‹ Deux missions françaises chez les Touareg en 1880-81Chapitre 3 sur 18 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Séjour à Ouargla. — Organisation de la caravane. — Ronissat. — Les gonr et les gantara. — Les grandes dunes. — Ain Talba.

Nous prenons un jour de repos le 25; le colonel confère longuement avec Tagha au sujet des achats de chameaux et du recrutement du personnel indigène.

L'agha n'aurait pas reçu d'instructions bien nettes de son commandant supérieur, de sorte qu'il est un peu embarrassé pour aider comme il le voudrait le colonel Flatters ; cependant en présence de l'impossibilité de demander des ordres, Abdeikader ben Amar prend toutes ses mesures pour nous procurer dans les meilleures

conditions possible les deux cent cinquante chameaux qui nous sont nécessaires.

Les achats commenceront le 26^ ils seront traités par Masson et Lechâtelier en présence de Tagha et de la djemâa d'Ouargla.

26 février. — Nous avons à déjeuner Pagha et son beau-frère, le lieutenant de spahis, Mohammed ben Belkassem, qui est en même temps son khalifa Oieutenant); triste réception que nous leur offrons là; Brosselard a bien fait orner notre tente de popote du mieux possible au moyen de palmes et de feuillages, mais cela ne supplée que très insuffisamment à Texiguïté de nos ressources culinaires.

Le peu de pain qui nous reste est moisi et le vin de France est représenté par deux misérables bouteilles qu'on n'a pu remplir complètement.

Dans la journée les chameaux arrivent en grand nombre, ils sont payés comptant et reçoivent une marque au fer rouge avant d'être parqués dans un vaste fondouk que Tagha a mis à la disposition de la mission.

Le caïd des Chaamba, Ben Bissati, s'était imaginé qu'il allait être appelé à escorter la mission avec une forte troupe à méhari ; il pensait

évidemment se donner ainsi des droits à de forts profits; le colonel lui enlève ses illusions à cet égard et lui fait sentir que sa présence dans la caravane serait au moins inutile; le personnage en question quelque peu vexé se désintéresse dès lors des opérations, qui marchent lentement et non sans difficultés.

Les chameaux qu'on présente à la commission d'achat laissent beaucoup à désirer et on ne peut en accepter qu'un sur quatre en moyenne; les gens qui se présentent comme guides ou sokhars demandent des prix inadmissibles.

Heureusement Pagha, qui a une très grande autorité sur ses tribus, aide le colonel de tout son pouvoir, et les affaires s'arrangent peu à peu. Les achats se font sans trop de peine pendant les trois derniers jours du mois, le matériel nécessaire au transport des bagages et de l'eau, tellis (sacs en étoffe de laine) et guerba (outres en peau de bouc), est réuni et le personnel indigène se recrute à des conditions acceptables.

Les guides recevront 4 francs par jour, les sokhars 2 francs; il leur est avancé deux mois de solde, mais ils devront se procurer sur cette somme les vivres pour trois mois.

Le l®** mars nous sommes allés reconnaître le Djebel Krima qui est à dix kilomètres au sud d'Ouargla ; cette grande gara a un relief de 80 mètres environ, elle se termine par un plateau calcaire qui est bordé d'escarpements verticaux d'une hauteur variable; la partie inférieure de la gara est recouverte de talus de sable qui s'élèvent en quelques endroits jusqu'au sommet; un sentier de chèvres qui s'élève en zigzag avec de très fortes pentes sur son versant nord permet d'accéder sur le plateau supérieur; au point où le sentier atteint celui-ci était installée une porte qui existe encore en partie.

Le Djebel Krima a en effet servi longtemps de refuge aux tribus qui habitaient le chott avant l'invasion de Hilal (n« siècle); on y reconnaît les murs informes d'un village qui était construit à la partie occidentale du plateau. Un puits de 4 mètres de diamètre et .qui devait mesurer 85 mètres environ de profondeur, est creusé vers le milieu du plateau; bien qu'il soit en partie comblé il mesure encore près de 70 mètres de profondeur; nous revenons par la petite oasis de Rouissat, ksar des Béni Thour qui est à 6 kilomètres environ au sud-est d'Ouargla.

