‹ Deux missions françaises chez les Touareg en 1880-81Chapitre 6 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Oned S&moim. — Le Miaad des Ifoghas et des Moghasaten. — Le Ghedir de Tlbabiti. — Le Lac Menknongli. — Séjonr et dUncnltés.

lï avril. — Le chargement du convoi ne s'opère pas sans difficultés, nos chameliers se chamaillent et font beaucoup de bruit mais peu de besogne ; il fait d'ailleurs un temps excessivement pénible, très chaud et très lourd, le thermomètre marque 30^ à 6 heures du matin ; Tair est tellement chargé de sable que Ton voit à peine les montagnes que nous avons à moins d'un kilomètre au sud.

Vers 7 heures la caravane se met en marche

suivant à peu de distance la limite des dunes qui bordent la vallée au nord; à 5 kilomètres environ d'Aïn el Hadjadj, celle-ci est encombrée de petites dunes comprenant des cuvettes argileuses où Peau s'amasse en temps de pluie; d'après Ben Eddin, un de nos guides, ces dunes seraient de formation récente et n'existaient pas il y a une vingtaine d'années.

Les montagnes que nous avons au sud et dont on aperçoit vaguement les sommets dans le brouillard, paraissent très élevées ; après 2 heures de marche dans les dunes, nous retrouvons le sol caillouteux sur lequel nous marchons presque constamment depuis notre sortie des dunes de Khanfousa. Vers une heure de l'après-midi, nous entrons dans un véritable bois d'azal (1), de tamarix et de gommiers ; le sol est argileux et profondément raviné par les eaux, de place en place se voient des touffes de belthina. Le camp s'établit dans une clairière toute entourée de jolis arbustes; c'est certainement le camp le plus agréable que nous ayons eu depuis que nous sommes en route.

(1) Azal ou Arta> calligonum comosum^ salvadoracée, arbuste grêle atteignant 2 à 3 mètres de hauteur.

La température est toujours très élevée ; elle atteint 40® dans la journée, quoique le soleil soit complètement caché par le rideau de sable qui s'étend comme un voile sur nos têtes.

Dans la soirée, le vent qui soufflait du sudsud-ouest avec une grande force, diminue rapidement, tombe complètement et passe, vers 9 heures, au nord-ouest; le thermomètre accuse une baisse considérable et il tombe quelques gouttes d'eau. C'est une circonstance réellement heureuse, car depuis le 6 avril personne n'a pour ainsi dire dormi dans la mission ; une bonne nuit n'est pas de trop pour nous remettre un peu d'aplomb.

12 avril. — Au moment où nous nous mettons en route (6 heures), le thermomètre marque 18®, c'est délicieux; le point où nous avons campé hier est dans le prolongement de la rive gauche de rOued Samon, large vallée qui se prolonge au sud par une gorge ouvrant une communication entre les Ighargharen et la plaine d'Amad-ghor ; en suivant cette gorge on atteindrait cette plaine en 4 longues journées de marche.

Les montagnes qui bordent l'Oued Samon à l'ouest, paraissent avoir un relief considérable qui doit être au moins de 600 mètres; la berge

orientale de Toued est beaucoup moins élevée. La vallée, qu'il faut 2 heures pour traverser à son embouchure, semble se rétrécir beaucoup au sud.

Au point où nous quittons POued Samon POued Ighargharen se rétrécit beaucoup, de façon à ne plus avoir qu'un kilomètre de largeur entre la montagne et les dunes; celles-ci, qui atteignent 150 à 200 mètres de relief, poussent des ondulations minces et peu élevées jusqu'au pied de la montagne.

Saïa, qui a fait plusieurs fois le voyage de Ghat, assure que dans cet étranglement, le courant est si violent au moment des grands orages, que les petites dunes sont enlevées en quelques heures.

Au fur et à mesure que nous avançons vers l'est, la végétation devient de plus en plus belle ; Hous traversons de magnifiques prairies où nos chevaux disparaissent jusqu'au poitrail; le trèfle, l'arfeg (composée), le chebrog, forment de beaux massifs couverts de fleurs de toutes couleurs, que dominent de grands tamarix ; quelques-uns de ces arbres sont des géants de l'espèce, j'en • mesure un qui a 2 mètres de tour à la base et plus de 10 mètres de hauteur. Nous suivons le

pied de la montagne qui est excessivement découpée de ce côté ; vers 10 heures, on laisse sur la droite un profond vallon qui paraît s'étendre assez loin vers le sud, jusqu'à un piton élevé qui domine une série de crêtes étagées.

