‹ Deux missions françaises chez les Touareg en 1880-81Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le grand Erg et les Gassis. — El Byodli. — L'Oued Igharghar.

— Temassinin.

Le 19, nous quittons Aïn Taïba dès le lever du soleil, nous avons devant nous 6 jours de marche sans eau et les étapes doivent être aussi longues que possible.

La caravane s'engage dans une sorte de vallée comprise entre deux chaînes de hautes dunes dont quelques-unes atteignent un relief de 150 mètres; cette vallée est souvent coupée de vagues sablonneuses qui ralentissent notablement la vitesse de nos bêtes de somme. Je profite de la lenteur de la marche pour gravir

avec Béringer les plus hauts sommets des dunes environnantes; nous ne voyons que du sable, toujours du sable, en dunes plus ou moins élevées formant de longues chaînes parallèles entre lesquelles sont de profondes vallées.

La végétation est assez active dans ces vallées ; nous trouvons quelques, pieds d'alenda (conifère) qui atteignent ici les dimensions de forts arbustes ; cette plante a d'ailleurs donné son nom à la vallée où marche la mission, vallée qui est dénommée Fedj Alenda (fedj, passage entre deux montagnes).

Après 5 heures de marche, nous appuyons légèrement à Test pour sortir du Fedj Alenda, qui semble se prolonger vers le sud, et passer dans un large couloir complètement dégarni de sable et compris entre deux chaînes de hautes dunes. Ce couloir, qui a deux à trois kilomètres de largeur, s'ouvre à perte de vue, aussi bien au sud qu'au nord ; le sol de cette véritable gorge que l'on appelle Fedj Beïdha est dur, rocailleux et couvert de fragments de silex de toutes couleurs, c'est le sol appelé gassi.

Vers 3 heures la caravane se rapproche de la dune et campe au pied de celle-ci à proximité de pâturages suffisants pour les chameaux ; il n'y

a de végétation que dans le sable au pied'des dunes.

20 mars. — Notre départ est retardé ce matin par suite de difficultés avec nos Chaamba qui ont profité du séjour à Aïn Taïba pour voler une foule d'objets appartenant à la mission; tout s'arrange cependant et nous sommes en route à 7 heures.

Au point que nous atteignons vers 10 heures 30, le Fedj Beïda se trouve barré par une petite chaîne de dunes que nous traversons en appuyant au sud-est, pour déboucher dans un large fedj qui serait beaucoup plus étendu que celui que nous avons quitté. Il se prolongerait, en eff'et, au nord jusqu'au Ghourd bou Kheloula que nous avons gravi le 15 mars, sa largeur est double de celle du Fedj Beïdha; le sol est toujours le même, rocailleux et parfaitement plan. Notre guide appelle ce fedj Gassi Ghessel, du nom d'une plante, le ghessel, qui pousse en grosses touff*es dans les parties du gassi où il y a un peu de sable.

Le camp s'installe à 1 heure et demie au pied des dunes qui bordent le gassi à Touest; toute la journée le vent a soufflé du sud-est avec violence, soulevant le sable en nuages épais qui

cachent le soleil et limitent la vue à quelques centaines de mètres; ce vent brûlant qui ne cesse qu'à la nuit tombante est des plus pénibles, il est presque impossible d'écrire sous la tente autrement qu'au crayon, le sable rendant impraticable l'emploi de la plume et de l'encre.

21 mars. — - Toute l'étape de ce jour se fait dans le Gassi Ghessel qui présente toujours le même aspect; l'itinéraire que nous suivons a du être très fréquenté jadis car on y trouve de véritables sentiers parallèles, parfaitement battus, que nous utilisons ; ces sentiers forment ce que l'on pourrait appeler les grandes routes du Sahara, les nomades les appellent medjbed.

Lechâtelier a poussé une reconnaissance à l'est et â gravi les dunes qui bordent le gassi de ce côté; au milieu d'un dédale de chaînes sablonneuses il a constaté l'existence de fedj nombreux, parallèles à notre gassi, mais ces fedj paraissent coupés de dunes et aucun ne présente l'aspect de ceux que nous avons parcourus jusqu'ici.

