QUE L*ON TROUVE A L'HOTEL DES DEUX-MONDES
i® Eau de fontaine.
2« Eau de puits.
3» Eau de ruisseau.
4*» Eau de rivière.
5» Eau de fleuve.
6*» Eau filtrée au charbon.
7» Eau filtrée à la pierre.
8*» Eau filtrée au gravier.
9« Eau....
Maurice s'arrêta , tourna une trentaine de feuilles, et vit que la carte allait jusqu'au n° 366 ! L'hôtel des Deux Mondes avait autant d'espèces d'eaux qu'une année bissextile a de jours.
M. Atout en parcourut le catalogue avec soin , fit de savantes réflexions sur les eaux de différents crus, hésita, relut, hésita encore , et demanda enfin, après une longue délibération , de Tau de fontaine !
1^ demande fut transmise par le valet des requêtes. Cinq minutes s'écoulèrent, puis un premier garçon apporta un plateau; encore cinq minutes, et un second garçon apporta une carafe; encore cinq minutes, et le troisième apporta un verre.
Le tout n'avait ainsi pris qu'un quart d'heure, grâce à la division de la main-d'œuvre.
Pendant que leur conducteur buvait, Marthe et Maurice voulurent s'approcher d'une fenêtre; mais le valet qui y était préposé les avertit qu'il fallait, pour cela, prendre un billet au bureau des points de Vue ! Ils refusèrent et voulurent s'avancer vers la porte; un autre garçon les avertit que, s'ils sortaient sans contre-marque , ils ne pourraient rentrer. Enfin , comme, dans leur embarras, ils allaient s'asseoir sur le sofa de pourtour, un troisième garçon leur fit observer poliment que ces places étaient d'un prix plus élevé.
Ainsi repoussés de partout, ils se hâtèrent de rejoindre l'académicien , qui venait d'achever son verre d'eau et avait demandé la carte.
Un domestique spécial parut bientôt, portant une magnifique feuille de papier vélin avec vignette , encadrement, cul-de-lampe et parafes embellis d'ombres portécê.
Maurice lut par-dessus l'épaule de son conducteur :
Doit M.
Pour trois saints du concierge à hallebarde. 1 fr. 50
Pour l'huissier à chaîne d'or 2 •
Pour le valet de pied qui a ouvert la porte . » 50
Pour loyer de la carte des eaux » 25
Pour un plateau » 30
Pour une carafe » 35
Pour un verre ■ 25
Pour eau de fontaine 5 »
Pour table et tabourets 4 »
Pour frais de service ....... 2 »
Total . . . 16fr. 15
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M. Atout fit remarquer que, grâce à cette comptabilité détaillée, on n'avait plus à s'occuper du pourboire des domestiques, paya les 16 fr. 15 c. et sortit.
Marthe se rappela involontairement rÉvtingile, et il lui sembla cpie les hôteliers de l'île du Noir avaient trouvé moyen de réaliser sur la terre les promesses du Christ : le vene d'eau donné leur était payé au centuple.
Le conducteur des deux époux avait pris avec eux le chemin du port, oti ils devaient s'embarquer pour Tîle du Budget.
Lorsqu'ils y arrivèrent, les quais étaient couverts do voyageurs qui débarquaient ou qui allaient partir. On entendait crier :
\^ paquebot du Japon !
L'estafette de la mer Rouge !
L'omnibus du Brésil , avec correspondance pour Terre- Neuve!
Et à ces cris la foule accourait. On voyait les buralistes distribuant leurs bulletins, et les facteurs pesant les mai'chandises. M. Atout fit remarquer à ses compagnons un estampilleur qui , le pinceau à la main , traçait sur la poitrine ou sur le dos de chaque passager le numéro imprimé sur ses paquets ; moyen aussi simple qu'ingénieux d'établir la corrélation du voyageur et des bagages.
Enfin, ils arrivèrent à un embarcadère surmonté d'un écriteau , sur lequel était écrit :
Dorades accélérées deVUe du Noir à Vile du Budget, en cinquante^trois minutes.
« C'est ici , » dit M. Atout.
Nos voyageurs regardèrent devant eux sans rien voir.
« Vous cherchez le bateau? reprit le professeur en
souriant; mais il est à sa place... à sa place de dorade.
— Comment ! sous Teau? interrompit Maurice.
