu'importe, du moment que je le sais ?
— Eh bien, oui, dit madame de Perny, d'une voîz très-émue, contrainte et forcée, j'ai dû m'adresser an marquis; toujours généreux et grand, il n'a point repoussé ma requête et il m'a envoyé la somme que je lui ai demandée; mais cet argent n'est pas k moi... Je l'ai emprunté aa mois de novembre dernier ; tu le sais bien, puisque c'est pour toi que j'ai fait cet emprunt ; il faut que je rende demain les quinze mille francs.
— Tu les rendras pins tard.
— On attend, j'ai promis.
— On attendra, tu manqueras à ta promesse.
— Ce serait une infamie; c'est une dette sacrée I
— Ma mère, j'ai besoin de cet argent, il me le faut.
— Jamais 1
— Je le veux I
— Tu es un misérable 1
11 se dressa debout, les yeux pleins d'éclairs.
— Prends garde t cria-t-il d'un ton menaçant.
DEUX HÂHES UT
— Ta-t'en, lai dit-elle. Ta-t'en, ta m'éponvintei 1 n devint blËme de colère.
— Ha mère, donoe-moi la clef de ton armoire, repritil d'tme voix sourde, les dents serrées.
Elle se dressa en face de lai et répoodit arec énergie : -NonI
— La clef, doone-moi la clefi dit-il d'ao ton plnsimpirieux encore.
— Non I non ! non 1
— Une dernière fois, donne-moi la clef I
— Jamais I j'aimerais mieux monrirt
Comme le faure qni saute snr sa proie, Sosthèneboiidit sor sa mère et la r^iversa sur le fïnteiûl. Elle poussa ml cri.
— Si tn veux que je sois va assassin, lui dit-il, d'unevoix creuse, tu n'as qu'à crier et à appeler. Tiens, ta Tois ce pistolet ; la première personne qni entre dans cette chambre, je la tue t
n fit passer l'arme sons les yenx de sa mère et la jeta snr on guéridon.
La malheureuse, effrayée, n'osa plus appeler h son secours. Cependant elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour se défendre... Mais, la saisissant à la gorge et tenant ses jamhes serrées entre ses genoux, il parvint & la fouiller et à lui enlever la clef.
Alors, les yeoz enflammés, il se redressa en jetant un cri de joie semblable à un rugissement.
Libre de ses mouvements, madame de Pemysereleva. Elle était haletante, & demi suffoquée,
— Voleur 1 Voleur I prononça-t-elle d'une voix étran-^ glée.
Sostbène n'eut pas l'iûr d'avoir entendu.
Il avait ouvert l'armoire, et, remuant le linge, ouvrant
L,.,.. Cookie
168 J>EVX HERES
les boites, fourrant ses maios dans tous les coins, il cherchait les billets de banque. Il ne voyait point l'enveloppe qui les contenait, laquelle, cependant, lui crevait les yeux.
Madame de Perny était incapable de lutter contre son fils ; toutefois, elle ne renonçait point à empâcher le vol. Elle vit le pistolet sur ie guéridon ; elle s'en empara et le glissa dans sa poche ; puis elle s'élança vers la porte avec l'intention évidente de descendre dans le jardio afin d'appeler à son aide.
La malheureuse femme avait la tête perdue. Elle ue voyait pas qu'en appelant des étrangers elle dénonçait son fils et le mettait dans une situation des plus graves.
Mais Sosthène devina sa pensée. Les traits contractés, la fureur dans le regard, terrible, il se jeta entre elle et la porte.
— Tu ne sortiras pas ! hurla-t-iL
Madame de Perny recula, puis s'élança vers la fenêtre qu'elle ouvrit toute grande. Avançant la tête et la moitié du corps, elle reprit baleine pour crier. Elle n'eut pas le temps de le faire. Sosthène se précipita sur elle comme un forcené. A cette nouvelle et brutale agression, elle se retourna à demi .
Alors une lutte épouvantable, horrible, s'eng^ea entre la mère et le fils.
Sosthène serrait sa mère contre la barre d'appui de )a fenêtre. Pour l'empêcher de crier, il lui faisait de sa main gauche un blillon.
La barre n'était pas solidement scellée. Tout à coup, sous les secousses violentes qu'elle recevait, l'une de ses extrémités se détacha. Le corps de madame de Perny perdit son équilibre; le buste emporta les jambes, et, U tète en avant, elle tomba dans le vide.
Xoogic
Un cri étouffé, suivi immédiatement d'un bruit sourd, se fit entendre.
Sosthëne prêta avidement l'oreille ; il n'euteodit plus rien.
— Bah I c'est une culbute, murmura le misérable, elle se relèvera.
Et il courut à l'armoire. Cette fois, l'enveloppe lui sauta aux yeux. Il la prit et reconnut aussitôt l'écriture du marquis. U regarda et vit les billets de banque.
— Ën&n, je les tiens ! s'écria-t-il.
Il fourra enveloppe et biHets au fond de la pocbe de sa redingote, referma l'armoire et s'élança hors de la chambre. Un instant après, sorti du jardin, il s'éloignait rapidement.
n s'en allait, le monstre I et il ne s'était même pas demandé si sa mère avait été blessée dans sa chute.
Un grand quart d'heure ou vingt minutes plus tard, quand la servante revint pour se coucher, elle trouva sa maîtresse étendue sans mouvement sur le sol, devant !a porte de la cuisine. Elle jeta un grand cri, puisse baissa pour essayer de ta relever. Elle s'aperçut alors que la t6te et la figure de la malheureuse femme étaient couvertes de sang. L'endroit où reposait la tête, immédiatement au bas des marches de pierre, était rouge et formait une espèce de mare.
Affolée, épouvantée, la domestique appela au secours de toutes ses forces. La concierge, sa &lle et trois ou quatre locataires de la maison accoururent aussitôt. Deux hommes relevèrent madame de Perny et la transportèrent dans la salle à manger ot ils la couchèrent sur une chaise longue.
Bile était glacée. D'abord , on crut qu'elle était
morte ; mais on s'aperçut qu'elle respirait encore, et au
170 DBOX XAiBS
bout d'an tasUnt «Ue poussa im faible gémissemeiit.
— Ma flile, dit la concierge, cours vite diereber im mMecin.
La jeune fille partit en courant.
— (1 serait bon anni, dît un local^re, de faire pr£- Tenir tout de suite son fils.
— C'e>t Trai, répondit la concierge ; mais je ne sais pas oh il demenre.
La domestique ne connaissait pas non pins l'adreue de M. de Perny.
— Hais, dit-elle, on peut aller me i|e Babylone aiertir M. le marquis de Couïanf^ dn malheur qui neatd'ar-
— J'y vais, dit on homme.
— Prenez nne Toiture pour arriver plus -rite. L'homme s'en alla.
Madame de Pemy n'était pas tombée d'une grande hauteur ; malheureusement, sa tôte avait reneontié l'angle aigu d'une marche de l'escidier de la cuiâne. Choc épouvautable I au-dessus de l'os frontal, la pierre avait enfoncé le crans et fait un boa. Beaucoup de sai^ avait canlé par l'horrible blessore ; il coulait encore.
Au bout d'une demi-heure, grtce aox serins du médecin, qui était vena en toute bâte, madame de Pemy reprit connaissance. Elle se sonvint anssiUlt de ce qni
s'était passé entre elle tA ion fils. Ua friuo: courut dans tous ses membres. EUs te TOya d'étrangers, et, les yem hagards, elle regart d'elle, ayanll'airdediflrcberqaelifB'ui, que Une angoisse ioexpriaable était peinte sur Elle fit signe à sa serrante de s'^çuprocher.
— Que s'est41 donc passé 7 loi demand«-l ma faible et inquiète.
La domestique répondit en lui disant q allée eauser avec la concierge, et qn'eo renti coacber, elle l'avait trouvée étendue an bas d baignant dans son sang.
— Vous êtes tombée de votre fenêtre, ma tinna-t^elle ; j'avaia le pressentiment de ce au je vous faisais remarquer qne l'appui n'était gi
— Ah ! soupira madame de Perny.
Et elle respira avee force. Elle était déliv horrible anxiété. Les paroles de la servante v lui taire comprendre que Sosthène avait pu s' être vu ni entendu.
— Seule, je sais la vétité, pcmsa-t-elle ; il n de scandale autour ào nom do marquis et i qmse de Conlange.
We reprit asses haut pour que tous ceux présents passent l'entendre :
— C*eat vrai, je suis tombée de ma fenÈ rappelle maintenant comment l'accident m' pour atteindre la peraienne et la fermer, je fortement sur la barre d'appui. Tont i coa| sons le poids de mon corps et je me sentis pi t6te la première.
