‹ Deux missions françaises chez les Touareg en 1880-81Chapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De Blskra h Tougourt. — Le Bas Igharghar entre El Ooug et Hassi Ouled Miloud. — Ovargla.

Le 7 février 1880, nous quittons Biskra vers 8 heures du matin pour suivre la route de Tougourt, large piste bien tracée qui suit la vallée de rOued Biskra, en le laissant à Test ; un peu avant d'atteindre Bordj Saâda, où nous devons camper ce soir, on traverse TOued Djedi qui contourne le petit mamelon où est bâti le bordj, grande construction carrée munie de bastions ; Toued a coulé récemment, car il reste encore de Peau dans les cuvettes de son lit.

Le lendemain, après une marche de six heures dans une plaine sablonneuse, parsemée de buissons de jujubiers, nous venons camper près du petit bordj de Chegga; ce bordj, beaucoup moins important que celui de Saâda, est bâti à proximité d'une minuscule oasis, arrosée par deux puits artésiens.

L'eau de ces puits est tiède (23*»), elle est de qualité très médiocre et assez abondante; un des puits jaillit au milieu de la cour du bordj, qui est en assez mauvais état.

De Chegga à Oum eth Thyour, troisième gîte d'étape sur la route de Tougourt, le pays est un peu moins plat, il est parsemé de petits mamelons rocheux qui alternent avec de grandes étendues couvertes de sable mamelonné. Un peu avant d'atteindre Oum eth Thyour, on commence à voir vers l'est les bords du chott Melghir, cet immense lac desséché que le mirage fait ressembler à une mer, reflétant dans son miroir immobile les falaises basses qui l'entourent.

Oum eth Thyour est une petite oasis 'de cinq à six mille palmiers, arrosés par trois puits artésiens d'un faible débit, mais dont l'eau est bien préférable à celle de Chegga ; on y remar-

— loque une assez belle mosquée que surmonte un minaret élevé, très joliment découpé, et qui ne manque vraiment pas de caractère.

Entre Oum etli Thyour et Mraïer (miroir), où nous campons le 10, la route suit, à 10 kilomètres environ, la rive occidentale du Melghir qui défile devant nous, peuplé par le mirage de fantômes informes où Timagination du voyageur lui fait voir les objets les plus étranges.

Avant d*atteindre Mraïer on laisse à Test deux petites oasis, Ourir et Nsira, que le sable recouvre peu à peu et qui sont presque abandonnées; Mraïer, qui compte quarante mille palmiers, est una belle oasis arrosée par deux puits artésiens d'un débit énorme et qui forment une véritable rivière. Un petit bordj, à côté duquel nous campons, porte une plaque indiquant que cette construction est à un mètre au-dessous du niveau de la mer, le terrain s'abaisse en pente assez raide à Test du bordj jusqu'au bord du chott qui est à la cote —24 à hauteur de Mraïer.

Le 11 février, laissant à l'ouest la grande oasis de Sidi Khelil, magnifique forêt de soixante mille palmiers, nous allons camper près du puits artésien de Nza ben Rezig, point d'eau isolé dans une plaine sablonneuse, couverte de

gros cristaux de gypse et d'une désolante nudité.

Le lendemain nous traversons Ourlana, oasis aussi importante que Sidi Khelil et où Peau est excessivement abondante; plusieurs puits jaillissants et un behar, sorte de source artésienne naturelle, déversent dans cette oasis une masse d'eau très bonne qui permettra d'étendre beaucoup les cultures de dattiers.

Nous campons ce jour à Tamerna, groupe de deux ksour (Tamerna Djedida, Tamerna Kedima) situés au milieu d'une assez belle oasis. On y voit les ruines d'une mosquée qui devait être un monument assez remarquable; un des puits artésiens de Tamerna, puits indigène d'une très grande section, contient beaucoup de poissons.

Le 12, après avoir traversé Sidi Rached, oasis moins importante que Tamerna, nous campons au pied des dunes qui entourent le petit ksar de Ghamra.

Le pays devient de plus en plus sablonneux, il présente une assez belle végétation dans les parties où le sable n'est pas en couche trop épaisse. Au sud de Ghamra, existe un lac salé assez étendu formé par des sources inutilisées ; les cultures de cette oasis, envahies par les dunes, sont en fort piteux état.

A peu de distance au sud de Ghamra, sur un mamelon isolé, situé près d'un behar à Teau immobile et atrocement salée, sont les ruines d'une mosquée semblable à celle de Tamerna.

Entre Ghamra et Tougourt, où nous arrivons le 14, la route traverse un chapelet de chotts (1) séparés par de petites dunes, terrain mou sur lequel la marche est des plus pénibles et des plus lentes.

