‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 12 sur 37 · CHACUN POUR SOI · texte numérisé non relu

CHACUN POUR SOI

« Vous devez reconnaître le précepte d'un des sept

sages de votre pays, dit l'académicien en souriant; il résume à lui seul toutes les lois de Thumanité. Chacun chez soi^ c'est le droit ; chacun pour soi^ c'est le devoir. Mais enU'ez, de grâce, vous avez bien autre chose à voir. »

Les deux époux traversèrent une antichambre garnie d'appareils dont ils ignoraient l'usage. M. Atoutleurmontra d'abord une boîte dans laquelle arrivaient les lettres qui lui étaient adressées, et leur expliqua comment d'immenses conduits établissaient, au moyen du vide , cette distribution à domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargés de conduire partout l'eau , la lumière, le feu et Tair rarraichi. Il indiqua les tuyaux destinés à l'arrivée des journaux, les fils électriques établissant une correspondance télégraphique aussi rapide que la pensée avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir toutes les distances.

Pendant cette exhibition, il s'était assuré de l'absence de madame Atout, et avait donné différents ordres en touchant quelques ressorts. Le tintement d'une sonnette lui annonça bientôt que tout était prêt; il fit passer ses hôtes dans la salle à manger, où le dîner se trouvait servi, et il les invita à prendre place.

Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils s'attendaient à voir paraître, à chaque instant, les gens de service ; mais l'académicien, qui devina leur pensée, sourit ; il se pencha de côté, appuya la main sur un bouton placé près de la table, et immédiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer ! Les bouteilles baissèrent , d'elles-mêmes , leurs goulots sur les ver^ res; la cuiller à potage remplit l'assiette de chaque con-

viTe ; le grand couteau fixé au manche du gigot commença à enlever des tranches que de petites brochettes plongeaient ensuite dans le réservoir à jus ; la pincelte d'écaillé exécuta une gigue dans la salade, cpi'elle foulait et retournait; les poidardes, comme si elles eussent voulu prendre leur volée, étendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitôt saisis et découpés ; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'u*gentqui devait le partager; les hors-d'œuvre se mirent à tourner autour de la table comme des chevaux de manège, en ayant som de s'arrêter devant chaque convive; enfin, le moutardier lui-même souleva son couvercle et présenta sa petite spatule d'ivoire î

Nos deux ressuscites ne pouvaient en croire leurs yeux. M.JAtout leur expliqua alors par quelles séries d'ingénieuses inventions on avait pu substituer aux machines humaines des machines plus parfaites.

« Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machinée comme celle-ci, personne n'a besoin de personne... ce qui ajoute un charme singulier à l'intimité. Le progrès doit avoir pour but de tout simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi ; c'est à quoi nous sommes arrivés. Au lieu de domestiques soumis à mille infirmités, à mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre , toujours également robustes, également sûrs, également exacts. Encore cpielcpies efforts, et la civilisation aura conquis à l'homme llsolement, c'est-à-dire la liberté, car chacun pourra se passer complètement des services de son semblable.

— Oui, dit Maurice, qui était devenu pensif; mais alors que deviendra la parole du Christ, qui recom-

mande de se secourir et de s'aimer? Le but de la vie est-il bien de se suffire à soi-même ? N'est-il pas plutôt de se compléter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme vous l'appelez, avait un cœur qui pouvait battre à l'unisson du nôtre, tandis que la machine de fer ne nous est rien. En préférant celle-ci, vous avez sacrifié votre âme à vos habitudes ; vous avez brisé le dernier anneau qui liait les classes heureuses aux classes déshéritées. Les riches ne pouvaient oublier tout à fait le peuple auquel ils empruntaient des serviteurs ; c'étaient comme des prisonniers faits sur la pauvreté, et qui la rappelaient perpétuellement par leur présence. La nécessité les rendait plus ou moins membres de la famille. On les prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs douleurs et les nôtres se mêlaient toujours un peu; on avait en commun les goûts, les répugnances, les infirmités; association imparfaite sans doute, mais dans laquelle s'échangeaient quelques sympathies, et qui donnait une occasion de dévouement et de reconnaissance propre à exercer le cœur. Ah ! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher plus intimement du maître; il fallait en faire un humble ami, prêt à tous les sacrifices et sûr de toutes les protections ; réaliser enfin la belle histoire de la fileused'Êvrecy.»

L'académicien demanda ce que c'était que cette histoire.

