CHAPITRE IV
Encore dans les dnnes. — Le Khanfonsa. — La vallée des Ighargharen et le Tassili des Azgars. — Tebalbalet. — Les Touareg. — Ain el Hadjadj.
1^^ avril. — Nous quittons Temassinin à 6 heures; Sliman nous fait la conduite pendant quelques centaines de mètres, puis il regagne son ermitage en nous souhaitant toutes sortes de bonnes choses. L'itinéraire suivi est droit au sud, à travers un massif de petites dunes entre lesquelles la caravane serpente sur une nebkat mouvementée; la végétation est abondante et comprend surtout des graminées, drinn, seffar (1) et sehad (2).
(1) Seffar, artratherum brachyaterum^ graminée.
(2) Sehad, graminée.
Vers 8 heures nous abordons un large fedj à fond sablonneux, parfaitement plan, qui devient peu à peu pierreux, puis rocheux et sur lequel s'établit le camp vers midi, au pied d'une grande dune située au sud-ouest. Béringer, le docteur et moi, gravissons cette dune qui domine le camp de 50 à GO mètres ; du haut de cet observatoire, on ne voit que des dunes sauf du côté sud-est où le grand fedj dans lequel est le camp s'étend à perte de vue.
S avril. — Dans la nuit du premier au deux s'élève un vent d'ouest-sud-ouest, très violent^ très chaud et d'une sécheresse extrême, qui secoue nos tentes d'une façon inquiétante, en produisant des manifestations électriques des plus curieuses; on ne peut approcher la main de la toile des tentes sans en tirer une étincelle, deux couvertures que l'on sépare brusquement donnent lieu à une véritable nappe lumineuse qui pétille vivement.
Nous suivons le bord occidental du fedj où nous avons campé hier, le sol est rocheux le plus souvent et couvert parfois de débris de grès noirâtre parmi lesquels on trouve des silex taillés en couteaux, haches ou pointes de flèches.
Vers 8 heures la caravane oblique à l'ouest et
s'engage dans le massif des dunes où elle marche le reste de retape; sauf en deux ou trois endroits, où Ton est obligé de traverser des ondulations de sable à pentes raides, ce massif largement ondulé ne présente aucune difficulté.
Nous campons vers midi à l'extrémité sud d'un plateau sablonneux couvert de seffar qui forme une véritable prairie de 2 à 3 kilomètres de diamètre; le camp est au pied d'une grande dune qui le domine d'une centaine de mètres.
De son sommet, que nous gravissons Béringer et moi, on distingue à une dizaine de kilomètres au sud le Djebel Khanfousa, montagne de grès noir noyée dans la dune, et qui est comme la sentinelle avancée du massif central saharien.
Dans la soirée, pendant que nous sommes en train de dîner, un ouragan d'une violence inouïe éclate avec une soudaineté surprenante ; en un instant, nos tentes sont abattues pour la plupart, nous ne maintenons debout celle où nous sommes réunis qu'en nous cramponnant tous à la toile, le tonnerre gronde d'une façon terrible et une pluie diluvienne tombe sur notre malheureux camp déjà tout désorganisé.
Cette trombe ne dure heureusement que peu de temps, une heure environ, mais le vent con-
tinue à souffler en tempête jusque vers minuit et on ne peut arriver à rétablir les tentes avant cette heure. Les chameaux étaient rentrés depuis longtemps du pâturage ; couchés et entravés ils n'ont pas eu à souffrir de Touragan qui aurait amené la perte d'un certain nombre d'animaux s'il s'était produit pendant la journée.
S avril. — Au jour le camp présente un très triste aspect, une foule d'objets ont été emportés par le vent ou sont enfouis dans le sable, nos approvisionnements n'ont pas trop souflfert, mais il manque pas mal de papiers qui sont allés, Dieu sait où I Les sokhars en ont recueilli un grand nombre et nous les rapportent; heureusement les levés et notes journalières se retrouvent au complet et les quelques documents définitivement perdus n'ont pas une bien grande importance.
