‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · Idem, S. Dnmag · texte numérisé non relu

Idem, S. Dnmag

e ceux qui croient la langue française la plus claire , 1 plus sobre et la plus nette de toutes les langues de Europe.

<c Je dirai donc, Messieurs, pour me résumer, que le ix-neuvième siècle fut, en France, une époque de demiarbarie, où les esprits subtiles, mais ignorants, tenaces i sanguinaires, s'abandonnèrent à tous les excès d'une ttalité surabondante. Mon prochain Mémoire prouvera ue ce fut aussi le siècle des ardentes croyances reliieuses, comme l'indiquent les odes d'une foule de poètes ofirant sans cesse en holocauste, et des grands dévouelents politiques, comme on peut s'en assurer par les iscours des ministres, qui déclarent ne rester sur leur inc de douleur que dans l'intérêt de la patrie. »

f Grand Pan , journal nniTenel , renfennant tons les jonrnaiix et plusieurs autres. — Trois articles contradictoires snr une seule térité. — Administration du Grand Pan. — M. César Robinet, entrepreneur général de littérature en tons genres. — Machines à fabriquer les feuilletons. — M. Prétorien , directeur en chef du Grand Pan, — Une entreprise littéraire ayec primes. — Blagnefort obligé d'acheter la critique du liTre qu'il teut publier.

Au moment oti le bibliophile se rassit, la salle entière 3lataen applaudissements. On ne pouvait assez admirer 3tte prodigieuse érudition qui lui permettait de dire , ms hésitation, quelles étaient les mœurs et les habitudes un autre peupleil y avait douze siècles.

Blaguefort n'avait point écouté la lecture, mais il relarqua Hmpression produite et quitta brusquement ses >mpagnons en leur promettant de revenir bientôt.

Maurice croyait rêver. Il régarda Marthe stupéfaite , puis tous deux éclatèrent de rire en même temps.

« Nous saurons désormais ce que c'est que la science historique, dit le jeune homme, et ce qu'il faut croire des^ vérités démontrées. Je m'explique maintenant pourquoi ces vérités changent à chaque siècle. I/histoire est un écheveau que chacun dévide et tisse à sa manière ; le fil est bien toujours le même, mais l'étoffe et le dessin se modifient selon l'ouvrier.

— Auriez-vous donc remarqué des erreurs dans le Mémoire du bibliophile ? demanda H. Atout, qui venait d'entrer.

— Hélas ! répliqua Maurice en souriant, il vous a fait connaître la France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grèce en i 845. Son œuvre ressemble à ces monstres dont chaque membre a été emprunté à un animal réel, mais dont l'ensemble ne peut être qu'un rêve ; tout est vrai, sauf le monstre.

— Et vous pourriez signaler les principales fautes?

— Si j'avais l'analyse du Mémoire

— Vous l'aurez, interrompit vivement l'académicien , qui baissa la voix, nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pénible qu'il soit de relever les erreurs d'un collègue, on doit tout sacrifier à l'intérêt de la vérité... Il faudra rédiger une réplique accablante, avec quelques allusions bien aiguisées. Je vous fournirai les pointes d'autant plus sûrement que le bibliophile est mon ami. Je connais les jointures et je sais oti il faut frapper. »

Ils se dirigèrent vers la grande agence littéraire, qui occupait une rue entière et étatit exploitée par une société

de capitalistes exerçant à Sans-Pair le monopole de la publicité.

Ils avaient réuni pour cela les journaux des différentes opinions en un seul journal appelé Le Grand Pan^ qui les soutenait alternativement toutes. Le Grand Pan ne paraissait ni à certain jour, ni a certaine heure ; imprimé sur un papier sans fin, il paraissait toujours !

Un bataillon de journalistes attachés à l'établissement envoyait successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rédaction.

Au sortir de Timprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-même à domicile, en courant sur un appareil général de rouleaux. On la voyait traverser les rues , monter aux troisièmes étages, redescendre aux rez-dechaussée, traverser les cafés, les bazars, les cabinets de* lecture, poursuivie par les non-abonnés, qui tâchaient de dérober quelques mots au passage ; parcourue en Tair par les gens pressés ; étudiée à loisir par les bourgeois retirés des aflaires ; mais toujours immuable dans son mouvement, et faisant disparaître , par le toit ou par la muraille, l'article non achevé que vous aviez lu avec trop de lenteur.

M. Atout et Maurice trouvèrent dans la première salle une foule de gens de différents âges et de différentes conditions , qui attendaient l'audience du directeur du Grand Pan. L'académicien en accosta plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous affectaient le même dédain pour la puissance à laquelle ils venaient rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquité et de sa corruption; tous se déclaraient également indifférents à son amitié ou à sa haine.

M . Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa à son compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux du journal.

Après avoir traversé plusieurs pièces oîi des miUierh d'employés surveillaient les détails inférieurs, ils arrivèrent à la salle de rédaction, partagée en deux cents cellules grillées, pour les deux oents journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes , indiquées par l'inscription de la cellule. 11 y avait un rédacteur pour les empoisonnements de femmes par leurs maris , deux pour les empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les empoisonnements réciproques, connus sous le nom d'empoisonnements assortis ^ el ainsi du reste. Venaient ensuite les pufGistes, compagnie d'élite dont on ménageait les forces. L'un avait la spécialité des incendies de villes inconnues , des tremblements de terre de pays à découvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dévorant les vétérans, de serpents marins et de crocodiles apprivoisés; un troisième se réservait le règne végétal , embelli des merveilles de la moutarde blanche et du chou colossal.

Chaque article achevé était jeté dans un tube qui le conduisait jusqu'à la machine , où il était imprimé sans l'intermédiaire des compositeurs , ce qui , entre autres avantages , avait celui de laisser les fautes d'orthographe au compte du journaliste.

La seconde salle était celle des rédacteurs de réclsr mes, perpétuellement employés à trouver de nouvelles formules à la fiction ; la troisième, celle des correspondances entretenues au moyen de télégraphes électriques;

enfin, les dernières salles étaient consacrées à la fabrication des feuilletons.

Cette fabrication était exploitée depuis quelques années par le fameux César Robinet , qui avait traité à forfait pour tous les romans à publier dans Le Grand Pan et dans les autres journaux de la République. Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de tout genre, à raison de cent lignes à Theure.

Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des chroniques, des biographies, des mémoires, et d'où sortaient des romans dans le genre de ceux de Walter Scott;

La machine à variétés^ que Ton bourrait d'anas , de légendes, d'almanachs anecdotiques , et qui produisait des voyages comme celui de Sterne;

La machine des fantaisies , qui recevait les anciens poètes, les vieux romans, les drames oubliés, et dont on obtenait des nouvelles comparables à celles de Bernardin de Saint-Pierre et de Tabbé Prévost ;

Enfin la machine des résidus, oîi Ton jetait à brassée les rognures que Ton n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et du Berquin de seconde qua- Uté.

César Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous , ce qui le condamnait à quatorze heures de travail forcé par jour. A Tarrivée de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisième volume des aventures du colonel Crakman , récit charmant dans lequel il avait réussi à faire entrer tous les mémoires imprimés sur le grand Frédéric et sur sa cour.

Soixante secrétaires faisaient autour de lui le triage

des livres des autres qui devaient devenir des livres de lui.

Maurice demeura émerveillé. Le système de retapage, autrefois borné aux chapeaux, s'était étendu jusqu'aux idées. La friperie perfectionnée avait envahi la république des lettres; les plus vieux volumes, décousus, découpés, reteints et regommés, devenaient des nouveautés recherchées ; il suffisait de l'estampille CÉSAR ROBINET pour que l'étoffe usée parût neuve !

M. Atout, pensant que l'heure de réception devait être arrivée, rebroussa chemin et se présenta chez le directeur du Grand Pan.

H. Prétorien était à Sans-Pair le véritable fondateur de la liberté de la presse , c'est-à-dire de la liberté de presser les gens. Rien ne pouvant lui être refusé impunément, on ne lui refusait rien. La plume croisée devant son journal, comme la sentinelle devant son camp, il décidait seul qui il fallait repousser ou admettre. Excellent du reste pour ses amis , il leur partageait ses gains, sa puissance, son crédit, et c'était le meilleur roi du monde, pourvu qu'on ne fût point de ses sujets.

Au moment où nos visiteurs entrèrent, il donnait audience à tous ceux que Maurice avait vus faire antichambre. Leur dédain pour le journalisme avait fait place au respect, leur indifiérence à l'empressement. C'était à qui se montrerait le plus modestement soumis ou le plus amicalement familier.

Il vit d'abord passer une vingtaine d'auteurs qui venaient offrir leurs livres embellis de l'autographe sacramentel : hommage de hauteur.

Puis des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui,

pour preuve de leurs talents, remettaient des lettres de recommandation; des actrices parfumées de patchouli, tournant sur elles-mêmes avec raille ondulations caressantes , comme des panthères apprivoisées, et ne se retirant qu'après avoir laissé leurs adresses; des hommes graves qui apportaient leurs éloges tout faits, et d'autres plus graves encore qui y joignaient d'utiles diatribes contre leurs adversaires.

Mais la visite qui frappa le plus Maurice fut celle de M"* Vilenie Spartacus, fondatrice de la société des femmes sages ^ composée de toutes celles qui n'avaient pu vivre avec leurs maris.

M^^** Spartacus faisait pourtant exception : car, ainsi qu'elle l'avait déclaré elle-même dans son discours d'ouverture, en empruntant, par pudeur, une image à l'antiquité, nul n'avait encore dénoué sa ceinture!

Son hostilité contre les hommes était donc libre de tout souvenir personnel; c'était de la haine métaphysique, un acharnement vertueux, né des principes et entretenu dans l'intérêt de l'humanité.

Elle venait demander à M. Prétorien l'insertion de plusieurs articles; car W^^ Spartacus joignait à son titre de fondatrice celui de femme de lettres, et, si elle n'occupait point le premier rang dans la littérature contemporaine, la faute en était aux hommes, ligués contre son sexe. Mais, ainsi qu'elle le faisait remarquer, cette tyrannie touchait à sa fin ; le jour approchait où les mdtres devaient forcément consentir à l'affranchissement des esclaves , et cet affranchissement avait été formulé d'avance par M^*® Virginie ; les droits de la femme étaient

aussi simples que clairs: ils consistaient à n'en point reconnaître aux hommes.

M. Prétorien reçut la reine des insurgeantes avec politesse , mais refusa ses articles , et M^^« Virginie sortit en s'écriant qu'il était temps d'aviser au salut du genre humain.

Lorsque tous les visiteurs se furent enfin retirés , le directeur du Grand Pan vint à M. Atout, les mains tendues et en s'excusant.

« Vous voyez ma vie, dit-il avec une sorte de dégoût railleur; elle ressemble à ces arbres plantés sur les grands chemins, et dont chaque passant se croit le droit d'emporter une branche ou une feuille; je n'en puis rien garder pour moi ni pour mes amis.

— Et cependant, fit observer Tacadémicien avec un sourire élogieux, vous trouvez moyen de suffireà toutes vos tâches.

— Je viens de m'en imposer une nouvelle, interrompit Prétorien en se ranimant tout à coup ; une entreprise complètement neuve.

— Encore?

— Gigantesque ! Du reste , il faut que je vous communique le plan... Asseyez-vous là; je veux que vous me donniez votre avis. »

M. Atout connaissait trop le monde pour ne pas traduire : — Je veux que vous applaudissiez ! Il se résigna donc à l'admiration, bien décidé à se la faire rembourser à la première occasion.

Prétorien, qui avait cherché parmi ses papiers, lui montra le prospectus de sa nouvelle publication. Il s'a-

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pissait d'une biographie générale devant comprendre 'histoire publique et privée de tous les citoyens de Sans- ?airl

Le prospectus portait en tête cette maxime philoso- )hique :

Les souscripteurs ont droit à Vindulgence. Les non- souscripteurs nont droit qu'à la vérité.

Venait ensuite un système de primes si habilement combiné que l'éditeur remboursait au moins cent vingt ois le prix de chaque souscription; aussi ne se retiraitil que sur la quantité !

Les privilèges de chaque catégorie étaient , du reste, clairement établis.

