‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 3 sur 37 · XII · texte numérisé non relu

XII

Le bruit de l'horloge m'atrâchâ etifln à cette èsfièce de folie. EUe^ohnait tieiif hèttrês. Je nlë rappelai le^ instructions de Figel et je sottie pour lès' èxéctitèr.

Atant minuit j'étais chez lui en toilette de bal.

n laissa échapper une exclamation de satisfaction en i|i'ap$i:ceYant, porta à i'o^ii droit son lorgnon, et après m'ayo|r examine de la tète aux pieds :

— Pas mal, dit-il; seulement trx)p endimanché t M. de La Rocca ne doit point avoir l'air de ménager sa toilette. Fripez-moi un peu cet habit neuf; que' Ton voie quelques plis dans ce gilet; froissez ces gants trop bien tendus; montrez enfin votre mépris pour Téconor mie. L'économie est le cachet des petites gens, tandis^ qi^e rhomme bien né se reconnaît à deux marques certaines : consommer inutilement et gaspiller sans motif.

Il demanda ensuite sa voiture et nous partîmes pour le bal.

J'y trouvai Hortense qui me rpçut avec mille témoignages de joie ; Figel me quitta en me prévenant à demivoix, que la fortune favorisait les audacieux.

En toute autre occasion cet avertissement eût été perdu ; mais la nouveauté de ma position m'avait jeté dans un enivrement qui m'enhardit. Le langage, les regards, l'attitude des femmes dont j'étais entouré m'avertissaient d'ailleurs que je me troi^vafs dans un monde où l'on pouvait tout oser. La jolie Hortense elle-même nq négligea rien pour m'encourager. Un aveu, d'abord hasardé en riant, fut reçu avec une rougeur et des tremblements dont je fus presque dupe, et, après beaucoup d'b^sitations jouées, on m'avoua que ma vue avait produit une impression dont on s'était vainement défendue. Cet aveu me rendit plus pressant et l'on se défendit si mal gue je crijs pouvoir tbut brusquer. Hprtense, gui §piabU qffrayée ^e v^di hsirdiesse, sp leva ppuf parUr; mais je la suivis, et malgré ses refus, je persistai à la reconduire.

Bliisiçîiirs Jours s'écou^ëçent $ans que je içeris^e Figel autrement q\i'eQ passan^. J'étais to\i| entier à l'ivresse de ma Qomveile opplence et de mon nouvel amour, file

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voulant point troubler mon rapide bonheur par une inutile prévoyance, j'avais repoussé, pendant sa ducée, toute pensée de l'avenir. Mais le moment de regarder celui-ci en face était enfin venu. Figel, à qui j'allai rendre visite, m'en avertit.

— Combien as-tu encore de jours à vivre en grand seigneur ? me demanda-t-il.

— Je ne sais, répondis-je avec un air de légèreté qui n'empêcha pas mon cœur de battre ; deux ou trois peutêtre.

— Diable t tu prolonges ton rêve au delà du temps convenu ; encore deux ou trois jours de paradis, et après...

— Après ! répétai-je d'une voix qui tremblait malgré moi... Je verrai.

— Tout est vu, dit Figel, tu reprendras la blouse.

— Jamais 1 ' Il se tourna vers moi.

— Et que comptes-tu donc faire ?

— Je ne sais, répliquai-je, mais je ne redescendrai point dans cette vie de privations flétrissantes et de désirs inassouvis.

— Alors, mon cher, tu n'as qu'un parti à prendre ; fais iin bûcher de ce qui te' reste de richesse, de puissance, et mets-y le feu en t'écriant comme le Sardanapale deBiron:

« La clarté àe. cette flamme funéraire ne sera pas seulement une t colonne de fumée et de flammes, un phare éphémère à lliorison, t pour n'offrir ensuite qu'un monceau de cendres, mais ce sera une « leçon. 9

— Oui, dis-je, saisi de cette citation, qui répondait aux vagues pensées de suicide par lesquelles înon esprit avait été traversé pendant huit jours ; oui, de cette manière du moins je mourrai avec les parfums du plaisir sur les lèvres et avant d'en avoir touchera licri La

Mgitizedby VjOOQlt

BEUX MISâaBS. 101

coape une fois vidée, le plus sage n'esUil pbint de la briser?

— A moins qu'on ne puisse la remplir de nouveau.

— Et par quel moyen? demandai-je en r^ardant •fixement Figel.

Il fit un mouvement d'épaules, siffla entre ses dents, et ne répondit point de suite; mais se tournant enfin brusquement vers moi :

— Sardanapale tient-il réellement à son palais et à sa Myrrha ? me demandà-t-il.

— Pourquoi cette question î

— Parce qu'il ne serait peut-être point impossible de les lui conserver.

— Que dites-vous? m'écriai-je, vous pourriez 1...

— Réponds d'abord à ma question ; tiens-tu à ta po* sition nouvelle î

— Assez pour ne pouvoir vivre sans y rester 1

— Eh bieni je puis te la conserver.

— Vous !

— L'agrandir, si tu le veux.

— Et que faut-il faire pour cela?

— Presque rien, mettre en circulation des billets de banque.

— Comment?

— Tu me rendras seulement eïi argent la moitié de leur valeur.

— Mais ces billets... *

Il ouvrit une cassette qui en était pleine.

— Les yoilà, dit-il, et quand ceux-ci seront échangés, nous en fabriquerons d'autres.

— Des faux! m'écriai-je en reculant.

Il me regarda avec un rire sardonique.

— Eh bien I cela t'épouvante, poltron I N'as-tu donc pas été content de ceux que je t'ai déjà donnés?

— Quoi 1 ces seize mUle francs I... o. .ed^vGoogle

— Etaient de la même febriqne.

Je poussai un cri et ma vue $e couvrit de nuages.

— Des billets faux, balbutiai-je épouvanté ; et je les ai mis en circulation sans savqir..... 0||i! c'»est infâme! vous m'avez tropipé I

— Trompé 1 répéta Figel avec une hauteur dédaigneuse ; ah t çà, vous êtes fou, mon cher. Que m'avezvous demandé ? Une opulence de huit jours, je vous l'ai donnée ; Famour d*Hortense? elle vous adore. Que vous importe l'authenticité des billets avec lesquels vous avez acheté tout celai Les plaisirs dont vous jouissez depuis une semaine ne sont-ils point r^els? Que parlez-vous donc de faux et de trompef ie? Vous proposiez votre âme au diable, je me suis présenté à sa plac'e ; de quoi vous plaignez-vous? Me croyez-vous assez ingénu pour vous révéler la source de mon opulence sans vous avoir d'abord compromis? Avant de mettre un homme en position de devenir votre dénonciateur, la prudence exige que vous en fassie:^ votre complice. Upe fois que son cou et le vôtre sont dans le même nœud coulant, on est sûr qu'il ne tirera point laxorde.

— Ainsi, de peur que je ne vous perde, vous m'avez perdu ! m'écriai-je apéanti.

— Qui vous le fait penser? Sommes-nous donc découverts, poursuivis? Que craignez-vous? La çoptinuation ^'umç opulence, sans laquelle vous déçla^j'ie^ tout à l'heure que vous ne sauriez plus vivre ! Mais, ingrat, ^u ne vois donc pas que c'est le bonheuç que je yipi^s t'offrir ! Tu Tas en vain cherché dans ^ç. travail ; i^auré dans ta pauvreté, tu n'en serais jamais sorti sans moi ; c'est moi qui t'ai fait goûter à la pomme d'or des Hespéridçs; vois maintenant si tu veux la rejeter après y avoir mordu. Mais quoi qu'il arrive, le Rub'rcon est pa^sé ; tu es hprs la loi. Reste à voir si tu voudras courir les dangers sans recueillir les avantages.

— C'est-à-dire, repris-je, que vous m'avez rendu tout

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retonr impossible, et que, saas m'-en avertir, vous m'avez fait ixiimpf e ai^ec la sûciôté(.

— PacdieU l tu lui dois bien de la reconnaissance, dit Figel en ricanant. As-tu étéi admis d^ns le partage qu'elle devrait faire de s^ hipns eptre tous? t'a-t-elle donné ta place au soleil '^ té trouves-tii libre de choisir entre les routes qui s'ouvrent devant toi ? Tout homme veut sa joie et a droit de la poursuivra. Eh bien t regarde où tu trouveras la tienne : dans la soumission aux lois ou dans la révolte ?^ Soumis, tu travaille^, tu souffres, tu tombes; révolté, tu te reposes, t\i jouis, tu t'élèves. Pourquoi accepterais-tu des lois qui t'exploitent au lieu de te protéger ? jfie sens-tu donc pas que tu as droit à tout ce que tu prends ? Si tu le dérobes, c'est qu'on te le^ refuse injustement; si tu emploies la ruse, c'est que tu es le plus faible. Tes tuteurs t'ont ravi ton héritage^ tout entier, et d'un seul coup : tu es forcé de le leur voler en détail ; à qui la faute et où est le crime?

— Du côté des tuteurs, sans doute, repris-je; mais fils ont la force.

— Eh bien t c'est à nous d'avoir l'adresse. Toutes nos précautions sont prises, et, si tu suis fidèlement mes instructions, nous n'aurons rien à craindre.

— En ôtes-vous sûr ?

k cette question tous les traits de Figel s'illuminèrent : il m'avait amené où il en voulait venir. Ainsi arrachée au domaine de la conscience, l'affaire n'avait plus besoin d'-étre justifiée, mais examinée. Il ne s'agissait plus désormais d'en défendre la moralité, mais d'en calculer les chances; et c'était là précisément le terrain sur lequel il avait voulu se placer.

J'étais si troublé que je ne remarquai point, sur-lechamp, l'espèce d'avantage que je venais de lui donner.

Tout chez moi d'ailleurs favorisait cette crise funeste. Vicié par le paradoxe , mon esprit avait insensiblement corrompu mes sentiments eux-mêmes. Puis, je me trou-

104 BEUX MisàaBS.

vais sons le charme des jouissances que je venais d'essayer; au plus fortjde la fièvre de mille plaisirslongtemps rêvés i... Toutes les passions entrèrent en moi et étouffèrent la voix de la raison... Après quelques débats inutiles à vous raconter,, j'acceptai les propositions de Figel, et je m'associai à sa criminelle industrie.

Celle-ci ne s'appliquait point à la fabrication de faux billets de banque, comme je l'avais cru d'abord. Craignant d'éveiller les soupçons s'il en émettait un trop grand nombre, Henri imitait également des effets de commerce à longs termes, qu'il savait négocier avec assez de prudence pour rendre toute recherche impossible, alors même que la fraude était reconnue. Mais ces négociations exigeaient des démarches, des voyages auxquels il ne pouvait suffire, et qui lui faisaient désirer depuis longtemps une association. Restait la difficulté de trouver un homme sûr, docile et qui n'eût encore eu aucun démêlé avec la justice; ma rencontre le décida.

Instruit par ses leçons, je le secondai avec un bonheur qui m'attira ses'éloges et l'engagea à étendre ce qu'il appelait sa maison de commerce.

Ma corruption était sans doute bien profonde, car j'éprouvai dans ma nouvelle position une quiétude que je n'avais jamaiè connue. Tranquille derrière les précautions que Figel m'avait enseignées, je montrais une sorte de fierté de ma réussite; le succès m'enorgueillissait, abstraction faite de ses moyens et de son but. Me voyant estimé pour ma richesse, je me trouvais estimable d*étre riche ; je prenais insensiblement de moi-même l'opinion que semblaient.en avoir les autres; ma con*science s'était déplacée; elle ne se trouvait plus en jnoi, mais au dehors I

J'avais adopté promptement la manière de vivre de Figel. Mes journées entières se consumaient en plaisirs dispendieux et bruyants, et, bien que je n'y trouvasse "^lus le même attrait, l'habitude me les avait rendus ne-

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cessaires; car il en est des joies du monde comme des liqueurs enivrantes, qui cessent de vous plaire, et auxquelles on ne peut renoncer. Accoutumé à tout emprunter aux excitations extérieures, on devient impuissant à s'émouvoir soi-même; l'esprit engourdi perd. son initiative; on ne vit plus de sa propre vie, mais de celle des autres, et notre âme finit par ressembler à ces foyers assoupis où nulle flamme ne brille que lorsqu'un soufGle extérieur la réveille.

Je n'avais point revu Minart depuis la lïiort de mon père, et je n'y pensais plus, lorsqu'un matin je crus reconnaître sa voix dans Tantichambre. Claude se disputait avec le domestique et voulait entrer malgré lui.

— Je suis sûr qu'il demeure ici, criait-il; je l'ai reconnu l'autre jour en voiture... Faut bien au moins que je l'embrasse, puisqu'il a fait fortune... car il est riche, pas vrai?... Ce cher enfant du bon Dieu... Moi qui l'ai toujours tant aimé... G'est-il heureux pour la famille qu'il ait réussi comme ça... Avertissez-le' que c'est le bonhomme Minart...

Mon premier mouvement avait été de ne point le recevoir ; une puérile fantaisie me fit changer d'avis. Je voulus montrer à ce vieux paysan ma nouvelle opulence et m'amuser de sa surprise. C'était en même temps une jouissance de vanité et une petite vengeance de sa conduite passée.

Je sonnai donc mon domestique et lui ordonnai de laisser entrer le père Minart.

Celui-ci se pr&enta d'abord en riant, la tète couverte et la main tendue ; mais à la vue de ma robe de chambre de velours il s'arrêta déconcerté et tira son chapeau.

— Ëh 1 bonjour , Louis, dit-il avec une sorte de ti-

°^di^- D,g,t,zed,vG00gIe

Je le saluai froidement.

— Tu ne t'attendais pas à i^ie voir, pas ycat ? reprit-il, en faisant un effort pour paraître à son aise... Ce n'est qu'avant-hier que je t'ai Vu passer en yojlure, par hs^sard, et que j'ai su... Mais je te dérange peut-être ?

Je répondis que non et je rengageai à s'asseoir.

— Merci, je ne suis pas fatigué, dit Minart , qui promena autour de lui un regar^ rapide et à qui le luxe de mon ameublement sembla inspirer un véritable respect; j'étais seulement venu pour savoir comment que tu te portais et pour te faire compliment.

— En effet, dis-je d'un air de négligence, ma position a changé depuis notre dernière entrevue, et je dois vous savoir gré maintenant de m'avoir forcé à rpsler à Paris.