— Sous Teau î répéta M. Atout. On a cru longtemps cpie le propre d'un bateau était de flotter; mais de nouvelles recherches ont détrompé à cet égard. Aujourd'hui une partie de nos lignes de paquebots sont sous-marines , comme une partie de nos routes sont souterraines. Vous comprenez qu'il y a mêmes avantages dans les deux cas. Les dorades accélérées, naviguant sous les vagues, n'ont à craindre ni le vent, ni la foudre, ni les abordages, ni les pirates. Quant à leur construction, vous allez vous-même en juger. »
Il les conduisit alors à l'extrémité de l'embarcadère, oti se trouvait une cloche à plongeur, par laquelle ils Jurent descendre au bateau sous-marin.
Sa forme avait été empruntée au poisson dont il portait le nom. C'était une immense dorade, dont la queue et les nageoires étaient mues par la vapeur. A la place des écailles brillaient plusieurs rangées de petites fenêtres, et l'air s'introduisait à l'intérieur par des conduits, dont l'extrémité flottait à la surface de la mer.
Les nouveaux venus avaient été précédés par une société nombreuse, de sorte que la dorade ne tarda pas à tracer sa route au milieu des flots.
M. Atout voulut profiter de ce moment pour préparer ses compagnons à la vue de la capitale des Intérêts-Unis; mais il fut interrompu, dès les premiers mots, par un voyageur qui venait de le reconnaître , et qui accourut à sa rencontre les bi*as ouverts.
a Eh ! c'est M. Blaguefort , dit racadémicien en répondant aux empressements du nouveau venu avec une certaine supériorité protectrice; un de nos hommes d'affaires les plus répandus. j>
Et, lui montrant de la main Marthe et Maurice :
« Je vous présente, continuart-il, un couple des anciens temps...
— Les Parisiens d'Omnivore ? interrompit Blaguefort, qui les avait déjà examinés ; je les ai manques de trois minutes. J'avais appris leur résurrection , et j'accourais pour oflFrir à leur propriétaire de les mettre en actions. J*aurais exploité cette entreprise avec celle des télégraphes lunaires! mais vous aviez déjà traité. Excellente affaire, Monsieur I vous pouvez gagner six mille pour cent. »
M. Atout fit observer qu'il ne s'agissait point d'une spéculation ; que le réveil des deux époux devait seulement profiter à la science, et que c'était dans ce but qu'il les conduisait à l'île du Budget.
Blaguefort cligna de l'œil.
« Bien , bien , dit-il , vous avez un autre projet. . . Vous espérez tirer davantage. Mon Dieu! c'est votre droit... Vous comprenez que ce n'est pas moi qui irai vous éieverune concurrence ; d'autantque j'ai donné une nouvelle extension à mes affaires. Depuis que nous nous sommes rencontrés au cap de Bonne-Espérance, j'ai formé une société anonyme pour exploiter le brevet du docteur Naso ! Vous savez, ce Péruvien qui vient d'inventer un corset orthopédique pour les nez déviés. Mais pardon : voici un voyageur à qui j'avais donné un prospectus et qui désire me parler. »
El, prenant siAitement la voix d'un commissaire-piiseur, il continua, en présentant tour à tour chaque échantillon :
(( Ceci est une relique de saint Loriquet, destinée à inspirer les vraies connaissances historiques ! Nous ne les vendons que 50 centimes la douzaine , qui est de quatorze.
Ceci est une médaille dédiée aux saints protecteurs : elle met à Tabri des banqueroutes, de la garde nationale et autres infirmités terrestres, i fr. les sept-six.
Ceci est un chapelet. . .
— Un moment, Monsieur, interrompit le voyageur en cheveux longs, il y a méprise : je ne suis point prêtre catholique...
— Ah bah ! s'écria Blaguefort , alors c'est à un ministre du saint Évangile que j'ai l'honneur de parler. »
Il rouvrit précipitamment sa trousse , y choisit une Bible, et reprit, avec l'air majestueux d'un maître d'école qui explique les neuf parties du discours :
« Prenez, car ceci est la 16i universelle, le grand Verbe, le Dieu vivant ! Là vous ne verrez que des règles sûres... bien que nous ayons ajouté les livres apocryphes. Vous y trouverez la recette du salut spirituel et temporel. . . avec le moyen de s'en servir. Le tout ne coûtant que 10 francs, compris le fermoir et l'étui!
— C'est, en effet, bien peu d'argent pour tant de choses, dit l'étranger en souriant, et, lorsque j'étais pasteur, j'aurais pu profiter du bon marché ; mais depuis mes convictions ont pris une autre voie, et Tancien ministre du saint Évangile s'est réfugié dans la philosophie
— Vous êtes philosophe! interrompit Blaguefort, qui
se frappa la cuisse; pardieu! j'aurais dû m'en douter : avec ce front vaste , ce regard penseur ! ... Eh bien , j'en suis ravi, Monsieur; moi aussi, je suis philosophe... philosophe pratique... et la preuve, c'est que je voyage pour la Société de rextinction des croyances. J'ai là le règlement, et je suis autorisé à recevoir les souscriptions. )>
Il avait cherché de nouveau dans la trousse, et il offrit à son interlocuteur une brochure au haut de laquelle une vignette représentait le génie de la vérité terrassant rhydre de la superstition : le génie était le portrait du président de la société, et les têtes de l'hydre des têtes d'abbés.