Au cours de l'étape les sokhars ont tué deux de ces serpents appelés zoreïl par les Arabes du sud de l'Algérie qui font passer ce reptile pour être excessivement dangereux. Le zoreïl serait

If

doué d'une vivacité de mouvement telle, qu'il pourrait blesser très grièvement un homme ou uil animal par le seul fait de se lancer sur eux.

Ce serpent ressemble à une petite couleuvre, très menue, il est assez joli comme forme et comme robe; bien qu'il passe pour très venimeux il est dépourvu de crochets. Ce qui est certain et j'ai eu l'occasion de voir le fait plusieurs fois, c'est que les cavaliers arabes voyageant dans les régions habitées par ce reptile, qui est assez rare, ne cessent pas d'examiner avec soin le chemin qu'ils suivent, et tournent bride à fond de train s'ils aperçoivent un zoreïl.

Le Gassi Ghessel est habité par des gazelles et des antilopes en grand nombre ; nous n'en profitons guère, car ces animaux sont très méfiants et l'approche de la caravane les fait bien vite disparaître dans les dunes. Par contre un animal avec lequel nos sokhars ont des rapports fréquents et involontaires, c'est le scorpion qui est très abondant, sa piqûre tout en étant fort désagréable n'est pas dangereuse.

82 mars. — A peu de distance du camp du 21, le gassi se rétrécit beaucoup puis il prend une direction sud-sud-ouest ; nous le traversons en écharpe pour franchir son bord oriental au

Téniet el Begra (col de Pantilope) et passer dans un autre gassi qui s'appelle Gassi el Adham (gassi des ossements) ; ce nom lui a été donné à la suite d'une ghazzia faite en 1849 par Cheikh Othman (1) des Touareg Azgar sur des Chaamba campés à Mjeïra-

Poursuivi par les Chaamba à qui il avait pris 500 chameaux, Cheikh Othman ne put faire boire ceux-ci à Aïn Taiba et sema le gassi des funèbres débris qui blanchissent le long du medjebed, mêlés à quelques tombes informes.

Le Gassi el Adham n'a pas la rectitude du Gassi Ghessel, il se partage en deux branches à peu de distance du point où nous l'avons abordé; vers 2 heures, nous campons près de son bord occidental en un point où il forme un coude assez prononcé vers l'ouest; tout le jour le vent souffle comme hier aussi fort et aussi désagréable.

23 mars. — La marche se poursuit toujours le long du bord oriental du Gassi el Adham, qui s'élargit de plus en plus; au point où nous

(1) Cheikh Othman, marabout et guerrier, fut le guide de Duveyrier dans son voyage dans le Sahara ; Duveyrier l'amena à Paris en 1861, c'était un homme réellement remarquable, il est mort vers 1874.

campons vers 2 heures, c'est à peine si on distingue les dunes qui bordent le gassi à l'ouest, tant elles sont éloignées.

En arrivant nous faisons fuir une troupe d'une dizaine d'antilopes qui paissaient tranquillement en cet endroit ; ce sont de jolies bêtes de robe fauve, basses sur pattes et portant des cornes très aiguës en forme de lyre, elles détalent à un galop assez lent qu'un cheval suivrait facilement au grand trot.

24 mars. — Nous devons atteindre aujourd'hui le point d'eau nommé El Byodh, perspective fort agréable, car le liquide que nous traînons depuis Aïn Taïba dans nos tonnelets est devenu exécrable, il répand une odeur infecte et a une saveur extrêmement désagréable même quand il a bouilli .

Partis à 6 heures, nous quittons bientôt le Gassi el Adham pour franchir son bord oriental et prendre la direction d'El Byodh qui est vers le sud-est; la traversée des dunes demande environ une heure, au bout de laquelle nous arrivons devant un grand espace dégarni de sable, vaste couloir nommé Gassi el Mokhanza, du nom d'un puits qui se trouve à l'extrémité nord de ce passage.

El Byodh est sur le bord oriental du gassî, près d'une sebkhat que nos guides nous n)ontrent au pied des dunes élevées qui limitent le gassî à Test ; cette sebkhat (1) est couverte d'un dépôt salin blanc comme la neige, ce qui explique le nom qu'on lui donne : El Byodh (le blanc).