2 mars. — Accompagné de Béringer je suis

allé visiter le ksar d'Ouargla en détail, les rues sont très étroites, tortueuses et assez mal tenues^ sauf la rue principale qui pourrait au pis aller donner passage à des voitures.

Au milieu du ksar est une vaste place carrée mesurant environ 100 mètres de côté ; elle est bordée sur tout son pourtour de galeries à arcades sous lesquelles sont installées des boutiques tenues par des Mozabites ou des gens d'Ouargla. Ces boutiques, où Ton trouve des étoffes, de Tépicerie, des objets en acier et même des armes, sont assez bien montées ; sur la place se tient le matin un marché journalier où se vendent toutes sortes de denrées alimentaires ; les bouchers débitent du mouton ou du chameau, quelquefois de la gazelle ou de Pantilope, les maraîchers vendent des oignons, des carottes et des choux verts ; le grain, orge ou blé, le fourrage vert et d'autres produits, comme le goudron, le savon, et parfois les dépouilles d'autruche, font l'objet d'un commerce assez important.

Ouargla qui compte environ 3,000 habitants sédentaires, voit sa population augmenter beaucoup en automne, à l'époque de la cueillette des dattes qui attire les nomades dans l'oasis où ils

possèdent beaucoup de palmiers, les cultures de l'oasis entière comptent environ 800.000 dattiers.

Le ksar d'Ouargla est entouré d'un mur en briques crues de 4 à 5 mètres de hauteur; ce rempart -est épais de plus d'un mètre, de sorte que l'on a pu établir à son sommet en certaines parties un chemin de ronde avec mur crénelé ; des tours carrées à deux étages de feux flanquent la muraille de distance en distance; un fossé large de 4 mètres, assez profond et rempli d'eau par les nombreux puits artésiens de l'oasis complète cette organisation défensive.

Le ksar d'Ouargla possède deux mosquées surmontées de minarets carrés assez élevés ; une de ces mosquées appartient en propre aux Mozabites (le Mzab, pays des Mozabites, est à 200 kilomètres environ ouest-nord-ouest d'Ouargla).

Nous sommes montés sur le minaret de la mosquée des Arabes; on a une vue très belle; de sa terrasse supérieure qui domine la ville de 35 mètres, on découvre tout le chott où l'oasis forme un îlot de sombre verdure qui mesure environ 9 kilomètres de longueur sur 8 de largeur. Cette forêt de palmiers renferme en plus

du ksar (1) d'Ouargla, les petits ksour de Chott et d'Adjadja à Test et celui de Rouissat au sud. Entre Chott et Ouargla existe une sebkhat, lac d'eau excessivement salée qui ne s'assèche jamais; cette sebkhat est un bas-fond qui fait partie du thalweg de TOued Mya, lequel traverse le chott du sud au nord.

3 mars. — Nous sommes allés voir un atelier de puisatiers indigènes qui travaillent à peu de distance du ksar ; ces puisatiers qui portent le nom de Rtassa, paraissent appartenir à une race spéciale et forment une corporation qui jouit de privilèges assez étendus ; ils creusent et entretiennent les puits artésiens de l'oasis qui sont au nombre de cent au moins.

Les Rtassa sont des plongeurs réellement extraordinaires, il restent souvent plus de deux minutes et demie sous Teau et travaillent parfois dans 50 mètres de profondeur d'eau. Ce sont de beaux hommes qui paraissent fort intelligents, leur type est tout particulier; beaucoup meurent dans la force de Tège à la suite de maladies de poitrine causées par le métier pénible qu'ils exercent. Ce métier n'est d'ailleurs

{{) Ksar, pluriel ksour, désigne un village fortifié.

pas sans dangers d'un autre genre et les accidents mortels ne sont pas rares au cours des travaux de puits, soit par suite d'éboulement, soit par asphyxie au moment où la nappe d'eau mise au jour se précipite avec force dans le puits.

Ce soir le total des chameaux achetés a atteint le chififre de 200, il en faut encore 50 et il va falloir battre le rappel dans les douars des environs. Le colonel est cependant décidé à partir le 5, jour qu'il a fixé dès son arrivée ici ; le personnel indigène est au complet.