« Une vieille tradition populaire que l'on m'a racontée dans mon enfance, répondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien étrange...

— Voyons, dit M. Atout en vidant son verre.»

Le jeune homme parut hésiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le sien, demandait l'histoire; il se décida aussitôt, et raconta ce qui suit :

LA PILEUSE D'ÉVRECY.

Vers la fin du dix huitième siècle vivait à Évrecy, en Normandie, un gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reçu en baptême le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude ; mais cette dernière n'était connue dans le pays que sous le nom de la fileuse d' Evrecy ^ parce qu'on la voyait toujours la quenouille au côté. Bertaude filait effectivement du malin au soir, et souvent encore du soir au matin, sans que son maître eût, pour cela, moins de créanciers. Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme d'Évrecy était de ceux qui regardent que leur épitaphe sera celle du genre humain. Après avoir mangé la meilleure part de son bien, il s'était décidé à boire le reste, afin de se mettre au pair, et continuait depuis, d'autant plus résolument que, selon son dire, il ne craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui eût donné à sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi(l)ou de poiré.

Enfin, quand il eut tout épuisé, fortune et crédit, il fut assez heureux pour mourir presque subitement, sans

I . Nom donné à on cidre ohoifi extrait de la pomme natoraliiée en Normandie par Marin Onfroi.

avoir eu l'ennui de régler ses comptes avec ses créanciers.

Mais à peine le cercueil enlevé, ceux-ci accoururent, suivis des gens de justice, pour tout saisir. Les meubles furent descendus dans la cour et vendus à la criée ; on se partagea tes prairies, les champs, les vergers, et un gros marchand de Falaise , qui avait tout récemment acheté de la noblesse, vint habiter le vieux logis.

Bertaude comprit qu'il fallait lui laisser la place libre. Elle prit sa quenouille et son fuseau, fit son paquet, celui dTvonnetle , puis se présenta pour prendre congé du nouveau maître.

Ce dernier, en voyant qu'elle tenait la petite fille par la main , lui demanda si elle la menait à quelque parent.

« Hélas ! faites excuse , répliqua Bertaude , qui essuyait ses yeux avec le coin de son tablier ; la pauvre innocente n'a dans le pays aucune famille pour la recevoir.

— Que ne la conduisez-vous alors à l'hospice de Bayeux ? reprit le nouvel anobli.

— A l'hospice ! répéta Bertaude saisie.

— On n'y reçoit pas seulement les bâtards , objecta l'ancien marchand , mais aussi les enfants abandonnés.

— Par mon Sauveur! celle-ci ne l'est pas. Monsieur, dit la vieille en caressant Yvonnette, qui se serrait contre elle tout effirayée; lant que je ne serai pas sous la terre du cimetière, il lui restera quelqu'un.

— Vous est-elle donc quelque chose? demanda le bourgeois ironiquement.

— Elle est la* fille de mon mdtre! répliqua Bertaude vec énergie. J'ai mangé vingt ans le pain de sa famille y

je Tai reçue dans mes mains quand elle est née, je Tai portée à l'église pour son baptême , je lui ai appris à marcher et à prononcer son premier mot; si ce n'est pas l'enfant de mon sang , c'est l'enfant de mes soins. Ah ! Jésus! àl'hosfftcel N'aie pas peur, va, Yvette, tant que la Bertaude pourra remuer un seul de ses dix doigts, ton hospice sera dans son giron. »

Elle avait soulevé l'enfant, qui l'enveloppa de ses bras, en appuyant la tête sur son épaule, et elle prit avec elle la route de Falaise.

Bertaude avait son plan, dont elle n'avait rien dit à personne.

Elle connaissait aux Ursulines une sœur qui , avant d'être une sainte choisie par Dieu, avait été une femme aimée des hommes; elle lui porta Yvonnette, avec une bourse renfermant tout ce qu'elle possédait, et lui dit : « Élevez-la comme la fille d'un gentilhomme, et ne lui refusez rien de ce qu'il lui faudra pour qu'elle fasse honneur i son nom ; car, avant que la bourse soit vide , je vous rapporterai de quoi la remplir. »

Elle embrassa ensuite l'enfant, pleura beaucoup , et partit.

Mais trois mois après on la vit reparaître avec plus d'argent qu'elle n'en avait laissé la première fois. Elle continua à revenir ainsi régulièrement quatre fois par année , et chaque fois elle demandait qu' Yvonnette eût des maîtres plus habiles et des robes plus belles.