Le Gassi el Mokhanza, qui traverserait de part en part le massif des grandes dunes, a, à hauteur d'El Byodh, près de 10 kilomètres de largeur; c'est un plateau caillouteux ou rocheux coupé en certaines parties par des ravinements assez profonds et dont la traversée n'est pas des plus commodes.

La caravane met deux bonnes heures pour atteindre le bord de la Sebkhat el Byodh qui n'est guère qu'à 6 kilomètres du bord ouest du gassi ; la sebkhat est entourée de nebkat couverte d'une végétation vigoureuse, sur laquelle l'œil se repose avec plaisir en sortant de la partie rocailleuse du gassi qui est d'une aridité et d'une tristesse désolantes.

Encore une heure de marche et le camp s'installe au pied de dunes basses qui entourent une

(1) Sebkhat, lac salin plus ou moins desséché.

cuvelte où Peau se trouve à 50 centimètres de profondeur dans le sable.

Le fond de cette cuvette contient quelques touffes d'une plante à feuilles très découpées, d'un vert magnifique, et surmontées de fleurs blanc sale panaché de violet foncé; cette plante que les Chaamba appellent betthina et les Touareg falezlez, a été déjà signalée par Duveyrier; c'est une solanée (hyosciamus falezlez) qui passe pour un poison violent.

Le capitaine Massou fait creuser une grande tranchée dans le sable pour abreuver les chameaux ; elle est à peine creusée qu'elle se remplit d'une eau très limpide qui est tellement abondante, que 50 chameaux buvant ensemble n'en font pas baisser le niveau.

Des puisards sont établis pour prendre l'eau à boire, quelques sybarites se font même creuser des baignoires; l'eau d'ElByodh donne un résidu solide de 6 grammes par litre, résidu qui renferme du sulfate de magnésie et surtout du chlorure de sodium. Elle nous paraît un nectar à côté de l'eau putréfiée que nous buvions hier, mais elle est douée de propriétés laxatives énergiques que nous constatons au bout de quelques heures.

Nous séjournerons deux jours ici; les animaux ont besoin d'un peu de repos et le matériel de la mission réclame des réparations impérieuses; les pâturages à chameau sont magnifiques autour de la sebkhat.

Nos sokhars ont tué plusieurs vipères à cornes en traversant le gassi, où elles sont très nombreuses dans les parties rocheuses; deux de ces animaux paraissent appartenir à une espèce nouvelle qui est remarquable par les couleurs vives de sa robe; le fond de celle-ci est un bleu azur aussi éclatant que les ailes de certains papillons, des taches jaune clair avec une moucheture noire au centre se détachent sur ce fond, dont la jolie couleur jure avec les formes trapues et repoussantes de ce reptile qui est excessivement venimeux. La plus grande de ces deux vipères mesurait près d'un mètre de longueur ; j'en ai fait une grossière aquarelle pour le docteur qui craint que ses belles couleurs ne disparaissent dans l'alcool où il va placer l'animal.

25 mars. — Séjour. — Plusieurs membres de la mission vont reconnaître les environs d'El Byodh; ce point paraît situé à la limite occidentale d'un massif de dunes assez étendu à l'est duquel existerait un gassi ayant une direction sud-est.

26 mars. — Séjour. — Dans la nuit du 25 au 26 mars, les sokhars de garde ayant cru voir un feu dans les dunes ont jeté l'alarme dans le camp; en un clin d'œil, tout le monde prend les armes, les Chaamba qui n'ont pas de fusils cherchent à s'emparer des armes que la mission tient en réserve ; c'est un joli désordre qui montre combien tous ces gens-là sont nerveux et peu susceptibles d'être utiles dans le cas d'une alerte sérieuse, ce n'est pas le cas aujourd'hui heureusement et tout le monde ne tarde pas à se calmer.

Je-suis allé visiter les plantations de palmiers qui sont près d'El Byodh ; il y a deux groupes de 40 à 50 palmiers plantés dans des tias-fonds semblables à celui où nous sommes campés, on trouve l'eau à un ou deux pieds de profondeur dans ces bas-fonds.

Ces plantations qui sont dues, paraît-il, à Cheikh Othman, sont vigoureuses et prouvent que le bas-fond d'El Byodh, où l'eau se trouve partout à peu de profondeur sur une étendue de plusieurs kilomètres carrés, pourrait être facilement transformé en une grande oasis.

