LE MONDE TEL QUIL SERA
qu'il avait prise d'abord pour madame Atout , et qui n'en était que l'enveloppe complémentaire. Il admira la perfection de cette apparence qui traduisait les angles rentrants en angles saiUants, et les plans rectilignes en sphères harmonieuses. Semblable à Pygmalion, le corsetier avait animé sa statue; le caoutchouc palpitait, le tricot semblait respirer ! Maurice eut beau détourner la tête et fermer les yeux, il se rappelait malgré lui , comme Termite de la Fontaine , cette forme arrondie
........ Qui pousse et repousse
Certain corset , en dépit d'Alibech , Qui. cherche en vain à lui clore le bec.
La vue du maillot menaçait ainsi d'étouffer les chastes inspirations que Maurice devait à la vue de la femme; il détourna prudemment les yeux, se coucha sur le canapé, et ne tarda pas à s'y endormir.
PRËMIËBË JOURNÉE
Un salon. — Présentation de madame Âtont complétée. — Promenade aérienne ; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tnyaoji de cheminée. — Une femme à la mode. — Maternité.
Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux. L'académicien venait d'apprendre les mésaventures nocturnes de son hôte et en riait aux éclats. 11 le reconduisit vers Marthe, qui commençait à s'inquiéter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau , avec plus de détails, les difiérents mécanismes de leur appartement.
Il était au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette retentit dans toute la maison ! Le démonstrateur s'interrompit brusquement :
« C'est madame Atout, dit -il avec une déférence craintive; nous reprendrons cet entretien une autre fois. Elle désire vous voir, ne la faisons point attendre. »
Il hâta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pièces avec SCS hôtes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient point encore aperçu.
C'était une galerie ornée de curiosités, de tableaux et
de plans lavés représentant différentes coupes de ma- ' chines. Un cadre iminense renfermait tous les diplômes académiques accordés à M. Atout, et rayonnant, autour de son portrait, en glorieuse auréole.
. Ce portrait , passé dans le commerce , comme celui de tous les hommes illustres de Tan trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes. Il grimaçait dans les moulures tlu plafond; il soutenait, en guise de cariatides, les consoles de la corniche; il se reliéfait sur les bras sculptés des fauteuils. La nécessité d'approprier l'image à ces différents emplois avait seulement altéré parfois la dignité académique du modèle. Ici on le représentait contre un pied de candélabre; là , penché en avant, et la bouche ouverte en manière de gargouille; plus loin, plié sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi sûrement que le gamin de Paris eût reconnu l'image de Napoléon moulée en sucre d'orge , ou même sculptée par un membre de l'Institut.
Ainsi que l'académicien l'avait deviné, madame Atout attendait Marthe et Maurice; mais, bien que ce dernier l'eût aperçue la veille , il ne put la reconnaître : la réalité et Y apparence ne formaient plus qu'un seul être. La femme était entrée dans le corset de manière à y disparaître; le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en était plus que l'organe moteur 1
Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empêcher de murmurer, en sa qualité d'orientaliste :
« Le corsetier est grand!... »
Quant à Marthe, qui n'était point dans le secret , elle crut^voir ce qu'elle voyait , et admira !
Madame Atout n'avait rien négligé pour faire valoir des beautés qui sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche, laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse élégance. Le visage maigre et tiré contrastait bien avec c^tte riche nature; mais lé teint en était si blanc ! les lèvres si fraîches ! les cheveux si noirs et si soyeux ! Puis lu richesse des ornements détournait l'attention. Madame Atout portait sur la tête l'imitation , en petit, d'une machine àikbriquer les queues de bouton, autrefois inventée par son p^e, et aux deux bras les modèles d'une roue de toumebroche modifiée par son grand-oncle, et d'un cercle de chaudière perfectionné par sou frère aine. Maurice apprit plus tard que c'étaient autant d'armoiries parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle avait , jen agrafe , la miniature de M. Atout, couronnée de lauriers et encadrée dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un médaillon suspendu au cou renfermait enfin le chifire de la somme qu'elle avait reçue en mariage ; on y lisait gravé en lettres d'or :
Trois millions de dot, — Séparée de biens!
Maurice comprit sur-le-champ la déférence de Tacadémici«i pour la femme-corset.