Elle seule était toujours la même : vêtue de son pauvre jupon de bure , la quenouille dans la ceinture , et marchant en faisant tourner son fuseau. On se demandait vainement d'où pouvait lui venir ce qu'elle dépen-

sait pour Yvonnette; à toutes les questions elle se contentait de sourire en répondant :

(c Dieu a une épargne pour les orphelins. »

Cependant l'enfant devint une jeune fille, si savante , si sage et si belle, qu'il n'était bruit d'autre chose dans tout le Bessin. Les plus grandes dames du pays voulaient la connaître , et venaient la visiter au parloir du couvent. Les poètes normands lui adressaient des vers , les jeunes gentilshommes en tombaient amoureux et portaient ses couleurs ; enfin il se trouva une foule de gens qui se déclarèrent ses parents ou ses alliés et qui en apportèrent les preuves.

Madame de Yillers , qui était du nombre , exigea même que la jeune fille vînt passer quelques jours à son château.

Ce fut là qu'Yvonnette rencontra le sieur de BoutteviUe , un des plus riches seigneurs et des plus accomplis du royaume. Il devint si éperdument amoureux de la jeune fille qu'il la demanda en mariage, et Yvonnette, heureuse de sa recherche, songeait aux moyens de la faire conndtreà Bertaude , lorsque celle-ci se présenta avec une douzaine de marchands. Elle n'avait point voulu que sa jeune maîtresse se mariât comme une déshéritée, et elle lui apportait un trousseau complet.

Le sieur de Boutteville , qui arriva comme on était occupé à l'étaler devant Yvonnette, ne parut point partager la joie de Ja jeune fille. On lui avait déjà parlé des grosses sommes fournies par la vieille servante , en exprimant des doutes sur leur origine ; il craignait que cette générosité ne cachât quelque secret honteux, et ^1 ne put s'em()êcher de le laisser deviner.

Bertaude se retira sans rien dire, mais elle ne reparut plus, au grand désespoir d'Yvonnette , qui sentait que cette fuite confirmait les soupçons. Enfin le jour du mariage arriva. La jeune fille parée et tremblante fut conduite jusqu'à la chapelle, dans le carrosse de madame de Villers. Comme elle en descendait sous le porche , elle se trouva entourée de*mendiants qui venaient, selon Tusage , apporter leurs souhaits, en sollicitant une aumône. ' Tout à coup ses regards tombèrent sur une vieille femme agenouillée... Sa quenouille et son fuseau suffisaient pour la faire reconnaître : c'était la vieille servante, c'était Bertaude !

Elle courut à elle, prit ses mains, et lui demanda ce qu'elle faisait là.

« Ce que j'ai fait pendant neuf années, » répondit la vieille femme, qui ne put retenir ses larmes.

Et voyant M. de Boutteville , qui était accoura :

. « Oui , conlinua-t-elle , voilà tout le secret dont on a tourmenté votre fiancé. Après vous avoir déposée au couvent, je me suis mise à parcourir à pied la Normandie, filant le long des routes et demandant au nom de Dieu. Mon travail me rapportait peu de chose, c'était pour moi; l'aumône rapportait davantage , c'était pour vous! Mais il ne faut point que votre mari rougisse de ce que j'ai fait : le don accordé au nom de Dieu ne peut être une honte pour personne. Le bon cœur de tous les hommes vous a soutehue quand vous étiez petite; maintenant que vous voilà grande , le bon cœur d'un seul homme vous rendra heureuse. J'ai fini de mendier aujourd'hui; car, dès que vous n'avez plus besoin de rien , je n'ai rien à demander, w

Yvonnette, d'abord Btupéfaite, puis éperdue d'attendrissement, embrassait la vieille , qui ne pouvait comprendre de tels transports. Mais M. de Boutteville , dont les yeux s'étaient mouillés de laimes , prit tout à coup sa main et y posa celle de sa fiancée :

« Vous avez été sa mère , dit-il , c'est à vous de la mener à l'autel et de me la donner. » .