— Ne sachant pas l'adresse de H. de Pei servante, je n'ai pas pu l'envoyer diercher ;
„Cuo^le
172 DHUX HàRBS
persoQDe de la maison est partie pour aller prévenir M. le marquis de Coulange.
— Monsieur le marquis? C'est bien. Demain on avertira mon Hls, répondit madame de Pemy.
Le médeciQ, ayant déclaré qu'il fallait absolument la mettre dans son lit, on la monta dans sa chambre.
La domestique et la concierge se mirent en devoir de la dévêtir. Elles conamencërent par lui 6ter sa robe. La servante la prenait pour la jeter sur un meuble, lorsque madame de Perny allongea les bras et la lui arracha des mains avec une sorte de violence fiévreuse, en disant:
— Je veux l'avoir sur mon lit.
Et elle-même la plaça dans la ruelle du Ut.
On ne fit aucune attention à cet incident, qui paraissait sans importance.
Un instant après, madame de Perny était couchée.
Le médecin indiqua les soins à lui donner pendant la nuit et se retira.
Les locataires étaient rentrés chez eux ; la conciei^e s'en alla à son tour, laissant sa fille avec la servante.
Profitant d'un court moment où on la laissa seule, madame de Perny plongea sa main dans les poches de sa robe. Elle en sortit le pistolet chaîné, puis deux lettres : celle du marquis, qui accompagnait l'envol des vingt mille francs, et celle où Sosthëne annonçait sa visite à «a mère. Elle cacha l'arme et les deux lettres sous son traversin.
Le marquis de Goulange était rentré depuis une demiheure, et, avant de se mettre au lit, il examinait les mémoires de deux entrepreneurs, lorque Firmin vint lui dire qu'un homme des Ternes demandait à lui parler .
— Un homme qui vient des Ternes? fit-il, envoyé pat
DBDX NÈBES 173'
ma belle-mèpe, sans doute? Qu'est-il donc arfiyé?
— Je ne me suis pas permis d'interroger le messager ,répondit le serviteur.
Le marquis se leva et suivit Firmin.
C'est avec une douloureuse surprise qu'il apprit le grave accident dont sa belle-mère était victime, lequel avait été occasionné, croyait-on, par la barre d'appui de la fenêtre, qui s'était détacbée sous le poids du corps de madame de Perny.
— Est-ce que la blessure parait dangereuse? demanda le marquis trës-ému.
— Je ne saurais le dire ; mais la fente est large et parait profonde. Madame de Perny n'avait pas encore repris connaissance lorsque j'ai quitté le pavillon pour venir vous prévenir.
— A't-on appelé un médecin ?
— La Slle de la concierge est allée le cherclier, il doit être, en ce moment, près de madame de Perny.
Le marquis se tourna vers Firmin :
— La marquise et les enfants sont couchés, lui dit-il, il ne faut pas troubler leur repos. Je vais écrire un billet que tu porteras tout de suite chez le docteur Gendron et que tu remettras à lui-même. Pendant que je vais écrire, tu donneras l'ordre de mettre un cheval à mon coupé.
— Je vous remercie, monsieur, ajouta-t-il, ens'adressantau messager; vous êtes de la maison oîi demeure madame de Perny?
— Oui, monsieur le marquis.
— C'est bien, j'aurai l'honneur de tous revoir demain. Et ille congédia.
Une heure plus tard, le marquis entrait dans la chambre de madame de Perny.
Elle lui tendit la main.
L i , ...Cuo^le
174 BHFX wkutt
— Ah ! dit-elle, je savais bicD que toub viendriez tout de suite,* merci.
Comment vous trouvez-vous î Oh! faible, biea faible!
Est-ce que vous n'avex pas gavoyé- chercher Sos- )î
e lui fit signe de se pencher vers elle, et lui répontut bas:
A quoi bon? On ne l'aurait pas trouvé chez luL C'est vrai, pensa le marquis.
]Ouvait être deux heures du malin quand le doc- Bendrou arriva. M. Gendron était alors un des plus its médecins de Paris. Devenu grand praticifiii, ravail et sa sdence lui avaient donné la célébrité fortune. Il s'était marié peu de temps après la ance de la petite Maximilienne. A cette époque, le savons, le jeune docteur était pauvre, 'occasion de son mariage, le marquis lui avait fait l'un mignon portefeuille sur lequel il y avait ce in lettres d'or ; Souvenir. Et, quand il oavritle porille, il y trouva deux papiers : sur le premier, le uis avait écrit: t Récompense des soins que voat 3z donnés et de votre admirable dévouement. Ténage de mon amitié et de ma teconnaissauce, qû 'ont toujours, u L'autre papier était nn cbèquede mille francs sur la Banque de France, avait été le commencement de la fortune aussi B que brillante du docteur Gendron. jncieusement, avec son regard profond et médiil examina la malade et sa blessure, et approuts e son confrère avait fait et prescriL Ëh bien? l'interrogea le'marquis.
Attendons, je ne puis me- prononcer encore.
DBDX MàBBS 179
Le marquis et le médecin veillerait U malade.
La nuit s'écoula, le jour vint. Hadame de Perny sa sentait de plus ea plus faible. EUle n'avait encore qu'un pende fièvre; mai» par instants tes jeox avaient un éclat et une fixité de mauvais augure.
— La situation est grave, ditle médecin an marquis ; la fièvre ne se déclare pas encore, mais elle^ vient, elle vient lentement. 11 y a épancbemeat de sang au cerveau, et une on plaaieors lésiont des artères cérébrales, dont je ne pois encore reconnaître la gravité. Toutefois^ je ne crois pas me tromper en vous disant que, dans quelques heures, la fièvre deviendra intense; noua aurons des syncopes qni seront suivies de délire et de transports au cerveau.
Uninstant après, madame de Pemy appela son gendre.
— Qu'est-ce que pense de moi M. Goudron ï lui demanda-t-elle.
— Il espère vous guérir, répondit le marquis. Elle agita doucement sa tète sur l'oreiller.
— 11 ne vous a pas dit tout ce qu'il pense, reprit-elle. Je ms seas très-mal, monsieur le marquis.- Je croîs bien que je n'ai plus que quelques heures à vivre. Oui, j'attends la mort, je la vois venir...
— Je vous en prie, madame, n'ayez pas cette affreuse pensée.
— Je me sens bien, allez, tout est fini 1 Puis elle murmura :
— La mort I oh I elle me sera douce !
Monsieur le marquis, reprit-elle d'une voix oppressée, je vendrais bien tods demander quelque chose. -- Dites, madame, dites.
— Je ne voudrais pas mourir sans avoir revu ma Me. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.
176 DEUX HàKES
— Mathilde viendra, vous la verrez, répondit le marquis d'un ton solennel.
Les yeux de la malade s'illumioèrent.
— Monsieur le marquis, reprit-elle, il ne faut pas qu'elle tarde longtemps à venir.
— Ma mère, je vais aller la chercher.
— Mon Dieu, elle ne voudra peut-être pas...
— C'est sa mère mourante qui l'appelle, répliqua le marquis vivement; mais, ne m'auriez-vous point témoigné le désir de la voir, Matbilde serait venue d'ellemême à votre chevet. Je vais Vous quitter, madame, m'autorisez-vous à prévenir votre fils?
Les lèvres de madame de Perny se crispèrent et son regard eut un rapide éclair. Pourtant elle répondit:
— Monsieur le marquis, faites tout ce que vous jugerez convenable.
M. de Goulange avait renvoyé son coupé; mais il trouva heureusement, rue Bayen, une voiture de remise. Il se fit conduire d'abord rue Richepanse. Sosthène n'était pas chez lui. On apprit au marquis qu'il y passait rarement la nuit, et qu'on était souvent deuï ou trois jours sans le voir.
Le marquis écrivit 'quelques mots sur une de ses cartes et la remit au concierge en lui recommandant de la donner h M. de Perny aussitôt qu'il rentrerait.
Il remonta dans sa voiture, qui le transporta chez lui.
La marquise venait de se lever. Elle avait près d'elle les deus enfants, elle ne savait rien, mais elle était trèsinquiète. Firmin, qu'elle venait d'interroger, lui avait seulement répondu que son maître avait été obligé de passer la nuit dehors.
A la vue de son mari, elle laissa échapper un cri de joie et s'élança à son cou. Le marquis l'embrassa et en-
DBUX MàRES 177
suite les eDfaots. La jeune femme se disposait h l'ÏDlerroger. 11 alla au-deTant de son déavr et, en quel-" ques mots, lui apprit la vérité.