Chacun des trente mille premiers souscripteurs avait iroit à une calèche ornée de son chiffre et attelée d'un [)alIon : c'étaient les demi-fortunes de Sans-Pair.

Les quarante mille souscripteurs suivants devaient f)btenir des cartes d'abonnement perpétuel à tous les omnibus de la République , avec correspondance pour les cinq parties du monde.

Ënfm , les derniers recevaient tous les matins, à domicile , une tasse de café au lait avec le petit verre de rhum ou de cognac.

Après avoir écouté les détails relatifs à celte entreprise littéraire , et exalté les services qu'elle allait rendre à la civiUsation , M. Atout en vint enfin à ce qui l'amenait.

Prétorien tira aussitôt le cordon des sténographes au mot Académie, et un papier plié en quatre tomba d'une

des bouches de rédaction placées au-dessus de son bureau : c'était le résumé du Mémoire lu par le bibliophile.

M. Atout l'ouvrit et commença à l'examiner avec Maurice, qui l'arrêtait à chaque ligne pour quelque rectification. Prétorien, ravi, déclara qu'il fallait faire un article là-dessus ; cela amènerait du bruit, du scandale, et rien de plus sain pour un journal.

« Ne ménagez pas le bibliophile , ajouta-t-il résolument ; la vérité est toujours bonne à dire quand elle fait gagner des abonnés. Il a d'ailleurs refusé d'être des nôtres , et qui n'est pas pour nous est contre nous. Il faut noyer dans le ridicule le Mémoire sur les Français du dix-neuviènae siècle.

— Hein? qu'est-ce que j'entends là? s'écria Blaguefort , dont le visage venait de paraître à la porte entr'ouverte... Un moment , mes petits : peste ! on ne noie pas ainsi la marchandise des amis.

— La marchandise! répéta Prétorien; aurais-tu par hasard traité avec le bibliophile ?

— Pour ses cinq Mémoires.

— Tu as signé?

— Et payé cent vingt mille francs en billets de banque ! Tu comprends qu'on ne peut pas dire de mal d'un livre qui m'a coûté cent vingt mille francs, et pour lequel je viens faire quatre cents louis d'annonces.

— Diable! c'est juste, dit Prétorien embarrassé.

— Cependant, objecta M. Atout, je ferai observer que la vérité...

— Est ce qu'elle peut, acheva Prétorien; les anciens

l'avaient eux-mêmes proclamé. Arnica veritas , sed magis amicus BlagueforL

— Ainsi , vous refusez de recevoir les réclamations de mon hôte? dit Tacadémicien piqué.

— Par la raison qu'elle me coûterait deux cents louis. . . et Tamitié de Blaguefort, qui vaut davantage.

— Dix fois davantage ! ajouta le commis voyageur ; je lui paye tous les ans des annonces pour plu^de cinquante mille francs.

— Alors M. Maurice venra ailleurs, reprit M. Atout d'un air composé ; Le Grand Pan n'est point le seul organe de la publicité.

— C'est juste, vous pouvez vous adresser au Serpent à sonnettes y dit Prétorien d'un ton railleur.

— Ou au Chacal de VOuesty ajouta Blaguefort avec indifférence.

— Pourquoi pas au Maringouin? » acheva M. Atout d'un air de bonhomie.

Le journaliste se mordit les lèvres, et son compagnon parut inquiet. Le Maringouin était un de ces petits journaux que chacun veut lire pour l'amour du mal qu'on y dit des autres; gamins de la presse, dont vous vous amusez jusqu'à ce qu'ils s'amusent de vous , et qui jettent de la boue à tous ceux qui passent sans craindre les représailles, parce que sur eux la boue ne tache pas. Quelque supérieure que fût sa position dans la presse , Prétorien redoutait le petit journal comme le lion redoute le bourdonnement et la piqûre du moucheron. Quant à Blaguefort, il savait au juste ce que les attaques iu Maringouin pouvaient lui enlever d'acheteurs ; aussi prit-il tout à coup cette physionomie ouverte des gens

d'affaire au moment où ils veulent vous tendre un piège, et, passant une main sous le bras de racadémicien qui allait se retirer :

« Nous ne nous séparerons pas ainsi, s'écria-t-îl ; non, pardieu ! il ne sera pas dit que les Français du dix-neuvième siècle m'auront brouillé avec le plus illustre écrivain de la république des Intérêts -Unis. »

M. Atout voulut protester.

« Avec celui dont la brillante imagination a reculé le domaine de la poésie !... »

M. Atout protesta plus fort.

« Avec le génie facile et universel qui nous a assuré la supériorité dans tous les genres. »

M. Atout se confondit en protestations.

« Avec le plus grand homme, enfin, de notre époque. »

M. Atout serra la main de Blaguefort en affirmant qu'il allait se fâcher.

Celui-ci, qui avait épuisé ses formules d'éloges, parut céder avec peine ; mais, fort de son exorde par insinuation, il commença à effrayer l'académicien sur les suites de la publication annoncée : c'était se faire des ennemis, s'exposer à des représailles, nuire à la considération de celte Académie dont il était le protecteur et la gloire !

Ces raisons étaient fortes, mais on ne renonce point ainsi à l'espoir de rendre un collègue ridicule ; la fraternité des arts descend en droite ligne de celle d'Abel et de Caïn. M. Atout résistait et trouvait toujours quelque chose à répondre. 11 alléguait l'intérêt de la science, l'intérêt de l'histoire, l'intérêt des principes, enfin tous les intérêts que l'on cite quand on ne veut rien dire du véritable. Il invoquait surtout les arrêts de sa conscience ,

idole mystérieuse qui parle ou se tait selon la volonté du grand prêtre.

Blaguefort, qui était à bout d'éloquence, s'arrêta enfin tout à coup, comme illuminé d'une subite inspiration.

« Je comprends, s'écria-t-il ; vous ne voulez point perdre l'occasion ; cette critique de l'ouvrage du bibliophile doit piquer la curiosité ; on peut en vendre autant d'exemplaires que de l'ouvrage lui-même.

— Sinon davantage, ajouta M. Atout; puis j'ai d'autres motifs....

— Je sais, je sais, interrompit Blaguefort, la science... les principes... la conscience... Eh bien, je vous achète tout ! »

L'académicien fit un mouvement.