La présentation fut faite à milady Ennui, qui lorgna les deux ressuscites avec une curiosité nonchalante, leur adiressa une vingtaine de questions dont elle n'attendit pas les réponses , puis déclara tout à coup qu'elle voulait
déjeuner sur-le-diamp, pour faire ensuite avec eux une promenade à la grande avenue des cheminées.
En sortant de table , M. Atout conduisit ses hôtes et milady Ennui sur la terrasse de son hôtel , où ils troavèrent une calèche aérostatique, dans laquelle ils montèrent :,car, à Sans-Pair, les principaux moyens de communication avaient été établis, pour plus de commodité, i travers l'espace autrefois abandonné au vent et aux hirondelles. Les rues étaient presque exclusivement laissées aux piétons. On voyait les fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ailés, courir et se croiser dans tous les sens; Téthcr, enfin conquis, était devenu un nouveau champ pour l'activité humaine. Ici, des débardeurs aéronautes dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou Télectricité ; là, des chifionniers aériens glanaient les épaves égarées dans l'espace; plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds ou les fumées flottantes, tandis qu'à leur côté quelque honnête bourgeois, abrité par deux nuées, essayait de prendre à la ligne les oiseaux de passage.
Après avoir traversé les plaines de l'air, la calèche abaissa son vol vers une sorte d'avenue formée par les cheminées des plus hauts édiGçes. C'était le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute l'aristocratie élégante s'y donnait rendez-vous.
L'académicien montra successivement à ses deux hôtes les équipages des beautés en vogue , des célébrités i la mode, des banquiers les plus millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur leurs aérostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudées aux balcons des terrasses.
TEL QbiL SERA. 69
Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la variété des physionomies de cette société d'élite. On retrouvait, chez les uns, les Craceà du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les autres, celles de rAméricain au front fuyant. Il y avait des traits de Malais olivâtres et de nègres frisés comme les fourrures d'astracan. On trouvait même quelques Caucasiens portant, selon les règles établies pour leur race, l'angle fa^ cial ouvert à quatre^-vingts degrés et le ne% long,,, à moins qu'ils ne fussent camus !
Ce mélange de types était la conséquence naturelle des progrès des lumières. Tous les sangs s'étaient mêlés. Mais, comme dans une terre abandonnée à ellemême , oii les plantes les moins précieuses ne tardent pas à tout envahir, les races les plus déshéritées avaient fini par prévaloir dans les générations successives, et la fraternité générale avait amené la laideur universelle.
Une seule exception frappa Maurice. C'était une femme à demi couchée dans un char incrusté de nacre. A la voir glisser légèrement au milieu de l'air, on eût dit cette divinité, à la merveilleuse ceinture, qu'Homère nous représente emportée dans l'espace par ses colombes, et n'ayant qu'à sourire pour que tout frémisse de volupté ! Vêtue d'une tunique de mousseline rayée d'or, elle laissait pendre, hors du char, un de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'éther. Son manteau de gaze flottait derrière elle comme une nuée, et ses cheveux blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses épaules.
Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son <^ar, comme un essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie.
Maurice la montra à jl'académicien et demanda son nom. ;
«Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connaît? C'est madame Facile... dont le mari est toujours en ambassade à six mille lieues de Sans-Pair. N'estce pas le président de la chambre des envoyés qui la suit?
— Il me semble, en effet! » répondit Facadémicien. Milady fit un geste d'indignation.
«[Quelle honte! s'écria-t-elle ; un homme grave avoir une pareille faiblesse I...
— Comme vousdites. . . une faiblesse, répéta M. Atout, qui ne paraissait pas lui-môme bien fort.
— Oser paradtre avec elle, continua milady ; la voir étaler publiquement une beauté trop connue ! »
M. Atout jeta un regard de côté, comme s'il eût souhaité la mieux connaître.
« Ne point être repoussé par le dégoût , par le mépris ! )) acheva la femme- corset.
Dans ce moment, madame Facile passa près de la calèche. L'air, agité par son vol, apporta jusqu'à M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied nu faillit l'etfleurer.
« C'est scandaleux! s'écria milady.
— Scandaleux ! répéta l'académicien , qui frémissait encore, et poursuivait d'un œil avide la voluptueuse vision.
— Partons ! reprit la première, indignée.
— Partons !» répliqua le second en soupinmt.
La calèche changea de direction. Au bout d'un in-
slant, milady se rappela le fils qu'elle avait en nourrice et déclara qu'elle voulait le voir.