La marquise devint très -plie.
—Le docteur Gendron est près d'elle, continua le marquis ; il n'a pas cru devoir me cacher que la blessure qu'elle s'est faite à la tête pouvait être mortelle.
Elle restait debout, tremblante, les yeux Ûxês sur son mari.
Après un momentde silence, le marquis reprit :
— Mathilde, ta mère n'a peut-être plus que quelques heures à vivre, elle désire te voir. Quelques graves que soient ses torts envers toi, la mort doit faire oublier bien des choses ; est-ce qu'elle t'attendra et t'appellera en ïainî Ne veux-tu pas lui donner cette satisfaction suprême de t'avoir près d'elle à ses derniers moments 7
La marquise paraissait en proie à une vive émotion.
— Tu viens me chercher? l'interrogea-t-elle,
— Oui.
— Eh bien, mon ami, je vais m'bahiller.
— C'est bien, Mathilde, c'est très-bien, dit le marquis.
Elle appela Juliette, et le marquis sortit eu disant :
— Je vais fairecommander ta voiture.
La jeune femme partit, non sans avoir longuement recommandé aux deux gouvernantes d'avoir bien soindes enfants.
Le marquis entra le premier dans la chambre de madame de Pemy. Elle l'interrogea du regard avec anxiété.
— Mathilde est là, lui dit-il.
— Ah I fit-elle.
Presque aussit&t la marquise parut.
178 nux iditB
I«8 ysax de la ntatade étinetidMDt. Soa regard étût ra7onnaDt, «m front irradié.
— Monsieur le marquis, dit-^le, (ojef asscx bon pour me laisser ud instant seul» avec Hsthilde.
Le marquis prit le bras dn docteDT et ils aortirent de la ehambre.
La marquises'araBça lentement vers le lit,
Malgré sa grande faiblesse, la blessée pamntit se mdlever ua peu et s'appuya sur son bras recourbé.
La jeune femne restait silencieuse. Bile examiBait sa mère, une doolenr pnrfonde dans le regard.
— Madame la marquise, dit madanw de Pemy d'me vcài faible et tremblante, vous avez bien voulu Tenir jusqu'ici, je tous remercie.
— Ma mère, répondit la marquise, en m'appreoant votre terriblo accident, naon mari ra'a dit qoe tous dÉsiriez me voir ; j'ai senti qoe je dSTais cesser d'fitre impitoyabIe,'et jesuis venue.
— Et vous venez de m'appeler votre mère, Matfailde, TOUS me donnez ce doux nom dont je sais indigoe 1
Ha fille, contiaua-t>eIle en s'animaot tout à coup, je voudrais pouvoir me lever pour lomber à vos genoux A baiser vos pieds, «n vous demandant pardoB t
— Obi maroèrel
— Matbilde, je vais mourir ; maia je n'ai pas attSBdn ma dernière beure pour recoaaadtre tons mes torts envers vous et me repentir du mal que je tous ai fait. Vous êtes bonne, tous aiei tontes les Tertus, et je ne vous ai pas aimée, tous, qui méritiez srale toute ma tendresse... Abl je suis une misérable I... Ma fille, ayei
pitié de moi, ne me laissez pas moorirdésolie Pardon,
ma fllle, votre mère vous demande pardon 1...
La marquise s'inclina lentement et ses lèTres toacl^-
Deux HiftES
reotle front de sa mère. I^is, d'une voix vil proDonça ces mots:
— J'oublie et je Tonspardonnel UaejtHe inllnie éclata dans le r^ard de m
Peray.
Après an moment de silence elle reprit i eotreeoapée :
— Hatbilde, tous «tes l'an^ de rédempi mourrai pas désespérée, je ne mourrai pas c< mandilel... Votre pardon me promet le | Dieu!
Ma Qlle, donnez-moi votre main.
lii marqnise mit sa main dégantée dans i mère. I^ blessée la porta à ses lèvres et la i baisers, en ptoarant. Puis, étantparrenueà c émotion, elle reprit:
— C'était surtout pour vous demander p; Bile, que jeTonlais vous voir. Je ne vous din ce qu'il y a maintenant, et depuis longtemps fecUon, de tendresse et d'admiration pour mon cœur ; non, je ne veux pas vous le dire... tard!... Hélas! c'est autrefois que je de aimer!
Vous m'avez pardonné... Tous sachant gé bonne, j'espérais ; et cependant, devant le m. et si difficile à réparer que je vous ai fait, je ci TOUS trouver sans pitié. Eh bien, non... Je v pelée, vous êtes accourue, j'ai senti sur mon ' baiser et vous m'avei dit : « J'oublie et je pa St la joie qui est entrée en moi inonde mon c
Mais il faut que je profite de ce momei minâtes sont précieuses. Dans un instant peut pourrai plus parler.. . Ma fille, j'ai quelque choi
„Cooi^le
180 DEUX UÂBES
à dire et que tous seule devez entendre. Vous voûtez bien m'écouter, n'est-ce-pas?
— Oui, ma mère, je vous écoute.
— Mathilde, Sosthfene, votre frère, est un monstre!
— Hélas ! gémit la marquise...
— Vous avez le droit d'être sans pitié pour lui. Dès demain, quafidje ne serai plus, ou même avant ma mort, si vous le voulez, tous pouvez révéler notre crime à M. de Coulange. Il a été assez longtemps trompé. Il faut qu'il sache ce que je vous ai fait souffrir, qu'il éloigne de sa maison cet enfant qui n'est pas le sien et que Sosthène a volé à sa mèrel
— Après le crime commis k Asnières, répondit la marquise, cette pauvre mère est devenue folle ; aujour d'hui, tout me fait supposer qu'elle a cessé de vivre.
— Quoi 1 vous savez ?. ..
— Tout ce que j'ai pu découvrir touchant le sort de cette infortunée. Plus tard, si je crois devoir le faire, je dirai tout h mon mari ; mais l'innocent qu'on a pris àsa mère ne sera pas orphelin ; je l'ai adopté, ma mère ; il restera dans la maison de Coulange.
— Ah ! mon admiration pour vous grandit encore, répliqua madame dé Pemy avec exaltation ; votre conduite n'est plus seulement belle, elle est sublime I C'est sa bonté ineffable et sa grandeur même que Dieu a mises en vous.
Mais, n'importe, je dois' parler; il faut que vous sachiez... Mathilde, Sosthène est capable de commetlreles crimes les plus horribles ; n'oubliez jamais mes paroles... 11 vous hait, il vous poursuivra de sa haine, déflez-Toas de lui I
Ma fllte, ce n'est point accidentellement que je suis tombée hier soir du haut de cette fenêtre, ma chute est
DEUX HÂRES
l'œuvre de Sostliëne. .. Voleur et parricide, estl...
— Ohl fit la marquise frissonnante.
— Ma fille, TOUS devez tout savoir ; écou Elle raconta d'abord à la marquise <
avdt i:hez elle , pour payer une dette, francs que M. de Coulanga lui avait gi donnés.
— Ma dette, reprit-elle, n'est que de francs ; mais sachant que j'étais absolumen votre mari avait cru devoir m'envoyer cini de plus.
Ma fille, coDtinua-t-elle, c'est ^madame je dois ces quinze mille ftancs. Je vous den une gr&ce de payer cette dette de votre mi
— Aujourd'hui même madame de Lorg répondit la marquise.
— Merci, ma fille. Je ne tous impose pi de garderie secret; si vous le jugez conve dites à votre mari ce que je vais vous app
■ Alors elle fit à la marquise le récit ex s'était passé la veille entre elle et son âls. Elle continua :
— L'argent était là, dans l'armoire ; il i l'a pris et il s'est enfui. Après l'assassinai
La marquise tremblait de tous ses mem frappée d'épouvante et d'horreur.
— Je vais mourir, tuée par mon fils, a, de Perny. Le ciel me réservait ce chÂtime
— Ma mère, notre ami le docteur Geni vera.
— Non, il ne l'espère point, il me l'a c lettre du marquis, celle de Sosthèna et se
...Gooj^lc
li, BOUE moD trarenin ; il faut que ces objets réTëlatetirs disparaissent, prenez-les pour en faire, avec ce que je viens de tous raconter, tel usage qu'il vous plaira.
La jeune femme glissa sou bras sous le traversin où die trouva le pistolet et les deux lettres ^'elle s'em- ' pressa de mettre dans une de ses poches.
La Uessée était retombée haletante et anéantie sur son lit. Elle avait usé tout ce qui lui restait de force dans las violents efforts qu'elle venait de faire pour parler. Ses yanx, agrandis et fixes, brillaient d'an éclat étrange. La flèvre, annoncée par le docteur, commençait son action terrible.