Malheureusement El Byodh marque la limite des terres de parcours des Chaamba et des

Touareg, et la sécurité d'une oasis placée entre ces deux races toujours en bisbille serait des plus précaires. Nous quittons donc demain le pays qui dépend encore de nos nomades algériens pour nous engager dans le pays des Touareg.

Le colonel a envoyé aujourd'hui quelques cavaliers à méhari pour reconnaître le pays en avant ; ces hommes sont revenus à la nuit tombante sans avoir rien vu de particulier, le pays paraît vide devant nous.

27 mars. — En quittant El Byodh, la caravane marche droit au sud pour franchir le massif des dunes par un couloir sablonneux qui ne présente aucune difficulté; on traverse deux petites sebkhat, puis^ après avoir reconnu un troisième groupe de palmiers situé à .6 kilomètres d'El Byodh, nous nous engageons dans une vaste dépression à fond terreux, parsemée de petits monticules portant chacun un gros buisson de tamarix.

A 8 kilomètres d'El Byodh, nous atteignons Poudje (la face) sud des grandes dunes et nous tournons l)rusquement à Test-sud-est pour en suivre le pied ; l'itinéraire suivi s'éloigne peu à peu des dunes qui disparaissent bientôt derrière

une ligne de gour rocheuses qui cache tout le pays au nord, tandis que la plaine s'étend sans limites au sud-

Le sol est rocheux, de couleur noir foncé, c'est la hamada (1) (la brûlée) dans toute sa triste nudité. Vers midi, à 25 kilomètres environ d'El Byodh, la mission s'engage dans un profond ravin bordé de falaises à pic de 4 à 5 mètres de hauteur; c'est un véritable oued à fond argileux où il y a une végétation assez vigoureuse, cet oued nommé Oued Safia a coulé récemment ; un bas-fond garde encore une certaine quantité d'eau formant un ghedir (litt* traître, point d'eau sur lequel on ne peut compter).

Nous campons vers une heure et demie dans le lit de cet oued en un point où il reçoit un petit affluent qui vient de l'est.

2S mars. — La caravane chemine toujours dans le ravin où elle a campé hier, à 3 kilomètres du camp, on passe à côté d'un ghedir contenant 0"*20 d'excellente eau; on en profite pour remplir quelques tonnelets, car l'eau prise à El Byodh est arrivée à un degré de salure tel qu'elle est presque imbuvable.

(1) Oa appelle hamada, dans le Sahara, les plateaux rocheux et dénudés.

Vers 8 heures, nous quittons TOued Safia pour gravir le plateau qui le borde au sud, plateau rocheux sur lequel on marche jusqu'à 10 heures ; on traverse quelques ravines qui vont rejoindre rOued Safla que l'itinéraire suivi laisse à peu de distance au nord, pour s'en rapprocher ensuite et le franchir à sa tête, qui est marquée par un petit col compris entre deux mamelons rocheux.

A peu de distance de ce col, nous atteignons la crête d'escarpements fort découpés qui dominent de 60 à 80 mètres le lit de l'Oued Igharghar, qui vient du sud et décrit en ce point un coude brusque vers l'est. Un sentier excessivement difficile, encombré de roches énormes, permet de descendre dans le lit de l'oued qui est plan, sablonneux et large de 2 kilomètres environ ; un ravinement assez profond existe au pied des berges gauches du lit, en aval du coude signalé plus haut.

La caravane ne franchit pas sans peine ce passage où les chameaux marchent avec une lenteur bien compréhensible et une adresse vraiment admirable. Nous faisons une halte assez longue dans l'oued pour réunir la caravane qui s'est allongée beaucoup, puis la mar-

che reprend sans accident; on franchit l*oued en écharpe pour aborder sa berge droite par un ravin sablonneux qui i'échancre profondément. Cette berge n'a pas plus de 15 à 20 mètres de hauteur et ne présente pas de difficultés sérieuses.

Dans le lit de l'oued nous avons recueilli des coquilles d'eau douce et des fragments de lave de couleur brune ou noirâtre.