Lechâtelier restera à Ouargla afin d'acheter les 50 chameaux nécessaires pour compléter la caravane et nous rejoindra à deux ou trois jours de marche d'Ouargla. On lui laissera une partie du personnel indigène; ce dernier comprend 30 cavaliers à méhari (chameau de selle) et 50 sokhars, plus 4 cavaliers à cheval.

4 mars. — On organise la caravane pour le départ de demain, les bagages sont placés dans les tellis et disposés près des tentes pour pouvoir être chargés rapidement. Les membres de la mission consacrent une partie de la journée à leur correspondance; il se passera probablement bien des mois avant que nous puissions envoyer un courrier après celui qui partira

demain pour Tougourt et Biskra, porté par un cavalier à méhari.

5 mars. — Le chargement de la caravane ne peut commencer avant dix heures du matin, il manque beaucoup de sokhars, et le makhzen (garde) de Tagha est sur pied toute la matinée pour amener les manquants. Ce n'est qu'à deux heures de l'après-midi que nous pouvons nous mettre en marche pour Rouissat où nous devons camper ce soir; l'agha qui nous a reçus à déjeuner, nous accompagne et campera avec nous ; le caïd des Béni Thour, Brahim bel Hadj Abd el Kader, doit recevoir la mission et lui offrir la diflfa. Vers quatre heures les tentes sont établies et les bagages déchargés ; en attendant la dififa de Brahim nous sommes allés visiter Adjadja en passant par la petite oasis d'Aïn Beïda.

Aïn Beïda est un très beau puits artésien qui arrose quelques jardins où se trouvent les plus beaux palmiers du chott, quelques-uns de ces arbres ont plus de 25 mètres de hauteur; d'immenses vignes mêlées à des figuiers qui poussent à l'ombre des dattiers, forment en cet endroit des massés de verdure d'un fort joli efifet.

Adjadja est un petit ksar qui présente un aspect tout particulier, ses rues tortueuses et étroites sont couvertes et ne reçoivent le jour que par des ouvertures pratiquées, de loin en loin, dans les terrasses qui donnent à ces voies de communication Paspect de galeries de mines ; TAïn Adjadja qui arrose cette oasis, est un magnifique puits artésien qui forme un gros ruisseau débitant plus de mille litres à la minute.

En regagnant notre camp nous traversons la partie sud du lac salé dont j'ai parlé plus haut; le sentier très étroit que nous suivons est tracé sur une couche de sel très dure qui a la couleur et Taspect du verre à bouteilles ; cette couche paraît suspendue au-dessus du lac dont l'eau sombre et immobile apparaît de place en place aux points où la couche saline s'est effondrée. Notre guide nous recommande de le suivre avec le plus grand soin, car il n'y a qu'une partie très étroite où cette couche, qui résonne sous les pieds des chevaux comme une voûte mince, peut porter des cavaliers sans risquer de se rompre.

Le ksar de Rouissat sous les murs duquel est établi notre camp, est une véritable forteresse carrée entourée d'un mur élevé, percé d'une

seule porte ; ce ksar a un aspect des plus rébarbatifs, et son chef Brahim, avec lequel nous faisons connaissance au moment de la diffa, a une figure de bandit; on ledit très Intelligent et très dévoué.

6 mars. — Nous quittons Rouissat à 6 heures du matin^ accompagnés par Tagha qui nous fait la conduite jusqu'à la limite du chott qui est à quelques kilomètres de Rouissat. Le "colonel exprime à Pagha toute sa reconnaissance pour les bons services qu'il a rendus à la mission, chacun serre la main à cet excellent homme qui nous a si bien reçus et nous disons adieu mentalement à PAlgérie et à Ouargla dont les minarets disparaissent peu à peu dans le lointain.

Le pays est monotone au possible, c'est une plaine caillouteuse, presque dénuée de végétalion sauf dans quelques parties sablonneuses où poussent l'alenda (1), le dhomran (2), le drinn et d'autres plantes sahariennes.

Vers midi, nous laissons à l'ouest les gour Terfaya, hauteurs abruptes d'un aspect très

(1) Alenda, ephedra alata^ conifère, petit arbuste qui "atteint 1 mètre 50 de hauteur.