L'oasis de Tougourt, la reine de l'Oued Righ, comprend plusieurs ksour nichés au milieu d'une immense forêt de palmiers qui compte plus de quatre cent mille pieds. Le ksar principal, qui est à la lisière ouest de l'oasis, est assez étendu ; il est la résidence de l'agha. Si Ismaïl Ould Cadhi, qui habite une casbah construite par le Génie militaire.

Cette forteresse est gardée par un petit détachement de tirailleurs indigènes ; c'est actuellement la garnison la plus méridionale de l'Algérie.

Tougourt a une belle mosquée qui est un monument d'une réelle valeur ; les ressources ne manquent pas dans cette oasis qui est bien arrosée par un grand nombre de puits indigènes.

(1) Chott, bas-fond salin où l'eau s'accumule en temps de pluie.

Nous séjournons à Tougourt les 15, 16 et 17 février; on profite de ce séjour pour acheter quelques chameaux que les indigènes viennent proposer au colonel; Tagha a reçu la mission avec beaucoup de faste, il a donné en notre honneur une très belle fête arabe.

Le 18 février nous quittons Tougourt pour aller camper à Temacin, qui n'en est qu'à 16 kilomètres ; nous devons nous arrêter un jour en ce point pour rendre visite à Si Mohammed Seghir, grand maître de l'ordre des Tedjania, confrérie musulmane qui a une influence considérable dans le Sahara.

Si Mohammed Seghir avait envoyé son frère Si Maamar à Tougourt pour inviter le colonel à venir le voir à la zaouïa de Tamelhat, vaste couvent fortifié où il réside. Le grand marabout nous reçoit d'ailleurs fort bien dans son palais que nous visitons en détail; la mosquée, où se trouve le tombeau du fondateur de l'ordre des Tedjania, est une belle construction que surmonte une coupole assez remarquable.

Après un long palabre, Mohammed Seghir, auquel le colonel a fait des cadeaux d'une grande valeur, donne a notre chef des lettres de recommandation pour les cheikhs touareg avec les-

quels il est en relation ; un mokaddem (vicaire) de Tordre doit se joindre à la mission, cet individu quittera Tamelhat de façon à arriver à Ouargla en même temps que nous.

Demain latoission se partagera en deux parties; Tune, comprenant les gros bagages, marchera directement sur Ouargla sous le commandement du capitaine Masson avec Brosselard comme adjoint, tandis que l'autre appuiera à Pest pour rejoindre la vallée de l'Oued Igharghar que nous devons reconnaître.

Le capitaine Masson quitte Tamelhat un peu avant nous et prend la route directe d'Ouargla, où il sera dans quatre jours. La caravane légère traverse les jardins de Temacin par une série de sentiers étroits, bordés de murettes en terre qui closent les jardins de l'oasis; celle-ci est plantée dans un bas-fond marécageux où l'eau est à fleur de sol et forme en certains endroits de véritables étangs sans profondeur qui la rendent très malsaine. L'eau de ces étangs est très fortement chargée de sel qui se, dépose sur le sol, lequel est recouvert en beaucoup de points d'efflorescences semblables à du givre, qui lui donnent un aspect très original et tout particulier.

A la limite des jardins on gravit un ressaut du terrain pour gagner le plateau qui domine le bas-fond de Temacin ; ce plateau pierreux, sans végétation, se termine à la sebkhat (lac salin desséché) d'El Goug, que nous traversons dans sa longueur^ laissant à Touest la petite oasis d'El Goug plantée sur son bord occidental. Au sortir de la sebkhat nous faisons une petite halte à côté d'une jolie source jaillissant au pied d'un mamelon gypseux, qui est la seule hauteur dépassant le niveau uniforme du plateau. Cette source est peut-être unique dans cette région où il n'y a aucune eau courante en dehors de celle que donnent les puits artésiens.

Plus loin, le pays se mamelonné et se couvre de sable en manteau peu épais sur lequel poussent une foule de plantes sahariennes; c'est moins triste que la plaine caillouteuse qui s'étend entre Temacin et El Goug. Nous campons aujourd'hui à côté d'un puits appelé Bir bou Smah (1), situé au fond d'une cuvette peu profonde couverte de gravier fin ; Bir bou Smah est peu profond (2°^), son eau serait réellement

(1) Bir, puits; plus au sud les puits sont plutôt appelé» Hassi ; certains puits sont appelés aussi Aïn, mot qui désigne plus souvent un puits artésien ou une source naturelle.

bonne si elle n'était gâtée par les détritus de toutes sortes qui y tombent, ce puits n'est en effet qu'un simple trou à fleur de sol.