— C'est pourtant vrai, dit Minart, qui, loin de comprendre le reproche que renfermait cette allusion, senlbla n'y voir que le souvenir d'un service rendu ; c'est pourtant vrai que tu me dois ça et que sans moi tu n'aurais peut-être pas fait fortune 1 eh ! eh! eh !.. Je ne te le dis point par reproche au moins I Mille noms !.. Je voudrais te voir millionnaire, si tu ne Tes pas déjà, cac tu es ici comme un prince , ajout^-t-il en inventoriant tout ce qui l'entourait. Pour avoir fait fortune si vite, faut que tu aies trouvé le chat du diable 1 eh ! eh I eh !

Je rougis involontairement, et je liii demandai comment allaient ses proprés affaires. Il poussa un gros soupir.

— Pas trop bien I pas trop bien 1 dit-il, surtout dans ce moment 1... Nous sommes ruines, mon pauvre Louis!

— Ruinés!

— Oui; il faut que nous payions une grosse somme au gouvernement; six mille Irancsl Ça serait rien pour toi, mais pour de pauvres gens comme nous, c'qst à ne jamais s'en relever.

— Et pourquoi ce paiement ?

— Àht voilà la chose : Ma femme avait, près de Mon-

targis, une tante^ qui yient de mburlr, et qui liii laisse tout son bien.

— Mais àlorsj m'écriai-je^ loin d'être rtiltiés tous tbilâ Hcbés.

— Et lés six mille francs à t)âyer ^oht drttit de iûtltation?.;.

— Mais ce te sera qu'une faible partie de la succession; Minart sëcbila la tète.

— N'importe^ dit-il, fc'est totljoùrâ six mille francs de perdus:.. Et ptis; il y à lâ-bag une fetme qu'il faut Cônàtûi^e, trois cents journaux de bonùê terre...

* — Vous comptez l'exploiter vous-même ?

— Fatidra bien, mon pauvre Louis; nous avdns déjà tendu nôtre maison de Vil'oflay . . .

— Combien?

— Rien que neuf mille friinbs.

-* Elle vous en avait coûté Quatre:

~ Oui^ mais j'en demandais dou2e... C'est ddhc toujours une perte de trois mille francs!... Enfin, faut savoir faire des sacrifices, d'autant qu'il n'f avaitpasà choiût; Catherine Voiilait partit* pour Montàrgis.:.

— Et tous faites maintenant ce que veut Catherine f demandai-je èri sonnant.

Il cligna des yeux.

— Faut bien, dit-iî; la succession est à elle.

— A elle seule?

— Oui; le testament de la danlnée tante iie nous donné riléritagè qri'â condition que j'eii laisserai là jouissance entière à Catherine. Ça ne devrait pas être permis ; mài^ que vetx-tu? c'ei^tidâin tenant là bourgeoise qui a la |)lus grosse bourse; etfautavoiibdè iaconsidératioii pour elle... Du reste tu vas la voir aussi,

— Ma taiite?

— Elle a dît qti'èllè viendrait ine rejoindre eri sortant de chez le notaire... Et tlèfts; il më seiùblé que c'est elle que j'entends. o.tze..vGoogIe

Les portes s'ouvrirent en effet pour laisser entrer madame ;Gatherine. Je fus frappé, dès le premier coupd'œii, du changement qui s'était opéré chez elle. Son pas était plus ferme, sa taille plus haute, son front plus droit. Elle avait perdu cet air sournois et revêche qui m'avait toujours éloigné d'elle; tous ses traits semblaient s'être épanouis. Elle regardait en face, parlait haut et d'un accent bref; c'était une parodie de Sixte-Quint devenu pape.

Le luxe de l'appartement, qui avait si vivement agi sur mon oncle, parut ne lui faire aucune impression. Elle me salua à peine et demanda assez brusquement à Minart s'il avait vu l'acquéreur de la maison de Viroflai ; le paysaft s'excusa presque timidement..

— Faut donc que je fasse tout 1 s'écria Catherine; à quoi que ça sert alors d'avoir un homiçe qui vous aide à manger votre bien 1

— Je causais avec le neveu...

— Le neveu emploie mieux son temps que vous, si on en juge par ce qu'il dépense. C'est ici comme chez un prince.

— C'est ce que je lui disais, reprit Minart d'un ton aimable. Vois donc, ma vieille, les beaux meubles, les beaux tableaux. . . et ce tapis qui est comme de la mousse.

— Oui ; et tu n'as pas même décrotté tes souliers avant d'entrer.

— C'est juste, dit Minart, en essuyant ses pieds au tapis, pour réparer son onbli... Elle pense à tout, la femme. . . Mais quelles glaces, dis donc, Catau ; on s'y voit jusqu'au mollet... et là sur cette cheminée ces porcelaines, cette pendule, ces... ,

Il s'arrêta tout à coup : soi^ regard venait de tomber sur une cassette pleine de billets de banque, que j*avais oublié de refermer.

— Eh bien 1 demanda Catherine ; qu'a-t-il doncl

— Regarde! s'écria Minart fascinée. . là, dans la petite botte En voilà-t-il des imagesL.

— Eh bien ! qu'est-ce que cela le fait, puisqu'elles ne soûtpointà toi!

— Je sais bien, reprit le paysan, dont les yeux ne pouvaient quitter la cassette; mais je dis qu'il y a là de quoi rendre un homme heureux... lui et toute sa famille... Et si j'avais seulement la moitié, le quart de ce que je vois... Combien peut-il y avoir là-dedans, monsieur Louis ?

— Mon Dieu ! je ne sais, répondis-je.

— Tu as donc pas compté?

— Non.

Il regarda encore les billets de banque ef devint pensif.

— Àh bah 1 reprit Catherine avec un certain air de dédain, j'aime mieux avoir de la terre que ces chiffons de papier. . . De bons champs du moins, ça ne peut ni se perdre ni se brûler.

,— Sûrement, dit le paysan, qui continuait à jeter sur les billets un regard de convoitise; mais ces morceaux de papier là peuvent vous donner de la terre et de tout ; c'est avec eux que le neveu a eu les belles choses qui sont ici. . . et dans les autres pièces. . . car tout à l'heure, du vestibule, j'ai vu des chambres qui avaient l'air encore plus belles.

— C'est-il vrai ? demanda Catherine.

Je lui répondis en souriant qu'elle pourrait en juger, et je lui fis parcourir le logement entier.

Elle en parut médiocrement étonnée, et plus occupée de blâmer que d'admirer. En arrivant dans l'antichambre elle chercha son mari, et nous nous aperçûmes alors qu'il na nous avait point suivis.

— Eh bien 1 que fait donc ce traînard? s'écria-t-eUe; Minarl 1 Minart 1 je vais partir.

— Voilai dit le paysan qui accourait.

— Où étais-tu donc resté ?

— J'étais là, balbutia-t-il... je regardais les tableaux, parce que...

— C'est bon 1 interrompit-elle brusquement : Triais

110 DEUX MISâBBS.

nous ne sommes pas des enfants, pour perdre notre temps à regarder des images... Faut que nous allions chez notre acheteur.

— Rue»Montorgueill

— ^ Et en passant nous entrerons à Saint^Eustache.

~ Pourquoi faire?

Catherine le regarda sévèrement.

— Pourquoi faire? répéta-t-elle; c'est donc pas aujourd'hui dimanche ?

— Après?

— Comment après 1 Et la messe...

— Tiens, c*'est juste, dit Minart d'un air soumis ; tu veux que nous allions à la messe?

— J'espère que nous ne sommes pas des païens, reprit Catherine d*un ton de demi-menace ; je veux qu'on ait de la religion chez moi; et ceux à qui ça ne convient pas n'ont qu'à vivre de leur$ rentes....

— Allons, allons, ne te fâche pas, dit mon oncle en ricanant d'un air câlin... Est-ce qu'on veut te contrarier donc... On en aura de la religion, puisque ça te fait plaisir...

— Alors, partons.

— A tes ordres.

— Au revoir, neveu.

— Bonsoir, Louis, porte-toi bien et ne nous oublie pas. Tous deux me saluèrent et sortirent.

Quelques heures après cette visite, au moment où j'allais monter en voiture, un cabriolet s'arrêta devant la porte de l'hôtel, et Figel, que je croyais absent de Paris, en descendit.

— Déjà de retour? m'écriai-je étonné.

— Il faut que je te parle, dit-il en me prenant par le bras.

Je fus frappé de son air troublé; nous remontâmes rapidement chez moi et il m'entraîna dans ma chambre à coucher dont il referma la porte derrière lui.

DEUX MISÉBES. lit

— Qu'avez-vous? demandai-je inquiet.

— Où sont les derniers billets que je t'ai donnés ? interrompit-il vivement.

— Tu n'en as mis aucun en circulation ?

— Aucun.

— Alors ils sont tous dans cette cassette ?

— Tous.

— Dieu soit louél dit-il en vidant le coffret. Vite» ranime le feu qu'on les brûle jusqu'au dernier.

— Mais qu'y a-t-il donc ? x

— Il y a que la banque a reconnu le faux et qu'elle fait des recherches.

1— Dieu 1

— Heureusement, on m'a averti à temps.

— Mais les billets déjà émis ?

— L'ont été avec trop de précautions et ont déjà passé dans trop de mains pour que Ton puisse remonter jusqu'à nous. Seulement il faut suspendre notre commerce.

— Ah 1 pour toujours !

— Fi donc I le cœur te manque-t-il déjà» poltron ? Laissons passer une couple de mois et tout sera oublié.

— Songez pourtant...

— Je songe, mon cher, que le plus pressé est d'anéantir le corps du délit. . .

Je voulus ranimer le feu assoupi, mais j'étais si troublé que j'achevai de l'éteindre.

— Au diable I le maladroit, s'écria Figel en frappant du pied ; allume au moins cette bougie.

Je l'allumai, et nous nous mîmes à brûler l'un après l'autre les faux billets.

Comme le dernier venait d'être réduit en cendres, la porte s'ouvrit brusquement et mon oncle Minart parut avec plusieurs hommes de mauvaise mine.

— Le voilil s'écria-t-il en me montrant ; moi j'y suis pour rien, c'est à lui à vous expliquer la chose.

— Quelle chose, et qu'a-t-il à expliquer? demandai-je.

— Nous cherchons M. Louis Foucaud, dit un des visiteurs qui se faisait distinguer par ses lunettes et son habit noir.

— C'est moi, Monsieur.

— Et vous êtes le neveu de cet homme ?

— En effet.

— Vous voyez, s'écria Minart ; j'espère que je n'ai pas menti, mon commissaire.

Ce mot de commissaire nous fit tressaillir, Figel et moi ; l'homme noir s'en aperçut.

— Votre oncle est venu ce matin ici ? reprit-il en me regardant.

— Il estvrai.

— Il vous a parlé d'un paiement de six mille francs qu'il devait faire ?

— Oui.

— Et vous lui avez avancé cette somme ?

— Moi?... répôlai-je étonné, je n'ai rien avancé... Le commissaire se tourna vers Minart.

— C'est cependant bien la vérité, reprit celui-ci d'un

air d'humilité Faut jamais nier les services qu'on

vous rend ; M. Louis m*a donné les six mille francs.

, — C'est un mensonge m'écriai-je, en me rappelant tout à coup la disparition de Minart, pendant que je montrais les autres pièces à Catherine; vous m'aurez pris cet argent...

— Ainsi vous convenez qu'il vous appartenait, observa le commissaire ?

— A preuve, reprit Minart, qu'il était dans la cassette que voilà.

— Et qui est vide, ajoutai-je en l'ouvrant.

— Vide, reprit Minart étonné... ElU^ien l et tous les

'^ ngitized bv V^OOglt

billets qai étaient dedans ! Qu'est-ce qu'ils sont devenfas doDct

— Ces messieurs en ont fait un feu de joie, reprit le commissaire en montrant la bougie allumée, et les débris de papier noirci qui voltigeaient encore sur le marbre de la cheminée.

Je regardai Figel en pâlissant ; il s'efforçait de garder une apparence calme.

— Un feu de joie avec des billets de banque, reprit-il en ricanant ; ce serait une prodigalité d'empereur.

— Ou une prudence de faussaire.

— Que signifie, Monsieur...

— Cela signifie, que cet homme est arrêté pour avoir voulu émettre des billets de banque contrefaits, et que ces billets volés ou donnés viennent d'ici.

— La preuve. Monsieur?...

— La preuve... dit vivement le commissaire en ramassant un papier... La voilà 1

Nous ne pûmes retenir un cri. . . C'était un billet tombé de la cassette et que, dans notre empressement, nous avions oublié de brûler avec les autres.

Figel fit un brusque mouvement pour s'échapper ; mais sur un signe du commissaire, un des hommes qui était demeuré près de la porte le saisit, tandis que deux autres s'avançaient vers moi et me sommaient de les suivre.

La résistance était impossible, nous ne pûmes qu'échanger un regard, et nous nous laissâmes conduire en prison.

Ainsi tout était accomplit... Aveuglément livré aux emportements de la sensualité et de Torgueil, j'avais parcouru, en quelques années, tous les degrés de la pente fatale. Après les enseignements corrupteurs et les désirs sans fin, étaient venus les tentations, la chute, le châtiment ; restait à jouer le dernier acte de ce drame lu-

114 DBUX HlSÂRBS»

gûbte^ en choisi^nt entre la corrnptlon inrërocable et la régénération née de l'expiation elle-même.

Je ne m'arrêterai point, Monsieur, sur les détails de l'instruction qui suivit l'arrestation de Figeletla mienne. Une fois mise sur la voie, la justice réunit facilement toutes les preuves qui devaient nous perdre, les précautions môme dont nous avions cherché à nous entourer, fournirent contre nous. Mille circonstances étrangères à notre crime furent relevées, réunies en faisceau et de^ vinrent autan l de préventions accablantes. Tout ce que nous avions dit, tout ce que nous avions fait, s'expliquait au point de vue de l'accusation ; rien n'était innocent ou même indifférent dans nos actes. Nous setnblions n'avoir vécu que pour créer, au profit du ministère public, des preuves contre nous.

Ne sachant comment me diriger dans ce dédale, accablé par les suppositions encore plus que par la réalité, combattu dans mes mensonges par des mensonges, je passai de la surprise à l'irritation^ et de l'irritation au mépris. Ma défense s'en ressentit, et malgré les efforts de Figel qui employa toute sa finesse à dérouter l'accusation, nous fûmes tous deux condamnés.

Je n'éprouvai d'abord que la satisfaction d'en avoir fini avec la justice. Quelle que fût la peine prononcée, elle me paraissait moins pénible à subir, que les débats auxquels je venais d'être soumis.

Lorsque je revis Figel en prison, il me reprocha ma maladresse, je lui demandai s'il avait espéré échappera toutes les preuves recueillies contre nous.

-- LiBS preuves n'étaient rien, ine répondlt^l en secouant là tête» mais il y avait uhe circonstance qui detait nous perdre.