Vers 6 heures et demie nous sommes en route, il fait humide et presque froid; gens et bêtes sont très fatigués par suite de l'ouragan d'hier et la caravane se traîne péniblement dans une région mouvementée et assez difficile. Vers 10 heures, nous sommes au pied du Khanfousa (scarabée), que nous avons en vue environ depuis 2 heures; cette montagne qui indique
que nous allons entrer bientôt dans un pays nouveau, a bien la forme d'un gigantesque coléoptère faisant le mort sur le sable qui monte à l'assaut de ses pentes abruptes.
Au moment où la caravane atteint Textrémité ouest de cette montagne, Béringer, Roche et moi, cherchons à en faire Tascension qui est assez pénible ; mes camarades embarrassés de leurs chevaux, y renoncent bientôt et me laissent continuer seul. Au bout de trois quarts d'heure de montée très dure, que je fais tantôt à pied tantôt à cheval, j'ai pu atteindre le sommet du Khanfousa qui domine la plaine environnante de 220 mètres.
Celte montagne, qui mesure environ 5 kilomètres de long sur 2 de large, est un massif trapu de grès noir, à pentes très raides du côté nord ; du côté opposé les pentes moins raides sont profondément échancrées par de nombreux ravins sinueux. Je suis descendu par un de ces ravins qui est un couloir étroit bordé de falaises à pic, le fond est sablonneux et en pente douce; j'y ai fait la rencontre d'un mouflon qui a gagné le haut de la falaise en quelques bonds prodigieux, avant que j'aie pu même armer mon fusil . Plus loin le ravin contient, dans un petit élargis-
sèment, un groupe de quelques gommiers (1) à Pombre desquels je fais une courte halte; ce sont les premiers arbres de cette espèce que nous ayons rencontrés.
Au sortir de ce ravin, je rejoins rapidement la caravane qui est en train d'installer le camp dans un bas-fond sablonneux, à 5 kilomètres au sud de Khanfousa; au sud-ouest de cette montagne s'étend une plaine terreuse assez vaste dans laquelle on trouve des débris de poterie, des entraves de chameaux et d'autres objets abandonnés, indiquant que les Touareg viennent camper de ce côté à certaines époques de Tannée, en hiver disent les Chaamba.
4 avril. — D'après ce qu'assurent les guides nous devons sortir de la dune aujourd'hui ; en effet, au fur et à mesure que nous avançons, le sable est en couche moins épaisse et forme de longues ondulations minces, entre lesquelles le sol rocheux apparaît de place en place.
Vers 7 heures, après avoir franchi une dernière ride de sable, nous abordons une large vallée à fond plat, bordée à Touest de montagnes
(1) Gommiers, en arabe tolhà, acacia arabica, arbre épineux, légummeuse, atteint 6 à 8 mètres de hauteur, forme souvent des bois d'une certaine importance.
rocheuses, et à Test de dunes de hauteur moyenne; au sud une longue chaîne de hautes montagnes semble la fermer complètement.
Nous sommes dans la vallée des Ighargharen et les montagnes qui sont devant nous sont les premiers contreforts du Tassili des Azgars, que le seul Ismaïl bou Derba, interprète militaire indigène, avait vu avant nous en 1858.
Cette vallée se présente ici sous la forme d'une vaste plaine couverte d'une belle végétation et sillonnée de ravines peu profondes, bordées de beaux gommiers que Ton dirait plantés régulièrement.
Après tant de jours passés dans cet affreux désert, qui sépare TAlgérie du pays des Touareg, on est vraiment heureux de contempler toute cette verdure qui présente l'aspect d'une véritable prairie.
Nous marchons droit au sud sur un mamelon assez élevé, qui semble terminer la chaîne que nous avons à l'ouest et dont nous suivons le pied. Vers 8 heures, nos guides nous montrent une cavité peu profonde, à moitié remplie de sable, auprès de laquelle est un petit palmier et quelques touffes de betthina, c'est une source appelée Touskirin ; il suffirait de creuser à quel-
ques pieds de profondeur pour avoir de Peau excellente.
