Voyex Le lys dans la vallée (U. de Balxac
c( Tels étaient les cours de morale, en style lapidaire, ui se voyaient encore au château de Loches en 1845, à i grande édification des hommes sensibles et des Franlises qui voulaient expulser les Anglais de la France,
« Les moyens de faire fortune , à la même époque , 'étaient pas moins extraordinaires. Les uns s'enrichisiient des legs laissés par le Juif-Errant, d'autres deveaient de grands capitalistes en apportant des louis dans ;s villes oti l'or était rare , et en plantant des peupliers ux bords de la rivière * ; d'autres en se faisant renverser ar la meute d'un grand seigneur *.
« Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun îs portait sur soi, dans un portefeuille, comme le prouent les pièces de M. Scribe, et l'on pouvait ainsi les îguer sans testament; usage évidemment adopté par lite de la légitime terreur qu'inspiraient les nolires.
« Si des habitudes morales de la nation nous passons laintenant à ses habitudes extérieures , nous ne les .'ouverons ni moins singulières , ni moins variées. Le ostume surtout offrait d'étranges disparates. Tandis que 33 députés paraissaient à la tribune sans autre vêtement u'un manteau, comme le prouve le tombeau du général 'oy , les chefs militaires portaient , même à pied , la ulotte de peau de daim et les grandes bottes àl'écuyère, insi qu'on peut le voir dans la statue du général Mortier. 1 y a même lieu de croire qu'ils se promenaient parfois
1. Voyez Eugénie Grandet (U. de Balzac). 9. Voyez Le Chemin le plus court (J. Janin).
revêtus d'une cuirasse , car l'auteur des Méditations dit positivement, en parlant de Tempereur Napoléon :
Rien d'humain ne battdt sous son épaisse armure.
« Ce qui fait nécessairement supposer qu*il en avait une. La capote grise dont parle Béranger n'était sans doute que son costume de petite tenue.
« Les statues colossales trouvées parmi les décombres de l'ancienne place de la Concorde, et représentant, comme nous l'avons prouvé ailleurs , les princesses da sang royal, indiquent également le costume des femmes. Il était évidemment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de poitrine ; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie comme une des afiections les plus communes chez les Françaises du dix-neuvième siècle.
(( Le peu d'accord des costumes adoptés dans les différents monuments de l'art français prouve d'ailleurs jusqu'à l'évidence que le vêtement variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un exemple , b peinture nous montre Louis XïV en pied, avec la culotte de velours , Thabit de brocart , les bas de soie et les souliers à grands talons , tandis que sa statue équestre nous le représente sans autre vêtement que sa perruque, d'oti l'on doit nécessairement conclure que les rois de France ne gardaient que cette dernière lorsqu'ils montaient à cheval.
« Quant à la science et aux arts mécaniques, si Ton eso juge par les monuments échappés à la destruction , les Français du dix-neuvième siècle en étaient, tout au plus,
aux connaissances des anciens. Nous voyons en effet que, pour avoir réussi à relever un obélisque dressé par les Égyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver sur le socle une inscription triomphale, comme s'il eût accompli une œuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'étaient composées que de trirèmes , ainsi que le prouve la médaille frappée en commémoration de la victoire de Navarin.
« Un débris de borne-fontaine récemment recueilli offre pourtant, en bas-relief, la représentation d'un vaisseau particulier. Il est surmonté de quatre mâts , dont l'un est planté hors de Taxe du navire, et porte le beaupré à l'arrière, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit, le fait ressembler àun cheval bridé par la queue. Le vent enfle sa voile vers la poupe, ce qui ne l'empêche pas de fendre l'onde avec la proue , à peu près comme une brouette qui marcherait en avant à mesure qu'on la pousserait en arrière !
« Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire à toutes les lois de la statique eût été gravé sur un monument public, si la France du dix-neuvième siècle eût connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas lui-même ; quand la science l'éclairé, il ne laisse pas imprimer sur le fer et sur le granit de faux témoignages de son ignorance, surtout quand il a un ministère des travaux publics, un préfet de la Seine et un directeur des beauxarts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine, sans doute trop occupé des navires qui flottaient sur l'eau salée pour songer à ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.