— Laquelle ?

— L'acquittement du prévenu jugé avant nous. Les iurés ne veulent point qu'on les accuse d'avoir un parti

DEUX MISâRBS. 115

pris ; aussi ne se rëpëtenUls jamais. Âpres an acquittement une condamnation, et vice versa. Plus on a été sévère pour l'un, plus on se montre indulgent pour Tautre, et cela doit être après tout; ces excellents bourgeois ne sont pas des ogres ; quand ils ont décidé que Ton cou* perait une tête, que Ton brûlerait une épaule, la pitié Ie& prend, et ils se dédommagent en déclarant le prévenu qni suit innocent* C'est l'histoire du père de famille qui se console d'avoir battu son fils aîné, en donnant du pain d'épice aux cadets.

— Malheureusement nous nous sommes trouvés les aînés.

— Et nous avons joui de tous leurs droits.

— Oui ; quinze années de bagne.

Figel me guigna d'un air interrogateur.

— Quinze années I répéta-t-iL Cela ne te semble-t*il pas bien long?

— La meilleure moitié de notre vie, soupirai-je.

— C'est trop, reprit Figel, je n'aime pas disposer ainsi de mon temps à Tavance, et je n'accepte point cette condamnation.

— C'est-à-dire que tu veux fuir.

— Et rester à Paris.

— Tu seras repris.

— Non.

— Songe donc à cette armée d'agents dont la police

— J'y songe.

— Le moyen d'échapper à leurs recherches.

— Rien de plus facile, on n'a qu'à se mettre à chef» cher avec eux. *

-r- Quoi tu consentirais ?. . .

— A devenir fonctionnaire public, pourquoi non ? Je suis pris de scrupules, moucher, et je veux me faire honnête homme.

— Non, m'écriai-je, tune peux parler sérieusement ; ce serait trop infâme t...

Figel éclata de rire.

— De sorte que tu trouves plus honorable de porter rhabit rouge et la manille? dit-il.

— La manille et l'habit rouge ne sont pasdu moins des mensonges, répliquai-je vivement, ils disentceque je suis. Insurgé contre la société, je subis la peine des vaincus avec mes compagnons de révolte, tandis que toi, tu veux les abandonner après la défaite, pour les livrer. Si tu deviens Tauxiliaire des honn jtes gens, c'est afin d'éviter la peine prononcée et non par haine du mal; tu restes ce que tu étais, tournant contre tes anciens compagnons Tadxesse que tu tournais autrefois contre la société, il y a seulement T hypocrisie de plus et le danger de mo ins. Ton changement n'est point une conversion, c'est une trahison plus honteuse que le crime, car celui-ci a sa responsabilité et ses expiations. Rappelle-4;oi tout ce que tu m'as dit pour justifier la guerre faite à Tordre établi.

— Pardieul je pourrais en dire bien davantage aujourd'hui, interrompit Figel.

— Ettu consentirais pourtant à te mettre à ses gages?. .

— Par la raison qu'il est le plus fort, mon petit. Il faut que tu connaisses encore bien peu la vie pour croire un homme obligé de rester conséquent. Le hasard est un ballon qui vous emporte où il veut ; et quand sa corde casse, nous n'avons point à choisir notre parachute; cequi nous empêche de nous rompre le cou est toujours le bien et le juste. On ne doit se servir de la logique, vois-tu, que comme d'un lest que Ton fait pencher d'un côté ou d'un autre selon le vent et l'allure du vaisseau. Tant que j'ai eu à craindre les mouchards, j'ai crié de tout ce que j'avais de poumons : à bas la policé 1 Aujourd'hui que j'y vois un refuge, je suis frappé de ses avantages; je la respecte, je l'estime, et je suis prêt à me découvrir devant messieurs les inspecteurs. Ce n'est point de la ver-

satilitë mais de la philosophie; je fais comme Socrate, barant la ciguë sans réclamations et sacrifiant un coq à Esculape; je me soumets aux lois de mon pays.

Je ne pus faire quitter à Figel ce ton railleur, et notre conversation en resta là.

Quelques jours après nous fûmes séparés ; mais j'appris, avant de quitter la prison, qu'il avait réussi à s'échapper , sans que je pusse savoir ni les circonstances de cette fuite, ni par qui elle ayait été favorisée.

Le moment du départ arriva enfin et l'on réunit tous les condamnés pour les enchaîner deux à deux jusqu'à Brest où l'on nous envoyait. Lorsque mon tour fut venuetque je me trouvai en face des compagnons qui m'avaient été choisis, je reconnus Jacques Fourreau ?. ; .

— Eh bien 1 me dit-il en riant, tu jie t'attendais pas à trouver ici un ancien ami ?

— Vous aussi I m'écriai-je.

— Marron paumé, mon fils ; ils voulaient même me buter sous prétexte d'avoir fait suer le chêne^ mais il n'y avait pas suffisamment de preuves, si bien que ce brave homme de jury a reconnu des circonstances atténuantes, et les curieux m'ont seulement envoyé au pré. Mais toi, tu as donc voulu faire des images sans la permission du gouvernement?

Je répondis par un signe affirmatif.

— Et tu en as pour combien?

Je le lui dis.

—Quinze ans! rôpéta-t«il. Eh bienl à la bonne heure; nous aurons le temps de causer. Je te formerai.

Quelques heures après nous étions en route pour le bagne.

Les charrettes chargées de condamnés suivaient lentemejat une route boueuse, laissant après elle une odeur

118 BBUX MISdiaBSè

fétide 6t an cliquetis de fer. Tout à coup ub eit partit dt la tête du coQYoi :

— Brest 1...

Nous nous levâmes tous par un mouvement spontané, et nous nous penchâmes les uns sur les autres pour'aper* cevoir la ville qui commençait à montrer au loin sa forme brumeuse. Un long hourrià lie joie retentit sur toute ia lignedu convoi^ nous avions enfin atteint le but désiré; le bagne était là t...

Le bagne 1 espoir du condamné qui traverse la France, le triangle de fer au cou, et qu'il aperçoit au bout de son voyage comme un lieu de délices t Là, du moins, plus de marches pénibles, plus de nuits passées sur le sable des manèges ou des halles; plus de pluie qui le transit, de soleil qui l'enfièvre; plus de Carabine à la hauteur de la poitrine et menaçant tous ses mouvements ; plu«^ surtout, de cette inquiétude maladive attachée à toijte situation inachevée. Pour uti condamné le bagne est le port et le foyer. On lui donne son lit, sa gamelle, son bout de chaîne, et il s'y accoutume! il a, àlui,uneplace,toujourshmômes un rayon de soleil qui lui revient tousses jours. Il peut y retrouver la joie des habitudes, ces délicieuses vacances de la pensée; il peut se laisser vivre sans s'occuper de la vie ; il a Teau et le feu ; il est établi I

Je ressentis peut-être plus vivement qu'aucun autre ce l)onheur, moi qui depuis six mois avais passé successivement par toutes les angoisses de la crainte, de Tattente et du désespoir. J'éprouvai au moral ce que l'on éprouve physiquement après une longue marche ; mon âme n'avait point perdu son énergie, mais sa souplesse; tout en elle était endolori, et j'aspirais au calme avec une espèce d'avidité frénétique.

Aucun repentir ne s'était pourtant éveillé en moi. Atteint par des lois que je m'étais accoutumé à mépriser détruis longtemps, je me trouvais dans la situation d'un homme frappé dans un duel et pour qui la déàile ^t

DEUX MISâftES. 119

une cause de colère, non de remords. Aussi ne m'occupais-je que du soin de bieo porter ma blessure et de garder une mine fière en face du vainqueur.

Cette fois l'orgueil qui m'avait perdu me servit ; car ce vice ressemble aux armures trop lourdes des anciens paladins qui poumaient les étouffer, mais qui du moins les tenaient debout. J'y cherchai un appui dans mon abaissement, résolu à conserver sous la casaque du forçat une attitude ferme et digne.

Mes compagnons commencèrent par rire du rôle que je voulais jouer ; mais je reçus leurs plaisanteries aveo un dédain qui les déconcerta dès Tabord. Un protecteur, sur lequel je ne comptais pas,^e tarda pas d'ailleurs à leur imposer silence.

Bien qu'il fût tombé assez gravement malade, dès le lendemain de notre départ, Jacques Fourreau m'avait déclaré son intention de fuir pendant le voyage.

— Fais, lui avais-je dît, moi je reste.

Vers la moitié de la route, il réussit effectivement k briser sa chaîne et à limer le barreau d'une fenêtre, dans la prison où Ton nous avait déposés ; mais vaincu par la fièvre, il ne put achever, et vint, mourant, se rasseoir sur la paille auprès de moi.

Le jour commençait à paraître; les gardes entrèrent presque aussitôt. Arrivés à nous, ils aperçurent la chaîne et le barreau rompus. L'état dans lequel se trouvait Fourreau empêchait de le soupçonner, ce fut moi que l'on aocusa : je ne cherchai point à me défendre et l'on me mit à la double chaîne.

Vers le soir, Jacques, qui était moins souffrant, put s'approcher de moi, et il me demanda pourquoi je m'étais laissé accuser et punir. Je lui répondis que j'avais voulu lui éviter une surveillance et des fers qui auraient rendu sa fuite impossible. Il me regarda un instant avec surprise, puis s'en alla sans rien dire ; mais quelques jours après, un des condamnés ayant voulu me rallier^

Fourreau qui était rétabli, déclara que le premier qui me contrarierait passerait par ses mains! Il était trop bien connu pour que cet avertissement ne portât pas son fruit; à partir de cet instant les moqueries cessèrent et Ton ne me parla plus qu'avec une sorte de réserve.

Cependant nos charrettes avaient passé le pont-Ievis de Brest, au milieu d'une multitude curieuse, et étaient entrées dans l'enceinte dubagne.Aumoment où nousfrancMmes le portail je ne pus me défendre d'un frémissement intérieur; il me sembla que ma chaîne s'alourdissait et que l'atmosphère humide des cachots me pénétrait.

Tout avait été préparé d*avance, et la cour offrait, pour ceux qui n'avaient jamais assistée un pareil spectacle, un aspect étrange.EUe étaitentouréede gardes,dechiourmes, et pleine d'hommes habillés de rouge. Les uns se tenaient debout près de cuves fumantes ; d'autres, appuyés sur de lourdes massues, heurtaient du pied, en jouant, des anneaux de fer qui jonchaient le pavé. A l'une des extrémités, près d'un grand feu, quelques administrateurs en uniforme parcouraient des papiers; on eût dit une cour du Saint-Office et les préparatifs de supplices inconnus.

Nous fûmes appelés l'un après l'autre pour être débarrassés du triangle de fer. Chacun, après s'être purifié de la fange du voyage, échangea ses vêtements contre la casaque rouge, et se fit rivera la cheville l'anneau des galériens. Les habits que nous avions quittes furent jetés dans les flammes devant nos yeux, comme pour nous avertir que le bagne devait être désormais notre seule patrie, et que, semblables au duc Guillaume, nous avions brûlé nos vaisseaux.

On nous conduisit enfin dans une salle immense dont les miasmes me suffoquèrent.

— Voici notre nouvelle chambre à coucher, me dit Fourreau.

DEUX HlBâRES. 121

D y avait au milieu une loge grillée de fer dans laquelle était une fournaise d'usine d'où s'exhalait une odeur aigre et rance.

— Voilà notre cuisine, continua-t-il.

Des planches étaient clouées en pente sur d'étroites poutres, et une chaîne passait au bas.

— Ceci, ajouta-t-il, c'est notre lit, et la chaîne à laquelle nous serons vissés chaque soir.

Enfin des hommes à figures ignobles se promenaient dans toute la longueur de la salle, tenant des joncs à la main. Jacques me les montra, et dit :

— Ce sont nos maîtres.

On nous annonça, ensuite, que nous avions huit jours pour nous reposer et prendre les habitudes de nôtre nouvelle demeure.

Le premier mois de séjour au bagne est un mois d'agonie. Il faut désaccoutumer ses poumons d'air pur, habituer ses membres à leur couche de chêne, vaincre par la faim les répugnances,. Mais ce, qu'il faut par-dessus tout autre chose, c'est rappeler sa vie à l'intérieur, la parquer dans son âme et abandonner, comme une machine inerte, son corps au règlement.

Car au bagne il n'y a qu'une volonté, qu'un caractère.,, le règlement I Tout ce qui en sort est révolte. Le commissaire directeur est la conscience visible du forçat, le règlement, son credo^ hors duquel il n'y a point de salut. En entrant là le condamné perd jusqu'à son nom, il devient un numéro d'ordre. Rien du monde extérieur ne lui appartient plus. Il est dans un entrepôt de chair humaine où on le tient en partie double. Les événements de sa viç se résument tous en opérations de comptabilité, et les commis de marine sont des historiographes. S'il meurt, on le mène au cimetière sans cortège; on le jette dans la fosse commune, après lui avoir repris la serpilliaire qui lui servait de linceul, et l'on passe son numéro à un autre ; caç les numéros du bagne ont cela de

122 DEUX MlflÉRBS.

commuù avec lés rois de France, qnlls ne s'anéantissent jamais ; le numéro est mort, vive le numéro!

Séparés par groupes, les forçats sont attachés chaqae soir à une chaîne qui se prolonge d'un bout à l'autre de la salle. Quun seul se remue dan5 ces dortoirs qui en contiennent cinq cents^ et un cliquetis de fer retentit sur toute la ligne 1 ce bruissement lugubre est une des souffrances auxquelles on s'accoutume le plus difficile- . ment, et jusqu'à ce que l'oreille ae se soit faite à ne plus l'entendre, les nuits se passent en sursaut, et en luttes douloureuses contre le réreil.

Mais le supplice le plus affreux de tous, est celui de l'accouplement. J'avais été rivé à un condamné presque idiot et déjà vieux qui n'aspirait qu'au repos, tandis que moi, un étemel besoin d'activité m'agitait. Après notre travail dans le port, nous avions quelques heures de relâche, pendant lesquelles on nous laissait la liberté de tous nos mouvements.

— Marchons, disais-je alors à mon compagnoik

— Asseyons-nous plutôt , me répondaitril. Et il s'étendait sur les dalles du chantier.

— Descendons du moins à l'ombre.

— * J'aime mieux le soleil.

— Tournons alors vers la mer.

— Je préfère les coteaux.

Irrité je voulais faire un pas.

— Tu n'as que la moitié des anneaux, me criait-il. — * Eh bien 1 joue-les contre les miens*

— Soit.

Nous prenions les dés, et je risquais sur un seul coup ce qui me restait de liberté.