Laissant mon cheval à la garde d'un sokhar, je me dirige, accompagné de Béringer, vers le mamelon dont j'ai parlé plus haut, mamelon que nous gravissons non sans peine ; il est, en effet, formé de couches presque horizontales de grès noir, disposées en escaliers géants tout disloqués. Le sommet du mamelon domine la vallée de 145 mètres environ ; du haut de cet observatoire, qui forme cap entre la vallée principale et une vallée secondaire venant du nord, on a une vue très complète sur la région située à Touest, au sud et à Test.
A l'ouest, la vallée secondaire forme une gorge rocheuse limitée par une chaîne de hauteurs basses, profondément ravinées, au-dessus desquelles se montrent, dans le lointain, les sommets de hautes dunes ; le fond de cette vallée est marqué par un thalweg sinueux où poussent de nombreux gommiers, et qui ya rejoindre le thalweg de la vallée principale à 7 ou 8 kilomètres au sud. De ce côté, TOued Ighargharen s'étend à perte de vue, dominé par la chaîne abrupte du Tassili, dont quelques sommets paraissent fort élevés.
A l'est, c'est un fouillis de dunes grandes et petites, comprenant des bas-fonds pierreux, allongés, espèces de petits fedjs qui se détachent en noir sur la teinte fauve et uniforme du sable.
Pendant que je fais ce tour d'horizon, la caravane met le camp auprès du puits de Tebalbalet, qui est au pied même du mamelon où je suis.
Sur le versant oriental de cette montagne, on remarque un curieux monument dont nos guides ignorent l'origine ; il comprend deux tumuli en blocage de 2 à 3 mètres de hauteur, entourés de deux grands cercles concentriques très réguliers et construits de la même façon; c'est bien probablement un tombeau.
L'extrême cap sud de la montagne est surmonté d'une pierre levée d'assez grandes dimensions ; d'après nos Chaamba, ce serait un signal permettant de reconnaître de loin le puits de Tebalbalet. La montagne auprès de laquelle est ce puits est si caractérisée et si facile à reconnaître, que ce monument a dû certainement être élevé dans un autre but.
Le puits de Tebalbalet est profond de 4 à 5 mètres, il est très large et revêtu en pierres sèches; son eau est excellente et paraît assez abondante. A proximité de ce puits est un groupe
de deux ou trois palmiers et un magnifique gommief qui mesure 7 à 8 mètres de hauteur..
Tebalbalet a dû être habité jadis; on y remarque, en effet, les ruines de constructions en toubes d*une certaine importance et quelques sépultures, parmi lesquelles est un tombeau de grande dimension maçonné avec beaucoup de soin, et qui ne doit pas être bien ancien, car il est en excellent état.
D'ailleurs il semble que ce point devait être habité il n'y a pas bien longtemps, car il y a encore des traces parfaitement visibles de jardins et de cultures assez étendus.
L'eau se renouvelle assez lentement dans le puits, car, après avoir rempli les tonnelets et les guerbas de notre équipage et avoir fait boire la moitié de nos chameaux, il se trouve à sec ; il se remplira cette nuit et nous ne nous mettrons en route qu'après avoir abreuvé tous nos animaux.
5 avril. — Nous sommes en route à 7 heures ; la caravane devant suivre le bord septentrional de la vallée le long des dunes où le terrain est plus facile pour la marche, nous la quittons, Roche et moi, pour aller reconnaître la montagne
au sud et tâcher d'atteindre un col très accusé qui ne semble pas bien éloigné.
Vers 10 heures nous atteignons le pied de la montagne au débouché d'un profond ravin qui vient du sud-ouest, une espèce de sentier règne le long de son bord méridional; nous le suivons pendant une heure sans nous approcher bien sensiblement de la crête qui est encore fort loin, de plus le terrain devient de plus en plus difficile et nous avons perdu de vue depuis longtemps la caravane qui a disparu dans le sud-est.
Aussi renonçons-nous à pousser plus avant et, pour rejoindre plus vite Titinéraire suivi par la mission, nous prenons une direction sud-est en suivant le fond d'un ravin qui paraît conduire de ce côté.