Blaguefort laissa Tex-pasteur examiner la brochiu-e, et revint vers l'académicien.
Maurice ne put cacher son étonnement , et lui avoua qu'il venait de réaliser à ses yeux le beau idéal du commis voyageur.
« Ah ! vous voulez me flatter, s'écria Blaguefort en riant ; je me connais, allez ! J'ai un défaut en affaires, un très grand défaut : je suis trop franc ! Je ne sais point faire valoir mes articles , défendre mes avantages; mais, bah! j'aime la bonne foi antique, je veux que l'on puisse traiter avec moi sans précautions. Aussi on me connaît! Sucre, chocolat, soieries, miel, vins de Madère ; on reçoit les yeux fermés tout ce que j'expédie ; c'est ce que je veux : la confiance du pi:d)lic m'honore; elle constitue mon bénéfice le plus net et le plus sûr! »
Tout en parlant, l'homme d'affaires vidait sa trousse, afin de la remettre en ordre. Les regards de Maurice s'arrêtèrent sur un papier qui venait de s'entr'ouvrir ; il lut:
Recette pour le chocolat pur caraque, — Prenez un tiers de haricots rouges, un tiers de sucre avarié, un tiers de suif; aromatisez le tout avec des écorces de cacao : vous aurez du chocolat de santé.
Recette pour le miel. — Prenez de la mélasse, de la farine de seigle; aromatisez avec de la fleur d'orange, composée de sels de zinc , de cuivre et de plomb : vous aurez du miel du mont Hymète.
Recettepour le sucre blanc. — Prenez de la poudre d'albâtre...
Maurice ne put continuer; Blaguefort, qui avait tout remis en ordre, reprit le papier et le plaça soigneusement avec ses efiets de commerce; mais il aperçut, tout à coup, parmi ces derniers , une lettre qui parut réveiller en lui un souvenir oublié...
« A propos, je ne vous ai point dit, s'écria*t-îl en se tournant vers M. Atout : la société pour les télégraphes trans-aériens vient d'être formée! L'année prochaine, nous serons en communication directe avec la lune.
— Avec la lune ! s'écrièrent Marthe et Maurice stupéfaits.
— Les dernières expériences faites à l'observatoire de Sans-Pair ont rendu la chose possible , fit observer M. Atout. Grâce au télescope construit par M. de l^mpyrée, la lune s'est enfin laissé voir.
— Et bientôt elle se fera entendre ! ajouta Blaguefort: cîir, grâce aux nouveaux télégraphes électriques, on pourra converser avec les lunaires aussi promptement et aussi facilement que je converse avec vous. J'ai là, du reste, le projet de prospectus qui m'a été adressé; je puis vous le faire conndtre. » •
TEL QUIL SERA. i3
Il déploya la lettre et en retira une feuille t^utografiâée qui contenait ce qui suit :
Télégraphes tr ans-aériens. .— Avo) personnes qui ont des fonds à placer, — Capital social : dix millions. — Bénéfice assuré : dix milliards.
« Un événement qui surpasse en importance tous ceux qui ont renouvelé, jusqu'à ce jour, la face^ de la terre, vient de se produire au milieu de nous. Un de nos savants a subitement découvert un monde inconnu jusqu'à lui. Ce monde, c'est la lune !
« Une société s'est aussitôt formée pour l'exploitation de cette nouvelle conquête , dont il ne reste plus qu'à s'emparer. Toutes les mesures sont déjà prises pour la construction des télégraphes trans-aériens , qui doivent nous mettre en rapport avec la population lunaire, et faciliter, peu après, l'établissement d'une grande ligne de communication, construite à frais communs.
« Il résulte des observations faites par M. de TEmpyrée que la lune renferme des valeurs incalculables en carrières d'ardoises, terre à briques, gisements de granit, bancs de sable propres à bâtir, etc., etc., etc., etc. L'imagination recule devant les bénéfices que l'exploitation de pareilles richesses peut procurer. Aussi ne ferons-nous aucune promesse aux actionnaires : les plus modestes paraîtraient exagérées. Nous les avertirons seulement que, d'après des calculs exacts et consciencieux , l'intérêt de l'argent placé dans notre entreprise devra être, en terme moyen, de cinquante mille pour cent!
if Presque toutes les actions étant retenues à Tayance, nous ne pourrons accueillir les demandes que jusqu'au 30 du présent mois. »
Suivent les signatures.