Mais le vieux forçat était heureux, et gagnait le plus souvent. Alors il fallait m'étendre à ses pieds , comme un chien soumis ^ sans droit de faire un pas ni un mou* vement t J'entendais les chants des matelots sur les cales; je voyaiii^ les «eufents courir^ eu jouant, sur les quais ; les

DEUX MISâBECU iJi9

jeunes fiUesch&rgâes du dtner de leur père descendre d'un pas leste et joyeux les rochers mousseux du port ; et, pris d'une rage convulsive, je me couchais la face contre terre, afin, du moina, de ne rien entendre, ni de ne rien voir. Cet homme auquel on m'avait accouplé, élaitpour moi un supplice de tous les instants ; c'était la mort enchatnée à la vie 1 Oh t il faut avoir subi cette épreuve. Monsieur, pour en connaître la torture 1 trouver toujours sous votre r^ard un être indifférent ou odieux ; entendre sans cesse sa respiration à votre oreille ; n'avoir pour lui aucune action secrète, aucun geste caché ; le sentir, enfin^ qui tiSnt à vous comme une excroissance hideuse, sand pouvoir le fuir ni s'en débarrasser 1 4... Et ce supplice n'est point d'une heure , d'un jour, d'une année ; vous le subissez partout et pour tout 1 Aussi comme la haine naît et grandit dans cette association forcée 1 Que de fois vous vous dressez la nuit sur votre couche, avec la pensée de vous débarrasser de cette ombre vivante de vous^ mèmet Avec quelle joie, mon Dieul j'aurais donné la moitié de mon existence pour m'appartenir un jour en* tier, pour marchei" seul, dormir seul ^ me réveiller en sentant que je ne tratnais pas un autre homme à ma che^ville! Ah I quand du fond de mon cachot je m'étais préparé à la vie du bagne , je n'avais prévu aucun de ces tourments ; et je ne savais pas que l'infamie, l'esclavage, le travailjforcé étaient les trois^'plus douces furies de cet enfer inconnu k

Malgré tout ce que je souffrais , j'avais pourtant garda mon attitude hautaine et silencieuse ; cachant le combat douloureux dont mon âme était le champ de bataille, je parlais peu, et je ne demandais jamab ri^.

Je compris, en outre, que pour conserver quelque dignité dans ma servitude il fallait éviter l'insolente dureté des ordres, en les prévenant. Cette précaution de l'or* gueii me donna l'apparence du zèle et me fit noter avantageusement. U en résulta pour moi quelques fevduns que

i24 DEUX MlSÉRBg.

je reçus avec le sourire superbe auquel j'avais habitué mes lèvres.

Une d'elle, pourtant, pensa vaincre mon impassibilité. On me sépara de mon compagnon, et je pus travailler seuil Ce bonheur inattenduchangea, à nies yeux, l'aspect du bagne ; tout m'y devint supportable.

Le silence que j'avais imposé à mes premières douleurs, avait d'ailleurs tourné au profit de ma tranquillité. On a souvent répété que les plaintes soulagent le cœur ; je crois, au contraire, qu'elles l'amollissent. Il est rare qu'en racontant ses angoisses, on ne les exagère pas. C'est un fond que notre imagination se plaît à broîer. A force d'analyser nos peines, nous nous attendrissons sur nous-mêmes, de manière à ne plus pouvoir les supporter. Que l'on s'interdise la plainte, au contraire, et l'on ne tarde pas à s'endurcir au mal, car il en est des souffrances de l'âme, comme de celles du corps ; laissez couler le sang d'une blessure, l'affaiblissement viendra, mais pressez la main sur la plaie , cachez-la bien à vos propres yeux; et vous la sentirez se refermer.

Le stoïcisme que je m'étais imposé eut donc pour résultat de me soutenir, tandis que mon obéissance préventive avait l'avantage de me rendre insensiblement favorables, ceux qui étaient chargés de me conduire.

J'en excepte un adjudant nommé Etienne que cette exactitude rendit au contraire mon ennemi. Employé au bagne depuis vingt ans, Etienne semblait avoir choisi ces fonctions, moins par nécessité que par instinct. Sa cruauté avait tour à tour la fougue et les raffinements de la passion; on eût dit. Néron devenu argousin. Appuyé sur le règlement il en punissait la moindre infraction, avec un zèle pour ainsi dire amoureux. Mon soin à éviter tout acte susceptible de réprimande lui causa donc un véritable désappointement. C'était lui refuser l'impôt de souffrances qu'il avait coutume de lever sur tous et mo soustraire à sa royautés

DEUX MISÈRES. lâo

il essaya de me surprendre, maïs ma régularité stoïque dérouta tous ses efforts. En vain il employa les menaces, le mensonge, l'injure ; enveloppé dans ma fierté, je feignis de ne rien entendre, de ne rien sentir.

Cette résistance muette Texaspéra , il y vit un défi porto à son autorité, et il me voua une haine dont Jacques Fourreau m'avertit de craindre les effets.

— Quoi que tu fasses, le gueux trouvera moyen de te mettre mal avec les chefs, il connaît le proverbe : Quand on ne peut empoisonner soi-même le chien de son voisin^ on le dénonce à la police comme enragé. Le mieux pour toi serait de choisir une bonne occasion et de lui solder son compte avec trois pouces de fer dans le ventre.

Je répondis que les basses persécutions d'Etienne ne devaient point être prises autant au sérieux. Fourreau hocha la tête.

— Oui, oui, dit-il, je sais que tu te défends par le mépris, mais la meilleure cuirasse a des jointures , et à la longue, les coups d'épingles font saigner autant que les coups de couteau.

Je ne tardai pas à reconnaître la vérité de ces paroles. Uniquement ^occupé de me trouver en défaut, Etienne ne me laissa plus un instant de repos, tout délit dont l'auteur restait inconnu , m'était aussitôt imputé. Dénaturant mes actions les plus indifférentes au point de vue de sa haine, il y trouvait toujours quelque motif d'accusation. Je sentais près de moi cette malveillance adroite, active , infctigable , qui me rendait mon zèle inutile et m'exposait chaque jour à quelque nouvelle persécution. Cet homme semblait avoir pris pour tâche d'expérimenter jusqu'où pourrait aller ma patience. Elle eut sans doute fini par céder, si un heureux hasard ne m'eût tout à coup délivré de mon persécuteur.

Etienne fut retiré de la salle où je me trouvais et passa à l'hôpital maritime comme surveillant des condamnés qui y remplissaient les fonctions d'infirmiers.

Le départ d'Etienne fut pour moi une véritable délivrance. Débarrassé de cette tyrannie contre laquelle il m'avait fallu lutter, je sentis mon cœur irrité s'apaiser et se détendre. L'orgueil silencieux dont je m'étais jusqu'aloi's fait une armure, m'avait défendu contre la familiarité de mes compagnons de peines et contre la contagion morale qui ne pouvait manquer d'en être la suite. Je vivais à l'écart, étranger aux hideuses passions qui bouillonnaient autour de moi.

Tant que dura la lutte contre Etienne, je ne pus mettre à profit cet isolement; mais redevenu mon maître, après le départ de cet homme, je commençai à regarder dans mon âme et autour de moi.

Quelque coupable qu'eût été mon passé, je n'avais pas perdu tout sentiment du bien. Instruit à ne rien espérer après la tombe, et me voyant déshérité de toutçs les joies de la terre, j'avais cédé au dépit, à l'orgueil, à la sensualité surtout; j'avais voulu connaître les voluptés de cet Éden dont les portes ne s'ouvrent qu'avec la clef d'or, et, ne pouvant y entrer autrement, j ''avais eu recours à la fraude. Mais mon crime avait été un moyen, non un choix. Tout espoir de rachat n'était donc point perdu pour mon âme. Elle-même sentait sa souilluroi, et en souffrait.

L'aspect du bagne aida d'ailleurs à cette réq^tion salutaire. J'avais pU accepter la corruption élégante de Figel ; la corruption immonde et brutale de mes nouveaux compagnons me révolta. Semblable à ces jeunes Spartiates qui en rencontrant des esclaves ivres, perdaient le goût de la débauche, je pris en mépris le vice , lorsque je vis jusqu'où il pouvait descendre. Sans être encore convaincu de la nécessité du bien, je comprenais déjà tous les dangers et toutes les bassesses du mal ; je sentais mon

BBU]C HISâRBSé 127

avili^ment; j'en sou&ais dans mon orgueil, dans ma CODScience ; j'aurais voulu au prix de ma vie revenir sur le passé, ou trouver un moyen de me relever à mes propres yeux*

J'en trouvai enfin Toccasion^

C'était^ je m'en souviens encore, un soir d'hiver ; le vent du nord mugissait dans les longs corridors du bagne^ la ronde venait de finir et Ton s'occupait de nous river à la chaîne de nuit, lorsque tout à coup des cris retentirent au dehers; presque au même instant, des argousins se précipitèrent dans la salle en annonçant que le feu était à l'infirmerie du bagne.

Nous nous élançâmes dans la cour, et je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit alors à nos yeux.

L'incendie (Jui s'était déclaré au rez-de-chaussée, enveloppait déjà l'édifice presque tout entier. On voyait les flammes sortir par les ouvertures mférieures., glisser le loDg des murs, comme si elles eussent monté à l'assaut et effleurer, de leurs ondes étincelantes, les fenêtres du premier étage, auxquelles se pressaient les malades épou* vantés.

Au moment où nous arrivâmes, des échelles venaient d'être dressées pour arriver jusqu'à eux. Je m'élançai à leur secours avec plusieurs autres, et . nous réussîmes à les faire descendre, malgré la fumée et les flammes.

Comme le dernier touchait la tenre, une clameur de joie s'éleva parmi les spectateurs ; mais elle fut tout à coup intejjjrompue par un cri terrible I Tous les yeux se levèrent I..» A la fenêtre la plus éloignée venait d'apparaître une espèce de spectre chancelant et demi*nu.

Il y eut un moment de saisisisement indicible. L'incendie, excité par le Vent^ venait de gagner le premier étage et ne trouvant plus d'aliment que là, semblait tendre à s'y concentrer. On entendait le feu gronder à l'intérieur et l'édifice entier gémir comme une fournaise près d'é* clater.

i28 DEUX MISÈRES.

Le malade qui s'était traîné avec peine jnsqn'à la fenêtre, voulut se pencher au dehors , mais repoussé par les flammes, il nous tendit les bras avec une expression si déchirante que tous détournèrent les yeux.

— A tout prix il faut le secourir I s'écria le commissaire; où sont les braves? Georges ... Michel, appro-

, chez les échelles 1

Mais tous secouèrent la tête et restèrent immobiles.

— Au nom de Dieu I hâtez-vous, reprit le chef d'une voix altérée; voyez, le feu gagne; dans un instant Usera trop lard... Que celui qui montera fixe lui-même sa récompense I . . . . Quoi! personne, personne qui veuille sauver cet homme.

Il y eut un nouveau silence, et le vieux commissaire joignit les mains avec une exclamation de douleur.

Dans ce moment mon regard se leva vers le malheureux qui se débattait dans l'incendie.... Je ne sais ce qui se passa en moi à cette vue, mais par un élan, pour ainsi dire involontaire, je courus à une échelle, je l'appuyai contre le mur et je me mis à monter.

J'arrivai jusqu'au malade, mais comme je l'enlevais dans mesbras,une bouffée de flamme m'enveloppa et m'étourdit!...

Tout ce qui suit ne m'a laissé qu'un vague souvenir. II me sembla pourtant que j'étais entouré d'une voûte brûlante et que le feu ruisselait sur moi comme des vagues; j'éprouvai une vive douleur malgré laquelle je continuai à descendre, puis tout devint confus et je ne vis jplus rien. Mais cet oubli de moi-même fut court ; quand je revins au sentiment de ce qui m'entourait, j'étais debout, à quelques pas de l'édifice qui venait de s'abîmer, et entouré de gens qui arrachaient mes habits brûlants. Le malade était étendu à mes pieds.

Ma première sensation fut celle d'une souffrance aiguë; mon corps, que Ton venait de dépouiller, était marbré de plaies hideuses, et ma chair fumait.

Le commissaire qui me tenait lui-même, ordonna de me conduire sur-le-champ à l'hôpital maritime. Je voulus faire un pas, mais la force me manqua.

Deux gardiens s'approchèrent pour m'enlever dans leurs bras. Le cri : — Place I se fit entendre et tous les rangs s'ouvrirent.

Je promenai un regard sur la foule qui m*entourait et je ne puis dire. Monsieur, ce que j'éprouvai! Porté audessus de toutes ces têtes qui se découvraient avec respect devant moi; entendant mon nom courir au milieu d'un murmure d'admiration, je fus pris d'une sorte d'ivresse qui m'enleva subitement à ma douleur; il me sembla que mon cœur s'élargissait I Pour la première fois je sentais que la souffrance pouvait être un triomphe ; je comprenais la sainteté et la douceur du dévouement. Dans ce moment j'aurais voulu donner ma vie pour tous ceux qui étaient là.

Cependant mes blessures étaient plus graves que je ne le supposais moi-même, et je fus pris, dès le lendemain, d'une fièvre accompagnée de délire qui persista assez longtemps pour faire désespérer de ma guérison . Le danger dura enfin huit jours; enfin ma jeunesse triompha du mal, la fièvre s'apaisa, le délire disparut, et je revins au sentiment de mon existence.

Il me sembla, d'abord, que je sortais d'un rêve pénible. Je ne reconnaissais rien , je ne me rappelais rien I il fallut renouer difficilement, et anneau par anneau, la chaîne de mes souvenirs. Cependant les vagues images qui flottaient dans mon esprit prirent insensiblement plus de consistance; ce qui s'était passé devint à mes yeux une réalité! cet. incendie, cet homme sauvé, ce long délire suivi d'une léthargie ; je compris que tout cela était vrai!... Cette femme elle-même, que j'avais cru apercevoir à mon chevet, au milieu de mon égarement, ce n'était point un rêve, car je retrouvais encore ses traits dans ma mémoire; j'entendais encore son ac-

130 BBUX HI8ÉRS8.

cent, etcetaccent, ces traits, je les avais connns autrefois! Je cachai ma tète dans mes deux mains, cherchant à rappeler mes souvenirs les plus lointains. Tout à coup, un éclair traversa ma mémoire obscurcie et je me redressai brusquement en prononçant le nom de mademoiselle de Clérembeau.

— Me voilà, répondit une douce voix.

Je levai les yeux et je poussai un crit

Cécile était à quelques pas, en costume de sœur hos« pitalière, et me regardait avec un sourire.

Mon premier sentiment à la vue de mon ancienne compagne d'enfance avait été la joie; le second fut la honte.