Ce ravin est une véritable gorge enserrée entre deux berges à pic qui s'élèvent de plus en plus au fur et à mesure que nous avançons ; ce couloir étroit est encombré de roches énormes et de cailloux roulés qui rendent la marche des plus difficiles; il nous faut bientôt renoncer à rester à cheval et c'est avec la plus grande peine que nous parvenons à avancer, en portant pour ainsi dire nos malheureux chevaux que nous faisons passer Tun après l'autre.
Notre ravin décrit d'ailleurs des sinuosités sans nombre; quand nous atteignons son débouché il est plus de midi et c'est à peine si nous avons fait 2 kilomètres, le terrain est d'ailleurs excessivement difficile sur plusieurs kilomètres de ce côté de la vallée et nous ne pouvons remonter à cheval que vers une heure.
A ce moment nous sommes tout étonnés d'apercevoir quelques chameaux conduits par deux indigènes qui paraissent être des gens de notre caravane; quant aux animaux, ils sont sans bâts et ne doivent pas appartenir à la mission; ils passent trop loin de nous pour que nous puissions demander des renseignements à leurs conducteurs.
Le terrain devient meilleur au fur et à mesure que nous avançons vers le sud-est et nous pouvons bientôt prendre le trot ; à 3 heures nous reconnaissions les traces de la caravane et à 4 heures nous étions au camp où on était quelque peu inquiet sur notre compte.
Le colonel est mécontent de cette longue reconnaissance ; nous nous excusons de notre mieux en disant que nous ne pensions pas être si longtemps éloignés de la caravane ; ce qui a augmenté les inquiétudes du colonel, c'est qu'en
cours de route on avait rencontré des cîiameaux pâturant dans la vallée. Le colonel en avait conclu qu'il y avait quelque campement de Touareg dans les environs et il craignait que nous n'ayons fait quelque mauvaise rencontre.
Il avait envoyé un cavalier à méhari et deux sokhars chercher les chameaux que les Chaamba avaient bien reconnu comme appartenant aux Touareg, c'étaient les animaux que nous avions aperçus en revenant de notre excursion.
Au sud du point où nous sommes campés s'ouvre une large vallée qui traverserait le Tassili des Azgars de part en part pour déboucher à 4 ou 5 journées de marche au sud dans la grande plaine où se trouve la célèbre sebkhat d'Amadghor. A l'entrée de cette vallée, qui s'appelle l'Oued Maston, se trouve un pic élevé qui est à 35 kilomètres environ au sud du camp, ce pic a un relief d'au moins 400 mètres.
Béringer et le docteur ont fait une petite reconnaissance du côté de cette montagne qu'ils ne croyaient pas si éloignée; après une heure de marche, ils se sont bien vite rendu compte de leur erreur et sont rentrés au camp.
6 avril. — Nous sommes en roule à 6 heures et marchons droit au sud-est en nous écartant
peu à peu des dunes, contre lesquelles nous avons campé hier. L'itinéraire suit à peu de chose près le milieu de la vallée et se rapproche des montagnes, qui forment une série de caps, entre lesquels s'ouvrent de profondes vallées ; le sol est ferme et excellent pour la marche.
Vers 8 heures, nous voyons s'avancer deux cavaliers à méhari qui se portent au-devant de nous au grand trot de leurs montures; ce sont deux Touareg. Après avoir échangé quelques mots avec les guides chaamba qui marchent en avant de la caravane, ils mettent pied à terre et, debout à côté de leurs mehara, ils attendent le colonel qui est descendu de cheval et se porte à leur rencontre; nous suivons tous à quelque distance en arrière.
Le colonel engage la conversation avec le plus important de ces deux hommes, qui a fait quelques pas en avant, sa lance à la main ; le Targui Aokha ben Chaoui, qui est un des principaux personnages de la tribu des Ifoghas Nouquiran, connaît suffisamment l'arabe pour répondre aux questions de notre chef ; quant à son compagnon, il semble être un très mince personnage.
Il raconte qu'il est parti des campements de sa tribu, qui sont à l'Oued Ilizi, pour aller à la recherche de chameaux égarés, il a rencontré Sghir ben Cheikh, à qui il a indiqué l'endroit où étaient campés les Ifoghas; ceux-ci enverront sous peu une députation à notre rencontre.