L'itinéraire suivi franchit plusieurs contreforts de la montagne, où l'on voit souvent des tombeaux formés d'enceintes circulaires ou rectangulaires en pierres sèches ; un petit mamelon rocheux isolé que nous laissons sur notre gauche et sur lequel je suis monté, porte un petit dolmen reposant sur trois pieds et quatre pierres levées que l'on dirait avoir été taillées tant elles sont semblables de formes.

Vers midi, nous passons un petit col où se trouve un cimetière assez considérable; en cet endroit, appelé TkarkarNeraba, se voit un grand nombre de tombes musulmanes et deux tombeaux touareg, construits grossièrement il est vrai, mais qui n'en sont pas moins de véritables monuments. Au delà de ce col, l'itinéraire' suivi s'éloigne de la montagne et traverse une très belle prairie de trèfle à fleurs jaunes.

Quelques moutons et chèvres y paissent tranquillement, surveillés par un berger targui, qui pousse devant lui deux petits ânes; cet homme

a pour tout vêtement une gandoura (1) sans manches, en cuir, et est sans armes; il ne paraît pas très rassuré et s'éloigne de notre chemin dans la direction d'un bois de grands gommiers que nous laissons sur la droite.

Le camp s'installe un peu plus loin, vers midi et demi près d'un énorme tamarix, à l'ombre duquel nous attendons que nos tentes soient dressées ; nous sommes ici au débouché d'une large vallée, appelée Oued Idjeran, qui vient du sud.

Dans l'après-midi, plusieurs Touareg, dont une femme, viennent nous rendre visite conduits par le berger que nous avons rencontré ce matin; ils sont vêtus de la même façon que celui-ci et sont armés de lances et d'épées qu'ils portent en bandoulière.

Ce sont des Imghad (2) (serfs) des Ifoghas, qui sont campés dans l'oued, à quelques kilomètres au sud, auprès d'un ghedir où il y aurait encore de l'eau. Le colonel leur fait quelques

11) Sorte de chemise longue.

(2) Amghid, pluriel Imghad, désigne les familles serves attachées aux tribus touareg nobles, qui sont désignées sous le mot arabe djied ou le mot targui ihaggaren.

menus cadeaux et leur achète un peu d'antilope boucanée qu'ils nous offrent, ce produit répand une odeur nauséabonse; notre cuisinier Ta cependant fait cuire et nous en avons goûté, c'est atroce. Nous envoyons une partie des chevaux boire au ghedir que nous ont signalé les Touareg; ce sont nos ordonnances qui les conduisent sous la protection de Ben Eddin, le seul de nos guides dans lequel on puisse avoir réellement confiance.

Vers 5 heures du soir, comme nous sommes en train de dîner, Mohamed ben Mansour accompagné du mokaddem des Tedjania, vient prévenir le colonel, qu'un miaad (députation) comprenant une trentaine de cavaliers touareg à méhari, est arrêté à peu de distance et se prépare à gagner le camp. Mohamed, qui est le plus important de nos guides (il descend des derniers sultans d'Ouargla), et le mokaddem demandent au colonel de les autoriser à prendre ses chevaux pour aller au-devant du miaad; cette autorisation est accordée et ces deux hommes, qui ont mis leurs plus beaux vêtements, se portent à la rencontre des Touareg, accompagnés de Kaddour ben Mouïssa, de Saâd ben Mohamed et d'Aïssa ben Khaldi, les seuls de

nos indigènes présents au camp qui soient possesseurs de chevaux.

L'arrivée du miaad, qui a été connue dans le camp en un clin d'œil, y met une très grande animation ; les Chaamba se dépèchent de faire toilette, chacun cherche au fond de son sac quelque haïk blanc, quelque burnous à peu près propre et s'en revêt avec rapidité.

Les Touareg se sont arrêtés à quelque distance pour réparer le désordre de leur toilette, de façon à se présenter dignement; cette coutume qui existe déjà en Algérie parmi les nomades, est observée avec soin par les Chaamba et. Touareg, qui y attachent une grande importance. L'opération est assez longue, car une heure se passe avant que Si Abd el Kader, le mokaddem, vienne nous prévenir que nos visiteurs ont repris leur marche. Le colonel nous a réunis, nous avons pris à tout hasard nos revolvers, et nous nous portons en corps à la rencontre du miaad, qui s'avance rangé en bataille et s'arrête à rentrée du camp en deux groupes distincts, comprenant Tun des Ifoghas et Tautre des Moghasaten.