Marthe appuya vivement sa demande , car l'instinct de mère avait devancé chez elle la maternité. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, à peine l'avait-elle pressé sur son cœur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport caressant. Elle l'appuyait à son épaule, posait une joue sur sa petite tête bouclée, le berçait en chantant; et, si l'enfant, cédant à ses caresses, s'endormait, elle-même fermait bientôt les yeux, et, le cœur gonflé d'une joyeuse illusion, rêvait qu'elle était sa mère!
Que de fois cette haliucinationl'avait subjuguée! Quede fois elle avait vu, dans ces songes éveillés, toutes les fantaisies de son espérance se traduire en vivantes images ! C'était d'abord l'enfant folâtre pendu à l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chèvre docile dans les her- . bes fleuries ; puis la pensionnaire déjà découronnée des grâces du premier âge, sans que celles du second fussent encore écloses; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrêtait rêveuse aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites ! Que de secrets arrachés à cette rêverie ! que de traces de larmes découvertes sous un baiser I que de consolations données et reçues ! Charmant retour d'émotions oubliées ! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie décline en nous, si elle renaît dans notre second nous-même? Qui hérite
de notre sang et de notre âme ne doit-il pas hériter de
notre bonheur? Laisse le soleil à qui vient prendre la place dans la vie. Qu'elle soit heureuse, la fille que tu as nourrie et formée, heureuse sans toi, heureuse par un autre ! Dans la succession des êtres, hélas I l'ingratitude est la dette héréditaire ; nos pères sont vengés par nos enfants I Eh bien ! accepte la nouvelle place qui t'est donnée : tu étais la reine de cette destinée, sois-en l'esclave dévouée. Veille sans qu'on le sache , donne sans jamais demander, persiste à être la mère de celle qui n'est plus ta fille. Tu seras encore heureuse, si elle peut l'être; car le bonheur de ceux que nous aimons est comme l'encens qui s'élève à l'autel : on ne le brûle point pour nous, mais nous en partageons le parfum !
Puis, toutes les joies de la maternité ne renaîtront-elles point pour toi avec les fils de ta fille ? Ouvre tes bras, approche leurs têtes blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme ; tu sentiras encore sur tes joues ridées ces petites mains qui appellent les baisers ; tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire. Prends donc courage, ta tâche n'est point achevée ; il y a encore des enfants pour lesquels il faut te dévouer, craindre, veiller ; et ceux-là , grand'mère, tu n'auras point à souffrir de leur abandon : car, lorsqu'ils seront des hommes, tu ne vivras plus ! Sainte et généreuse passion pour les petits ! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est passager, l'amitié se lasse; à mesure que l'homme avance sous le poids de la vie, son cœur se tarit et se corrompt comme les eaux exposées à l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule elle
entretient la source appauvrie du dévouement. Alors même que le calcul décide de tous nos sentiments, celui-là reste désintéressé; pour lui nous acceptons les mécomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants n'assurent point seulement la continuité de la race humaine, ils sont aussi les conservateurs de ses instincts les plus précieux et les plus doux.
Maison d'aUaiteinent. — Substitution de la yapeur à la maternité. — Lait de femme perfectionné. -^ Moyen de reconnaître les vocations. — Grand collège de SanB-Pair. — Programme pour le baccalauréat es lettres. — Nouyelles méthodes d'enseignement. — Machine à examen. — Catéchisme des jeunes filles. — Pensionnat pour la production des phénomènes.
Ainsi rêvait Marthe, à la fois triste et joyeuse : joyeuse par Tespoir du sacrifice, triste par la crainte de Toubli!
Mais, tandis qu'elle évoquait ce rêve entrecoupé, la calèche avait abaissé son vol, et M. Atout déclara qu'ils étaient rendus.
Devant eux s'élevait un édifice dont l'aspect partiei pait à la fois de la caserne, du collège et de l'hôpital.
L'îKîadémicien leur apprit que c'était la maison d'allaitement.
« Et toutes les nourrices y demeurent? « demanda Marthe.
M. Atout sourit.
« Des nourrices ! répéta-t-il. Vous parlez là d'une habitude des siècles barbares!
— Alors, reprit Marthe, les enfants sont élevés par leurs mères?