(2) Dhomran, traganum nudatum, salsolacée, plante basse à feuilles très charnues, très goûtée des chameaux.

pittoresque, et nous campons à côté du Hassi Terfaya (puits des tamarix) qui est à moitié comblé par le sable; la végétation est assez belle autour de ce puits, on y voit quelques buissons de tamarix (terfa) (1), justifiant le nom qui lui est donné.

Dans raprès-midi le colonel nous donne ses instructions pour l'organisation du service en route et au bivouac; Massonet Lechâtelier sont chargés de la conduite de la caravane et de rétablissement du camp; Béringer et Roche aidés de Cabaillot et Rabourdin ont pour mission principale, en dehors de leur spécialité comme ingénieurs, les observations astronomiques; Brosselard et moi devons lever le terrain le long de l'itinéraire qui est relevé comme distance et direction par Cabaillot; Brosselard est déplus chargé du service des subsistances et des distributions. Le camp établi en carré sera gardé sur chaque face par un petit poste fourni par les sokhars, ces petits postes seront établis à portée de fusil des faces.

Pendant la nuit un des membres de la mission

(1) Terfa ou ethel, tamarix articulata ou gallicaf tamaricinée, arbre qui atteint jusqu'à 10 mètres d^ hauteur dans les vallées du pays des Touareg.

veillera au centre du camp en compagnie de son ordonnance auprès d'un feu qui sera entretenu constamment ; tous les membres de la mission sauf le colonel seront employés à tour de rôle à ce service de garde qui durera pour chacun deux heures consécutives. Le colonel avait exprimé sa volonté de prendre la garde à son tour, nous lui avons fait remarquer que cela pourrait produire mauvais effet auprès des indigènes, et il a renoncé à cette intention.

En route le colonel marchera généralement en tète de la caravane accompagné de quelques cavaliers et du guide désigné, les membres de la mission ne devront pas s'écarter hors de la vue de la caravane qui devra marcher aussi bien groupée que possible.

Les ordonnances au nombre de douze sont armés de fusils modèle 74; les cavaliers d'escorte et la plupart des sokhars ont des fusils de chasse à deux coups ou des moukalas arabes.

Dans le cas d'une attaque les membres de la mission, les ordonnances et une demi-douzaine d'indigènes sur lesquels on peut compter, forment toute la force de la mission ; les guides et les sokhars s'enfuiraient bien probablement au premier coup de fusil.

En arrivant à rélape deux caisses de cartouches modèle 74 seront placées ouvertes dans ma tente autour de laquelle nous devons nous masser en cas d'événement.

7 mars. — Nous sommes en route à 7 heures et nous marchons au sud sur une longue ligne de gour qui borde la plaine de Terfaya de ce côté. On traverse ces gour par un col étroit qui nous mène dans une grande dépression circulaire entourée de gour de tous côtés, sauf vers le sud-ouest où se voit un large couloir qui s'étend à perte de vue; au milieu de la dépression s'élève une grande dune, TErg (1) Zmeïla qui fait donner à la dépression le nom d'Oued Zmeïla (zmeïla, diminutif de zmoul, dune).

Le pays devient de plus en plus mouvementé, l'itinéraire suivi traverse une suite de dépressions sablonneuses communiquant entre elles par des couloirs étroits bordés de falaises abruptes où la caravane s'allonge en fîle interr minable ; en certaines parties le sol est rocheux

(1) Erg, littéralement veines, désigne dans le Sahara une grande dune de sable ou un groupe de dunes plus ou moins important; une dune isolée s'appelle le plus souvent ghourd.

et couvert de silex mêlés de fragments d'œufs d'autruche.

Au sortir de ce dédale, où nous cheminons pendant environ deux heures, nous traversons un large oued pour gravir un plateau rocheux étroit et allongé, appelé gantara Smihri ; le mot gantara qui signifie pont, sert à désigner dans le Sahara les plateaux de ce genre bordant les grandes dépressions appelées oued, qui ne sont souvent que des bas-fonds de grandes dimensions.