Ce qui fut fait sur l'heure, à la grande admiration de tous les spectateurs. Yvonnette, parée de soie, de dentdle et d'or, fut conduite au prêtre par Bertaude, qui portait encore ses habits de mendiante , sa quenouille et son fuseau ; et, la cérémonie achevée, la jeune mariée vint s'agenouiller devant la vieille paysanne pour lui demander de la bénir, comme elle eût fait pour sa mère! La foule pleurait, et l'on entendit répéter de tous côtés :

« Que Dieu les protège ! que Dieu les protège ! »

Ce fvœu fut accompli , car le souvenir de cette union a été conservé dans le Bessin , où l'on disait encore longtemps après, sous forme de proverbe : Heureux comme les Boutteville !

Mais ce qui vaut mieux, c'est qu'ils conservèrent jusqu'à la fin leur vénération reconnaissante pour Bertaude. Alors que les plus grands seigneurs et que les plus grandes dames se trouvaient réunis dans les salons du château de Boutteville, lafileuse d'Évrecy y occupait la place d'honneur. On célébrait déplus, tous les ans, à l'église de la paroisse, une messe solennelle à laquelle la vieille servante se rendait avec son ancien costume de mendiante, sa quenouille et son fuseau, ayant à un bras le sire de Boutteville, et à Tautre YvonneUe. Touchante cérémonie, qui , en rappelant le dévouement et

la reconnaissance , servait également d'exemple aux maîtres et aux serviteurs.

Monologue de Maurice en se déshabillant. — InconTénlenti des chambret à coucher perfectionnées. — Une excursion inTOlontaire. — Le salon de M. Atont; multiplication exagérée de l'image d'un grand homme. — M. Atout présente à ses hdtes sa légitime épouse, milady Ennui.

En conduisant Marthe et Maurice aux pièces qu'ils devaient occuper, M. Atout ne manqua point de leur faire admirer une foule de nouveaux perfectionnements. Les lits rentraient dans la muraille afin de laisser plus d'espace; les fauteuils roulaient d'eux-mêmes; les fenêtres s'ouvraient sans qu'on y touchât; les parquets s'élevaient et s'abaissaient à volonté. Aussi n'était-ce partout que poulies et cordons de tirage ; l'appartement entier ressemblait à ud vaisseau garni de ses agrès , et cpii obéissait à [l'instant, pourvu qu'on connût la manœuvre.

Mais la multiplicité des émotions de cette journée , jointe à la fatigue du voyage , avait épuisé les forces de Marthe : aussi remit-elle au lendemain l'étude de ce mécanisme domestique, et ne tarda-t-elle pas à s'endormir.

Maurice , sentant également le besoin de repos, passa dans la chambre voisine , qui lui était destinée , et se disposa à se mettre au lit; mais tout en se déshabillant, il repassait dans sa mémoire les étranges aventures qui venaient de lui arriver, et poursuivait un de ces mono-

logues philosophiques particulièrement en usage parmi les ivrognes, les gens qui s'endorment et les héros de tragédie.

« Ressusciter, murmurait-il du ton de Tahna s'adressant la fameuse question d'Uamlet; ressusciter après douze siècles! suis-je bien sûr d'être éveillé? »

Ici il se touchait pour en acquérir la certitude, puis reprenait :

(( Oui , je veille... je suis bien dans le monde de Tau TROIS MILLE... uuc nouvellc société m'enveloppe... » Il s'interrompait pour ôter son habit... (c Ainsi mes souhaits ont été accomplis 1 0 Maurice! tu vas connaître la génération préparée par tes contemporains ! Ah! pour la bien juger, dépouille-toi des préjugés de ton enfance... dépouille-toi des préventions qui aveuglent... dépouille toi .. »

Son esprit , allourdi par le sommeil , ne put aller plus loin , et il se contenta de se dépouiller de son pantalon; puis , les yeux à demi fermés , il s'avança vers le lit qui lui avait été préparé.

Mais au moment de l'atteindre , il s'aperçut qu'une fenêtre était restée ouverte. Voulant éviter les moustiques et les coups d'air, il saisit un cordon qui lui semblait destiné à refermer le châssis vitré et tira à lui I

Le candélabre à trois becs qui l'éclairait s'éteignit subitement, et il se trouva plongé dans une complète obscurité. Au lieu du cordon de la fenêtre, il avait tiré le cordon de l'éteignoir!

L'erreur, du reste , était peu dangereuse. Décidé à braver l'air de la nuit , il se mit à chercher son lit à

tâtons , et allait y entrer, lorsque sa main , posée au hasard, rencontra un ressort qui céda.