Elle s'en aperçut et me parla aussitôt de ma dernière action comme si elle eût voulu me défendre contre mon propre mépris.

Mais il y avait une accusation dans ce généreux subterfuge lui-môme, car cet empressement à louer le présent n'était qu'un masque destiné à couvrir l'infamie du passé ! Je fus si douloureusement saisi de cette pensée que je cachai mon visage dans mes deux mains et que je ne pus retenir mes larmes.

Mademoiselle de Clérembeau s'approcha vivement.

— AunomdeDieul qu'avez-vous? medemanda-^t-elle. J'essayai de répondre, mais il y avait si longtemps que

toute marque d'intérêt m'avait été refusée, que le son de cette voix compatissante augmenta mon attendrissement ; le» sanglots m'empêchèrent de parler.

— Est-ce donc moi qui vous ai aflGligé? reiîrit Cécile, près de pleurer elle-même. Oh I je vous en conjure, répondez, qu'ai-je dit, qu'ai-je fait dont vous ayez été

^^ Rien, balbutiai-je, ce n'est pas vous qu'il faut ac-

BÏUX HISâRES. 181

cnser, mais moi seul I en vous voyant, je me suis rappelé on temps meilleur et des promesses trop mal tenues...

Je m'arrêtai à ces mots. Elle fut quelques moments sans répondre; enfin, baissant la voix :

— Vous repentez-vous? demanda-t-elle doucement.

— Depuis un instant seulement ; depuis que je vous ai vue.

— Et vous êtes résolu à retourner au bien?

— Si vous me le montrez.

— N'avez-vous donc point une voix qui vous avertit au dedans.

— Hélaà! Je ne l'entends plus, m'écriai-je; parlez pour elle; conduisez-moi; rapprenez-moi à haïr le mal. Une fois déjà, après la mort de mon père, vous m'avez retiré des bords de cet enfer I Oh I si vous étiez restée, j'aurais compris que le devoir, que la sagesse était d'accepter l'humble place que Dieu nous avait donnée sous le ciel, et que le véritable but de la vie n'étïiit ni le plaisir ni le succès; mpis vous êtes partie, le vertige m'a repris et je suis tombé où me voilà. . .

— Le repentir peut tout racheter, observa sœur Cécile.

— Mais il ne rend ni la paix ni l'honneur, repris-je douloureusement; le repentir est comme cette pierre brûlante avec laquelle les médecins consument les chairs ulcérées; il n'enlève la corruption que par la souffrance et en laissant une hideuse cicatrice. Ah I pourquoi suisje sorti de ces flammes qui devaient me dévorer? L'épreuve du moins serait finie et ma mort eût expié, ji'un seul coup, les fautes de ma vie! . ..

— Ce n'est point au coupable de choisir l'expiation, reprit doucement mademoiselle de Clérembeau.

— Je le sais, je le saisi m'écriai-je; mais quel moyen me reste-il de réparer mon passé? Que tenter dans cet* enfer immonde auquel je suis condamné? De qui puis-je recevoir des encouragements et des exemples; à qui puis-je me ^dévouer? Comment purifier mon âme dans

une atmosphère de vices, de haines et de mensonges? Ah 1 du moins si Ton me demandait un sacrifice, en me montrant au bout la réhabilitation; si quelqu'un me donnait à remplir une tâche qui pût me faire dire tout bas : — Ce que tu fais est bien et te rachète I ...

— J'avais deviné votre désir, interrompit sœur Cécile; cette tâche vous sera donnée; vous ne retournerez plus au bagne. ^

— Que dites-vous?

— On a voulu récompenser votre courage.

— Est-ce possible?

— Vous resterez id.

— Moil m'écriai-je en me redressant sur mon lit? ici, moi, auprès de vous! Ahl ne me trompez pas!...

, — Le commissaire vous a réservé une place d'infirmier.

Je joignis les mains.

— Ainsi Dieu vous accorde ce .que vous demandiez, reprit sœur Cécile. Uniquement occupé, ici, de soulager ceux qui souffrent, votre nouvelle mission sanctifiera votre captivité elle-même.

— Ahl je le voudrais, je Tespère, vous me guiderez, m'écriai-je; vous serez ma conscience; vous me direz où il faut aller, ce qu'il faut faire, et j'irai... je ferai... je vivrai à votre ombre...

— C'est bien, interrompit-elle en m'imposant silence du geste ; avant tout songez à vous guérir.

' — Ah I je ne souffre plus. . .

— Songez alors à reprendre des forces pour commencer bientôt votre œuvre. J'en ai déjà trop dit, et trop écouté, je vous laisse: d'autres .malades m'attendent. Adieu, prenez courage et pensez à Dieu.

Elle me fit un signe de tête, puis disparut.

Cette entrevue me laissa dans une inexprimable agitation. Par un concours de circonstances singulières, mademoiselle de Clérembeau était le seul être au monde dont

j'ensse reçu des inspiration&généreuses et désintéressées. Son souvenir se liait aux seuls louables efforts tentés par moi, et je devais la regarder comme une sorte de bon génie, dont l'apparition avait toujours amené chez moi un retour vers le bien. Aussi sa rencontre me sembla-telle avoir quelque chose do providentiel. Je la regardai comme un de ces anges que les peintres chrétiens nous représentent pleurant au-dessus des flammes du purgatoire, et encourageant les âmes qui y gémissent à la patience, en leur montrant le Ciel 1

Tous les bons désirs qu'elle avait autrefois fait naître dans mon âme, s'y réveillèrent donc de nouveau. Je me mis à repasser les quatre années qui venaient de s'écouler, et retournant pour ainsi dire tous mes souvenirs d'opulence tourmentée, de considération menteuse, de joies impures, je trouvai que le vice m'avait encore plus trompé que la vertu.

Et celle-ci pourtant, je ne l'avais jamais sérieusement aimée. Soumis en apparence à son joug, je l'avais toujours porté avec impatience et incrédulité; la tête était courbée, mais le cœur en révolte; je protestais contre la puissance môme à laquelle j'obéissais. J'avais donc réellement à apprendre ce que pouvait être le devoir accom-' pli sans regret et avec amour.

Mais ètais-je encore capable d'en sentir la douceur? Mon cœur souillé ne ressemblait-il point à ces larves qui traînent partout leur écume immonde ; pouvait-il réellement espérer la régénération que l'on m'avait promise?

Ces doutes agitèrent ma convalescence et l'eussent retardée, si la sœur Cécile ne fût venue au secours démon âme tourmentée. Dès qu'elle était là, tout me paraissait possible. Elle apportait avec elle comme une atmosphère de calme. Ses paroles étaient simples, mais la foi leur communiquait je ne sais quelle grandeur sereine toute nouvelle pour moi. C'était comme un de ces horizons

134 DEUX HISâRES.

immenses et doucement lumineux que Ton aperçoit du haut des montagnes.

Je me rétablis enfin et je pus prendre le service de la salle qui m'avait été réservée.

Je n'ignorais point quels pénibles devoirs m'y attendaient. Je savais qu'une fois à l'œuvre, je devais renoncer au sommeil, supporter les caprices des malades, vivre toujours en face de la souffrance, de l'agonie. Mais qu'était tout cela en comparaison des menaces, des coups et 4es injures du bagne ? N'avais-je pas d'ailleurs les encouragements de la sœur Cécile qui me rendait tout facile et doux. Une seule chose me fut pénible dans ce changement; je retombai sous la surveillance d'Etienne, et, bien que ma position nouvelle lui donnât moins d'autorité sur moi que par le passé, je ne pus me retrouver en face de cet homme sans souffrir.

Lui-même parut éprouver quelque dépit de la faveur qui m'avait été accordée.

, — Eh bien I me dit-il la première fois qu'il me rencontra, te voilà donc guéri, sournois ? Tù as joué le rôle de brûlé pour te faire bien venir du commissaire?

Je lui jetai un regard de mépris et je lui tournai le dos.

— Mordieu 1 quel air glorieux, s'écria-t-il avec un sourire forcé ; ne dirait-on pas l'empereur après la bataille d'Austerlitz ? Et tout cela pour avoir monté à une échelle?... A propos, il est mort la volei^r que tu avais retiré du feu.

— Mort? répétai-je vivement en me retournant. — ^ Le surlendemain de l'incendie.

Gette nouvelle qui m'avait été cachée me saisit douloureusement; j'aimais cet homme depuis que je l'avais sauvé, Etienne s'aperçut de mon émotion et continua.

•«- Tu vois, mon vieux, que ton expédition n'était bonne à rien, et que tu n'as môme pas la consolation d'avoir été utile à un confrère.

DBBX HISÂRBS. 135

,Je fie Tonlus pas en entendre davantage^ et je quittai brusquement Targousin.

Du reste son mauvais vouloir dut se borner à quelques persécutions de ce genre que j'interrompais même le plus souvent en m'échappant.

La salle des officiers dont j'étais chargé ne se trouvant pas sous l'inspection de sœur Cécile, je ne la voyais que rarement, mais elle ne me rencontrait jamais sans me parler et me donner des encouragements. Aussi quelque pénible que fût le service, je m'en acquittais avec zèle^ sûr qu'elle en serait instruite.

Elle le fut en effet et me dit un jour :

— Continuez, je suis contente, Louis.

C'était la première fois, depuis que nous nous étions revus qu'elle m'appelait ainsi par mon nom ; je sentis des larmes de bonheur mouiller mes paupières ; il me sembla que ma réhabilitation commençait.

Cependant le départ de l'escadre réunie en rade dégarnit tout à coup l'hôpital : la salle que je servais se troiïva presque vide et je pus prendre quelque repos.

J'en profitai pour me procurer des livres.

J'étais privé depuis si longtemps des joies de la lecture que je m'y livrai avec une sorte de fureur. Je m'adressai surtout aux romanciers et aux poètes, lecture dangereuse qui amollit l'âme et la dégoûte du monde t Mais que pouvais-je aimer autre chose ? Fallait-il donc m'arrêter à la réalité pour y trouver le découragement ou l'irritation? A quoi bon d'ailleurs y pen^r ? Ne m'était-il point défendu désormais d'y rien changer. Je n'avais ni à choisir ni à préparer ma route ; ce que je pouvais faire de plus sage était donc de me réfugier dans la vie imaginaire, les yeux sur les nuages et sans re^rdfer à mes pieds.

Ces lectures d'ailleurs me jetaient dans une nonchalance réreuse qui me tenait lieu de résignation. AUangui pdlr elles, je voyais mon sort sous un aspect moins sombre, je trouvais dans son immuabilité une espèce de com-

136 \ DEUX MISâRES.

pensation. Je n'avais plus ainsi le soin de penser à ma vie, et j'étais si las de crises, de changements, que je ne sais si j'eusse voulu troquer pour un bonheur transitoire, le malheur définitif ! j'avais réglé mes derniers comptes avec le monde, je savais au juste quelle rente il me paierait, et, n'ayant plus rien à discuter de ce côté, je pouvais reporter toutes les activités de mon âme vers les chimères.

Que de délicieuses heures me procurèrent ces lectures romanesques! Quels tremblements! quelle ivresse! quelle fièvre I comme j'aimais mes héros ! et quels tressaillements d'impatience quand il fallait quitter le livre pour un^oin à donner ; quel bonheur quand le malade fermait les yeux et s'endormait ! Je respirais bas , je tournais les feuilles avec^ précaution , je maudissais la mouche qui bourdonnait dans le rayon de soleil près de la fenêtre. Oh ! j'étais si malheureux de n'avoir pas à moi tout mon temps, toute ma liberté , et pourtant ce malheur était encore si doux!...

Une circonstance imprévue vint m'arracher à mes extases. La sœur Cécile perdit tout à coup l'un de ses infirmiers attachés à la salle qu'elle dirigeait, et me demanda si je voulais le remplacer.

Bien que ce changement dût m'enlever mes loisirs, je ne balançai point. Sortant avec effort du monde chimérique dans lequel je vivais depuis quelque temps, je secouai la langueur qui m'avait gagné, et je rentrai dans l'action avec courage.

Le sacrifice fut d'abord pénible, car ces lectures enivrantes ressemblentà l'opium des Orientaux, dont l'usage devient vite un besoin. Il fallut plusieurs semaines pour en désaccoutumer mon imagination, encore m'en restat-il comme un arrière-goût. Toutes les ûbr^ sensibles de

mon âme avaient été remuées , et même au milieu de mes occupations nouvelles j'en conservai une sorte de vibration intérieure.

Les premiers mois furent cependant peut-être les plus heureux sinon les pins calmes de ma vie. Les paroles de sœur Cécile, son exemple , sa présence, agissaient peu à peu sur mon âme ; les honteux ulcères qui l'avaient ravagée commencèrent à se fermer. Chaque jour emportait une erreur, une haine. Mon orgueil enfin terrassé, rampait aux pieds de ma protectrice, comme le démon aux pieds de Marie. Je sentais s'éteindre la fièvre d'ambition et la soif de jouissances qui m'avaient jusqu'alors torturé; tout se renouvelait en moi sans que cette crise eût rien de douloureux ; c'était quelque chose comme ces troubles charmants qui accompagnent la guérison ; une sorte de convalescence morale dans laquelle je sentais la force et la santé revenir dans mon âme à flots successifs et que je pouvais pour ainsi dire compter.

Sœur Cécile contemplait avec une satisfaction souriante celte régénération'dont le miracle lui était dû: car elle seule me l'avait fait désirer. D'abord, en eflet, je n'avais point regretté ma chute par honte, mais parce qu'elle m'éloignait d'elle, et, si j'avais essayé à regravir le chemin difficile de la vertu, c'était comme l'enfant qui aspire à la montagne pour se trouver plus près de l'étoile désirée. Seulement, arrivé là, mon âme s'est ouverte aux brises purifiantes et après avoir aimé le bien comme un moyen, je l'avais aimé comme un but. La présence de S8Bur Cécile avait donc été la chaîne d'or qui lie la terre au ciel. Elle avait dit à ma consciense morte, comme le Christ à Lazare ; — Réveille-toi I Et ma conscience s'était réveillée :

D'où venait cette puissance? Comment le cœur aigri s'était-il subitement adouci? Pourquoi l'esprit orgueilleux avait-il dépouillé son assurance ? Mystère étrange qu'un seul mot explique; je n'étais plus seuil 11 y avait au

iS8 DEUX MI«éaB8.

monde «n être qui devait se r^'oair si je faisais biea, s'affliger si je faisais mal ; j'avais enfin ponr me soutenir cette conscience extérieure et vivante, dont Tange gardien d«s légendes était le symbole.