i< Il faut donc reconnaître, Messieurs, que la France du
dix-neuvième siècle fut ignorante. Quant à sa gloire militaire, je doute que Ton puisse encore en parler sérieusement après les travaux de notre illustre collègue Mithophone. Ils ont prouvé jusqu'à l'évidence que les expéditions du prétendu empereur Napoléon Bonaparte n'étaient que le rajeunissement de celles de Bacchus, modifiées par la même imagination populaire qui inventa , un peu plus tard , les aventures symboliques de ce Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne point reconnûtre les deux fils jumeaux de Léda. Le seul guerrier de quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvième siècle parait être le général Tom Pouce, à la gloire duquel fut frappée une niédaille heureusement conservée. L'auteur du Plutarque universel, qui a fait sur ce sujet de profondes recherches, afi&rme qu'il parcourut en triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la foule se précipitait. Les têtes couronnées elles-mêmes venaient lui rendre honmiage, et les femmes déposaient une offrande pour obtenir un de ses baisers.
« Msds nous renvoyons pour tous ces détails aux travaux cités plus haut, nous contentant d'examiner ici la question littéraire.
i< On sait combien les Français de toutes les époques se montrèrent amoureux de l'éclat et du bruit. Ils durent à ce penchant leur premier nom de Galli, ou Coqs^ dont ils se montrèrent tellement fiers qu'ils ne balancèrent point à placer, plus tard, sur leurs drapeaux , le volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions devaient nécessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et de gens de lettres ; aussi excellèrent-
ils dans ces différentes professions , qu'ils cumulèrent même le plus souvent. Mais le dix-neuvième siècle surtout se fit remarquer par la loquacité bruyante de ses écrivains. Ce furent eux qui inventèrent cette littérature en mosaïque , composée de petits riens brillants , dont la réunion a Tair de faire quelque chose ; ces clapotements de mots sonores, tournant autour de la pensée sans y atteindre jamais ; enfin cet art de dilater le moi de manière à ce qu'il puisse tout occuper.
« La passion du clinquant et de l'ingénieux les porta même à abandonner leurs véritables noms pour en prendre de composés , car mes récentes études ne m'ont laissé aucun doute à cet égard, Messieurs ; il m'est désormais bien démontré que tous les noms sous lesquels nous connaissons les écrivains français du dix-neuvième siècle ne sont que des désignations significatives destinées à révéler le caractère, le talent et les prétentions de l'auteur.
« Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de témoignages ; l'espace et le temps nous obligent à choisir seulement quelques exemples.
« Nous citerons le poëte-coifteur Jasmin, dont le nom parfumé convient évidemment si bien à sa double profession ; le versificateur-maçon Poney, au sobriquet pîei**reux et solide comme son talent ; récrivain-cordonnier Lapointe, qui, en perçant la foule, justifia son symbolique Surnom ; l'historieh Laurent, ainsi appelé par allusion à son héros, l'empereur Napoléon , cuit à petit feu sur le rocher de Sainte-Hélène , comme le fut autrefois saint Laurent sur le gril ; le romancier Dumas, abréviation de Dumanoir, nom guerrier auî rappelle heureusement la
manière hardie et cavalière de l'auteur; le monographe Ktre-Chevalier , qui signa ainsi son beau livre de Bretagne et Vendée^ afin de rendre hommage, dès le titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes aventures.
« Nous ne pousserons pas plus loin , Messieurs, cette démonstration, qui devra paraître sans répbque à tous les gens de bonne foi ; mais nous ne pouvons terminer sans parler du curieux langage en usage parmi les Français de répoque dont nous nous occupons.
« Tout y était devenu nuances et analyse. Voulait-on faire le portrait d'une brune quelque peu barbue, on disait i( qu'un duvet follet se montrait le long de ses joues, « dans les méplats du cou, en y retenant la lumière, qui « s'y faisait soyeuse ^ ». Parlait-on de la fraîcheur de ses lèvres, on vantait « leur minium vivant et penseur* ». Voulait-on faire remarquer ses oreilles petites et bien faites , on les déclarait des « oreilles d'esclave et de « mère * ». Enfin, si l'on parlait, dans la conversation , d'un voyage en Espagne, il fallait dire : « J'ai vu Madrid « avec ses balcons de fer ; Barcelone, qui étend ses deux « bras à la mer comme un nageur qui s'élance ; Cadix, « qui semble un vaisseau près de mettre à la voile, et que 0 la terre retient par un ruban ; puis, au milieu de l'Es- « pagne, comme un bouquet sur le sein d*une femme, « Séville l'andalouse, la favorite du soleil. »
« Ce langage prouve combien est peu fondée l'opinion