— Ma fille, dit-elle d'une voix presque éteinte, mes yeôx se couvrent d'un voile, nn grand trouble se fait dans ma tête, la pensée m'échappe, c'est la mort qui s'a- Tuce... Ma fille, approches votre front de mes lèvres.
La marquise se pencha sur sa mère. La malade l'embrassa.
— C'est le premier baiser maternel que je vous donne I dit-elle.
Puis, d'uDfl voix à peine distincte, elle murmura:
— Ma fille, soyez à jamais bénie !
Presque aussitôt elle poussa un soupir étouffé et elle resta immobile, les yeux ouverts, mais éteints, ne respirant plus.
La marquise crut que sa mère venait de rendre son dernier soupir. Elle se redressa en jetant un cri et bondit vers la porte.
Le docteur et le marquis, qui causaient dans le salon, accoururent au cri de la jeune femme.
M, Gendron s'approcha précipitamment de la malade. Bt, (ont en lui donnant ses soins :
— Cest une première syncope, dil-il.
DEUX UÈttBS 183
— Docteur, sauvei-la, dit la marquise d'une voix snpptiante, je yieus de lui rendre toute mon affection ; doctenr, sauvez ma mère!...
Le médecin secoua tristement la tète et répondit:
— Je ne suis qu'un homme, madame la marquise; Dieu seul est tout-puissant 1
— Ainsi, il n'y a plus d'espoir?
Le docteur garda un morne silence.
La jenne femme se mit à pleurer et plaça son mouchoir sur sa bouche pour étouifer ses sanglots.
H. Gendron s'approcha de M. de Coulange et lui dit tout bas :
-~ Monsieur le marquis, depuis une demi-heure la Serre a fait des progrès rapides, le délire va succéder à la syncope ; madame la marquise n'a plus rien à fuire ici, emmenez-la.
Le marquis prit la main de sa femme; elle se laissa entraîner, et ils sortirent de la chambre oîi, quelques beures plus tard, madame de Perny allait expirer.
Le soir où Sosthëne de Perny, voulant voler sa mère, la faisait tomber de sa fenêtre et devenait ainsi un parridde, une autre scène nocturne se passait au delà des fortifications de Paris, dans la maison isolée et depuis peu abandonnée où avait été enfermée Gabrielle.
Après avoir vainement essayé d'ouvrir la porte donnant sur les champs et l'autre porte, qui ouvrait sur
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184 DIÎDX H&BES
une ruelle, comme nous l'ayons dit, un homme se décida à pénétrer dans le jardin par une brèche qu'il trouva dans le mur.
Tout en regardant autour de lui et en tendant l'oreille avec une sorte de défiance, il se dirigea lentement et sans faire de bruit vers l'habitation dont il voyait la porte ouverte toute grande.
Nous connaissons cet homme. 11 se nomme Armand Des GroUes ; mais, obligé de se cacher, il se fait appeler Jules Vincent.
Enrôlé depuis quelque temps dans cette bande de malfaiteurs qui a pour chef supérieur ou pour grand maître Blaireau, personnage mystérieux et invisible auquel tous obéissent sans le connaître, Armand Des GroUes vient prendre le mot d'ordre qu'il doit recevoir directement de Princet.
La bande a ses capitaines; Gargasse en était un, Princet en est un autre. Chaque capitaine commande et donne des ordres aux hommes de sa compagnie. H les fait travailler et il les paye. Des GroUes est spus les ordres de Princet. Il n'a plus d'argent; il vient en chercher et demander en même temps quel travûl il doit faire.
Des Grolles s'étonne de ne voir apparaître aucune lumière; déjà il a été surpris de trouver fermées les deux portes du jardin. 11 ignore que la maison est abandonnée ; il n'a pas été prévenu, il ne sait rien ; il est inquiet. "
Cependant, après s'être arrêté et avoir hésité un instant. Des Grolles entre dans la maison. Il sait l'endroit oh se placent d'habitude la lampe et le chandelier avec sa chandelle ou sa bougie ; il cherche à talons, au milieu de l'obscurité, et ne trouve ni la lampe, ni le chan-
DBDX XàRBS 186
délier. Il est de plus en plus étonné, et 11 devient perplexe. Il frissonne, comme s'il avait peur de se trouver seul dans les ténèbres. Mais il se souvient qn'il a dans sa poche des allumettes et un bout de rat-de-cave. II l'alluma. La bougie filée est peu longue; craignant qu'elle ne brûle ses doigts, il l'enveloppe dans un morceau de papier qu'il trouve aussi dans sa poche.
Maintenant qu'il peut voir autour de lui, il regarde. Son étoonement augmente encore. Il entre successivement dans les quatre pièces du rez-de-chaussée, et finit par se convaincre qu'il y a eu un déménagement complet.
Pourquoi 7 Qu'estrce que cela veut dire ?
Il se le demande. II ne comprend pas. lï pense qu'il aura, au premier, le mot de l'énigme. Dans la chambre de Princet, il y a une planche, une espèce de tableau sur lequel le chef écrit ses ordres et indique des rendezvous, quand il est forcé da s'absenter et qu'il sait que quelques-uns de ses hommes viendront lui -faire une visite,
Des GroIIes monte l'escalier, il entre dans la chambre et cherche partout. Le tableau n'est plus là ; il a été enlevé comme le reste. Cette fois, il ne peut plus en douter, il faut qu'il se rende à l'évidence : Princet a changé de quartier, la maison est abandonnée.
Pourquoi n'a-t-il pas été prévenu ? C'est un oubli sans doute. N'importe, il n'est pas content.
n sort de la chambre et se dispose à descendre l'escalier. H'ayantplus rien à faire dans la maison, il ne songe qu'à s'en éloigner rapidement.
Soudain, il s'arrête en tressaillant. Il a entendu quelque chose. Quoi ? Il n'en sait.rien encore ; mais un bruit qnelconque a frappé son oreille. Il se penche, allonge le COQ et écoute, retenant sa respiration.
186 SBUZ MÂHES
11 y ft une minute de silence. Puis il entend distinctement une plainte, une sorte de gémissement. 11 pâlît et il lui semble qu'il commence à trembler. Cependant il reste immobile et écoute toujours. Il entend de nouTeati no gémissement. Il se redresse, les yeux effarés. Que va-t-il faire? Il est prôt à prendre la fuite. Mais il hésite, il a son amour-propre, son orgueil, il veut se montrer hardi pour ne pas s'avouer qu'il est saisi par la peur.
Ses yeux se sont axés sur une porte qui est devant hii. C'est de là que viennent les plaintes . Cette porte, il peut l'ouvrir, la clef est dans la serrure. Il fait un pas en avant, allonge le bras et saisit la clef; mais sa main tremble ; il la retire vivement, comme s'il eût toucbé an fer rouge. Une sait pas ce qu'il va voir; ilest eftrayé d'avance.
Les plaintes et]Ies gémissements continuaient à se faire .entendre.
Gomma pour se braver lui-m£me et se faire honte de sa faiblesse. Des Grolles se campa fièrement devant la porte. II ne s'était pas rendu maître de son émotion ; mais il se sentait plus bardi et plus fort. Il eut encore un moment d'hésitation, puis la curiosité Suit par l'emporter sur la crainte.
Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit brusquement la porte et entra dans cette pièce étroite et sombre, qui était devenue une prison et un tombeau.
Gabrielie était agonisante. Mais, gr&ce à un reste de force nerveuse que lui donnaient sans doute les tortures de la faim, elle s'était levée et se tenait debout, cramponnée h la muraille.
En voyantsa prison soudainementéclairée, elle tourna la tête du côté de la porte. Des Grolles s'était arrêté; il regardait autour de lui.
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DBDX MàRKS 187
— Ce misératda vient voir si j'&i cessé de viTre, pensa Gabrielle.
Elle parut se détacher du mur, et, à petits pss, les jambes chaocelsntes et les bras en croix, elle marcha vers des Grolles,
— Assassin I prononça-t-elle d'one voix sépulcrale. Des Grollee crut voir un spectre menaçant et Tengesr
se dresser en face de lui. Saisi d'une folle terreur, son rat-de-cave s'échappa de sa main, il poussa un cri étranglé, et se sauva poursuivi par l'épouvante.
La petite bougie brûlait sur le carreau.
Gabrielle voyait devant elle la porte ouverte.
Elle avança péniblement et sortit de sa prison. Mais ses forces étaient épuisées ; ses jambes se dérobèrent sous elle et elle s'affaissa comme une masse sur le palier.