Ah 1 sans doute des croyances plus ardentes rendent ce secours inutile; mais qui peut avoir de nos jours la foi inébranlable ? Qui n'a besoin de trouver, par instants, la loi personnifiée et d'entendre une voix amie la lui rappeler ? Qttand le doute a troublé la limpidité des croyances, quaiïd les passions ont soulevé en nous toutes les fanges cadiées^ notre âme ressemble à un lac troublé où l'image de Dieu ne se reflète plus 1

Bfen que la sœur Cécile passât la plus grande partie de sôs journées dans la même salle que moi^ nous troivions rarement le temps et l'occasion de nous parler ;< mais un regard, un sourire, un mot rapide jetés en passant suflBsaient pour me rendre heureux, et pour soutenir mon courage.

Que m'importait d'ailleurs sa parole? je la voyais et c'était assez! Tout rayonnait autour d'elle, tout chantait! Je reconnaissais îe bruissement que faisait sa robe de bure; je devinais son ombre sur les m*urs blanchis ; je sentais sa présence à je ne sais quelle plénitude de courage, son absence à une inquiétude impatiente ! Mon oreille conn^aissait si bien sa voix, qu'elle distinguait de loin et à travers le bruit le moindre mot prononcé par elle ; c'était une musique se détachant de tout le reste.

Un soir elle me chercha des yeux, en entrant dans la salle, et m'appela. J'accourus avec l'espèce de saisissement que me causait toujours cet appel. Elle me fit entrer dans son cabinet de surveillance, me regarda en souriait et dit:

— J'ai à vous annoncer une heureuse nouvelle, Louis.

Ce nom de Louis, prononcé par elle, me donnait un batteriient de cœur inexprimable; je pus à peine balbutier une exclamation d'étonnement.

— Ne devinez-vous point ce qm ce peut être? reprit- 4les voyons, cherdiez ; qne désirez-vofis le plus?

— Ce que je désire le plus, r^étai-Je... C'est de rester où je suis et comme je suis 1

Elle me regarda d'iifi air étonne.

— Quoi 1 ne regrettez^vons point votre liberté ? ^ A quoi bon des regrets inutiles ?

— Mais si Ton vous prc^^osait lois tooyais de la rece«- Yrer?

— A moi?

— Le ccMOLmissaûre du bagne veut solliciter votre graciement.

— Quivotisradit?

— Lui-même. Seulement , cette sollicitation ne peut être faite que sur une demande de votre famille; c est une formalité indispensable. Avez-vous un parent qui puisse réclamer pour vous<5ette faveur?

— Il ne me reste qti'un oncle.

— Vous lui écrirez, aujourd'hui même; le commi&saire fera parvenir la lettre, et dans trois mois Vous pou- ?©K être libre.

Je demeurai la tête bafêsée, tournant mon bonnet entre mes mains et ne sachant querépondre. Sans que j'en eusse bien clairement démêlé la cause en moi-mêmes cette nouvelle, qui eût dû me jeter dans des transports de joie, m'avait laissé froid et presque mécontent.

Soeur Cécile parut ^péfaite de mon silence.

— Eh bien I êtes-vous donc si indifférent à l'espoir de e^te délivrance ? demânda-t*^le.

— Ah ! j'ai tort, répliquai-jê avec embarras; je devrais vous exprimer ma reconnaissance et ma joie ; mais. . . je ne sais pourquoi... un tel eq[5ôir m'épouvante. %.

— Que p6uvez*vous -craindre î

— Je crains... de partir.

— Vous redevenez libre f..

— En vous quittant î

140 BBUX UISâRBS.

Elle fit un mouTement.

— Ah ! vous ne savez pas combien j'ai besoin de vous voiri continuai-je vivement; ici, votre seule présence me garde ; à chaque tentation lâche ou impure , je n'ai qu'à penser que vous êtes là , et toute tentation s'envole ; tandis que dans ce monde, où j'ai déjà fait naufrage, tout se tournera contre moi. Où vous me montrez la délivrance, je ne vois, hélas ! que le souvenir de la chute et les occasions de la renouveler.

— N'êtes-vous point assez fort pour l'éviter désormais?

— Assez fort pourvu que votre regard et votre voix m'encouragent.

Une légère rougeur traversa le visage de la jeune sœur.

— Ne parlez point de moi , ne songez point à moi , reprit-elle avec un peu de précipitation ; le devoir doit être aimé pour lui-même. Ailleurs comme ici, vous pourrez trouver des conseils, des encouragements.

— Mais je trouverai aussi le mépris et les tentations, observai-je timidement; tandis qu'ici tout me sert de sauvegarde. Placé à l'écart de la mêlée sociale, je n'ai à craindre ni chocs, ni contagions; ma captivité me défend encore plus qu'elle ne m'enchaîne.

— Et c'est là ce qui peut la rendre dangereuse à la longue, reprit mademoiselle de Clérembeau ; l'impuissance du mal n'est pas la vertu ; celle-ci demande le choix et la liberté d'action. Il faut que vous sortiez de tutelle pour vous accoutumer à la résistapce, pour apprendre à vous suffire à vous-même. Languir dans l'esclavage humiliant que vous subissez serait coupable, alors que vous pouvez en sortir et reconquérir Testime des hommes par une vie utile. Soyez sûr, d'ailleurs, que vous avez mal interrogé vos désirs. Que pourriez-vous regretter ici?

— Ce, que je pourrais regretter ? Vous me le demandez, quand c'est ici que je vous ai retrouvée.

Elle voulut m'interrompre.

— Non ! m'écrîai-je ; laissez-moi vous dire combieu

TOUS m'êtes nécessaire, puisque'vous l'ignorez. Bonnes inspirations, confiance, espoir, tout me vient de vous. Que ferai-je quand vous ne serez plus là ? Oh ! ne m'exposez pas à ce danger I Rappelez-vous notre enfance ; prenez-moi en pitié. Ètes-vous donc lassée de veiller sur moi ? Qu'ai-je fait pour que mon ^part vous réjouisse lorsque, moi, il me désespère?

— Plus bas, Louis, plus bas, interrompit-elle, effrayée d'entendre ma voix s'élever,, et troublée elle-même; quand je vous ai apporté cette nouvelle je pensais vous rendre joyeux, et voilà qu'elle vous afflige... Parce que j'ai cru que la liberté vous serait douce à retrouver, vous me supposez moins désireuse de votre bonheur I Cela est-il juste ? cela est-il sage ?

Sa voix était entrecoupée, ses yeux humides ; je me frappai le front. '

— Ah I vous avez raison, m*écriai-je;*je devrais vous remercier à mains jointes, et j'ose me plaindre ! Mais si vous saviez... Mon Dieu!... Non, je suis un ingrat... Pardonnez-moi ! pardonnez-moi !

* Poussé par un de ces irrésistibles transports qiii vous ôtent toute réflexion, j'avais saisi les plis de la robe de sœur Cécile, et je les pressai contre mes lèvres. Un éclat de rire partit tout à coup derrière nous. Je me détournai vivement ; Etienne était debout à la porte du cabinet.

— Bien des excuses de vous déranger, dit-il en portant la main^à son bonnet de police; mais ne voyant plus ce vaurien à son poste, j'avais peur qu'il n'eût pris la clef des champs.

Je fis un mouvement de colère ; sœur Cécile m'arrêta par un geste.

— Vous devez être rassuré maintenant, dit-elle d'un accent éniu, mais digne.

— Très-rassuré, répliqua Etienne, qui me jeta un regard narquois ; je vois que ce garçon-là était sérieusement occupé...

142 ' SEUJL HisâaES. •

—A m'adresser sesremerciôments^ interrompit lasœur.

— Il a donc obtenu quelque chose ?

— L'assurance d'une prochaine liberté*

La figure de Targousin changea subitement d'expression.

— Ah I on a demandé sa grâce, dit-il d'une voix contrainte ; à la bonne heure. Voilà ce que c'est que de se faire échaiider à propos. Les brûlures de ce garçon-là en ont fait un honnête homme. Ah ! ah ! ah I Mais il faut tout de même que la sœur ait bien prié le commissaire.

— Le commissaire a agi de son propre mouvement et selon sa conscience.

Etienne cligna des yeux en riant.

— Compris 1 dit-il, compris ! Il ne faut pas que l'on sache le fin de la chose ; mais pour ce qui est de la dis* crétion, la sœur peut se fiera moi... je sais me taire...

— Prouve le donc tout de suite, m'écriai-je poussé à bout par l'eifronterie insolente de cet homme^ et faisant un pas vers lui.

' — Arrêtez^ Louis I s'écria mademoiselle de Glérembeau.

— Pourquoi donc ? reprit Etienne sans bouger ; nous avons notre paille de gland I

— Misérable!...

— Oh! des injures!...

Il avait levé son bâton ; sœur Céieile s'élança entre nous, et lui montrant la porte d'une main tremblante :

— Sortez ! dit-elle.

L'argousin parut balancer ; mais sur un nouveau geste de la religieuse, il nous lança à tous deux un regard vénéneux et se retira.

Forcé de consentir à ce que me demandait sœur Cécile, j'avais écrit à mon oncle Minart; je fus plusieurs semaines

DEUX MIsâRSS. 1^3

sans recevoir de réponse; enfin, on me remit la lettre suivante, que j'ai cru digne d'être conservée :

f Mon pauvre fieu,

» La présente te serait parvenue plus tôt si i^a femma ne m'avait d'abord défendu d'écrire à un garçon qui a déjà causé, 4it-elle, trop de chagrin à la famille et qui lui fait tant de déshonneur ; mais j'ai soumis la chose au curé, la dernière fois que je suis allé à confesse ; il m'a assuré que Catherine se trompait et qu'il était d'un chrô^ tien de pardonner au pécheur.

» J'ai, en conséquence, profité pour te répondre d'un voyage à Montargis où je suis venu vendre nos foins, d'autant que la dame du bourgeois qui les a achetés veut bien t'écrire cette lettre sous ma dictée.

» C'est donc pour te faire savoir que je n'ai pas bien compris ce que tu me demandais. Il faut, dis-tu, que j'adresse une pétition pour te réclamer et affirmer que tu trouveras, en sortant de là-bas, des moyens d'existence. Mais es-tu bien sûr que Cela ne m'engagera à rien ?

I II est certain que Je désire ton bonheur, mais pourvu que cela ne puisse pas me nuire. Toi qui es savant et qui as de l'esprit, tu ne peux manquer de comprendre mes raisons.

» Par conséquent, le mieux serait de m'envoyer toimême une pétition comme tu la v^ux ; je consulterais pour savoir s'il n'y a pas de danger à signer, et alors je te la renverrais avec mon nom au bas.

» Tâche, par la même occasion dem'envoyer une tabatière de coco sculptée, comme vous en faites à Brest ; venant de toi, ça me fera bien du plaisir.

» J'espère, mon fieu, que tu es devenu sage et pieux là-bas. Au bout de tout, il n'y à que la religion pour vivre tranquille et content, surtout quand on devient vieux ; ça occupe, ça vous donne une bonne réputation et ça vous gagne une place dans le paradis.

» Adieu, mon pauvre fieu ; porte-toi bien et prie le bon Dieu pour ton oncle. Nous avons bien besoin qu'il nous protège, car nos blés commencent déjà à verser, et si les mauvais temps continuent, je ne sais ce que les pauvres gens deviendront.

» Ton oncle.

Claude Minart .

» P. S. A propos, quand tu m'enverras la pétition et la tabatière, n'oublie pas d'affranchir le paquet, comme tu avais fait pour la lettre.

» Peut-être gue si tu ajoutais quelque chose pour ta tante, ça pourrait la ramener, car au fond elle a d* bon. »

Je fis la pétition que demandait mon oncle, j.'y joignis la tabatière de coco, quelques bagatelles pour ma tante, j'affranchis le tout et j'attendis.

La réponse île tarda point. Minart avait ^igné la pétition, qui fut remise au commissaire du bagne, pour servir d'appui à la demande.

Jusqu'alors je m'étais prêté avec soumission plutôt qu'avec empressement aux démarches qui pouvaient amener ma libération ; mais lorsque tout fut achevé, je commençai à m'effrayer sérieusement de la possibilité du succès. La répugnance confuse que j'avais éprouvée dès les premiers mots qu'avait prononcés sœur Cécile s'était accrue parles explications que j'avais dû lui donner. En cherchant à justifier cette répugnance à ses yeux, je me l'étais justifiée à moi-môme; j'y trouvais chaque jour quelque nouveau motif.

Mais de tous, le plus puissant était la crainte de quitter mademoiselle de Clérembeau. Je m'interrogeai à cet égard, et toutes mes réflexions aboutirent au même désir : la voir I ,

Sa présence était insensiblement devenue une des conditions de ma vie ; et cependant cette présence n'avait

BEUX MISÈRES. 14'a

plus l'influence douce fet sereine d'autrefois. Au lieu d*y trouver une source de calme, j'y trouvais une cause de trouble ; loin de me faire respirer plus à Taise, elle m'oppressait Je ne pouvais plus approcher de sœur Cécile sans que tout mon sang refluât vers mon cœur ; sa voix me faisait trembler; l'air agité par sa marche m'enivrait.

Je ne sais si elle s'aperçut de cette impression, mais ses manières devinrent tout à coup plus réservées ; elle évita toutes les occasions de se trouver seule avec moi et ne me parla plus que lorsque le service l'exigeait.

Ce changement m'attérra. Je crus d'abord lui avoir donné quelque sujet de mécontentement et je redoublai de soins; mais elle ne parut point le remarquer. Alors le dépit et le découragement me prirent. Je négligeai tout, espérant qu'elle me parlerait au moins pour me faire des reproches et que je pourrais amener ainsi une explication ; mes prévisions furent encore trompées, et elle se contenta de réparer mes négligences sans rien dire.

Cette persistance de froideur me jeta dans un désespoir que je laissai paraître malgré moi. Etienne, qui nous surveillait en silence, le remarqua;

— Eh bieni me dit-il un jour, il y a donc de la brouille?

Je feignis de ne pas comprendre.

— Bien I Ibien î reprit-il, tu es discret ; c'est ton devoir; mais tâche seulement de ne pas prendre cette figure d'agonisant chaque fois que la sœur passe sans te parler. Il vaut mieux savoir cacher son dépit quand on est amoureux.^

A ces mots Etienne s'éloigna en ricanant.

J'étais demeuré debout à la môme place, sans voix, sans regard, sans pensée, étourdi par le mot qu'il venait de prononcer comme par un coup de tonnerre. Ce mot avait déchiré le voile qui enveloppait mes sentiments à mes propres yeux; je l'entendais retentir dans toutes lep

profondeurs de mon être, réveillant des milliers d'échos; je le murmurais des lèvres avec une sorte de surprise épouvantée; je promenais les yeux autour de moi, et tout semblait répéter : amoureux !