La gantara Smihri est limitée au sud par des escarpements rocheux très roides que la caravane ne franchit pas sans quelques difficultés ; on met le camp vers une heure à proximité du Hassi Smihri, dans une profonde dépression sablonneuse appelée Oued Smihri; Peau du hassi est très salée et imbuvable, il est creusé près d'une dune isolée, TErg Smihri, qui est à quelques kilomètres du camp.

Le temps très couvert pendant toute la matinée, tourne à la pluie qui se met à tomber dans la soirée et ne cesse pas de toute la nuit. Le colonel a décidé que nous ferions séjour ici demain, les pâturages pour les chameaux sont très beaux dans l'Oued Smihri, et d'ailleurs il

faut donner à Lechâtelier le temps de nous rejoindre.

8 mars. — Séjour. - Je suis allé, accompagné du guide Saci ben Sliman, reconnaître TOued Smihri vers Test pendant que Béringer et Roche font la même opération à Touest; du haut de l'Erg Smihri qui a 40 mètres de relief, on découvre bien l'oued qui s'étend à perte* de vue du côté de Test, tandis qu'il paraît fermé de l'autre côté par une gantara dont on n'aperçoit pas l'extrémité. Béringer rapporte un levé à vue du terrain qu'il a reconnu ; c'est un enchevêtrement de dépressions allongées séparées par des gantaras abruptes et très découpées qui présentent peu de passages praticables.

9 mars. — Au sortir de l'Oued Smihri nous nous engageons dans une région très tourmentée comprenant une foule de dépressions sablonneuses souvent circulaires, séparées par des gantaras rocheuses ; après 4 heures de marche dans cette région dififîcile nous atteignons Hassi Mjeïra où nous campons.

Ce puits assez profond contient de bonne eau en abondance, il est creusé au milieu d'une vaste dépression, espèce de cirque entouré de hauteurs rocheuses; près du puits est une

grande dune dite Erg Mjeïra. Dans l'après-midi Béringer et moi gravissons cette dune qui domine le camp de 70 mètres ; de son sommet on se rend très bien compte que la topographie du pays ne va pas tarder à changer en marchant vers le sud; tandis qu'au nord, à Test, et à Touest on ne voit que gour et gan taras, le terrain semble s'aplanir vers le sud et la vue n'est arrêtée que par une série de dunes élevées qui se pressent à l'horizon.

10 mars. — Séjour. — Lechâtelier arrive dans la matinée avec les 50 chameaux qui complètentnotre convoi; ces animaux ne sont pas en très bon état et, comme les guides assurent que nous ne trouverons pas d'eau avant cinq jours, le colonel décide que nous séjournerons encore demain ici pour refaire un peu les animaux nouvellement arrivés; les pâturages sont très beaux dans l'Oued Mjeïra qui est couvert d,e nebkat avec une végétation très vigoureuse.

Ce matin nous avons reçu la visite de Si Ahmed ben Cheikh des Chaamba Guebala, ancien caïd de la tribu, qui est campé aux environs; Béringer et le docteur Guiard vont en reconnaissance vers l'oued et lèvent le terrain de ce côté.

11 mars» — Accompagné de Saci je vais vers

l'est reconnaître un large oued dit Bou Nemel, qui vient de cette direction et se' réunit à l'Oued Mjeïra à Test de l'Erg Mjeïra; nous sommes allés en suivant cet oued jusqu'à Hassi bou Nemel el Djedida qui est à 12 kilomètres de Hassi Mjeïra. L'Oued bou Nemel se prolonge vers le nord-est par l'Oued Lefaïa et une série de dépressions semblables qui iraient rejoindre la vallée de l'Igharghar, à deux ou trois journées de marche vers l'est.

Dans l'après-midi, on réorganise la caravane d'une façon définitive, les tonnelets et les guerba sont remplis d'eau et tout est préparé pour se mettre demain en route dès le lever du soleil ; on doit en effet faire de longues étapes de façon à atteindre le prochain point d'eau le plus tôt possible.

12 mars. — La caravane se met en mouvement à 6 heures, le terrain figure une grande plaine formée d'un sol dur, rocheux en certains points et creusé par places de dépressions circulaires mesurant deux à trois cents mètres de diamètre; ces dépressions dont le fond est formé de nebkat reçoivent ici le nom de haoudh, elles contiennent souvent une belle végétation tandis que la plaine est d'une nudité absolue.