A la tête du premier sont Abd el Hakem et Hanndeboul, les deux cheiks principaux des

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Ifoghas, suivis de Sghir ben Cheikh habillé en Targui, et de notables personnages, dont les plus importants sont Aokha ben Chaoui, notre ancienne connaissance d' Aïn elHadjadj, El Bakay et Ikelas ; parmi les Moghasaten on peut citer El Hadj Sidi, Khodja et Djebbour.

On remarque aussi un indigène du Souf, Si Bel lamma mokaddem des Tedjania établi chez les Ifoghas, qui porte un riche costume arabe ; cet homme n'a pas de voile comme tous les Touareg qu'il accompagne et qui sont vêtus comme Aokha; toutefois, certains de ces Touareg ont adopté la cotonnade ronge foncé * au lieu de la cotonnade bleue. Tous sont. armés de la lance et de Pépée, la plupart ont un fusil double pendu au troussequin de leur selle ainsi qu'un large bouclier en peau d'antilope.

Leurs mehara sont excessivement fins, plus petits que ceux des Chaamba et ont Pair plus vif et plus intelligent; ils sont de robe Isabelle foncé.

Si Bel lamma, au nom des Ifoghas, souhaite la bienvenue à notre chef et l'assure que la mission peut parcourir le pays en toute sécurité, le colonel répond par un petit discours qui obtient de tout le groupe des signes nombreux de satis-

faction ; la même cérémonie se passe avec les Moghasaten et nous allons reprendre notre dîner. Nos chevaux rentrent à ce moment, ayant fait une course inutile de plus de 15 kilomètres, le ghedir ne contenant presque plus d'eau.

Les Chaamba se mêlent alors aux Touareg, qui ont mis pied à terre et forment des groupes où s'engagent des conversations animées. Ces chameaux aux formes fines, ces hommes aux allures dégagées, couverts de costumes aux couleurs sombres ou vives qui contrastent avec nos Chaamba dans leurs burnous blancs, forment un tableau des plus pittoresques.

Le soleil, éclairant notre camp de ses derniers rayons, se couche derrière les dunes qui forment, avec quelques beaux massifs de tamarix plus rapprochés, un fond plein de tons chauds et sombres qui fait valoir admirablement cette scène de mœurs sahariennes. .

Le colonel a chargé Abd el Kader, le mokaddem des Tedjania, de faire dresser deux tentes pour nos visiteurs et de leur faire préparer une dififa; un chameau est sacrifié pour cette occasion et fournira la viande nécessaire pour confectionner un couscous monstre, auquel prendront part

les Touareg et la plus grande partie de notre personnel indigène.

Le soir, le camp est en liesse ; on a allumé de grands feux, car la température est très basse (-|- 5° à 11 heures du soir), et minuit est passé depuis longtemps que les conversations vont toujours leur train ; dans notre tente de popote nous aussi veillons tard à faire de beaux projets pour l'avenir.

13 avril. — Ce matin il fait réellement froid ; mon thermomètre à minima marque + 2°; quelques-uns de nos Touareg sont partis cette nuit, mais la plupart nous suivent et marchent avec les guides chaamba ; Abd el Hakem et Hanndeboul, ainsi que Aokha, escortent le colonel et causent avec lui tout en marchant.

L'itinéraire traverse l'Oued Idjeran qui vient du sud-est ; cet oued, à son débouché dans la vallée des Ighargharen, a 8 ou 9 kilomètres de largeur ; en amont de ce confluent, la vallée que nous suivons toujours perd son nom d'Oued Ighargharen et prend différents noms, suivant les affluents qu'elle reçoit de la montagne au sud.

La berge orientale de l'Oued Idjeran s'avance au nord en cap aigu que l'on traverse par un col très accusé dit de Tidat; de ce col on voit au

nord dans les dunes un mamelon rocheux isolé appelé Timeris qui doit avoir 200 à 300 mètres de relief. Le massif de dunes qui borde la vallée au nord renferme des pitons sablonneux qui dépassent en altitude tout ce que nous avons vu jusqu'ici, beaucoup ont plus de 200 mètres de hauteur; une de ces montagnes de sable, qui est située au nord du pic de Timeris et dont le sommet dépasse notablement celui-ci, doit avoir un relief voisin de 400 mètres. Ce massif de dunes s'appelle Erg Aguit, Toued que nous suivons à Test du col de Tidat se nomme Aouin Aguit.

Cette vallée est assez étranglée, aussi est-elle fortement ravinée par les eaux qui s'y sont creusé un lit profond bordé de magnifiques tamarix ; Toued a coulé, il n'y a pas très longtemps, car son lit est encore très humide et certaines cavités contiennent de l'eau.