Quant à El Hadj Ikhenouken il serait actuellement à Ghat ou plus au sud, et il faudrait que nous allions jusque dans cette ville pour nous aboucher avec le grand chef des Azgars. D'ailleurs Aokha est très réservé et parle peu ; le colonel l'informe que nous avons trouvé des chameaux qui pourraient bien être ceux qu'il cherche; après s'être assurés du fait, les Touareg remontent à méhari et la conversation en reste là pour le moment.
En somme, Chaamba et Azgars ont le même but, nous forcer à passer chez ces derniers qui comptent tirer bon profit de notre présence; avec l'organisation donnée à la mission, qui est dans la dépendance absolue de son personnel indigène, on ne peut malheureusement songer à prendre la direction sud sur le Djebel Hoggar. D'ailleurs le grand chef des Touareg Hoggars, Ahitaghel, serait campé très loin dans le sud et, même en supposant qu'on trouve un homme de
bonne volonté pour lui porter une lettre, ce qui est très problématique, il serait nécessaire d'attendre plusieurs semaines pour avoir une réponse • Dans de semblables conditions nous ne pouvons songer à nous écarter de la direction de Ghat qui, pour le moment du moins, est une étape obligatoire. Le colonel espère cependant qu*il pourra encore, grâce à l'appui des Ifoghas que nous verrons sous peu, éviter ce détour par l'est qui retarderait beaucoup la marche de la mission vers le Soudan.
Après une courte halte la caravane reprend sa marche; Aokha et son compagnon se sont joints aux guides après avoir recommandé qu'on ne les approchât pas avec les chevaux qui sont un objet d'effroi pour leurs mehara.
Noire Targui est en grande tenue de guerre ; son habillement comprend un large pantalon et une blouse serrée à la taille par une ceinture en cuir rouge ; ces vêtements sont en cotonnade bleu foncé; il est coiffé d'une chéchia entourée d'un turban noir qui se rabat en visière sur le front, laissant un faible intervalle entre elle et le voile noir qui couvre tout le bas de la figure. Comme armes, Aokha porte la lance en fer barbelée et un poignard fixé au bras par un bra-
celet en cuir; un fusil double à piston et un revolver à percussion centrale sont suspendus à la selle de son méhari, ainsi que Tépée à deux mains, arme favorite du Targui; son compagnon est armé de la lance, du poignard de bras et de répée, il n'a pas d'arme à feu.
Vers 11 heures, nous traversons le thalw^eg de la vallée, qui est très resserrée entre les pentes de la montagne, lesquelles s'avancent en cap vers le nord, et un mamelon isolé que nous laissons à notre gaubhe.
Dans cette espèce de gorge la végétation est vraiment magnifique ; le drinn et une crucifère épineuse, nommée chebrog (1), forment de gros buissons sur les bords du thalweg dont le lit est couvert de coloquintes ; un peu plus loin nous traversons un véritable bois de gommiers.
Au sortir de ce dernier, on laisse à 6 ou 7 kilomètres au nord une montagne curieuse qui est noyée dans les dunes comme le Khanfousa ; cette montagne, qui se nomme Tikbaben, comprend deux pitons.de grès noir très aigus et qui semblent assez élevés.
Vers 2 heures 30, nous installons notre camp
'!) Cliebrog, zilla macroptera, crucifère.
à Aïn el Hadjadj (la source des pèlerins), puits creusé au pied de la montagne, en un point où la vallée n'a pas plus d'un kilomètre de largeur. Ce puits est une large excavation de 2^50 de diamètre, revêtue en pierre sèche et comblée par le sable jusqu'au ras du sol ; à côté est un très beau gommier, à l'ombre duquel nous attendons que nos tentes soient dressées.
Aïn el Hadjadj est un des principaux gîtes d'étape de la caravane qui va chaque année du Sud marocain et du Touat à la Mecque, en passant par In Salah et Tripoli. L'eau de la source n'est pas très abondante, elle est très bonne, paraît-il, mais il faudra faire un gros travail pour déblayer le puits ; aussitôt le camp établi, les sokhars se mettent à cette besogne avec beaucoup d'entrain, malgré une chaleur torride.