Nous avons laissé Horlot découragé et désespéré, cbercbant à ■ s'expliquer l'étrange disparition de Gabrielle.
Convaincu qu'elle n'avait pas été menée devant un commissaire de police et que, par conséquent, elle n'avait point été airëtée par des agents de la police de sâreté, il était forcé d'admettre qu'elle était tombée daos un piège. Pendant plusieurs heures il se creusa la t£te, essayant de pénétrer le mystère.
Tout à coup, une pensée jaillit de son cerveau, et aussitôt la lumière se Ût.
— J'ai trouvé I j'ai trouvé ! exclama-t-il, en se frappant le front Oh I les misérables 1 les ioiiilmes I ...
Ah çàl reprit-il, oh donc avais-je la tète? Pourquoi n'ai-je pas tout de suite deviné la vérité ? Pourtant, c'est clair comme le jour ; le doute même n'est pas possible. Oui, oui, c'est bien cela : Gabrielle a r^w^ntré la
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coquine qni lui a Tolé son enfant ; elle a dû se jeter sur elle, en l'appelant voleuse d'enfant.
Voilà la dispute qui a attiré l'atteation des passants. Certes, la dame Trélat ne devait pas 6tre à son aise. Mais deux individus qui la connaissent viennent h son secours, en ayant l'audace de se faire passer pour des agents de police. Ils disent qu'Us vont conduire les deux femmes devant le commissaire de police, où elles s'expliqueront ; ils prennent une voiture et ils les emmènent... Oui, voilà ce qui s'est passé, j'en suis sûr; je vois la scène comme si j'en eusse été le témoin.
Tonnerre! jura-t-il en serrant les poings, si je m'étais trouvé là!...
Maintenant, ce n'est pas tout, continua-t-il sourdement; il faut retrouver Gabridie. Où l' ont-ils menée, les misérables ? Qu'en ont-ils fait?
Et à cette pensée que, pour se débarrasser delà malbenreuse jeune femme, ils pouvaient l'avoir assassinée, Morlot sentit un frisson courir dans tous ses membres et son sang se figer dans ses veines.
Son regard eut un éclair terrible.
— Oh I murmura-t-il avec un singulier accent de rage, s'il y a un nouveau crime, c'est toi, Sostbène de Perny, c'est toi qui payeras pour tous !
Allons, reprit-il, il faut agir avec rapidité ; il y a déjà beaucoup trop de temps perdu.
Il prit son chapeau, sa canne et sortit de chez lui. Mélanie était descendue pour faire quelques achats. lU se rencontrèrent dans l'escalier,
— Je cours à la préfecture, dit Horlot.
— Il t'est donc venu une idée ?
— Oui.
— Laquelle ?
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— Gabrîelle a été enlevée par deux scélérats.
— Enlevée 1 Et pourquoi, mon Dieu 7
— Tu vas comprendre. C'estladameTrélat,lavoleuse d'enfant, que Gabrielle a rencontrée sur le boulevard de HoDtrouge.
— Oui, oui, tu as raison, mon ami. Que ras-ta faire?
— Continuer mes recherches. Pour savoir ce que Gabrielle est devenue, il faut d'abord retrouver le cocher de la voiture qui a servi h l'enlèvement.
Le soir mCme, une note de la préfecture de police était envoyée dans tous les dépôts de voitures de place et de remise de Paris.
Cette note invitait le cocher qui avaitpris deux femmes et deux hommes sur le boulevard de Montrouge, devant le cimetière du Mont-Parnasse, à se présenter sans retard à la préfecture de police.
' La note expédiée, il n'y avait plus qu'à attendre. Le lendemain, dès six heures du matin, Morlot était à ta préfecture. Il attendit avec une impatience fébrile. A midi, le cocher ne s'était pas encore présenté. L'agent de police revint chez lui pour déjeuner.
— Bien encore, dit-il tristement à Mélahîe.
Ils se mirent à table et mangèrent silencieusement. A une heure, Morlot se leva, disant :
— Je suis sur des épines, je retourne à la préfecture.
Il avait son chapeau sur sa tête, il allait sortir, lorsqu'on sonna à la porte, Mélanie s'empressa d'ouvrir. Un homme entra. Il portait une blouse, ses pieds étaient chaussés de gros souliers ferrés couverts de terre; il tenait sa casquette à la main.
— Monsieur Morlot ? demanda-t-il.
— C'est moi, monsieur, répondit l'agent de police en s'avançant; qu'y a-t-il pour votre service?
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190 SEOX Hft&ES
— C'est m<m maître qui m'envoie.
— Qui est votre miltre î
— Un cultivateur de CliâUiloii.
— Ah I Qu'aTez-T0u8 à tab dire 7
— Je viens vous prévenir qu'une jeune dame, au sujet de laquellevousdevei être très-inquiet, est en ce moment chez mon maître.
Ces paroles furent suivies d'un double cri de surprise et de joie.
Morlot prit la main du messager.
— Depuis quand esirelle chez votre maître? demandât-il d'une voix oppressée parl'émôtion.
— Depuis ce matin, monsieur.
— D'où venait-elle 7 Pourquoi n'est-elle pas venne avec vous î
— Elle est malade, monsieur.
— Malade I exclama Mélania.
— Oui, et bien faible, si faible qu'elle ne peut pas marcher. Il parait qu'elle n'avait pas mangé depuis trcàs jours.
Méianie se mit à sangloter.
— Coatinue£, mon ami, dit Morlot.
— De vilaines gens, des brigands l'avaient enfermée dans une chambre.
— Ah 1 les misérables I fit MorloL
— On l'a couchée dans un lit, continua le meesager, on lui a fait prendre un potage, un peu de vin ; on k soigne ; quand je suis parti pour venirvous trouver, tiis commençait à se trouver mieux.
— Méianie, dit Morlot, ce brave garQou est tontes sueur, il a besoin de se rafraîchir : apporte une bouteille de vin. Il va boire un coup et me conduira tout de snite près de Gabrielle.
DEUX màasB IM
— Morlot, je veux aller avec toi,
-~ Je ne demande pas mieux, babille-toi.
Saaa se faire prier, le paysan avala nn verre de vin rempli jusqu'au bord.
— Donc, reprit Uorlot, la jeune dame était enfermée dans une chambre, et c'est votre maître, c'est vous qui l'avez délivrée î
— Non, monsieur^ mais je vais voas dire la chose : co matin, à sept beores, mon maître, sa Alla et moi noua étions occupés à couper de l'oseille dans un champ. Ttrat i coup nous entendons des cris ou plutât des gémissements. Nous regardons tout autour de nous avec élonnement. D'abord, nous ne voyons rien; mais au bont â'nn instant nous apercevons une main et un bras qui s'agitent en l'air derrière nu mur. Nous courons de ce côté et nous trouvons la jeuuë dame étendue sur un tas de pierres et essayant de se traîner pour passer par une brèche qu'il y a dans le mur. — a La pauvre malhearense va mourir, dit la jeune patronne, il faut tout de stite la porter chez nous, » Là-dessus, je pris la dame. dans mes bras et je l'emportaL Quand elle fut couchée et qu'elle eut pris on potage, elle put parler un peu. Elle nous remercia tous et nous raconta que des scélérats, qui voulaient d'abord l'étrangler, l'avaient emprî- Eonnêe dans une chambre où elle se croyait condamnée à mourir de faim.
Morlot ne put s'empÈcher de frissonner. Des lueurs tiuves passaient dans son regard irrité et terrible. Mêlanie s'habillait. Elle n'entendait point ce sombre récit.
— 11 n'y avait donc personne pour la secourir et la défendre contre ces brigands î demanda Morlot.
— Dame, personne ne pouvait savoir cela. C'est dans une vieille maison isolée, au milieu des champs, et en-
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toorée «le mars, qu'ils avaient emprisonné la jeune dame.
— A-t-elle dit comment elle est parvenue à s'écbapperî
— Oui. Il parait que, la nuit dernière, un homme est venu dans la maison et a ouvert la porte de sa prison. Elle suppose que cet individu a eu peur en la voyant. Quoi qu'il en soit, il s'est sauvé comme si le diable l'emportait, en oubliaint de refermer la porte. Alors elle est sortie de la chambre et est restée jusqu'au jour couchée sur le carré. Comme elle ne pouvait pas marcher, elle s'est laissée glisser en bas de l'escalier ; puis, en se traînant, elle a pu sortir de la maison et arriver à l'endroit où nous l'avons trouvée. Heureusement, elle avait conservé assez de force pour se faire entendre.