Au sud de righarghar, nous traversons un plateau de hamada, couvert de gros fragments de calcaire gris présentant l'aspect d'un dallage informe tout disloqué. Ces amas rocheux affectent les formes les plus étranges, on croirait voir parfois de gigantesques ossements brûlés par le soleil, et la vue de ce paysage d'une désolation lugubre, auquel le jour faux d'un soleil de siroco donne une teinte blafarde, produit une impression de tristesse difficile à rendre. Toutes ces roches basculent sous les pieds et rendent la marche très dure pour tous, d'autant plus que la chaleur est réellement torride aujourd'hui.

Le vent souffle avec violence du sud-ouest, chassant le sable qui nous brûle la figure ; c'est dans ces moments que l'on comprend l'utilité du voile que portent les Touareg et que nous

avons adopté pour la plupart, sous la forme d'un haïk(l) qui préserve en même temps le cou et les épaules du soleil. Quand lèvent souffle ainsi on relève le haïk jusqu'aux yeux, de façon à laisser un intervalle aussi petit que possible entre cet effet et la visière du casque que nous portons tous.

Après une heure et demie de marche nous laissons derrière nous cette affreuse hamada pour descendre dans une vaste dépression sablonneuse bordée de gour élevées, formées de couches superposées de calcaire et de marne verdâtre; au milieu de cette dépression se voit un piton aigu composé uniquement de marne, dont les contours bizarres à arêtes très accusées rappellent à s'y méprendre les formes des dunes.

Vers 3 heures le camp s'installe au pied d'une chaîne de petites dunes de sable blanchâtre où pousse une maigre végétation; nos pauvres chameaux n'auront pas grand'chose à se mettre sous la dent aujourd'hui.

Le vent est si fort qu'on ne peut dresser les tentes qu'assez tard dans la soirée, moment

(1) Haïk, large bande d'étoffe que les Arabes placent sur la tête et dont une partie couvre la poitrine.

où il tourne à l'ouest puis à Touest-nord-ouest en diminuant de force pour tomber brusquement vers 10 heures du soir.

29 mars. — Laissant à droite les petites dunes où nous avons campé, nous montons en pente douce sur un plateau caillouteux parsemé de petites dhayat sablonneuses, où pousse un peu de dhomran sur lequel nos chameaux se jettent avec avidité. L'itinéraire laisse dans le nord une longue ligne de gour déchiquetées dirigée ouestest dont on ne voit pas Textrémité orientale .

Vers 10 heures nous arrivons sur la crête d'escarpements élevés, que nous franchissons en suivant un ravin tortueux à parois très escarpées qui nous conduit, au bout d'un kilomètre de descente facile, dans une dépression à fond terreux que nos guides appellent Oued Djoua.

Cet oued est compris entre un massif de dunes de hauteur moyenne et les escarpements dont j'ai parlé plus haut, ceux-ci sont de véritables falaises de marne et de calcaire en bancs épais, qui ont une cinquantaine de mètres de hauteur ; cette falaise est connue sous le nom de Tinadaouda.

On suit pendant 6 à 8 kilomètres le pied du Tinadaouda qui augmente de relief jusqu'à

atteindre plus de 80 mètres; nous nous en écartons bientôt pour gagner Temassinin qui est dans un massif de dunes à 3 kilomètres au sud.

L'oasis de Temassinin ou zaouïa Sidi Moussa (1) est si bien cachée dans les dunes qu'on ne la voit qu'au moment où on y arrive; vers 2 heures, nous contournons les jardins de palmiers de la petite oasis et venons mettre notre camp à Test de ceux-ci.

Temassinin comprend une sorte de bordj (2) en briques crues, carré bastionné en assez mauvais état, la zaouïa de Sidi Moussa et les jardins qui comptent 150 à 200 palmiers assez beaux.

Les jardins, entourés d'une murette en toubes (3), sont arrosés par un puits artésien de 12 mètres de profondeur, qui donne une eau excellente en quantité assez faible. La zaouïa de Sidi Moussa est à l'est des jardins, elle comprend plusieurs petites constructions inhabitées et la koubba qui recouvre la sépulture du marabout ; celle-ci est une pyramide assez élevée

(i) Sidi Moussa, marabout des Touareg Ifoghas, dont la mémoire est très vénérée.

(2) Bordj, maison fortifiée.