Béringer, le docteur et moi avons poussé une reconnaissance à Touest en cours de route sous la conduite de Sacî, qui nous a fait passer par le Hassi el Melah, puits à demi comblé auprès duquel sont plusieurs tombes où reposent des Chaamba tués par des coupeurs de route touareg. Vers 2 heures et demie nous regagnons la caravane qui met le camp près de TErg Djeribia, grande dune isolée de 80 mètres de relief; il y a un puits à quelques kilomètres sud-ouest du camp, mais il ne donne plus d'eau depuis longtemps.

13 mars. — En route à 6 heures, Béringer, Roche et moi allons reconnaître le Hassi Djerîbia; ce puits qui avait 15 mètres de profondeur est comblé en partie, il est dans une dépression allongée peu accusée que nos guides appellent Oued Djeribia. Au sud de cet oued la plaine se couvre de longues lignes de petites dunes de quelques mètres de relief, formant une série de rides parallèles et dirigées suivant le méridien magnétique; ce système de chaînes sablonneuses est nommé selass par nos guides.

En dehors des dunes où il y a quelques plantes et qui sont couvertes de traces de gazelles et d'antilopes, le sol est dur, pierreux, et ressem-

ble à du macadam mal comprimé, c'est le terrain que les nomades appellent gassi.

Vers une heure et demie nous campons au pied d'une chaîne de dunes appelée Selass el Dhanoun; le dhanoun (1) est une plante bulbeuse qui, lorsqu'elle est jeune, ressemble à une grosse asperge; dans cet état elle serait comestible, les nomades grillent le bulbe et le réduisent en farine dont ils font une sorte de galette; cette plante se rencontre assez fréquemment dans tout le Sahara.

14 et 15 mars. — Pendant ces deux étapes nous marchons dans une immense plaine pierreuse que le sable recouvre de place en place ; de hautes dunes isolées appelées ghourd, apparaissent çà et là augmentant de relief et de volume au fur et à mesure que l'on avance vers le sud.

Le 15, Roche, Béringer et moi, avons escaladé un de ces ghourd auprès duquel nous avions campé la veille; cette dune qui est appelée Ghourd bou Kheloula, domine la plaine de 80 mètres, malheureusement le vent souffle avec force du sud entraînant beaucoup de sable et

(1) Dhanoun, phelipea violacea, orobranchacée.

nous n'avons pas une vue aussi étendue que nous l'aurions cru. Cependant il est facile de se rendre compte que les dunes vont devenir de plus en plus rapprochées, elles semblent se toucher et former un massif compact vers le sud; nos guides affirment d'ailleurs que l'Aïn Taïba où nous devons arriver demain est complètement entourée de hautes dunes.

Le 15, nous campons au pied du Ghourd Toumiet, double cime sablonneuse au delà de laquelle les dunes s'enchevêtrent dans un pêlemêle grandiose. Notre camp est dans une sorte de couloir qui est comme la porte d'entrée des grandes dunes formant le massif de l'Erg ; l'ensemble des pentes nord de l'Erg s'appelle El Oudje (la face) et notre couloir est dénommé Téniet el Oudje, le col d'El Oudje.

A proximité de ce point est une dépression dans laquelle on trouve une argile blanche, semblable à la terre à foulon et que les nomades emploient comme savon ; cette argile s'appelle terba; c'est une terre argilo-sablonneuse qui contient beaucoup de gypse.

En suivant la trace d'une gazelle qu'il avait blessée, Saci a trouvé, près du camp, le cadavre momifié d'un individu étendu sur le dos; ce

malheureux est probablement mort de soif, car il tient encore dans sa main crispée une guerba toute racornie.

16 mars. — Nous quittons Téniet el Oudje à 6 heures et marchons sur Aïn Taiba où, d'après nos guides, nous devons arriver avant midi; pendant quelques kilomètres nous marchons sur un sol sablonneux ferme, peu mouvementé, formant le fond d'une espèce de cirque qui se rétrécit peu à peu, pour aboutir à une gorge étroite bordée de dunes géantes dont les hautes cimes en dominent le fond de plus de 100 mètres.