Mélanie reparut. EÙle était prête.
— Partons, dit Morlot; nous prendrons sur le quai une voiture à quatre places. A propos, as-tu de l'argent ?
— J'ai mis cent francs dans ma poche, répondit Mélanie.
— C'est bien. Tu donneras cette somme à Gabrielle pour qu'elle puisse récompenser elle-même les braves gens qui l'ont secourue.
URE BOKNK JOtFBHËE
Deux heures plus tard, Gabrielle était dans les bras de Mélanie. Elles s'embrassaient comme deux sœurs. La scène était des plus touchantes ; on pleurait autour
DEUX hArbs 193
d'elles. Morlot lui-mëiue se détourna pour essayer furtivement deux larmes.
Grâce aui soins qu'on lui avait prodigués, Gabrielie sentait la vie et ses forces lui revenir.
Elle voulut raconter & Morlot ce qui lui était arrivé.
— Ha chère Gabrielie, ne vous fatiguez pas à parler, lui-dil-il; je suis sufâsamment instruit pour le moment; dans quelques jours, quand vous serez tout à fait bien, je vous écouterai avec plaisir, car il est utile que je connaisse tous les détails de ce nouveau crime.
Pour l'instant, continua- t-il, j'ai une autre curiosité, je désire visiter cette maison dans laquelle vous avez êtË séquestrée et où vous avez failli mourir de faim.
— Morlot, dit Mélanie, tues seul, tu peux' tomber dans un piëge, prends garde I
— Oh ! oui, prenez garde, appuya Gabrielie.
— Soyez tranquille, répondit-il en souriant, j'ai avec moi un compagnon qui ne se laisse pas facilement surprendre.
Et, ouvrant son paletot, il leur fit voir la crosse de son revolver.
— Mélanie va rester près de vous, Gabrielie, reposezvous bien; il faut que vous soyez assez forte ce soir pour 5Qe nous puissions vous emmener...
— Chez nous, ajouta Mélanie, je veux vous avoir près de moi pour vous soigner.
— A bientôt 1 leur dit Morlot.
Et il sortit.
U se dirigea en ligne droite, et à travers champs, vers la maison isolée qu'on lui avait montrée de loin. Il y arriva bientôt. En tournant autour de l'enclos, il découvrit facilement beaucoup de pas d'hommes. Ils étaient surtout très-nombreux dans la ruelle. Il pénétra dans le
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jardin ea passant par la hrècbe du mur, puis il eotxa dans la maison où, comme nous l'avoDS dit, Priacat et ses hommes D'araient laissé quâ les quatres mura.
— Il est certain, se dit Horiot, qne cette ma^ire servait de repaire & une bande de maï&titeurs; L'avaient41s louée? ou était-elle com plaisamment mise à leur disposition 7 Voilà une chose importante k savoir. La propriété appartiect à qu^u'un, bien qu'elle ae vaille pa» grand' chose. Qui est le propriétaire ? Si les gens qui demeurent aux eovirons ne peuvrait pas me le dire, j'irai le demander à GhMillon.
Les brigands ont senti le dangv qui les menaçait, continua- t-il, et, dans la nuit qui a suivi l'enlèvement ia Gabrielle, ils ont abandonné leurrepaire, en seh&tantde tout emporter. Et ils laissaient ici une malheureos» femme qu'ils condamnaient à une mort épouvantable... Obi lesscaératsl...
Us s'attendaient à une visite de la police; ils savent parfaitement qu'une femme ne disparaît pas ainsi s; qu'on la cherche. Il follait déguerpir au plus vite pour ne pas se laisser pincer... Ils m'échappent, c'est dcuomage, toute une bande... c'eût été un joli coup de filetf Où sont-ils ailés î Un de ces jours on t&chera de les retrouver. J'ai dans l'idée qoa le propriétaire de celle bicoque m'y aidera.
Tout en se livrant à ses réflexions, U orlot furetait par tout. On aurait dit qu'il espérait trouver un objet quelconque pouvant le mettre sur la piste des locataires disparus. Mais il eut beau ouvrir les placards, ramner les cendres de l'âtre, examiner de vieilles loques qui gisaient dans la poussière, chercher dans tous les aÀaSf il ne trouva rien.
Ayant viùté le rea-de-cbanssée, il montaaa prenùcr.
DEOX HteGB 195
Il Tit uoe porte ouverta et il entra dans une petits pièce, ([oi recevait le jour par la toiture.
— Voici la fanaeofie prison, murmon-t-il.
n s'avança à l'intérieur et regarda.
— Diable, diable, dit-il, cela ressemble un peu, ea effet, à ane ceHule de Hasas.
Son pied heurta quelque choae. Celait le panier de Gabrielle. Il le ramassa et le mit & son bras.
— C'est encore ça de retrouvé I flt-il.
Qnand il eut bien examiné ce lieu, qui avait failli servir de sépulcre à Gabrielle, il reconnut qu'il se trouait dans une espèce de tourelle inachevée, dont primi- Urmeut on avait en l'intention de flanquer la maison poQT essayer de lui donner l'apparence d'une demeure Kodaledu moyen flge.
11 songea à ces temps néfastes où les crimes les plu* adieu se commettaient impunément au nom des droits dn seigneur.
Machinalement il regarda à ses pieds, croyant qu'il allait voir une trappe cachait le trou sinistre des onblielles,
11 ne vit ni trappe, ni trou ; mais ses yeux se fixèrent snr un morceau de papier, qui paraissait avoir été tordu "ec les doigts.
— Qu'est-ce que c'est que ça? St-îl.
Il se baissa et saisît l'objet entre ses deux doigts.
C'était bien un morceau de pa|ûer tordu, et Morlot remarqua qu'il était brûlé.
Hlace trouvaille I Cependant Morlot ne jeta point »ec dédain ce qu'il venait de ramasser.Il le garda dans a main. Il pensait sans doute qu'un homme bien avisé doit faire cas des cboses les plus minimes et les plus in- ■igmaantes.
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II sortit de la tourelle tronquée, jeta un rapide coup d'œil dans les autres pièces de l'étage, descendit l'escalier et s'éloigna de la masure. Il se retrouvait an milieu des champs.
En face de lui, à environ cent mètres de distance, il aperçut, derrière un bouquet d'arbres, uile assez grande maison, qui lui parut appartenir à des gens aisés. II marcha de ce cAté en se disant:
— Là, peut-être, on me donnera quelques renseignements.
A moitié chemin, Morlot s'arrêta brusquement.
Il venait de penser au morceau de papier qu'il avait ramassé dans la tourelle et qu'il tenait toujours dans sa main.
•— Je ne suis guère curieux, dit-il, voyons donc un peu ■ce que c'est.
11 détordit le papier et reconnut que c'était une enveloppe de lettre. Malheureusement, comme il l'avait déjà remarqué, elle était à moitié brûlée.
Voici comment était disposé ce qui restait de la sus- ■cription :
Monsieur Jules Vi IS, rue Sainte
Paris L'enveloppe portait, en outre, le timbre du bureau de poste de Saint-Mandé avec la date du 22 avril.
Morlot restait immobile, les yeux fixés sur l'écriture.
— Ce doit être la main d'une femme qui a écrit cette adresse, se disait-il, la maltresse probablement de l'individu; mais, qu'importe I celui-ci est évidemment un des malfaiteurs qui hantaient la masure, peulrâtre
l'homme qui, bier soir, a délivré Gabrielle sans le vouloir.
Prénom : Jules; c'est bien. Mais il est difficile de de- TÎner le nom ; un v, un i, et après un fragment de lettre gui peut être le jambage d'un m, d'un n ou d'un u.
Adresse : 18, rue Saint qui? Saint quoi? Tous les saints du calendrier ont leur rue dans Paris. J'ai le nuinéro, c'est déjà quelque chose. Mais combien en faudra-t-il visiter de maisons portant le n" 18? Les recberches seront laborieuses, un vrai travail de patience. Tonnerre! le coquin sera difficile à trouver.
Horlot tira de sa poche son portefeuille, dans lequel il serra précieusement le morceau de papier.
— Un de ces matins on s'occupera du sieur Jules V..., mnrmura-t-il.
Et il se remit en marche.
Q arriva bientôt devant la maison qui avait attiré son attention. Comme la plupart des habitations isolées des environs de Paris, celle-ci était construite au milieu d'uu jardin entouré de murs. La grille ouverte laissait voir la façade à l'extrémité d'une large allée bordée d'espaliers couverts de fleurs.
— C'est un bourgeois qui demeure ici, pensa Morlot. Ne croyant pas utile de s'annoncer par un coup de
cloche, il entra dans la propriété et se trouva en présence d'un vieillard qui arrosait des plates-bandes.