La plupart des voyageurs s'étaient rassemblés autour de Blaguefort pendant cette lecture. L'annonce merveilleuse avait évidemment produit son effet. Les plus enthousiastes demandaient déjà les moyens de prendre un intérêt dans l'affaire. Blaguefort se proposa aussitôt pour intermédiaire , et se mit à distribuer des promesses de promesse d'action avec un droit de commission. Les voyageurs qui les avaient achetées passèrent dans les autres salles du bateau, où ils répétèrent la grande nouvelle, et négocièrent leurs coupons à deux cents pour cent de bénéfice. Maurice ne pouvait revenir de sa surprise, et M. Atout en prit occasion de faire un long discours sur les avantages de l'association et du crédit. Il en était à son douzième aphorisme d'économie politique, iorscpi'un choc terrible ébranla la dorade accélérée et lui fit perdre l'équilibre.
Les passagers épouvantés, s'étant élancés vers les fenêtres, aperçurent un immense cétacé endormi dans les profondeurs de l'Océan , et que le choc de la dorade avait réveillé : au moment même oti les* deux époux se penchèrent contre le vitrage , il venait de se retourner. Marthe eut à peine le temps de pousser un cri!.;. Le flot qui portait le bateau-poisson, attiré par l'aspiration du monstre, s'engloutit dans sa gueule entr'ouverte comme dans un abîme, et ne s'arrêta qu'au fond de l'estomac !
L'événement avait été trop rapide pour qu'on pût l'é-
viter, et, dans le premier instant qui suivit la catastrophe, les clameurs et les lamentations empêchèrent de s'entendre. L'équipage lui-même paraissait consterné. G*était la première fois quil avait à naviguer dans l'estomac d'une baleine, et le capitaine, quoique vieux marin, fat forcé d'avouer qu'il en ignorait complètement les débouquements.
Chacun dut en conséquence donner son avis; mais tous les moyens proposés paraissaient dangereux ou impraticables. Enfin on pensa au professeur de zoologie du Muséum, qui se trouvait par hasard à bord, et tout le monde se tourna vers lui :
« Laissez parler M. Vertèbre! s'écrièrent plusieurs voix; il peut nous donner un bon conseil, lui qui a étudié les baleines. »
M. Vertèbre se redressa.
« Je l'avoue , Messieurs , dit-il gravement ; cet intéressant mammifère a été l'objet de mes observations spéciales, et, quoi qu'aient pu en dire mes adversaires, je crois avoir découvert le premier la véritable nature du lait dont il nourrit ses petits ! . . .
La baleine, Messieurs, est un cétacé, nom qui vient du mot grec kêtos\ il appartient à la famille du narval, du cachalot, du dauphin. C'est un grand mammifère plagiure, vivipare, pisciforme , portant deux pieds appelés nageoires, et respirant par des poumons...»
11 fut interrompu par un soubresaut inattendu. Les propulseurs du bateau-poisson , qui continuaient à se mouvoir, venaient d'effleurer les parois de l'estomac de la baleine, et y avaient déterminé une contraction qui ramena la dorade vers le canal alimentaire. Lemécani-
den, voulant profiter de ce mouvement, lâcha toute sa vapeur, afin de forcer le passage , ce qui occasionna chez le monstre une nouvelle nausée, suivie d'un vomissement au milieu duquel le bateau se trouva rejeté au dehors.
Mais Fefibrt avait été si violent que la dorade alla frapper un rocher, oti elle se brisa. Tous les voyageurs qui se trouvaient à l'avant furent broyés du choc, noyés dans la mer ou brûlés par les éclats de la machine.
Heureusement que l'arrière, où se tenaient Marthe et Maurice, eut moin» à souffiir. La plupart des passagers échappèrent au désastre et furent recueillis par les habitants de la côle, accourus au bruit de l'explosion.
Enfin, lorsqu'ils eurent assez repris leurs sens pour regarder autour d'eux, ils reconnurent que le cétacé avait eu la délicate attention de ne les point détourner de leur route, et qu'ils se trouvaient dans les faubourgs mêmes de Sans-Pair, c'est-à-dire seulement à quinze lieues de la ville.
Le fonctionnaire chargé du registre de l'état civil des machines fut aussitôt averti. II arriva pour constater le désastre , et dressa l'acte suivant, imprimé d'avance, et dont il n'eut qu'à remplir les blancs.