<c Cent vingt mille francs pour le livre du bibliophile et cent vingt mille francs pour la réfutation , continua l'homme aux spéculations ; cela arrange tout. Je vendrai d'abord le premier comme un chef-d'œuvre, puis le second pour prouver que c'est une rhapsodie. De cette manière le public aura fait une double étude et moi un double profit. Voyons, c'est convenu, n'est-il pas vrai^ Je vais écrire nos conditions pour éviter tout malentendu .

Blaguefort s'était assise la table de M.Prétorien, où il rédigea le traité convenu ; M . Atout signa, reçut un billet à ordre, et il allait prendre congé du directeur du Grand Pan^ lorsque celui-ci, qui se rendait au Musée, proposa d'y conduire les deux ressuscites. Ils acceptèrent avec empressement, et M. Atout se retira seul.

La Bibliothèque nationale et son catalo^nie. — Utilisation de la promenade. — Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair. — Portraits à la grosse , atec ressemblance garantie. — M. lUustrandini, statuaire de Tuniters. — M. Preslet, peintre du GouYemement à pied et & cheval. — Opinion de Grelotin sur la peinture.

En suivant leur guide , Maurice et Marthe passèrent devant un édifice noir gardé par des soldats. lis l'auraient pris pour une maison de force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entrée : Bibliothèque Nationale. Ils exprimèrent le désir d'y entrer; mais M. Prétorien les avertît qu'elle était fermée.

« L'inscription vous a trompés, dit- il en souriant; à Sans-Pair , une bibliothèque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais celle qu'il entretient. 11 en est pour cela comme de la voie publique , toujours barrée par ordre de l'autorité supérieure , et que l'on répare perpétuellement de ses réparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des montagnes de livres superposés auhasard. Le zèje et la science des conservateurs s'évertuent en vain à débrouiller ce chaos. Les fonds dont ils auraient besoin sont absorbés par les gendres et les neveux de députés, qui obtiennent des missions artistiques pour la dégustation des vins de Tokai, l'étude des huîtres d'Ostende ou l'examen des Circassiennes du Caucase. Voilà trois siècles qu'on travaille au catalogue ; chaque mois on classe cent volumes, et on en reçoit mille qui restent non classés î C'est une mer dans laquelle se jettent tous les jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye à mellre

en bassins avec une coque de noix. Aussi Tédifice eût-il déjà fléchi sous le faix toujours croissant des livres qu'on y entasse , si les rats et les collecteurs ne travaillaient sourdement à son allégement. Du reste, la police la plus rigoureuse est établie à la porte; on interdit les gros souliers, qui feraient trop de poussière ; les parasols sont sévèrement prohibés, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier. Aussi la bibliothèque de Sans- Pair est-elle partout citée pour modèle, et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait.

Vis-à-vi3 la bibliothèque s'étendait un jardin public que Prétorien traversa, et oti Maurice put renouveler l'observation qu'il avait déjà faite. Tous les promeneurs se livraient à quelque travail qui utilisait la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des faux tours pour les étrennes. Les jeux publics servaient également à la production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un pétrin mécanique pour la fabrication des gâteaux ; les chevaux de bois faisaient tourner un moulin à café, et les tirs au pistolet servaient à casser des noisettes.

Maurice remarqua surtout un homme de moyen âge qui avait réussi à rendre sa promenade triplement profitable : il lisait, tricotait et traînait après lui un appareil économique dans lequel cuisait son dîner.

En quittant la promenade , les deux époux se trouvèrent dans un nouveau quartier.

Là, tout avait changé d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que femmes échevelées, portant tous les costumes connus, depuis la feuille de figuier de nos premiers

père» jusqu'à la robe de chambre du dix-neuvième siècle. M. Prétorien leur apprit que c'était le quartier des artistes.

Leur première et constante préoccupation était celle de ne pas s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mêmes meubles que le bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois ! En conséquence, ils étaient vêtus de toges» de cuirasses ou de hauts-de^chausses de tricot ; ils marchaient avec des pantoufles demam^mouchi, s'asseyaient sur de grands fauteuils boiteux du tenqps des crQiss^des, buvaient dans d'anciens hanaps bijiissdés, et fumaient du tabac de caporal à travers des nai|;iiiés de douze pieds. Le tout dans l'intérêt de Fart et par hajae pour la bourgeoisie.

Nous avons oublié de dire que la bourgeoisie, c'était tout le monde, excepté eux !

Outre cette grande haine , les artistes de Sans-Pair avaient certains principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on pouvait résuji^ en six aphorismes:

Article i•^ Le sculpteur trouve que la peinture a cessé d'exister.

Article 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe

plus.

Article 3. Peintres et sculpteiu*s ne reconnaissent de talent qu'aux morts ; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.

Article 4. La meilleure des républiques esï celle où l'on achète le plus de statues et de tableaux.

Article 5. On doit toujours secourir un confrère , mais on n'est jamais tenu de l'admirer.

TEL QUIL SERA. ti9

Article 6. L'artiste a trois ennemis : le marchand de couleurs, le public et son propriétaire.

Prétorien visita d'abord, avec ses compagnons, Pécole où Ton envoyait les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait ornée de statues ou de tableaux retrouvés dans les ruines de Paris , et qui étaient devenus des chefs-d'œuvre avérés depuis que le temps en avait détruit une partie. Mais le directeur du Grand Pan ne laissa point à Maurice le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes les plus celles de Sans- Pair, et il entra d'abord chez M. Aîmé Mignon, peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les jolies femmes de la RépubUque.

M. Aimé Mignofi était le premier qui eût songé i appliquer au portrait le système de la confection en pacoliUe. Il avait , pour cela , ramené toutes les physionomies à cinq caractères : le grave , le gai , le sauvage , le vdoptueux, l'indifiérent, et avait fait peindre d'avance une collection de toiles reproduisant cesdiSérents types sans le visage4 Ces toiles étaient exposées dans son «telier avec le prix, calculé en pouces carrés , de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tête à ajouter; rows , pour celle-ci, M. Aimé Mignon réussissait toujours au gré de l'acheteur. Lui-même développa, sur ce point, son procédé à Maurice.