Après l'avoir salué et s'être excusé de la liberté qu'il prenait :
— Vous êtes sans doute, monsieur, le propriétaire de cette maison? lui demanda Morlot,
— Oui, monsieur, répondit le vieillard. Qu'est-ce que vous désirez 7
— Un renseignement, que peut-être vous pourrez me donner.
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— De quoi »'a^t-il?
— Gonnaissez<Tous le propriétaire de cette vieille maison? demanda Horlot, en désignant la masure abandonnée.
— Le locataire pourrait vous renseigner mieux que moi.
; — Assurément, monsieur; mais il faudrait qa'il y en eûtna. Pour le moment, personne n'habite cette maison.
— Vous en êtes sûr?
— Je Tiens de la visiter.
— Alors it n'y a pas longtemps que le locataire a dé-
— Depuis quelques jours seulement, je suppose. Estce que vous le connaissiez, monsieur, ce locataire?
Le vieillard secoua la tête.
— J'ai pu le voir, de loin, placeurs fois, dit-il; mais je ne sais pas son nom, et moins encore ce qu'il faisait. Kous vivons ici très-retirés, ne nous occupant guère de aos voisins qui, eu raison de leur éloignement, ne peuvent être gênants. L'individu qui demeurait dans li maison en question m'a paru avoir des allures assez mystérieuses. Il ne vivait pas dans ta solitude et l'isolement; chez lui, la nuit, il y avait souvent nombreose compagtde.
Vous m'apprenez qu'il a déménagé ; et bien, je l'avoue, je n'en suis pas fïché. Pour vous dire toute ma pensée, ce voisinage me causait des inquiétudes. Plus d'une fois, j'ai vu rôder par ici des hommes de mauvaise mine, qui ne devaient pas être des inconnus pour le locataire dont nous parlons.
— J'ai lieu de croire, monsieur, que vous n'aviez pas tort d'être inquiet.
— Ah ! vous êtes de mon avis !
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DEUX HàRBS 199
— Oni, car j'ai acquis la certitade que la maison était le lien de rendez-vous d'une bande de mairaiteurs.
— J'ai eu cette pensée, monsienr ; mais je l'ai repoussée, ne voyant rien qui fût de nature à justifier mon soupçon. Est-ce que vous voulez louer la maison?
— Nullement, répondit Morlot, en souriant. Je désire coDDaitre son propriétaire parce que j'espère qu'il me [nettra sur la trace des individus qui avaient transformé sa propriété en une caverne de voleurs.
— Ab I je comprends, vous êtes agent de police?
— Oui.
— Eh bien, monsieur, je ne connais pas plus le propriétaire querancien locataire; cependant, je puis vous dire son nom : il se nomme Joblot. Je sais qu'il est marcbanâ de meubles et de curiosités, et qu'il demeure rue de Bretagne ; j'ignore le numéro de la maison.
— Avec l'indication que vous me doDnez,Jetrouverai facilement. Je vous remercie, monsieur. C'est égal, ce M. Joblot laisse sa maison dans un triste abandon.
— Pour la remettre ^ état, il y a beaucoup de réparations à faire; il a probablement reculé devant la dépense.
— Et en attendant qu'elle s'écroule, ajouta Morlot, il la loue comme il peut, n'importe à quL
— Quand on possède une maison de ce c6té, on est obligé de l'habiter soi-même ; c'est ce que je fais.
Morlot salua le vieillard et s'éloigna.
— Ce brave homme m'a fourni un renseignement précieux, se dit-il; j'ai bien fait de suivre mon inspiration. Joblot, marchand de meubles et de curiosités, rue de Bretagne... Ohl obt cela sent lé receleur en diable 1 Allons, la journée est bonne et me paraît pleine de promesses pour l'avenir.
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DBCX HÈBES
11 avait pris un sentier frayé par les maraîchers. Et comme le soleil allait se coucher, il marcha rapidement pour aller retrouver sa femme et Gabrielle.
AVANT 1 EKTEBBBMEHT
La mort de madame de Perny fut annoncée par un fait-Paris qui, ayant paru dans un journal du soir, fut reproduit le lendemain par tous les journaux. Cette mort était naturellement attribuée à un accident, comme l'avait déclaré la défunte,
Morlot lut le fait dans le Conslùulionnel. Ce journal terminait son entrefilet par ces mots : «La cérémonie des obsèques aura lieu demain ; on se réunira à onze heures à la maison mortuaire, rue Laugier, aux Ternes. »
— Tiens, lis cela, dit Morlot, en plaçant l'article sons les yeux de safemme.
— Voilà la justice de Dieu, dit Mélanie après avoir lu. Le lendemain, à dix heures, Morlot arrivait rue Uu-
giér. Il voulait assister au convoi. C'était pour lui une occasion de voir Sosthëne de Perny, le marquis de Coulange et peut-être aussi la marquise et les enfants.
Les employés des pompes funèbres venaient déplacer la bière au milieu d'une chapelle ardente. Deux religieuses, assises l'une à droite, l'autre à gauche du cercueil, lisaient les Psaumes de la pénitence. Cinq ou sii femmes agenouillées avaient l'air de prier.
Après avoir faiftomber quelques gouttes d'eau bénite
sur la bière, Morlot eotra dans le jardin, où il y avait déjà une vingtaine de personnes.
Cinq ou six hommes, formant un groupe, causaient devant le pavillon ; d'autres se promenaient silencieusement et à pas lents dans les allées.
Non loin des hommes qui causaient devant le pavillon, un autre personnage, ayant un large crêpe h son chapeau, se tenait debout, apptiyé contre un arbre. La tSte inclinée, regardant la terre à ses pieds, il paraissait plongé dans une rêverie profonde ou écrasé sous le poids d'une immense douleur. Morlot remarqua qu'il était d'une p&leur livide, que son regard sombre contenait de l'inquiétude mal dissimulée.
L'agent de police n'avait jamais vu Sosthènede Perny; il devina que c'était lui. Alors il l'examina avec plus d' attention. Son visage tourmenté révélait un grand trouble intérieur et avait une singulière expression de terreur. i chaque instant une crispation nerveuse tordait ses lËvres, et son corps avait un tressaillement coavulsif.
Morlot ne pouvait s'y tromper ; ce n'était point l'image de la douleur qu'il avait sous les yeux.
— C'est étrange, pensa-t-il, on dirait qu'il vient de commettre un crime.
A ce moment Sosthëne releva brusquement la tète et promena autour de lui un regard farouche, plein d'anxiété.
— Il n'y a pas à en douter, se dit Morlot, sa conscience n'est pas tranquille, il est inquiet, il a peur! De quoi?
Comme il ne tenait pas à attirer sur lui l'altention de M. de Perny, il s'éloigna et s'approcha du groupe dont nous avons parlé. Parmi ces hommes se trouvaient Firœin, le vieux valet de chambre, et deux autres domestiques du marquis de Coulange.
SOS DEBX HÂBBS
Ils parlaient de la morte.
— La vie ne tient qu'à un fil, disait Pirmin ; an moment où l'oa s'y attend le moins, la mort frappe saos crier gare.
— Nous ne nous doutions guère, il y a denx jours, que Dous serions obligés de porter le deuil cet été, dit on antre domestique.
— Nous n'aurons probablement aucune grande réception à Coulange cette année, dit le troisième.
— C'est certain, répondit Firmin ; on ne donne pas de fêtes quand on est en grand deuil. Madame la mar quise est vraiment trës-afQigée de la mort de sa mère; après ce qui s'est passé autrefois, je n'aurais pas crn qu'elle pût éprouver un pareil chagrin. J'ignore quels étaient les torts de madame de Pemy ; du reste, M. le marqnis lui-même n'a jamais su le fin mot de l'affaire; mais ils étaient certainement des plus graves, puisque madame la marquise avait complètement cessé de voir sa mère. Madame de Pemy l'a appelée avant de rnoorir et lai a demandé pardon.
— Et madame la marquise a pardonné?
— Naturellement. N'est-elle pas toujours la bonne marquise?
— C'est égal, monsienr Firmin, «ne mort pareille est épouvantable.
— Madame de Pemy ne pensait guère qu'elle mourrait ainsi, reprit l'autre domestique. Le jour mSme où elle est tombée de sa fenêtre, quelques heures avant, je l'ai vue, elle a causé avec moi ; elle était assez gaie.
— En effet, c'est vous, Joseph, que M. le marquisa envoyé chez madame de Perny, dit Firmin.