— Fi donc! interrompit l'académicien, ce serait encore pis. La civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dépense de temps et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitué la machine à Thomme. De votre temps, il n'y avait qu'une université, de professeurs ; nous avons agrandi l'institution en créant une université de nourrices. Le nouveau-né est mis au collège le jour de son entrée dans le monde, et nous revient dix-huit ans après tout élevé. Il serait diflScile, comme vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de gênes ni d'inquiétudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souflrir; on se perd sans désespoir. Les générations se succèdent dans la même maison , comme des voyageurs dans la même auberge. Ainsi a été résolu le grand problème do la perpétuation de l'espèce, en évitant l'association passionnée des individus . »
Comme il achevait, la calèche s'arrêta devant un immense édifice , à l'entrée duquel on avait gravé en lettres colossales :
Université des métiers-unis. — Institution pour les jeunes gens et les jeunes demoiselles non se ores. — A Uaitement à la vapeur.
Une machine, sculptée sur le fronton, était entourée de nourrissons, vers lesquels elle étendait ses bras d'a-
cier et ses mamelles de liège verni. Au-dessus se lisait la sainte légende :
Laissez tfenir vers moi les petits enfants !
Lorsqu'il se présenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numéro d'ordre sous lequel t on fils avait été ins(îrit. Le commis feuilleta son catalogue d'enfants, et dit brièvement :
<( Salle Jean-Jacques-Rousseau , quatrième rayon , . case D. »
L'académicien prit le bras de mi lady Ennui, et se hasarda à travers les immenses corridors.
De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'établissement, composé d'un tablier de tafietas ciré et d'une coiffure en forme de biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre. Marthe et Maurice longèrent d'abord une galerie oti des métiers de différentes formes tissaient des layettes ; puis une seconde, oti d'autres mécaniques fabriquaient de petits cercueils. De là, ils traversèrent une cour pleine de paniers à roulettes, dans lesquels les enfants apprenaient à marcher, et arrivèrent devant un vaste atelier éclairé par la flamme des grands fourneaux.
« Vous voyez les cuisines de l'établissement, dit M. Atout en s'arrêtant ; c'est là que se fabrique le breuvage destiné aux enfants. On avait cru longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-nés était le lait de leur mère; mais \b. chimie a démontré qu'il était malsain et peu nourrissant. L'Académie des sciences a, en conséquence, nommé une commission, qui a donné la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se compose de quinze parties de gélatine , de vingt-cinq par-
lies de gluten, de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau ; le tout composant une mixtion connue sous le nom de supra^lacto^une ou lait de femme perfec' tionné. Une expérience sans réplique a, du reste, prouvé rexcellence de ce breuvage : c'est que tous les nouveaunés qui refusent d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur, et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux procédés employés pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez pouvoir en juger vous-mêmes. »
A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvèrent dans la salle des allaitements.
C'était une immense galerie, garnie aux deux côt^s d'espèces de planches à bouteilles, sur lesquelles les enfants étaient assis côte à côte. Chacun d'eux avait devant lui son numéro d'ordre et le biberon breveté qui lui tenait lieu de mère. Une pompe à vapeur, placée au fond de la salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commençait et finissait à heure fixe , ce qui donnait aux enfants l'habitude de la r^larité. Tous devaient avoir un même appétit et un mêbe estomac, sous peine de jeûne ou d'indigestion; on eût pu inscrire à l'entrée de la salle comme sur les portes républicaines de 1793 :
L'Égalité ou la Mort.
M. Atout fit admirer à ses compagnons tous les détails de cet établissement modèle, auquel on devait, selon son heureuse expression , l'anéantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en employant<es machines, on avait réalisé, sur chaque nourrisson, un
bénéfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour Tannée, 9 fr. 95 c, et pour les 10 millions de nouveaunés, près de 100 millions d'économie I II expliqua ensuile de quelle manière rétablissement se trouvait partagé en neuf salles correspondant aux neuf classes de la société. Le breuvage , les soins , Fair et le soleil y étaient distribués conformément au principe de justice romaine : habita ratione personarum et dignitatum. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts , et les fils de mendiants le neuvième d'une part, ce qui leur servait à tous deux d'apprentissage pour les inégalités sociales. L'un s'accoutumait ainsi , dès le premier jour, à tout exiger, l'autre à ne rien attendre. MerveiMeuse combinaison, qui assurait à jamais l'équilibre de la république!
Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numéro, c'esl-a-dire son fils, dont elle avait vanté à Marthe les grâces enfantines. Elle l'aperçut enfin dans sa case ; mais le supra-laclo-gune produisait son efiet ordinaire , et l'héritier des Atout se tordait comme un ver coupé en quatre.