(( La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait être. La nature est généralement biide ; notre rôle est de l'embellir, je dirais m^fue que c'est notre devoir. Gio*, que veulent la plupart de» gens (pii se

font peindre ? Acquérir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le paraissent. Si un portrait ne réussit qu'à reproduire notre laideur, à quoi bon en faire la dépense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur elle-même? Pensezvous qu'un bègue payât bien cher pour entendre contrefaire son bégayement? Le portraitiste a toujours, du reste , un moyen sûr de savoir s'il a réussi : celui qu'il peint se déclare-t-il ressemblant, il faut qu'il efiace vite; se prétend-il flatté, tout est bien ; l'œuvre sera payée sans réclamation et prônée aux amis. »

De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor lllustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde , auxquelles il fournissait indifiéremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vénus pudiques ou non pudiques , des Christs morts ou vivants , des martyrs en pied, des païens en gaîne et des grands hommes de toutes dimensions. M. lllustrandini avait des carrières de marbre qu'il faisait exploiter, des fonderies toujours en activité, et douze cents jeunes gens qui modelaient et taillaient pour lui.

Prétorien le trouva occupé à expédier soixante colis de saints non canonisés destinés à l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrédulité commandée par le club des athées de Boston.

A la vue du journaliste, il s'avança les bras ouverts.

a Le voilà ! s'écria-t-il, notre providence, notre étoile tutélaire, notre soleil! c'est lui qui a éclairé les minisU'es.

— Comment ? demanda Prétorien, qui ne parut point comprendre.

— Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre plusieurs ? reprit lllustrandini.

— Eh bien ?

— Ils viennent de m'en charger seul.

— Ah I ils ont enfin cédé ! dit le journaliste avec un mouvement d'orgueil.

— Grâce à vous ! s'écria lUustrandini en lui prenant les mains. Qui oserait vous résister? n'êtes-vous pas le roi de l'opinion ? Mais je puis dire qu'en me rendant service, vous n'avez point été non plus inutile à l'art. Je serai digne de vous, maître... d'autant que les premiers prix ont été maintenus... quinze cent mille francs I Comment ne pas faire un chef-d'œuvre ? Aussi, depuis hier, ma tête est en feu ; je vois mes statues ; elles marchent, elles regardent, elles crient.... »

lUustrandini avait cet enthousiasme mécanique des artistes brouillons qui , au lieu de boire avec une émotion silencieuse aux fontaines sacrées , s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait d'art , chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'était comme le tonnerre que l'on entend au théâtre, quelque chose de lourd roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'était la parole, et le creux, l'esprit.

Cependant ces convulsions à froid réussissaient près de tout le monde; comme lUustrandini manquait de bon sens , on lui avait supposé de l'imagination.

Un riche mariage acheva de le poser dans le monde ; il prit équipage , donna des dîners , des bals ; et la célébrité de l'amphitryon finit par déteindre sur l'artiste.

lUustrandini Favait prévu , car c'était avant tout un homme d'affaires. Une fois en possession de la vogue , il se mit à l'exploiter avec l'âpreté furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mérite, ilaUait partout

se proposant, pressant', sollicitant. Chaque travail confié à un autre était à ses yeux un vol ; il criait à la perte de Tart; déplorait les beaux siècles de Napoléon et de Louis-Philippe , et ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et de ses dupes. Pour lui , tout n'était point assez.

Pendant qu'il fusait éclater l'enthousiasme continu qui

lui était familier, Prétorien regardait autour de lui avec

(U$traction. lUustrandini s'arrêta tout à coup.

« Ahî vous contemplez ma Minerve ? s'écria-t-il. '

— . Une Minerve ! répéta le journaliste , dont les yeux

s'arrêtèrent ayec hésitation sur un bloc de terre glaise.

— C'est elle ! répéta lUustrandini aVec complaisance ; elle est sortie tout armée de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modelée dans une telle ardeur que la terre fumait soujs mes doigts.

— Cependant, fit observer Prétorien avec hésitation, il me semble qu'il reste encore beaucoup à faire...

— Pour naes élèves, acheva lUustrandini; oui, la partie de métier : les bras , les jambes, le corps ! Mais qu'est-ce que cela quand l'idée a été trouvée? Tout est dans l'idée. La déesse, appuyée d'une main sur sa lance, parésante de l'autre une branche d'olivier. Voilà la statue, le reste n'est que du détail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste. Revenez dans un mois , le voile qui cadie Minerve à vos yeux sera tombé , et vous la verrez dans sa divinité. »

Prétorien promit de revenir et se dirigea vers l'^tdier de M. Prestet, qui occupait > parmi les peintres, le même rang qu'lllustrandini parmi les sculpteurs.

Seulement le sien n'avait rien de poétique ni de so-

lennel, loin de là; Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour, donnait du cor de diasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux; c'était un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il jouait au billard, avec une facilité leste et insoucieuse. Aussi essayait-il indifléremment tous les genres; l'art, pour lui, n'était point une préférence, mais une profession. Il inscrivait sur un livre-journal les commandes qui lui étaient faites et les exécutait par numéro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait atteindre l'âge de cent douze ans, et qu'il aurait alors exécuté 745 kilomètres de peinture de tout genre.

Il avait, du reste , réussi à rendre plus rapide le travail des grandes toiles destinées au Panthéon de Sans- Pair, en les peignant sur une locomotive et armé d'une perdie à quatre pinceaux. Pour les moindres tableaux, il se contentait d'un appareil ingénieux qui lui permettait d'en exécuter cinq en même temps.

Il reçut nos visiteurs sans se déranger, donnant pour excuse les huit tableaux qu'il devait livrer le soir même, et continua d'en peindre trois, tout en causant.

Maurice vouhit connaître ses idées sur la peinture ; M. Prestet les lui indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.

c< La peinture, dit-il, est l'art de représenter tout ce qu'indiquent les programmes , à la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille. On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vêtues ; une machine ingénieuse, vous dessinez un métier d'où sort une paire de chaussettes. Si

chacun reconnaît la chose sans inscription, vous pouvez dire comme le vieil Italien : a Moi aussi je suis peintre» ; et la preuve que vous Fêtes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parlé de mélodie de tons, de couleurs vibrantes , d'harmonie de lignes! folie! Toute la peinture se trouve comprise dans un mot : copier ce qui est, de manière à ce que le ministre des beaux-«rts lui-même puisse reconnsdtre qu'un fagot n'est pas un conseiller d'État ! Tout le reste est de la poésie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin. »

Maurice demanda ce que c'était que Grelotin.