La végétation est luxuriante, le sol est couvert d'un tapis de verdure qui le cache complètement en certains endroits; le trèfle domine, mêlé à une crucifère à fleurs jaune pâle qui répand une odeur fade et désagréable; les Chaamba assurent que cette plante est comestible et la recueillent en passant.

Vers 10 heures, nous campons à côté d'un ghedir situé au milieu d'une belle dhayat appelée Tibabiti ; le ghedir, qui a une centaine de mètres de largeur, contient une assez grande masse d'eau, il est entouré d'une végétation très belle que dominent d'énormes tamarix.

Le colonel est arrivé à s'entendre avec les Touareg, qui nous quitteront sous peu pour rejoindre leurs campements; Abd el Hakem, son fils Entiti et Mohamed Dada resteront avec la fission pour lui servir de guides ; ils nous fourniront des sokhars si besoin est, dans les mêmes conditions de solde que nos Chaamba. Toutefois, les chefs des Ifoghas.et des Moghasaten ne s'engagent qu'en ce qui touche leurs tribus^ faisant toutes réserves jusqu'à ce que El Hadj Ikhenoukhen ait répondu aux lettres que le colonel lui a envoyées. C'est un résultat assez mesquin, mais enfin cela vaut mieux que rien.

Aux environs de notre camp, la vallée est fort jolie, on circule facilement entre les massifs de verdure comprenant de belles allées naturelles légèrement sablonneuses qui font l'effet d'un véritable tapis ; quelques oiseaux font entendre un joli chant, rappelant celui delà fauvette, pendant qu'une sorte de sauterelle lance son petit

cri si semblable à celui du grillon de France, qu'en fermant les yeux, on se croirait là-bas en pleine campagne par un beau jour d'été. Il y a beaucoup de traces de gros gibier, antilopes, onagres et autruches ; le soir le colonel distribue des cadeaux aux principaux chefs touareg qui paraissent très satisfaits, on le serait à moins.

14 avril. ■— Séjour. — Les Touareg qui devaient nous quitter ce matin, restent au camp pour la plupart, ils trouvent que l'ordinaire de la mission leur convient et nous continuons à les héberger, ce qui fait une forte brèche à nos provisions. Il est bon d'ajouter que les Chaamba, qui devaient avoir trois mois de vivre au départ d'Ouargla, commencent à crier famine, bien que nous ne soyons en route que depuis un mois et demi, et il faut prévoir le moment où la mission devra les nourrir; tout cela ne laisse pas que d'être inquiétant.

15 avril. — • Nous quittons Tibabiti à 6 heures; le ciel est gris, on dirait qu'il va pleuvoir; la vallée s'élargit et la végétation disparaît peu à peu, sauf le long d'un large thalweg, nommé Oued Tidjoudjelt qui serpente dans la vallée, où on suit parfaitement son cours de l'œil, car il est bordé de grands tamarix.

La vallée est toujours comprise entre d'énormes dunes au nord et la montagne qui est peu élevée, nous laissons celle-ci à 5 ou 6 kilomètres au sud ; de ce côté, on aperçoit un pic élevé, le Tigaratin, qui doit être à une quinzaine de kilomètres de notre route.

A 8 kilomètres de Tibabiti, nous franchissons rOued Tidjoudjelt; c'est un lit sablonneux d'une centaine de mètres de largeur où a dû couler récemment un fort courant d'eau. Les berges de l'oued disparaissent sous d'énormes toufifes de drinn, formant des massifs de plus d'un mètre de hauteur, au milieu desquels poussent des tamarix de grande taille ; il tombe une pluie fine vers 7 heures 1/2 pendant un quart d'heure environ.

Notre itinéraire laisse au nord l'oued qui décrit une sinuosité très prononcée de ce côté, et le rejoint à 4 kilomètres plus loin au lieu dit Tamedjelt, où il passe dans un étranglement excessivement étroit, compris entre deux massifs rocheux que le sable recouvre presque entièrement, surtout le massif septentrional qui a toute

l'apparence d'une grande dune. Au pied du massif sud et en aval de la gorge, on remarque

un petit plateau où on trouverait de l'eau à peu

de profondeur en dégageant une petite source qui existe en ce point.