Ce défilé est sinueux et très accidenté, il est coupé en beaucoup de points par des contreforts détachés des dunes qui le bordent et certains passages présentent des difficultés assez sérieuses pour les chameaux; cependant la marche se fait sans accident et vers 11 heures nous sommes sur le bord du profond entonnoir ou dort PAïn Taïba.

Cette espèce de puits naturel est un cratère d'effondrement qui a 20 mètres de profondeur et 200 mètres de diamètre à l'entrée ; le fond du cratère est occupé par une mare d'eau verdâtre mesurant 100 mètres de largeur et entourée d'une ceinture épaisse de grands roseaux.

Du côté est existe une large berme qui permet d'approcher de la mare, tandis que de Pautre côté les flancs sablonneux de Tentonnoir plongent dans Peau ; de ce côté est un bouquet de palmiers. L'eau de la source est excessivement salée et imbuvable ; nos Chaamba assurent que de plus elle est empoisonnée par de nombreux cadavres de chameaux qui^ pressés de boire, se sont approchés imprudemment des bords qui sont peu solides et s'y sont noyés.

Pour avoir de l'eau potable il faut creuser des puits le long de la mare à quelque distance du bord, ces puisards se remplissent rapidement d'une eau excellente; afin d'avoir moins à creuser on doit faire ce travail le plus près possible de la mare et se débarrasser en conséquence des roseaux qui l'entourent.

A cet effet nos Chaamba mettent le feu aux roseaux qui s'embrasent en un instant et font ressembler l'entonnoir d'Aïn Taïba à un cratère en éruption. Quand le feu est éteint on trouve quelques puisards tout creusés qu'il suffit de nettoyer pour en faire usage ; dans l'un d'eux, un de nos sokhars a trouvé les débris d'un squelette qui a dû appartenir à un targui (singulier de touareg), car il a encore au bras le lourd

bracelet de pierre que portent les guerriers touareg.

L'Aïn Taïba n'a pas volé son nom (la bonne source) ; son eau est d'une limpidité parfaite et de très bonne qualité ; aussitôt que les puisards sont curés, on amène les chameaux par petits groupes à côté des puits où on les fait boire dans des abreuvoirs que les sokhars ont aménagés rapidement avec beaucoup d'habileté.

Les chameaux, qui n'ont pas bu depuis le 11 mars, absorbent en moyenne cinquante litres d'eau ; la nappe d'Aïn Taïba paraît inépuisable et l'abreuvoir de nos bêtes de somme se fait avec une très grande rapidité pendant que le camp s'installe à peu de distance de la source. La mission séjournera deux jours à Aïn Taïba ; ce n'est pas trop pour donner un repos nécessaire aux chameaux qui en ont besoin et faire la provision d'eau ; nous devons en effet marcher 6 à 7 jours au sud d'Aïn Taïba avant de trouver un point d'eau.

17 mars. — Roche et moi procédons au sondage de la mare d'Aïn Taïba; nos Chaamba assistent à l'opération en nous regardant d'un air narquois, car ils prétendent que c'est un abîme sans fond ; ils assurent qu'une caravane

de 250 chameaux y a disparu tout entière. Les mesures que nous prenons avec tout le soin désirable, donnent une profondeur encore très respectable de 6 à 7 mètres .

L'eau de la mare d'Aïn Taïba est excessivement chargée de sels alcalins, elle donne à révaporation un résidu solide de 37 grammes 6 par litre, tandis que Peau des puisards ne produit que 3 à 4 grammes.

A quelques centaines de mètres de Fentonnoir d'Aïn Taïba est un deuxième cratère d'effondrement tout semblable; celui-ci est en partie comblé par le sable qui recouvre la nappe d'eau d'une couche de 9 mètres environ d'épaisseur.

18 mars. — On fait la provision d'eau et on organise tout pour se mettre en route de bonne heure demain ; j'ai trouvé une pointe de flèche en silex finement taillée dans le sable, c'est le premier objet de cette espèce que nous avons trouvé dans cette région.

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