7 avril. — Séjour. — La température est très élevée dès le matin (30° à 9 heures du matin) (1); le temps est lourd et il vient du sud-est un vent brûlant qui souffle par rafales. Le déblaiement du puits marche très lentement, c'est dans la
(1) Toutes ces températures sont prises au moyen du thermomètre fronde, qui donne la température de Tair à l'ombre, laquelle est inférieure de 2° à 4« à celle que donnerait un thermomètre ûxe.
soirée seulement que la source donne un peu d'eau, qui est à peine buvable tant elle est chargée d'argile et de sable.
Aokha, que le colonel a amadoué par quelques petits présents, assure qu'il y a un ghedir plein d'eau à quelques kilomètres à l'ouest d'Aïn El Hadjadj; les chameaux y sont envoyés dans l'après-midi, sous la conduite de quelques cavaliers guidés par le compagnon d'Aokha. Celui-ci, avec lequel le colonel a une longue conférence, se tient toujours sur la réserve et notre chef a la plus grande peine à en tirer quelque chose ; cet homme a certainement été envoyé en reconnaissance par les chefs Azgars pour voir comment était organisée la mission et tâter le colonel sans s'engager vis-à-vis de lui. Dans la soirée, les chameaux rentrent au camp, on a pu les abreuver, mais le ghedir est maintenant à sec.
Au coucher du soleil^ le vent tombe complètement, mais la température est toujours fort élevée (30 degrés à 6 heures du soir); aussitôt la nuit close, le camp est envahi par des myriades d'insectes de toutes sortes, venus je ne sais d'où, car le pays ne paraît pas très peuplé en ce qui touche cette classe d'animaux.
C'est par milliers que ces bestioles s'introdui-
sent dans les tentes où il y a de la lumière, et il faut battre en retraite au plus vite devant ces légions qui rendent le séjour sous la toile impossible. Dehors, cette invasion est à peu près supportable, quoique Pair soit parcouru en tous sens par des nuées de coléoptères et de papillons de toutes dimensions, depuis le petit scarabée de la taille d'une lentille jusqu'au bousier géant plus gros que le pouce.
Les phénomènes électriques que nous avons déjà eu Toccasion de constater, se reproduisent avec une intensité extraordinaire; la crinière des chevaux, légèrement frottée, apparaît lumineuse et pétille sous la main, on tire des étincelles de plusieurs centimètres de la toile des tentes.
8 avril. — Séjour. — Aokha et son compagnon nous quittent ce matin et prennent le chemin de leurs campements^ qui sont à plusieurs jours de marche vers le sud-est.
Béringer et Roche sont partis dès le lever du soleil pour aller en reconnaissance dans la montagne au sud-ouest du camp, Lecbâtelier, le docteur et moi allons à Touest ; nous traversons la vallée qui est couverte de ce côté d'une végétation excessivement vigoureuse, le drinn y
atteint une taille extraordinaire et forme des fourrés impénétrables ; il y a beaucoup de gommiers le long des ravinements nombreux qui sillonnent la vallée en tous sens. On remarque fréquemment des traces de gros gibier, antilopes ou onagres, mais, sauf des pigeons ressemblant à la palombe, on ne voit presque pas d'oiseaux.
J'ai gravi la première crête de la montagne, qui est à 4 kilomètres ouest d'Aïn El Hadjadj, sans mes deux compagnons qui sont rentrés au camp, exemple que je ne tarde pas à suivre, car il est 10 heures et la chaleur est excessivement forte aujourd'hui (34° à 10 heures).
Béringer et Roche rentrent au camp à 3 heures de Taprès-midi, après une course d'une quinzaine de kilomètres, dont sept d'une ascension excessivement pénible; nos camarades sont absolument éreintés, ils ont atteint la première crête de la montagne dont ils ont pu déterminer la forme générale.
Entre la vallée des Ighargharen et l'Oued Maston, le Tassili est formé d'une série de crêtes dirigées nord-nord-ouest sud-sud-est, et comprenant entre elles de profondes vallées parallèles à l'Oued Maston ; ce dernier oued renferme des chaînes de dunes assez élevées. A l'ouest
de roued Maston, le Tassîli serait un véritable plateau.