Le médecin de service , averti , accourut aussitôt et déclara que les contorsions du numéro 743 tenaient à des douleurs aiguës , afiectant spécialement les régions du côlon, d'oïl elles avaient pris vulgairement le nom de coliques. Mais l'académicien protesta contre cette étymologie. Il fit observer que colique avait le même radical que colère, et ne pouvait venir que du grec y^ohi^ hih. Il en résulta une longue discussion, émaillée de citations malgaches , syriaques ou chinoises , pendant laquelle le numéro endolori continuait à subir le mal
dont on discutait le nom. Enfin, le docteui^ et M. Atout, n'ayant pu s'entendre, s'en allèrent chacun de leur côté, bien décidés à écrire un mémoire sur la question.
Quant à milady Ennui, scandalisée des grimaces de son héritier, elle avait passé outre avec ses deux hôtes, et s'occupait à leur faire remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait.
Les murs étaient tapissés de nattes précieusement travaillées , les plafonds chargés de moulures ciselées, les fenêtres ornées de rideaux de soie à crépines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis moelleux ; les numéros brillaient sur des plaques émaillées ; de larges ventilateurs de gaze rayée d'argent renouvelaient sans cesse l'air des galeries; l'industrie avait, en un mot, épuisé son luxe et sa prévoyance en faveur des nouveau-nés; il ne leur manquait absolument queiles mères.
A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second établissement, destiné au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois , et ils étaient soumis , dès lors , à une combinaison d'exercices destinés au perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre à voir, un second pour leur enseigner à entendre, d'autres encore pour les habituer à déguster, à sentir, à respirer.
« De votre temps, dit M. Atout à Maurice, l'enfant était abandonné à lui-même ; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait sans apprentissage; il s'exerçait à vivre en vivant! Méthode barbare, que l'absence des lumières pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous avons amélioré tout cela. L'espèce
humaine n'est plus qu'une matière vivante , à laquelle nous donnons une forme et une destination ; la Providence n'y est pour rien; nous lui avons ôté le gouvernement du monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme à l'instar du calicot, par des procédés perfectionnés.
Du reste , ces premières études ne sont qu'une avantscène de la vie; c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant prend la route qu'il doit ensuite poursuivre.
— Et par qui cette route lui est-elle indiquée? demanda iMaurice.
— Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous. »
Ils venaient, en effet, d'arriver à un troisième édifice, moins considérable que les précédents , dans lequel ils entrèrent. C'était un musée phrénologique, où ils aperçurent ime dizaine de médecins occupés à constater les différentes aptitudes. Des garçons attachés k l'établissement leur apportaient sans cesse des pannerées d'enfants, dont ils tâtaient le crâne , et auxquels ils donnaient un nom et une destination , selon les protubérances observées. L'écriteau passé au cou des sujets examinés indiquait le résultat de l'examen.
L'enfant recevait là son brevet de grand mathématicien, de grand artiste ou de grand poète, et n'avait plus qu'àje devenir. Par ce moyen , toute incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer à travers vingt goûts opposés, comme un étranger qui demande sa route à tous les passants , vous trouviez une direction indiquée, vous n'aviez qu'à partir, qu'à poursuivre, et
vous étiez sûr d'arriver au but... à moins qu'on ne vous eût indiqué un mauvais chemin.
Du bureau des triages , Marthe et Maurice passèrent aux écoles.
M. Atout , qui joignait à ses autres titres celui d'inspecteur général des études, leur fit tout voir dans le plus grand détail.
La base de l'instruction donnée au collège de Sans- Pair était le tbibétain , langue d'autant plus intéressante à connaître que Ton avait cessé de la parler depuis environ mille ans. Les élèves lui consacraient quatre jours sur cinq. Le reste du temps était employé à examiner les hiéroglyphes des anciennes pyramides d'Egypte, dont il ne restait plus qu'une gravure apocryphe, et à approfondir la diflérence existant entre l'absolu complet et l'absolu universel!
Ces enseignements avaient pour but de préparer rélève à la vie pratique, et de lui servir de point de départ pour devenir ingénieur, médecin ou commerçant.
M. Atout, qui voulait faire apprécier à son hôte l'étendue des connaissances acquises par les écoliers de l'établissement, lui remit le programme de Texamen que tous devaient subir avant de le quitter.