Nous avons eu une journée très dure aujourd'hui, le siroco a soufflé avec violence à partir de 9 heures du matin et la chaleur est atroce ; plusieurs hommes ont été assez sérieusement indisposés, sans conséquences graves heureusement. Le 20, après une marche de 6 heures dans une région semblable au pays que nous parcourons depuis El Goug, nous atteignons Bir Matmat, puits situé dans une dépression allongée qui ressemble à un lit de rivière dirigé du nord-nord-est au sud-sud-ouest; au dire de nos guides cette dépression serait le lit de l'Oued Igharghar, elle semble pourtant ne pas s'étendre bien loin.

Bir Matmat est un peu plus profond que Bir bou Smah, son eau est assez bonne, bien qu'elle répande une odeur peu agréable ; à côté de ce puits se voit une petite koubba, sorte de chapelle voûtée couvrant le tombeau d'une sainte musulmane vénérée, Lalla Meurdhia, qui vivait il y a environ un siècle.

Le 21, laissant la caravane suivre sa route vers le sud-est, Béringer et moi suivons la

dépression de Bir Matmat; elle se termine en cul-de-sac à peu de distance à un seuil rocheux au delà duquel est une dépression pareille; l'ensemble présente bien l'aspect d'un thalweg desséché.

Le pays se couvre de plus en plus de sable qui forme en quelques points des dunes d'une assez grande dimension, en général c'est une plaine de sable mamelonnée avec beaucoup de végétation ; les nomades appellent nebkat cette espèce de terrain qui est très fréquente dans le Sahara.

Vers midi la caravane s'installe à proximité de Hassi Ouled Miloud, puits creusé au pied d'.une grande dune appelée Erg Seyal qui domine le camp de 35 à 40 mètres. Ce puits est entouré de petites dun.es couvertes de drinn où nos chameliers prennent plusieurs vipères à cornes.

Depuis Tougourt nous marchons constamment au sud-est, direction qui nous éloigne d'Ouargla; aussi à partir de Hassi Ouled Miloud, prendrons-nous une direction sud-ouest pour nous rapprocher de cette oasis.

A quelques kilomètres du puits, la direction suivie coupe une vaste dépression que l'Erg Seyal limite au nord tandis qu'elle s'étend à

perte de vue vers le sud, c'est toujours POued Igharghar que nous quittons cette fois pour longtemps, car l'itinéraire que nous devons suivre à partir d'Ouargla^ ne rencontre cet oued qu'à quelques centaines de kilomètres au sud de cette oasis.

Au delà le pays prend un aspect tout particulier, c'est un plateau sablonneux, fortement ondulé et creusé de dhayat (1) circulaires nombreuses et profondes ; peu à peu ces dhayat deviennent plus vastes et moins profondes, ce sont de véritables cuvettes à pentes très douces que nos guides appellent salian (assiette); le 22, nous campons à Hassi Oucia, puits peu profond creusé au fond d'une de ces cuvettes qui sont entourées de petites dunes. Le lendemain, après avoir traversé ces dunes qui forment une chaîne circulaire autour de la cuvette d'Oucia, la caravane entre dans une région pierreuse; formée de larges ondulations de terrain solide qui résonne sous les pieds de nos chevaux.

On gravit une sorte de glacis en pente douce vers le nord pour atteindre le sommet d'une chaîne de hauteurs basses que l'on franchit par

(1) Dhayat désigne une cuvette basse fermée de tous côtés généralement.

un col étroit enserré entre deux pitons rocheux. De Tautre côté de cette chaîne est une vaste dépression appelée Sahan el Kelb, bordée de talus à pentes raides et profondément ravinées.

Vers l'est la chaîne se replie, formant une véritable gorge assez large que nos guides appellent Oued Cida; cet oued qui a une direction sud-est, va se jeter dans POued Igharghar en prenant plus au sud le nom d'Oued el Azal ; au confluent se trouverait un puits nommé Hassi Megarin.

La direction suivie prend POued Cida en écharpe, et, après avoir franchi le bord droit de cette vallée, nous débouchons dans une immense plaine d'une nudité absolue; le sol est couvert d'une couche de gravier siliceux mêlé de sable rassis qui forme un terrain excellent pour la marche ; ce terrain, qui se rencontre assez fréquemment dans le Sahara où il forme parfois d'immenses plaines, a reçu des nomades le nom de Reg. '

Pendant cinq heures nous marchons dans cette plaine désolée où aucun accident de terrain n'arrête la vue; vers le soir on installe le camp avant d'avoir atteint le Hassi Rebaïa où nous devions faire étape aujourd'hui; la provision

d'eau que notre équipage porte depuis Tougourt est encore intacte et cet incident est sans importance.