« Un quasi-idiot , qui sert de jouet à nos artistes , répondit Prétorien. Il a étudié l'art vingt ans, et , ne pouvant atteindre à son idéal, il s'est résignée devenir gardien du Musée, où il continue à étudier son système : car Grelotin a un système qui ferait infailliblement de lui un grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait. Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-même quand nous traverserons les galeries. »

Ils prirent congé de Prestet et se dirigèrent vers le Musée.

Toutes les écoles, réunies par groupes, comme les diflFérentes familles d'une même race, avaient été entassées dans une seule salle, afin que les autres pussent être réservées à Vart national : c'est ainsi que l'on désignait, à Sans-Pair, les œuvres d'IUustrandini, de Mignon et de Prestet.

Grelotin se tepait à la porte de l'immense galerie, comme un dragon devant le trésor qu'il garde.

C'était un tout petit homme , mal fait , presque chauve , dont les lèvres étaient agitées d'un tremblement con-

tinuel , et qui regardait devant lui avec des yeux doux et à demi égarés.

Prétorien lui présenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux siècles; Grelotin les regarda.

« Vivaient-ils du temps oti Ton savait peindre des tableaux qui chantaient? » demanda-t-il avec une curiosité

Les deux ressuscites regardèrent leur conducteur.

« Oui , oui , reprit Grelotin avec insistance ; il y a eu un temps oU la brosse et le ciseau communiquaient une voix mélodieuse à leurs œuvres ; je le sais bien, moi qui les entends ici.

— Vous les entendez? répéta Marthe étonnée.

— Tous les fioirs ! reprit Grelotin y. quand la porte de la galerie est refermée^ et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses grandes lueurs enflammées, vite je cours, là-bas, près des Italiens, et j'entends toutes les toiles qui chantent en chœur sans que leurs accents se confondent. Je reconnais celui de Raphaël, à sa douceur sublime; celui de Corrége, ample et attendri; celui du Titien , qui semble vous envelopper; ceux de Càrrache, de Léonard de Vinci, de Guide , de Guerchin , d'André del Sarte , tour à tour fougueux , suaves , expressifs ou caressants. Puis viennent les Flamands , à la mélodie moins céleste, mais plus vibrante : Rubens, dont la forte voix chante tour à tour sur tous les tons ; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordaëns; le réjouissant Téniers; Van-Ostade, Ruysdaël, Berghem, Wouvermans, mêlant leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miéris et de Gérard Dow. Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre varié, Riberra V

hardi , Velasquèz le cbevakpesqae, Znrbaran le mystique. Enfin, les vieux peintres français : Poussin, Lesueur, CkiHde Lorrain, Watteau, Lancrel, dioeiir de voix nobles ou cbannantes, que Ton entendrait mieux sans leurs successeurs : car la peinture française aussi avait perdu Fart. Voyez ces dernières toiles : elles ne chantent plus , elles ne parlent même point , elles ne savent que faîjre entendre des clameura discordantes; on dirait qu'dles luttent à qui poussera le cri le plus aigu. De loin en kin , cpi^ques-^mes murmurent encore mélodieusement ;. mais , au milieu du tumulte , on les distingue à peine , ce sont comme des vœx d'aoges dans le chaos.

— Heureusement que de ce chaoa est sorti un nouveau monde, fit observer Prétorien.

— Oui , dit Grdotin en secouant la tète , un monde muet.

— Comment, notre art national?...

— « À perdu la voix , continua Fidiot tristement. Par* cour^ ces salles, écoutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendre? rien. On croit encore voir Fart, et on n'en a que Fapparence. L'art vivant n'est plus parmi nous;, la toile et le marbre ont cessé de chanter. »

Le journaliste éclata de rire et prit congé du gardien ; mais Maurice était devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin était le seul qui Feût touché. Les autres exploitaient Fart ; lui, il le sentait.

Réforme dramatique grâce k laqaelle la pièce ett détenue l'accessoire. — Transformations successites d'un drame historique. — Première représenta^ tion. — Une loge d*aTant-scène. — Analyse de Kléher enÉg^iét étiit» en cinq actes et à plusieurs bêles.

Au sortir du Musée , Prétorien se rappda qu'i) demi assister à la première représentation d'un drame dont Tannonce remuait tout Sans-Pair. Il s'agissMt d'ode pièce intitulée Kléber en Egypte^ qui , au dire desinkiécl, accusait les études historiques les plus profohdeff. Ii'aa^ teur avait su ramener ses caractères et ses fablesiàla simplicité antique du dix-neuvième siède. Cependant, il n'était arrivé à faire jouer son drame qu'après une série d'épreuves dont le directeur du Grand Pan fit le récit à ses compagnons.

(c Autrefois , leur dit-il , dans une représentation soénique, la pièce était l'objet principal; c'était pour elle que l'on diisposait les décorations, les costumes, les acteurs ; on admettait la suprématie de l'esprit sur la matière , la soumission de l'instrument à la musique qu'il devait rendre ; nous avons changé ces trop commodes habitudes. Aujourd'hui , la pièce est l'accessoire; le directeur l'essaye à ses toiles peintes, l'arrange pour sa troupe. Il la rogne au commencement, l'allonge à hi fin , l'élargit au milieu. Chaque comédien, au lieu de représenta un caractère , révèle au public sa propre personnalité; on ne joue plus de pièces , on joue des acteurs. Le diiame de Kléber en Egypte ofire , du reste, \m exem-