— Pour lui remettre de sa part une enveloppe dans laquelle il y avait vingt mille francs.
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Ces paroles frappèrent l'agent de police, et ses yeux se portèrent sor M. de Pemy, qui était toujours à la iDËme place, le regard sombre et inquiet.
Horlot ne put s'empftcher de tressaillir, et un éclair s'alluma dans ses yeux.
Un soupçon venait de traverser sa pensée.
llainlenaDt il écoutait distraitement la conversation des domestiques.
Soudain, un homme d'une figure distinguée et d'un grand air sortit du pavillon. Les domestiques s'écartèreut, se découvrirent et saluèrent respectueusement.
— Ce monsieur est sans doute M. le marquis de Coulange? demanda Morlot, s'adressant àFirmin.
— C'est lui, monsieur, répondit Firmin, en regardant l'agent de police avec une sorte de défiance; est-ce que TOUS ne le connaissez pas ?
— Je viens de le voir pour la première fois.
Le front du vieux domestique s'assombrit.
— Alors, dit-il d'un ton sec, vous êtes un invité de M. Soslhène de Perny.
Uorlot sentitqu'il y avait du dédain et même de l'hostilité dans les paroles du vieillard. Il s'empressa de répondre :
—Je ne suis invité directement ni par M. le marquis ni par M. de Pemy, que je ne connais pas. Un journal m'a appris la mort de madame de Perny, et comme j'ai ponr M. le marquis et madame la marquise de Coulange un profond respect, je me suis fait un devoir d'assister à l'enterrement.
L'expression du visage de Firmin changea subitement.
— Si je n'ai pas l'honneur d'être connu de vos maîtres, monsieur tHrmin, continua Horlot, je les connais, moi, depuis longtemps, par les nombreux bienfaits qu'ils
soi DBUX H&BES
répandent autour d'eux. Bt tous ne tous étonnerez pas de me Toir ici, quand je tous aurai dit que je me suis marié & Miéran, et que les Rouget et les Blaisois des Tillages de Coulange et de Miéran sont mes parents.
— Certes, non, je ne m'étonne pas, répliqua Finnin. Et il tendit la main à Morlot.
Cela signifiait : Soyez le bienTenu, tous êtes des nôtres. Morlot mit tout de suite à profit ces excellentes dispo' sitions.
— Monsieur Firmin, dit-il, je Tiens de voir M. le marquis, aurai-je aussi le bonheur de voir la bonne tasqui se?
— Elle est ici depuis neuf heures, c'est'elle qui reçoU les invités ; elle ne suivra pas le convoi, parce que M. le marquis craint qu'elle nesoittropTivement impressionnée; mais, en ne tous éloignant pas du paTillon, je pense que tous pourrez la voir dans un instant, lorsque les personnes qui sont avec elle sortiront.
— Madame la marquise a sans doute ses enfants près d'elle ?
— Non, les enfants sont restés à l'hàtel. M. le marquis désirait les amener, mais madame la marquise s'y est opposée. Cela a donné lieu ce matin à une scène touchante ; en y pensant, je suis encore tout ému.
— Si je ne craignais pas d'être indiscret, monsieur Firmin, je tous demanderais ce qui s'est passé.
— Oh ! je veux bien vous le dire. Mais, pour que tous puisses comprendre, je dois vous apprendre d'abord que madame la marquise a été pendant plusieurs années sans témoigner aucune alTection à son fils.
— Je sais cela, monsieur Firmin ; c'était, m'a-t-on dit, l'efTet d'une singulière maladie qu'avait la bonne marquise et dont elle est heureusement guérie aujourd'hui.
OEVX MéBES ' SOS
— Du moment que tous savez cela, ce que je vais TOUS raconter vous intéressera.
— Vous pouvez en être certain, monsieur Firmin,
— Voici : hier soir, M. le marquis avait dit : « Eugène et Haximilienne assisteront avec moi aux obsèques de leur grand'mëre. » Ce matin, à huit heures, M. Eugène était habillé, prêt à partir, et paraissait enchanté d'accompagner son père. A huit heures et demie, M. le marquis et son fils attendaient madame la marqaise dans le grand salon. Elle parut.
— Où donc est Maximilienne ? demanda M. le marquis.
« — Elle est avec sa gouvernante, répondit madame la marquise.
« — Est-ce qoe nous ne l'emmenons pas?
n — Maximilienne est trop jeune pour assister à cette triste cérémonie.
n En disant cela elle regardait M. Eugène d'une façon toute drôle. On voyait très-bien qu'elle était contrariée que M. le marquis emmen&t son fils.
« — Puisque nous laissons Maximilienne, répondit H. le marquis, nous n'avons plus à attendre. Partons, ajouta-t-il, en prenant la main de H. Eugène.
a L'enfant sautait dejoie. Madame la marquise devint subitement très-p&le.
« — Edouard, dit-elle tristement, croîs-moi, laissons les enfants.
« — Du tout, répondit M. le marquis, j'emmène Eugène, je le lui ai promis.
n — Oui, oui, papa, emmène-moi! s'écria le petit garçon.
« Madame la marquise p&lit encore et je crus qu'elle allait pleurer.
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« — Eugène, dit-elle alors de sa douce voix qni touche tous les cœurs, si vous ne restez pas avec Totre petite sœur, tous me ferez beaucoup de peine.
H Sur ces paroles, l'enranfUcha la main de M. le marquis et s'avança vers madame la marquise, sérieex «t grave comme un petit homme.
B — Maman, rftpondit-il, je tous aime et tous respecte trop pour Touloir jamais tous faire de la peine; je resterai aTec ma petite sœur.
« Aussit&t, la joie éclata dans les yeux et sur le front de madame la marquise.
K Elle se baissa, et, prenant dans ses mains la tbie de l'enfant :
« — Tiens, je t'aime I s'écria-t-elle.
« Et à plusieurs reprises et aTec force, elle l'embrassa sur le front et sur les joues. Pendimt ce temps, l'en^t sanglotait et disait:
« ^ OIi I maman I Obi papal n
— En effet, monsieur Firmin, cette scène est fort louchante, dit l'agent de police.
— N'est-ce pas, monsieur? reprit le vieux aervitenr. Gomprenei mon émotion et celle de M. le marquis. Pour ta première fois, madame la marquise tutoyait son fils et l'embrassait en présence de ses serriteurs.
Le jardin s'était peu à peu rempli de personnes qui venaient assister à la cérémonie funèbre. Il y arait également foule dans la rue.
Sosthène n'était plus près de Tarbre contre lequel il s'appuyait un instant auparavant. Horlot le chercba vainement du regard. Il avait disparu. Le marquis de Coulange rentra dans le pavillon. Un instant après, les personnes qui s'y trouvaient réunies, des dames principalement, commencèrent à sortir. Les voitures^de l'ad-
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mimsb-atioQ des pompes fuDèbres étaient arrivées; tous les employés étaient à leur poste. On se préparait à placer la bière sur le cortjillard.
Fkiuia toucha le bras de Horlot.
— Vous désirez voir madame la marquise, lui dit-il ; regardez, la voilà.
La jeune femme, portant un vêtement de grand deuil, tenait de paraître sur le seuil du pavillon. Son mari était près d'elle. La marquise serrait les mains qui se tendaient vers elle.
Son vêtement noir faisait ressortir la pftleur mate de son visage ; la tristesse répandue sur ses traits et la langueur de son regard ajoutaient à sa merveilleuse beauté quelque chose de suave et de mystérieux. Mais, ce qui frappa particnlibrement l'agent de police, c'est l'expression de doocenr et de bonté ineffables empreinte sur sa physionomie. 11 ne pouvait la quitter des yeux,
— "Venez-vous ? lui dit Firmin.
— Oui, oui, certainement, répondit-il.
Après avoir mis un baiser sor le front de la marquise, le marquis venait de 1* quitter, an lui disant :
— Ta présence n'est plus utile, dans un instant ta poraras retourner prés des enfants.
Les domestiques suivirent leur maître. Morlot mar^ cha derrière eux. lia marquise était rentrée dans l'intélieur du pavillon.
Un instant après le convoi se mettait en marche.
A la suite de deux ou trois cents personnes, qui étaient à pied, venait une longue Me de voitures de deuil et antres.
En se rendant aux Ternes, l'intention de Morlot était d'asMster à renterrement de madame de Pemy; mais
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il avait subitement changé d'idée, et, au lieu de prendre place parmi ceux qui suivaient le cercueil, il se rangea de c6té et les laissa passer devant lui. Sans attendre le défilé des voitures, Morlot rentra dans le jardin et se dirigea rapidement vers le pavilloD.