Le puits a pu être complètement déblayé, il donne de Teau excellente, qui se renouvelle assez lentement; on pourra faire boire les chameaux demain et commencer à faire la provision d'eau.
Ce soir les insectes qui nous ont assaillis la veille, reparaissent et recommencent à tourbillonner avec un bruit d'ailes et d'élytres froissées qui finit par agacer d'une façon désespérante ; cela vient s'ajouter aux ennuis provenant de notre personnel indigène qui devient arrogant et indiscipliné depuis le départ d'Aokha. Les Chaamba savent, en effet, que les pourparlers du colonel avec ce Targui n'ont pas abouti à grand'chose, ils se savent nécessaires et abusent d'une situation dont ils se sentent les maîtres.
Vers le milieu de la nuit, lèvent se lève de l'ouest et prend en quelques instants une grande force, faisant disparaître comme par enchantement les innombrables animaux qui, par deux fois, ont mis notre patience à une si rude épreuve. Le vent fait payer cher ce service en nous inondant de sable brûlant et en secouant
nos tentes d'une façon alarmante ; la température se maintient toute la nuit dans les environs de 30°.
9 avril. — Séjour. — Le vent qui soufflait faiblement du sud-est au lever du soleil, passe au sud-ouest en devenant très violent, il soulève des nuages de sable qui rendent tout travail impossible, on ne sait où se mettre ; le soleil est atrocement brûlant et sous la tente la température se tient dans les environs de 55<>.
L'air est d'une sécheresse extrême et nos tentes sont de véritables électrophores ; sur ma table, le lorgnon de Roche, qui fait tente commune avec moi, dresse son cordon vers le ciel, attiré par la toile qui le maintient dans cette position contraire aux lois de la pesanteur. Le soir on tire des étincelles de 0"05 des tentes ; en frottant la toile avec une brosse on produit de véritables gerbes lumineuses de 0"20 de longueur, qui s'épanouissent sur la toile en filaments très déliés.
Le colonel espérait avoir quelques nouvelles des Touareg ou de Sghir, dont on n'entend plus parler, mais rien n'arrive et nos Chaamba sont toujours aussi insolents et indisciplinés; comme ils n'ont pas grand'chose à faire, ils se livrent
à des conciliabules sans fin et se chamaillent à tout propos.
10 avril.-- Séjour.— Béringer et moi quittons le camp dès le lever du soleil et gravissons le contrefort au pied duquel est le puits d'Aïn el Hadjadj ; cette ascension est très pénible, tant à cause de la raideur des pentes que de la température^ qui dépasse tout ce que nous avons constaté jusqu'à présent ; il y a 38° à 9 heures quand nous atteignons un sommet qui domine la vallée de 340 mètres.
Malheureusement, Tair est très chargé de sable et il nous est presque impossible de rien distinguer aux environs, malgré Paltitude où nous sommes. Nous nous dépêchons de rentrer au camp, où nous arrivons vers 11 heures; la température dépasse 40«>, elle montera à 42° dans la journée. Vers 2 heures de l'après-midi, j'ai placé mon thermomètre au soleil, sur le sable, il a atteint 75° ; on comprend pourquoi les Sahariens, si pauvres soient-ils, portent toujours des chaussures ; et nous ne sommes qu'au mois d'avril, ce doit être bien autre chose en plein été !
On a pu faire la provision d'eau et abreuver les chameaux encore une fois, nous quitterons
Aïn el Hadjadj demain; il n'est que temps d'ailleurs, car un séjour plus prolongé dans les conditions où nous nous trouvons, amènerait la désorganisation complète de notre personnel indigène.
Ce soir, j'ai tué trois énormes araignées qui avaient élu domicile à la partie supérieure de ma tente ; ces animaux, qui mesurent de 4 à 5 centimètres de longueur, sont de couleur rouge brique, ils sont doués d'une agilité merveilleuse et j'ai quelque peine à m'en débarrasser ; les Chaamba appellent cette araignée, scorpion de sable (Agreb er Remel), et la craignent à l'égal du scorpion qui ne se trouve que dans les terrains caillouteux ou rocheux.