us LE MONDE

pie ëclalant delà souplesse avec laquelle dos auteurs aocommodcnt Vidée à toutes les exigences. La pièce , qui s'appelait d'abord La Jeune Esclave ^ avait été écrite pour les débuts d'une actrice charmante, qui s'est malheureusement trouvée tout à coup hors d'état déjouer les vierges. On a alors proposé de lui substituer un amoureux , en prenant pour titre Le Jeune Esclave! Ce n'était qu'une modification d'artiste , comme le fit observer spirituellement le directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne laissent plus les auteurs en avoir) ; mais l'amoureux refusa le rôle à cause du costume , qui ne lui permettait point de porter des bottes à la dragonne; les bottes à la dragonne étaient sa spécialité et l'origine de tous ses succès ! Un auteur de votre temps eût sans doute renoncé à son œuvre après de tels échecs , mais les nôtres sont plus tenaces. Celui de la pièce nouvelle apprit qu'un célèbre dompteur de bêtes venait d'arriver à Sans-Pair, et son plan fut aussitôt transformé. 11 substitua Kléber au grand Sésostris , un aigle chauve au ca^ pitaine des gardes , et remplaça ramoureux par un jeune caïman de la plus haute espérance. C'est lui que nous allons voir. On dit le rôle merveilleusement approprié à ses facultés dramatiques et plein d'effets saisissants.. Mais l'heure du spectacle n'est point encore arrivée , et celle du dîner vient de sbnher; entrons au Bœuf de la reine d'Angleterre : c'est un restaurant nouveau établi par notre société , et dont les actions sont déjà de quatre-vingts pour cent au-dessms du pair; on y accepte tout en payement; chapeaux sans bords , breloques de montres , roues de cabriolet. Un pauvre diable peut y échanger ses vieilles bottes contre une côtelette , bu ses

bretelles contre un potage ; aussi vous voyez quelle foule. Cependant, les consommateurs qui payent en argent ont une salle particulière et prélèvent les meilleurs morceaux.»

Ils entrèrent dans un réfectoire où se dressaient une douzaine de tables colossales, sur chacune desquelles étaient servis des animaux tout entiers. Ici , c'était un bœuf couché sur une litière de pommes de terre frites ou de choucroute ; plus loin, des veaux à demi enfoncés dans la gelée, des moutons piqués d'ail, des porcs dorés au feu, des monceaux dé poulardes exhalant le parfum de la truffe, et des files de canards nageant dans des rivières de navets ou de pois verts. D'énormes couteaux , mus par la vapeur, procédaient au dépècement de ce festin homérique.

« Vous êtes peut-être surpris d'une pareille exhibition culinaire, dit Prétorien, mais elle a pour but de rassurer contre la fraude des restaurateurs. Ici, chaque convive constate l'identité du nom et de la chose ; ce qu'il mange est bien ce qu'il croit manger; comme saint Thomas, il peut voir et toucher. Asseyons-nous devant ce bœuf encore intact, auquel les cornes et la peau ont été conservés pour plus d'authenticité, et indiquez vous-même le morceau préféré , il vous sera à l'instant découpé et servi. Quant à la boisson, voyez parmi tous les noms gravés sur les tonneaux , et tournez le robinet de celui que vous aurez choisi. »

Lels deux époux prirent place à une table défendue , selon la manière anglaise , par des cloisons qui procuraient à chaque consommateur Fagrément de ne pas voir ses voisins et de ne point en être vu. Chacun mangeait

comme les chevaux, seul à son râtelier. On n'était jamais exposé à parler à un autre convive , à lui rendre un de ces légers services qui entretiennent la soci^ilité entre les hommes ; on était chez soi, avec soi, rien que pour soi !

Du restaurant, Prétorien se rendit au grand Théâtre Ae la République, oîi se donnait la pièce nouvelle.-

Le péristyle était décoré des statues de Shakespeare, de Schiller, de Calderon et de Molière, mises sans doute à la porte pour avertir que leur génie n'avait plus de place au dedans. Les arrivants trouvèrent Ic^ salle éclairée

et déjà garnie de spectateurs. C'était cette foule d'utistes, de gens de lettres , de journalistes , conviés à venir prendre les prémices de toutes les fêtes de l'esiHÎt ou du regard, et n'y venant que pour railler l'amphitryon et le festin ; race blasée , dédaigneuse , qui méprise les plaisirs qu'on lui donne, et qui s'indignerait qu'on les lut reAisât.

En ttoarversant un des corridors, Prétorien aperçut un groupe au milieu duquel se trouvait M. Cls^eviltet assur reur de sucoès en tous- genres. ,

M). Gkquevilleavsit des cheveux blanca, la croix d'honneiir et trots mille six cent quarante-troismédailles reçues de la société des auteurs dramatiques pous autant de pièces sauvées du naufrage. Il était, en outre, l'inventeur d'une multitude de perfectionnements destinés à transformer en chefs-d'œuvre tous les ouvrages assurés par sa maison. Non-seulement il avait des rieurs à gages , des pleureuses patentées et des ouvriers en appiaudi&sèment , tous élevés pour ces différentes destinations dans la ménagerie humaine de M. Banqman, mais il en-

tretenait uae armée de caudataires chargés de figurer de la foule '^ huit femmes exoellani dans les aHa^ies <te- neorft et les évaaouissements ; trois vieillards ayaal pou? spécialité de se faire écraser aux portes des théâtres,, afin de prouver TafiQuenee ; enfin, une escouade de preÉtidi^ gitateurs chargés d'enlever dans toutes 1^ poches left sifflets etles clefs forées.

Au moment oà Marthe et Maurice le rencon^èreni, it se trouvait précisément entouré des chefs d'escouade , auxquels il communiquait son ordre du jour.

« Attention sur toute la Ugne, s'écriait-il en levant sa canne comme une épée de commandant; TadîninistiiatioB a dépensé six cent mille francs, il faut que la pièce fasse l'admiration du ciel et de la terre. Enlevez*moî-la au niveau de la grande pyramide d'Egypte... dont vous verrez la réduction en toile peinte. Il nous fieiut trois cents représentations, mes agneaux. Les diaquieurft qui pourront me montrer des ampoules recevront une! ^tification, etles pleureuses qui se donn^^nt uarhïwffie de cerveau auront droit à un pourboire. Surtout, soigne» les entrées du crocodile, vu qu'il m'adonnédesbillets*»

Prétorien se fit ouvrir une loge d'avant-scène, dans la^ quelle il avait reconnu madame Facile, en compagnie de MM. Banqman, Le Doux, Blaguefort, et demiloàxlGant, reconnu à Sans-Pair pour le roi de la fashion.