Éperdu, je m'élançai hors de la salle, je descendis Vescalier, je traversai la cour sans me sentir marcher. Ce que j'éprouvais n'était ni de la douleur ni de la joie, mais je ne sais quelle confusion tumultueuse de sentiments contraires.

J'allai m'asseoir sous les tilleuls et je restai là, le front caché dans mes deux mains. Le jour allait tomber; une brise chargée de senteurs marines bruissai.t dans les feuilles, et quelques chants de matelots s'élevaient du port. Je sentis peu à peu \e calme frais et joyeux qui m'entourait descendre dans mon âme : mon trouble s'apaisa.

Sans oser encore m'arrêter à la pensée de cet amour qui venait de m'ètre révélé, je m'y résignai comme à un malheur irréparable qu'il fallait savoir supporter, et, lorsque je remontai à la salle, j'étais redevenu maître de moi.

Mais je ne tardai pas à éprouver les résultats de ma fetale découverte.

Tant que j'avais ignoré la nature du penchant qui m'entraînait vers sœur Cécile, celte ignprance même avait conservé à mon affection toute sa pureté, et mes désirs n'avaient pu dépasser les bornes du sentiment que je m'étais avoué à moi-même. Une fois averti de mon amour, au contraire, toutes les passions, jusqu'alors contenues, firent explosion comme des révoltés qui ont trouvé un drapeau I Les manifestations, innocentes naguères et sans arrière-pensée, s'envenimèrent subitement ; tout devint péril et poison I

Les efforts même que je tentais pour combattre ces nouveaux sentiments ne firent que les exalter ; car l'amour ressemble à ces terrains mobiles qui cèdent sous les

DEUX MISiRES. 147

pas; plus on ess«iie de s'en retirer, plus on s'y enfonce profondément. En me répétant qu'il fallait oublier sœur Cécile, je m'occupais d'elle et je n'arrivais qu'à l'aimer davantage.

Bientôt môme je cessai de résister à cet entraînement. Je continuai bien à me dire que mon amour était une folie coupable, mais sans avoir la volonté de m'en guérir. Loin de là ; cet amour était mon unique pensée, ma seule occupation. Je cherchais vainement à en voiler l'exprès^ sion ; il se lisait dans mes moindres paroles, dans mon geste, dans mon accent : j'en étais venu à désirer que sœur Cécile le devinât ; non que je me laissasse abuser par aucun espoir ; j'étais sûr de n'exciter que son mépris ; mais j'éprouvais cette rage impatiente qui nous pousse à tenter ce que nous savons impossible.

Je résistai longtemps à cette fatale impulsion. La froideur toujours croissante de mademoiselle de Clérembeau me poussa à bout. Puisqu'elle me fuyait^ déjà, qu'importait un aveu qui devait m'en éloigner? N'avait-elle pas repoussé toutes mes avances, toutes mes supplications muettes? tfe lui étais-je pas devenu odieux? qu'^vais-je donc à compromettre.

Ma position était d'aiilours impossible à supporter plus longtemps ; je voulais en sortir, fût-ce par ma pertel J'en étais arrivé au môme point que ces malades qui se décident à se donner la mort pour abréger les tourments de l'agonie.

Je balançai pourtant bien des jours, je tentai bien des fois d'attirer sur moi les regards de sœur Cécile, de lui arracher une parole d'intérêt ou seulement de compassion 1... Elle demeura toujours enveloppée dans sa réserve glacée. Enfin, ne pouvant supporter une plus longue attente, je lui écrivis 1

t Voufs m'évitez, vous ne me parlez plus ; vous m'avez retiré la protection par laquelle j'étais soutenu; et j'en ignore le motif I De quoi suis-je donc ,f^Cj3'^^(9S||'

148 DEUX HISâRES.

tort ai-je envers vous? Je vous l'ai demandé, et vous m'avez répondu : — Aucun ! Alors d'où vient votre changement? Pourquoi m'enlever sans cause une bienveillance à laquelle vous m'aviez accoutumé ?. . .

» Ah 1 savez-vous ce que sa perte m'a révélé?... C'est que la vie ne me vient plus que de vous et par vous ; c'est que je vous aime I . . .

» Ne vous récriez pas en lisant ce mot ; ne croyez pas à une erreur, à un accès de folie; mais indignez-vous, punissez une telle insulte, vous serez du moins obligée de vous occuper de moi, et je préfère votre colère à votre indifférence.

» Oh I si vous aviez voulu me continuer votre compassion, je serais resté à vos pieds comme à ceux d'une sainte patronne, sans oser lever les yeux, sans chercher un nom à mon adoration. Mais vous m'avez abandonné, et la douleur m'a éclairé.

» Oui, je vous aimel je vous aimel... Ah! j'éprouve une joie douloureuse à répéter ce mot ; je m'y appuie comme sur un poignard. Que cet aveu me perde, je l'attends, je l'espère; j'ai hâte de descendre jusqu'au fond de mon malheur.

» Louis. »

J'avais écrit cette lettre d'un seul trait et dans un accès de fièvre ; je la fermai sans vouloir la relire; je la remb à sœur Cécile et j'attendis.

Je ne puis dire ce qui se passa autour de moi pendant cette attente; j'avais perdu la conscience exacte de toute chose. Je voyais bien des ombres s'agiter, j'entendais bien des voix; mais ces perceptions reslaient pour ainsi dire à la surface de mes sens; rien ne pénétrait en moi : j'étais ivre.

Cependant les heures s'écoulaient sans que sœurCécile reparût. Elle devait avoir lu ma lettre; qu'en avait-elle fait? à quoi fallait-il m'attendre? Je prêtais l'oreille à tous les pas qui retentissaient dans l'escalier; j'avais les yeux fixés sur la porte avec une palpitation douloureuse. Enfin, Etienne entra, me chercha des yeux et s'avança vers moi.

k son air satisfait je compris qu'il venait m'annoncer quelque fâcheuse nouvelle : je demeurai pourtant immobile.

— Tout est donc fini, mon pauvre cardinal, dit-il en m'abordant ; et il n'y a pas eu moyen de se raccommoder?

— Comment?... demandai-je.

— Tu es décidément abandonné.

— Abandonné!... et par qui?

Il cligna les yeux d'un air fin.

— Allons, farceur, tu me prends pour un Quinze- Vingts, à ce qu'il paraît.

— • Je cherche ce que vous voulez dire....

— Eh bien I mon brave, je veux dire que la sœur Cécile a trouvé la salle que tu sers malsaine. . . .

— La sœurCécile?....

— Et qu'elle va en surveiller une autre.

— Est-ce vrai? m'écriai-je saisi.

— CommentI dit Etienne en me regardant, ne t'avaitelle point avertit

— De rien!...

Il frappa sur sa cuisse en éclatant de rire.

— Oh, fameux! s'écria-t-il; je suis alors le premier à t'annoncer la nouvelle

— Je ne vous crois point! m'écriai-je; sœur Cécile était ici tout à l'heure ; elle va revenir...

— Elle est déjà remplacée.

— Mensonge !

— Regarde.

Je relevai la tête et j'aperçus une vieille religieuse qui venait d'entrer.

— Sœur Saint-Ange I m'écriai-je.

— C'est à elle que tu auras affaire désormais, répliqua Targousin. Ah I ça te vexe, n'est-ce pas? tu aimais mieux l'autre; mais dans ton état faut de la philosophie.

Je restai écrasé. J'avais bien prévu, en écrivant à sœur Cécile, que ma lettre amènerait une séparation, mais j'espérais qu'elle serait précédée d'une explication quelconque. Je comptais sur des reproches; j'avais pensé à ce que j'y répondrais; je m'étais enfin promis les émotions cruelles mais enivrantes d'une dernière entrevue ; et voilà que j'étais subitement frustré de cet espoir 1 on persistait dans cette froide réserve dont j'avais voulu forcer à sortir, au prix de mon bonheur même; on se retirait en silence, sans plaintes, sans adieux 1

Ce résultat inattendu exalta encore la perplexité douloureuse à laquelle j'étais livré.

Que devais-je conclure de la conduite de sœur Cécile? Cette fuite muette était-elle l'expression du dédain ou de la pitié ? avait-elle méprisé mon audace? l'avait-elle pardonnée ? Ce doute m'était odieux et je ne voyais pourtant aucun moyen d'en sortir.

En écrivant de nouveau, j'eus amené peut-être l'éclaircissement que je n'avais pu obtenir; mais une première audace intimide aussi souvent qu'elle enhardit; je n'osai hasarder une seconde lettre et je retombai dans les angoisses que j'avais déjà subies.

Alors seulement je compris ce que j'avais perdu 1 La veille encore j'étais près de sœur Cécile ; je la voyais agir et sourire ; j'assistais à sa vie si je ne m'y mêlais pas. Maintenantelle était loin, complètement étrangère à tout ce qui m'entourait; des journées entières s'écoulaient sans que je pusse l'apercevoir.

BJBUX MISéRBS. 151

Et cependant j'étais sans cesse an guet ; tout me devenait prétexte pour passer devant la salle qu'elle surveillait, pour attendre que la porte ouverte me permit d'y plonger un regard furlif. Heureux quand il m'était donné de saisir^ de loin, au milieu des muiriûures confus, uiie seule inflexion de sa voix! Etranges contradictions de Tâme humaine t Une faible part du bonheur qui me laissait autrefois mécontent, était devenue maintenant le but extrême de mes ambitions t La difficulté avait grandi les moindres joies, et tout était richesse dans mon indigence.

Bien que je ne pusse apercevoir sœur Cécile qu'à la dérobée, je remarquai, au bout de quelque temps, qu'elle paraissait souffrante. J'avais yu de loin son visage, et il m'avait paru pâle, amaigri! Sa démarche était plus lente, seâ mouvements moins libres. Etienne me confirma ces observations en m'annonçant que Ton avait donné une aide à la jeune sœur.

— Je ne sais si c'est le changement de salle, ajouta-t-il ironiquement; mais elle est devenue pâle comme sa guimpe.

Je Youlus paraître calme et j'attribuai ce changement à la fatigue ; l'argousin secoua la tête.

— Non, non, répondit-il, la sœur a quelque chose sur la conscience.

— Qui vous le fait soupçonner?

— Ce que j'ai pu voir.

— Qu'avez-vous vu ?

— Qu'elle ne sortait jamais de sa chambre sans avoir pleuré.

— Sœur Cécile!

— Hier encore je l'ai surprise s'essuyant les yeux. Observe-la, du reste, toi-même, et tu verras!

La révélation d'Etienne acheva de me bouleverser. Cette douleur de Cécile, je n'osais en deviner la cause,

mais une bouffée d'espoir traversa, pour ainsi dire, mon cerveau et m'éblouit. J'avais beau ine répéter tout bas que j'étais un insensé, malgré moi un doilte enivrant continuait à flotter dans mon cœur. Je sentis revenir mon impatience. L'explication que sœur Cécile 'était parvenue à éviter, je résolus de l'avoir ii tout prix. Je n'avais plus ni honte ni crainte, ni hésitation. J'éprouvais une de ces crises d'audace irréfléchie, qui vous rendent tout possible.

Je connaissais la cellule occupée par mademoiselle de Clérembeau.Lesoirvenu,je montai résolument l'escalier qui y conduisait et dont le passage nous était interdit; j'arrivai à la porte que je poussai doucement; elle- s'ouvrit et j'entrai sans hésitation.

La chambre était vide ! Je demeurai un instant immobile, cherchant à reconnaître ce qui m'entourait.

La fenêtre sans rideaux laissait pénétrer la lueur des étoiles qui éclairait confusément la cellule. Je distinguai le crucifix noir cloué contre le mur, la chaise de paille à haut dossier destinée à la prière, le bénitier de faïence surmonté d'un rameau bénit. Sur la cheminée de granit brut, brillait une élégante coupe de cristal, seul souvenir mondain dans cette humble retraite, et j'y reconnus un petit chapelet à grains de corail que la sœur Cécile portait quelquefois en bracelet. Uue armoire de sapin et un lit entouré de rideaux à carreaux bleus complétaient l'ameublement.

Je promenai longtemps autour de moi des regards enchantés sans oser faire un mouvement.

Depuis trois années que jesubissais la communauté forcée du bagne et de l'hôpital, c'était la première fois que je revoyais une chambre où l'on pût se trouver seul et cette chambre était celle de sœur Cécile! C'était là qu'elle s'enfermait pour prier I Là tout la rappelait; tout était plem de ses rayonnements et de ses parfums ! Ces meubles, ce crucifix, étaient ses amis et ses confidents; ilsas-

sistaient à ses agitations, ils avaient le secret de cette vie silencieuse et voilée. Ici sa trace était partout!

Enivré par cette pensée, je parcourais la cellule avec un trouble ravi ; je touchais ce qu'elle avait touché, je respirais avec délire Tair qu'elle avait respiré ; je murmurais son nom en joignant les mains ; j'aurais voulu me mettre à genoux et Tadorer quoique absente comme on adore une divinité dans son temple. Puis, insensiblement, mes regards, accoutumés à Tôbscurité, commencèrent à distinguer mille détails qui leur avaient d'abord échappé; une chaussure dont -l'élégante petitesse rappelait le pied qui devait la porter ; un vêtement quitté, gardant encore, pour ainsi dire, l'empreinte du corps qu'il avait pressé : un mouchoir demi dénoué posé sur l'oreiller et qui semblait indiquer la place où reposait habituellement cette tête charmante 1 . . .

A mesure que tous ces objets me rappelaient la femme belle et aimée, mon exaltatioii descendait de l'amour idéal à de moins pures ardeurs : une émotion involontaire» troublait mes sens. Je m'approchais, tremblant, de tous ces objets qui lavaient touchée! je les caressais de la main ; je le^ portais à mes lèvres j je mesurais en passant, d'un regard enflammé, ce lit à demi caché dans ses rideaux, et je me sentais tressaillir; des nuages passaient sar mes yeux! je m'appuyais au mur chancelant, ébloui 1 Mille images brûlantes passaient devant mon imagination allumée ; images aussitôt repoussées et qui revenaient aussitôt.

Ah I si j'avais pu acheter de ma vie un seul baiser, une seule étreinte I Si une fois seulement, j'ayais senti sœur Cécile serrée contre mon cœur, ses mainsdans les miennes et mes lèvres sur ses cheveux 1 . . . Mais ce bonheur ! . . . s'il ne m'était point accordé, ne pouvais-je le ravir ? Décidé à braver le châtiment, qui m'empêcherait lorsque sœur Cécile allait venir, de l'envelopper dans mes bras en lui criant mon amour ? ^

Cette pensée me jeta dans une sorte de délire. Je par* courais la cellule hors de moi, en répétant:

Oui I... une caresse... un baiser... puis la mort s'il le faut I

Et je courais à la porte avec une impatience égarée ; je me penchais vers l'escalier ; j'appelais tout bas Cécile 1...