Le 24 la marche reprend au point du jour ; au bout de deux heures nous atteignons le Hassi Rebaïa, puits qui est protégé par une margelle élevée, précaution trop rare dans ce pays pour qu'on ne la signale pas.

Vers le miheu de la journée nous campons au Hassi Hoffrat Chaouch ; c'est toujours la même plaine caillouteuse aussi nue et aussi désolée.

Le lendemain le pays se couvre peu à peu de nebkat où pousse en grosses touffes la graminée appelée drinn (1) ; la vue est bornée vers le sud par une longue chaîne de hauteurs abruptes qui se terminent à la partie supérieure par des plateaux parfaitement horizontaux; ces hauteurs d'un aspect si particulier, portent le nom générique de gour (2); la chaîne que nous traversons aujourd'hui s'appelle Gour el Guendouz, elle a deux à trois kilomètres de largeur et un relief de 30 à 40 mètres; un col bas, véritable

(1) Drinn, artratherum pongens, graminée qui pousse dans le sable des dunes.

(2) Gara, pluriel gour, mot arabe qui veut dire témoin, désigne une hauteur conique terminée par un plateau.

couloir tortueux et étroit, permet de la franchir sans peine.

Au delà de ces gour on retrouve la plaine nue et rocailleuse d'hier; l'horizon est borné vers le sud-ouest par une chaîne de grandes dunes de sable blanchâtre qui forme un passage assez difficile de plusieurs kilomètres de longueur ; au sortir de la dune on passe à côté de la koubba de Sidi Khouilet, marabout qui est enterré à côté d'un puits ombragé par quelques beaux palmiers.

De ce point on commence à apercevoir audessus des contreforts de la dune les plus hauts palmiers d'Ouargla, que domine dans le lointain la masse trapue du Djebel Krima et la longue chaîne du Djebel Obad. Un peu au delà de Sidi Khouilet la vue s'étend sur le chott d'Ouargla, immense bas-fond sablonneux (ïui brille d'un éclat éblouissant sous les rayons verticaux d'un soleil radieux. Vers l'ouest le chott est bordé d'escarpements déchiquetés, chaîne de gour rougeâtres sur laquelle se détache la ligne sombre des palmiers de la grande oasis qui semble suspendue au-dessus d'un lac aux ondes imaginaires, effet de mirage qui est d'une netteté surprenante.

L'oasis d'Ouargla forme un paysage des plus

grandioses et qu'on ne peut regarder sans une profonde admiration ; c'est l'île de verdure avec ses frais ombrages et son eau courante perdue dans les parages les plus désolés de la mer saharienne.

A peine avons-nous mis le pied dans le chott que nous voyons un groupe de cavaliers s'avancer à notre rencontre; c'est l'agha d'Ouargla Abdelkader ben Amar accompagné de ses caïds et d'une forte escorte de brillants cavaliers. Après les salutations d'usage, l'agha se place à côté du colonel et nous reprenons notre marche interrompue un instant, pendant que caïds et cavaliers se livrent à la fantasia la plus effrénée. Au moment où nous atteignons les premiers palmiers de l'oasis notre cortège s'augmente du capitaine Masson, qui est venu au-devant de nous, et de quelques musiciens qui nous précèdent en jouant de leurs instruments avec un entrain infatigable ; nos chevaux excités par tout ce bruit allongent l'allure et nous ne tardons pas à pénétrer dans la ville d'Ouargla, dédale de rues étroites que remplit une population très agitée et très bruyante.

Notre étape se termine sur la place de la Kasbah, vaste espace libre situé à la partie occi-

dentale de la ville, sur lequel nous allons planter nos tentes pour quelques jours.

Nous ne chômerons pas d'ailleurs^ pendant ce séjour, car c'est à Ouargla que nous devons nous organiser définitivenient pour la marche au sud. Les chameaux de louage qui portent notre matériel depuis Biskra seront licenciés demain et rendus à leurs propriétaires pour être remplacés par des animaux achetés dans les tribus d'Ouargla.

Ce changement est d'ailleurs indispensable, les animaux de ces tribus étant seuls capables de résister aux fatigues et aux privations qu'ils auront certainement à supporter dans le grand désert.

C'est aussi dans ces tribus qu'il nous faudra recruter notre personnel indigène, guides et sokhars (chameliers), besogne qui ne sera pas des plus commodes, comme nous devions le constater bientôt.

Notre camp s'installe contre le mur extérieur de la Kasbah, pendant que tous les bagages de la mission sont emmagasinés à l'intérieur. L'agha nous a fait préparer une magnifique réception, moitié arabe, moitié française, d'un luxe réellement extraordinaire, surtout à Ouargla.

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