Milord Gant méritait à tou& égards cette royauté : il entretenait les plus beaux équipages et les maîtresses les plus dispendieuses, tenait les plus forts paris et se montrait partout oîi il n'y avait rien d'utile k faire. On eût en vain cherché dans sa vie un trait de dévouement, tin élan de sympathie , vsae heure de nobles efforts. Milord

Gant n'avait jamais dévié de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard, non de la volonté ; de ce qui est en dehors de nous, jamais de nous-mêmes. Pour lui, le but n'était point vivre, mais parsdtre; sa loi n'était pas le bien, mais la convenance. Pauvre égoïsme gonflé de vanité, qui jouait dans le monde le rôle de ces colosses brodés d'or que l'on place à la tête des régiments, les* jours de revue, pour l'admiration des vieilles femmes et des enfants j

Au moment oti Prétorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il réussit à y maintenir au moyen d'une contraction particulière. La corne d'ivoire passait à Sans- Pair pour le symbole de la suprême élégance ; elle avait renchéri sur le lorgnon. Après avoir trouvé du bon ton d'être myope , on avait trouvé de meilleur ton d'être sourd. C'était une preuve d'inutilité de plus.

Milord Cant avait, en outre, laissé croître ses ongles, à l'exemple des Chinois, afin de constater son oisiveté. Il portait un vêtement de toile de chanvre , qui , vu la rareté de cette dernière production , était un objet do luxe, et, au lieu de diamants , devenus ridicules depuis qu'on les fabriquait comme du verre , des boutons de pierres à fusil, dont toutes les femmes admiraient la beauté.

Le journaliste et lui se saluèrent comme deux rois, dont l'un a conquis sa couronne et dont l'autre l'a reçue; Prétorien avec une ironie voilée, milord Cant avec une légèreté un peu dédaigneuse.

Quant à madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice ; elle les fit asseoir près d'elle/youlut entendre

leur histoire, et parut plus émerveillée du souhait qu'ils avaient formé que de le voir accompli.

« Connaître l'avenir du monde ! s'écria-t-elle; et vous avez, pour cela, franchi tant de siècles ! Que nous importe l'avenir à nous qui n'avons que le présent? que nous sont les hommes qui viendront après nous? avons-nous donc d'autre intérêt que ce que nous pouvons voir et sentir? L'avenir, c'est l'inconnu, et l'inconnu, c'est le vide.

— Non pas pour ceux qui espèrent, dit Maurice. L'inconnu^ c'est le champ oti sont semés nos rêves, où nous les voyons germer, croître et fleurir. Et qui voudrait vivre sans ce bénéfice de l'incertitude accordée à notre misère ? c(ue serait la vie sans les horizons fuyants et sans les nuées qui embrument son lointain? Privée de l'inconnu, l'âme serait prisonnière comme le regard qu'arrêtent les murs d'un cachot ; ses ailes oublieraient à voler. Ah I n'éprouvez-vous donc point cette impatience qui fait regarder par-dessus chaque jour ce qui doit venir ensuite ? N'avez-vous point la soif de conndtre, l'aspiration vers l'infini, cette horreur du doute qui crie sans cesse : « En avant ! » Aimez-vous autant aujourd'hui que demain ? A quoi pensez-vous donc, enfin, quand vous êtes seule et que vous regardez le ciel ?

— A quoi elle pense ? interrompit Banqman en éclatant de rire; pardieu I elle pense au temps qu'il fera.

— Moi , je me rappelle les séances auxquelles je dois me trouver, ajouta Le Doux. ^

— Moi, les visites à faire, çeprit milord Cant.

— Moi, mes échéances, continua Blaguefort.

— Moi, je ne pense à rien », acheva Prétorien. Maurice les regarda tous avec étonnement.

3d4 LE MONDE

« Quoi ! pas un rêve? répéta-fc-il; aucun aouci de Finvisible ? Et pourquoi donc vivez*vous alors ?

— Eh! mais... pour vivrel » répliqua Banqman avec ùngrosrire.

Et se penchant vers Prétorien :

« Evidemment, votre ressuscité est un peu fou , dit^il à demi-voix.

— Non, répliqua Prétorien sur le même ton ; c'est un enfant! »

La conversation fat interrompue par le tintement de la cloche qui annonçait le commencement du spectacle. Cbacan prit sa place; tous les yeux se tournèrent vers la scène; le rideau se leva !

Ici, nous sommes obligé d'avoir recours à la forme du compte-rendu, et de donner à notre récit l'apparence d'un feuilleton du lundi Que Dieu et nos lecteurs nous le pardonnent ! . ^

Le théâtre représente une campasse aux bords du Nil; vers l'horizon apparsdt le Caire , copié sur une vignette anglaise ; à droite se trouve la maison d' Achmet, ancien ministre du Soudan d'Egypte, mais depuis longtemps tombé dans la disgrâce, et qui vient de mourir. Son corps est exposé sur un palanquin , à la porte de sa demeure, et la foule prie^ autour en silence. Quelques figurantes , pour compléter l'illusion , font le signe de la croix.

On distingue surtout, au milieu tt'elles, Astarbé, la

fille du défunt, qui tient les bras levés au ciel, tandis que la foule chante en chœifr :

Le vertueux Achmet est mort!

0 Dieu , ta sagesse est profonde !

Sa fille reste seule au monde ; Sois béni , Dieu prudent et fort.

Quand Torchestre a fini la ritournelle consacrée à la douleur publique, la foule se retire et laisse Astarbé seule avec un étranger qui, depuis quelques jours, est rhôte de son père.

Il vient annoncer à Forpbeline son départ!... A cette nouvelle, celle-ci ne peut retenir ses larmes; l'étranger s'écrie :

Elle pleure ! ô bonheur! Vous pleurez!... Ah ! tu m aimes !

Astarbé baisse les yeux et ne répond rien. Son interlocuteur, qui connaît le proverbe , lui propose aussitôt de partir avec lui. Astarbé, qui ne veut pas être en reste de politesse, l'engage, de son côté, à rester avec elle; mais, à cette demande , l'inconnu regarde de tous côtés pour s'assurer qu'il ne peut être entendu que par les dix mille spectateurs ; il prend Astarbé à part et lui dit:

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