Le son de sa voix se fit tout à coup entendre à l'étage inférieur; mais elle ne montait pas seule! Je me rejetai vivement dans la cellule et je courus me cacher derrière les rideaux de Talcôve.

Presqu'au môme instant elle ouvrit la porte, prit congé de la religieuse qui l'accompagnait et entra.

Je demeurai pressé contre le mur de l'alcôve et n'osant respirer. Mademoiselle de Clérembeau posa sur la cheminée la lampe qu'elle tenait à la main, s'avança vers la fenêtre et regarda un instant le ciel étoile.

Je pus alors voir son visage doublement éclairé par la lueur stellaire et parcelle de la lampe. Je fus effrayé du changement que deux mois y avaient apporté.

Le nuage rosé qui animait autrefois sa blancheur un peu mate, avait fait place à je ne sais quelle teinte jaunâtre et inégale; ses lèvres en tr'ouvertes étaient toujours agitées par ce tremblement nerveux qui précède les larmes, et ses narines, légèrement contractées, avaient pris une transparence maladive. Ses yeux seuls semblaient avoir gagné en beauté : demi noyés dans ses longs cils, ils avaient pris une expression de tristesse et de douceur ineffable.

Après être demeurée quelques instants le front appuyé contre la fenêtre, écrivant d'un doigt distrait sur la vitre ternie par son haleine, sœur Cécile sembla se réveiller tout à coup de sa rêverie ; elle passa vivement la

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maio sur les signes qu'elle venait de tracer, parut faire UD eiïort, et, se rapprochant de la cheminée, commença à détacher lentement son tablier, sa guimpe et sa coiffure.

Bien qu'elle me tournât le dos, j'apercerais seg traits reflétés par un petit miroir accroché au mur, de douloureuses expressions y passaient à chaque instant comme des reflets de nuages sur un lac transparent. Elle $'arrôta * enQn tout à coup, laissa retomber ses longs cheveux blonds sur ses épaules et fondit en larmes.

Cette explosion dérouleur inattendue opéra en moi une véritable révolution ; tous les désirs qui m'agitaient s'éteignirent subitement; j'eus honte de moi-même» et saisi de remords, comme si l'injure secrète que je venais de faire à sœur Cécile, eût été pour quelque cho^ dans ses pleurs, je fis un pas vers elle en prononçant son nom.

Elle se détourna vivement, poussa un cri à ma vue et , courut à la porte.

Je tendis vers elle mes mains jointes avec une exprès^ sion de prière I Ce mouvement l'arrêta. ,

— Vous ! dit-elle d'un accent épouvanté : que voulezvous. Monsieur; que cherchez-vous, quia pu vous enhardir à mon ter ici?

— Je voulais vous parler....

Elle m'interrompit rapidement.

— Je ne puis vous écouter; sortez. Monsieur, sortez sur-le-champ, si vousnè voulez que j'appelle!...

Je la regardai sans répondre ; mais ce regard lui révéla saDs doute tout ce que je souffrais, car elle ajouta en détournant la tête.

—Je vous en prie, Louis.

Ce nom qu'elle avait cessé de me donner depuis si longtemps, et l'accent avec lequel il était prononcé, me fendirent le cœur.

— Ah 1 appelez-moi ainsi, parlez-moi ainsi, m'écriaije, et je ne désirerai plus de mourir.

156 DEUX HISÊRE8.

— Mourir, répéta-t-elle en refermant la porte vivement, d'où vous vient une pareille pensée?...

— Vous me haïssez !

— Moi ! ... qui peut vous le faire croire ?

— Le soin que vous mettez à m'éviter.

Elle rougit et répondit d'une voix basse :

— Ne m'y avez-vous pas forcée?

— A cause de cette lettre?

— Ne la rappelez point, reprit-elle vivement; je voudrais l'oublier...

— Mais moi, m'écriai-je, moi, je ne l'oublierai point. . •

— Louis...

— Ce que je sentais alors, je le sens toujours! — ^ Taisez-vous !

— Non, je veux que vous m'entendiez! Vous

pourrez ensuite punir ma hardiesse, mais, une fois du moins, je déchargerai mon cœur du poids qui l'écrase depuis si longtemps.

— Je vous en conjure... balbutia sœur Cécile" qui regardait autour d'elle avec effroi.

— Vous ne savez pas ce que je souffre depuis trois mois, reprisrje amèrement ; vous ne soupçonnez point les tortures d'un amour que l'où n'ose avouer parce qu'il serait une humiliation pour l'être aimé, et dont on ne peut se guérir!...

— Âh ! il le faut pourtant, murmura mademoiselle de Clérembeau éperdue.

— Faites donc que je ne retrouve point partout de quoi l'entretenir, m'écriai-je ; que ce ne soit pas la seule de mes douleurs dont je puisse m'occuper sans rougir! Rendez-moi les agitations de la liberté ; quelque noble ' tâche à accomplir; quelque péril à braver! Mais. ici, comment oublier ce qui fait toule ma vie ; ce qui a relevé mon âme de son abaissement, ce qui l'eût sauvée si vous l'aviez voulu!...

— Ah ! que dites-vous?

BEtJX HIsâRES. i^

— Pourquoi m'avez-vous abandonné, sans me marquer même la pitié que Ton montre à un insensé? Cette lettre, où je vous ouvrais mon âme, vous n'avez seulement pas daigné me la reprocher ! Oh ! si du moins

vous m'aviez dit : — Je l'ai lue... je vous plains! Mais vous ne l'avez môme pas achevée sans doute ; vous ne vous souvenez même plus de ce qu'elle contenait...

Depuis quelques instants, sœur Cécile semblait en proie à une émotion croissante ; mais à ces derniers mots, elle parut ne pouvoir se contenir plus longtemps, elle tira un papier de son sein, et me le présenta. Je jetai un cri.

— Ma lettre... vous l'avez gardée!...

— Afin de vous la rendre, interrompit-elle rapidement.

Mais son geste avait été trop spontané et trop expressif pour que je ne l'eusse point compris.

— Non, m'écriai-je égaré de joie et en saisissant sa main, non, vous l'avez gardée par pompassion.

-^Laissez-moi!...

— Ah ! ne rétractez pas l'aveu que vous venez de laisser échapper.

— Eh bien !... oui... dit-elle, en s'efforçant de se dégager; vous me demandiez un signe de sympathie... d'amitié ; je n'ai point eu la force de vous le refuser ; mais

c'est assez, c'est trop ! rappelez-vous ce que je suis,

laiœez-moi et sortez.

— Oh ! pas avant que vous n'ayez parlé, repris-je avec une exaltation qui touchait à la folie; vous voudriez en vain me cacher la vérité ; je devine tout maintenant. Cette langueur, cette tristesse, les larmes que vous verriez tout à l'heure...

— Au nom de Dieu, taisez-vous.

— Cécile !

— Taisez-vous !

— Je ne suis point le seul à souffrir de notre séparation!.-

188 DEUX MISÉRBS.

^ Ah! je suis perdue I s'écria-t-elle, en se couvrant le visage des deux mains.

— Que craignez-vous ? demandai-je d'une voix que le bonheur faisait trembler ; ne suis-je point votre esclave, et pensez-vous que la reconnaissance me rende moins soumis ? Perdue, parce que vous vous êtes baissée jusqu'à moi, comme un ange sauveur ! parce que d'un homme brisé, flétri, désespéré, vous venez de faire le roi du monde t.. . Aht ne craignez point que j'abuse de ce que j'ai appris, ma sœur. Si ma joie vous effraie, je la cacherai ; je ne vous en dirai jamais rien ; je me contenterai de vous adorer silencieusement dans mon coeur et de savoir que vous acceptez mon adoration. Oubliez cette heure, cet aveu arraché, et je mourrai sans vous l'avoir rappelé.

Il y avait sans doute dans mon attitude et dans mon accent, quelque chose qui toucha mademoiselle de Clérembeau, car elle me montra tout à coup son visage baigné de larmes, me tendit les mains et dit :

— Je vous crois, je vous crois, Louis t

Je prisses mains que je pressai contre mon cœur

Dans ce moment, un léger bruit retentit i la porte de la cellule ; Cécile et moi, nous nous détournâmes en tressaillant.

— Quelqu'un nous écoute, murmura la sœur qui était devenue pâle.

Un rire étouffé se fit entendre.

— Etienne I m*écriai-je !

Et je courus à la porte! On venait de la fermer au dehors!

Nous poussâmes un double cri.

— C'est lui 1 reprit sœur Cécile avec terreur; il vous a vu monter ; il a tout entendu et il va prévenir

— C'est impossible I •

— Écoulez !

DEnZ MISÈRES. 159

Un bruit de pas et de voix retentissait au bas de l'escalier.

— Les sœurs I dit mademoiselle de Clérembeau.

— Les sœurs 1 répétai-je épouvanté; et elles vont venir... me trouver ici...

Cécile ne répondit rien, mais elle s'appuya au mur chancelante. .

— Et nul moyen d'échapper, repris-je avec désespoir 1 Cette entrée est la seule ?

— La seule I

Mon regard rencontra la fenêtre ; je courus l'ouvrir, et je sondai la profondeur obscure qui s'étendait au-dessous sans pouvoir distinguer le fond.

— N'importe, repris-je en posant le pied sur le rebord. Mademoiselle de Clérembeau s'élança vers moi avec

nn cri :

— Arrêtez I s'écria-t-elle ; ce serait la mort 1

— Qu'importe 1 si Je vous sauve 1

Elle m'écarta vivement et referma la fenêtre.

— Vous resterez, dit-elle d'un accent résolu. -

— Mais songez qu'ils vont venir 1

— Les voici !

La porte s'ouvrit en effet, et nous aperçûmes les sœurs suivies des chirurgiens de service, et de quelques argousins, derrière lesquels se montrait le visage sardonique d'Etienne.

A ma vue, tous s'arrêtèrent sur le seuil avec des exclamations différentes I

•—Eh bien! qu'est-ce que je vous disais? s'écria le garde-chiourme d'un ton triomphant ; vous trouvez le gibier au gîte.

Un rire cynique s'éleva parmi ses compagnons, tandis que les sœurs faisaient entendre un murmure de réprobation.

Quant à Cécile, elle était demeurée debout à la même

place, pâle mais droite, et portant sar tons ses traits l'expression d'nne résignation snprëme.

— C'était donc vrai? dit la vieille supérieure en s'avançant vers elle.

— Si vrai qu'elle n'a point eu le temps de se recoiffer, observa Etienne avec un rire grossier.

Cécile rougit; et par un mouvement plein d'une grâce pudique, elle porta vivement la main à ses cheveux qui s'étaient déroulés sur ses épaules; mais la supérieure révoltée lui saisit brusquement le bras.

— A genoux, malheureuse, s'écria-t-elle en la forçant à tomber à ses pieds.

Ce mouvement m'arracha à ma stupeur ; je courus i Cécile et je la relevai vivement.

— C'est à ceux qui l'accusent à demander pardon! m'écriai-je.

— Emmenez ce misérable ! interrompit la religieuse.

— Pas avant que vous m'ayez écouté, repris-je en reculant; malheur à qui porterait la main sur moi!... Je veux que sœur Cécile soit justifiée.

— Qu'elle se justifie elle-même 1

— Non ! car moi seul suis coupable 1 Je suis venu sans qu'elle le sût, sans qu'elle le permît!...

— Et dans quel but?

J'hésitai une minute; puis, me décidant, je tendis à la vieille religieuse la lettre que mademoiselle de Clérembeau venait de me rendre.

Elle la parcourut des yeux.

— Et, après un pareil aveu, vous ayez osé vous présenter ici ? s'écria-t-elle avec indignation.

— Parce que l'on avait refusé d'y répondre.

— Mais on vous a reçu pourtant ; on vous a écouté.

— Et longuement 1 observa Etienne ; il y a au moins une heure que le drôle a quitté son poste.

— Qui vous empêchait de chasser cet homme? dô-

manda la supérieure à sœur Cécile ; pourquoi ne m'àvoir point apporté son insolente lettr^?

— Ah 1 ne comprenez-vous pas qu'elle a cédé à la pitié! m'écriai-je.

— Pardieùl c'est connu, reprit en ricanant Targousin qui se mit à chantonner :

La pitié n'est pas de l'amour !

La supérieure regarda Cécile :

— Et TOUS demeurez muette ? dit-elle ; tous laissez cet homme tous défendre seul ?

— Parce que toutes mes paroles seraient inutiles, répondit Cécile dont les larmes coulaient silencieusement. Que pourraient mes protestations contre des apparences qui vous ont fait me condamner d'abord? Il y a des injustices qu'il faut saToir supporter, sans résistances et sans plaintes, comme une épreuTe envoyée par Dieu !

L'accent de mademoiselle de Clérembeau, son geste, son regard, avaient une douceur si douloureuse que mon cœar en fut brisé. C'était moi qui l'avais exposée à cette insulte, moi dont l'imprudence l'avait perdue! Pris à cette pensée d un désespoir qui me fit tout oublier, je me laissai tomber à ses pieds en joignant les mains et en fondant en larmes :

— Ils ne veulent point me croire, m'écriai-je; ils vous soupçonnent, ils vous insultent, vous, que Dieu placerait au rang de ses anges ! Ah ! pourquoi m'avezvous pris en pitié ? Vous voyez bien qu'ils ne comprennent pas votre générosité ; qu'ils vous en font un crime, et une honte ; le mal leur paraît plus probable que le bien, seulement parce que c'est mal. Oh ! j'aurais dû le deviner! Mais n'est-il donc aucune parole qui puisse les convaincre? Mais qtfils vous regardent! qu'ils vousregardelat ! ... Ne voyez-vous point qu'elle est innocente ! . . • Non, ils secouent la tête et ne veulent point croirç... Et c'est moi qui suis cause... Oh! pardonnez-moi, mon Dieu ! ne me mandiez pas; ne me haïssez pas !...

i6â DEUX MISÈRES*

Je tendais les bras vers sœur Cécile; la supérieure m'écarla brusquement :

— Assez! s*écria-t-elle; ces explications sont inutiles; venez!...

Elle saisit la main de mademoiselle de Clérembeau, qu'elle entraîna ; les rangs s'ouvrirent pour la laisser passer.

— Cécile ! m'écriai-je éperdu. '

Elle se détourna vers moi, me jeta un regard d'une ineffable douceur et me dit :

— Pensez à Dieu ! Louis.

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