(3) Toubes, briques en terre séchées au soleil.

à arêtes courbes et dentelées, Tintérieur de cette koubba est richement orné, dit- on.

Dans le bordj habite un nègre avec sa femme et cinq enfants; cet individu, qui se nomme Sliman ben Abd er Rahman, est le gardien de la zaouïa ; il cultive un peu d'orge et quelques légumes à Pombre des palmiers, qui appartien-. neut aux Touareg Ifoghas. Comme toute honnête caravane doit le faire en passant à Temassinin, nous donnons à la zaouïa représentée par Sliman, un chameau, quelques outils et de petits cadeaux pour sa femme et ses enfants.

En revanche, Sliman nous apporte de Torge verte pour nos chevaux qui n'ont pas vu de fourrage depuis qu'ils ont quitté Biskra, de plus il nous ofifre quelques légumes frais, oignons et carottes, qui sont les bienvenus, car nous sommes réduits aux conserves depuis Ouargla.

Béringer et Roche, qui ont quitté la mission en route, pour reconnaître le Tinadaouda vers l'est, ne rentrent au camp que très tard; ils ont rapporté une collection de fossiles assez remarquable et des renseignements d'une certaine valeur, mais le colonel, qui a été assez inquiet de les savoir loin du camp, leur reproche justement de s'être trop écartés de la caravane.

Nous devons séjourner plusieurs jours ici ; le colonel espère pouvoir entrer en relations avec les Touareg Azgars, dont quelques fractions campent souvent à proximité de Temassinin ; 11 essaiera demain d'obtenir de Sliman des renseignements à ce sujet.

Les chameaux sont allés boire cette aprèsmidi à deux puits qui se trouvent à 5 kilomètres à Test du camp ; ces puits, qui ont 1™50 de profondeur, sont entourés d'une cinquantaine de palmiers, ils donnent de bonne eau en très grande quantité.

30 mars. — Séjour. — Le colonel a une longue conférence avec Sliman qui lui apprend que les Ifoghas sont campés à plusieurs jours de marche au sud ; il prétend d'ailleurs que POued Igharghar, au sud de Temassinin, serait très difficile à suivre en raison du manque d'eau et de pâturages ; il faudrait compter cinq longues journées dans le Reg sans végétation pour atteindre Amguid, premier point où se trouve de l'eau. Dans ces conditions, il est nécessaire que la mission appuie à l'est pour trouver les Ifoghas et leur demander des guides, afin de pousser ensuite au sud, direction où les Chaamba ne veulent pas nous conduire. Pour

préparer les voies, le colonel envoie en avant Sghir ben Cheikh, chaambi qui est marié avec la fille d'Abd El Hakem chef des Ifoghas. Sghir emporte des lettres pour celui-ci, pour El Hadj Ikhenoukhen, grand chef des Touareg Azgars, et pour les cheikhs des Oraghen et des Moghasaten, principales tribus azgars.

SI mars. — Séjour. — Nous quittons Temassinin demain; on renouvelle la provision d'eau et Brosselard fait remanier les chargements du convoi des subsistances, grosse opération qui n'a pu encore être faite d'une façon sérieuse.

Dans l'après-midi, j'ai gravi une des grandes dunes qui entourent Temassinin, l'air est d'une extrême pureté aujourd'hui, et la petite oasis avec le fond de dunes et de falaises sur lequel elle se détache, forme un paysage vraiment joli que je regarde longuement.

Au premier plan, sont les jardins et la zaouïa de Sidi Moussa, puis ce sont les dunes qui étincellent comme de la poudre d'or sous le soleil qui décline et qui en estompe fortement les pentes; plus loin, apparaît avec une netteté surprenante la longue chaîne du Tinadaouda que le soleil prend en écharpe en accusant tous ses détails d'une façon merveilleuse ; les gour

découpées en surfaces coniques d'une régularité parfaite présentent un aspect si étrange que Ton se croirait devant un décor inventé à plaisir, tellement toutes les couleurs imaginables s'y mêlent dans un pêle-mêle fantasque.

Le rouge, le vert et le bleu se côtoient sans se heurter et forment un ensemble très harmonieux qui prend un éclat particulier au moment où le soleil va disparaître à Thorizon.

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