Aussitôt un grincement de roues se fit entendre , et le lit , brusquement enlevé , disparut dans la muraille.

Maurice demeura quelques instants un bras étendu et le pied en avant, dans la position du gladiateur victorieux ! Cependant , comme l'attitude était peu commode pour dormir, il se redressa en envoyant au diable les inventions mécaniques , et se mit à chercher le ressort qui devait faire reparaître son lit évanoui.

Malheureusement l'obscurité ne lui permettait point de distinguer les objets. Ses mains tâtaient le mur sans rien rencontrer ; enfin, Tune d'elles s'arrêta sur un bouton qu'elle tourna... Un jet d'eau glacée lui frappa le visage ! Il se rejeta vivement en arrière , et alla heurter la cloison voisine. Le parquet fléchit à Tinstant sous ses pieds, avec un sifflement de poulies, et il se sentit descendre !'

Il n'eut que le temps de pousser un cri de saisissement, aussitôt comprimé , car la lumière venait de succéder aux ténèbres : il se trouvait dans le boudoir de madame Atout. Seulement, au lieu d'entrer horizontalement par la porte, il était arrivé perpendiculairement par le plafond !

Son regard s'arrêta d'abord sur une forme élégante et demi-nue, devant laquelle il s'inclina en murmurant des excuses embarrassées ; mais au cri poussé derrière lui , il retourna la tête, et aperçut la véritable propriétaire du boudoir, dans un costume abrégé, que le plus correct des poètes français appelle un simple appareil.

Au mouvement de Maurice, madame Atout (car c'était

elle) jeta un second cri , et prit la position de la Vénua pudique. Le jeune homme détourna la tête avec une discrétion empressée. La perspective ostéologique dont son œil venait d'être heurté avait éveillé chez lui une chaste épouvante. Il s'efforça d'allonger modestement le vêtement indispensable qui lui tenait lieu de tous ceux qui lui manquaient, et voulut commencer un discours de justification.

Mais à quoi tient , hélas ! Tinspiration des plus éloquents ! C'était la première fois que Maurice parlait à son auditeur le dos tourhé, et cette position inusitée lui enleva subitement toute sa liberté d'esprit. U chercha en vain , dans sa situation même , la matière d'un exorde par insinuation ; son intelligence rebelle ne lui fournit que les réminiscences classiques du discours de Télémaque ^ Calypso.

« 0 vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse! bien qu'à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité... »

Le bruit d'une porte brusquement refermée l'interrompit, il se retourna; la déesse avait disparu, et il entendit que, par prudence, elle tirait sur lui les verrous.

Cette fuite soudaine le dispensait de plus longs frais d'éloquence; évidemment on lui abandonnait la place. . Craignant quelque nouvelle aventure, il se décida à y rester et à prendre possession du lit de repos qui occupait le fond du boudoir.

Ce dernier était entouré de glaces mobiles qui permettaient d'étudier tous les gestes et toutes les attitudes. Grâce à leurs inclinaisons combinées, on pouvait sW voir de dos, de face, de trois quarts, de profil. Chacun

TEL QUU SERA. 63

avait autour de soi , comme Dieu lorsqu'il créa le genre humain, une société formée à son image, ce qui ne pouvait manquer de faire une société dmrmante.

Près du lit de repos se dressait un casier dont les compartiments protestaient contre l'aphorisme de M. Planard :

Que toujours la nature Embellit la beauté!

On Hsait sur les plus apparents :

Huile d'hippopotame pour faire repousser les dents. — Essence de gazelle pour assouplir la taille, — Pommade de cygne pour devenir blanche. — UtoeUe de tourterelles pour avoir les regards tendres. — Eliodr de Vénus

D'autres compartiments renfermaient des dentiers à pendules qui marchaient seuls et qui sonnaient les heures, des boucles d'oreilles jouant de la serinette, et des yeux de verre tenant lieu de lunettes de spectacle.

La toilette était, en outre, couverte de brosses de toutes formes, pour les ongles, pour les cheveux, pour les sourcils, pour les dents, pour les oreilles! Il y avait vingt savons étiquetés : savon râpe, savon miel, savon granit, savon beurre, savon aigre, savon doux ! vingt eaux de senteur : parfum Sessel ouasphaltique, baume de tabac-caporal, essence de gaz hydrogène , etc., etc.

Après avoir admiré tout cet arsenal de la coquetterie féminine, Maurice s'arrêta de nouveau devant la forme

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