Dans le passage de Taraedjelt, Poued est enserré entre deux berges à pic de près de 6 mètres de hauteur, son lit est encombré de tamarix de toutes tailles, surtout en amont de la gorge où ces arbres couvrent le lit de Toued d'une voûte continue de feuillage. Comme la caravane suit à peu de distance ce thalweg qui a une direction est-ouest, je me donne le luxe de faire une partie de Tétape à Tombre, en suivant Toued qui forme une tranchée en pente douce, bordée de berges à pic dont la hauteur diminue en allant vers Test. Certaines cavités du lit de Toued renferment encore de Peau en assez grande quantité; dans le voisinage de ces réservoirs la végétation est d'une grande richesse, on remarque surtout d'énormes dhanoun dont les tiges, de plus de un mètre de hauteur, sont couvertes de fleurs magnifiques en forme de casques jaune vif panaché de pourpre foncé.

Toute cette végétation est animée par la présence d'oiseaux de toutes sortes, parmi lesquels domine le pigeon ramier en bandes nombreuses; notre itinéraire range d'assez près le pied de la

montagne qui détache au nord de nombreux contreforts peu élevés que nous franchissons successivement ; beaucoup de ces derniers portent des tombeaux touareg semblables à ceux que nous avons déjà vus.

Vers 11 heures, nous atteignons une vaste dhayat dite Tehen Telemoun, couverte d'un épais tapis de trèfle à fleurs jaunes; nous campons dans cette dhayat qui ressemble à une prairie artificielle; l'Oued Tidjoudjelt est à 1^ 500 au nord du camp, ici son lit est à peine marqué mais il a toujours sa bordure de tamarix et de gommiers.

Le colonel a fait donner aux Touareg qui suivent encore la mission une petite séance de tir avec le fusil modèle 1874 ; Brosselard, qui est un maître tireur, les étonne profondément en mettant des balles à 500 mètres dans une caisse à biscuit.

Pendant ce temps les chasseurs de la mission cherchent à tuer quelques pigeons dans Toued ; le docteur rapporte au camp deux oiseaux qui ressemblent comme taille et comme forme au butor dont ils ont le long bec et la huppe, leur plumage est blanc sauf le dos et la tète qui sont Tune lie de vin et Tautre gris clair ; ce sont de

fort jolies bêtes. Dans Taprès-midi le baromètre indique une forte baisse, le ciel qui s'était dégagé vers 10 heures se couvre de nouveau et il tombe quelques gouttes de pluie que chasse un vent violent du sud-est.

16 avril. — Nous quittons Tehen Telemoun à 6 heures du matin; la vallée est couverte d'un brouillard épais qui ne permet pas de voir à plus d'un kilomètre. En sortant de la dhayat où noiis avons campé hier, nous passons dans une autre dhayat appelée Tilemsisin, grande prairie formée d'une herbe ressemblant beaucoup au chiendent, dans laquelle rappellent des cailles.

Vers 7 heures, un de nos guides me montre à un kilomètre au sud une troupe d'onagres qui regardent passer la caravane, je me mets à leur poursuite en cherchant à les couper de la montagne, ce que j'arrive à faire facilement; malheureusement, il y a le long du thalweg de Toued Tidjoudjelt un bois de tamarix de petite taille mais très serrés, dans lequel mon gibier se réfugie si bien que je perds complètement ses traces .

Ce bois, qui a 2 à 3 kilomètres de longueur, donne asile à des troupes nombreuses de pigeons dont je fais une véritable hécatombe;

je ne suis pas le seul, si j'en juge par les coups de fusil qui se font entendre dans la direction du nord, côté où doit se trouver la caravane que je rejoins vers 8 heures, au moment où elle sort de rOued Tidjoudjelt qu'elle vient de traverser.

Cet oued a toujours un lit assez profond et parfaitement marqué, les traces des dernières crues sont toujours très visible sous la forme d'amas de branchages qui atteignent souvent plus d'un mètre de hauteur.

Les dunes qui bordent la vallée au nord sont toujours très élevées; quant à la montagne, elle se termine dans la vallée par des ondulations rocheuses en pente douce qui s'avancent en caps peu prononcés jusqu'au thalweg; entre ces caps, sont de petites dhayat à fond argileux où pousse une euphorbiacée à feuilles jaunâtres qui répand une odeur cadavérique très forte.

Dans le sud s'élèvent, à une distance difficile à apprécier, mais certainement très grande, des pics de forme aiguë et qui paraissent fort élevés.

Vers 9 heures, nous franchissons un contrefort rocheux couvert de grandes pierres plates, où se voit un monument très ancien auquel nos Touareg assignent une origine des plus bizarres.

Ce monument comprend une enceinte rectan-

gulaire de 4 mètres sur 2, formée de pierres plates placées debout et encastrées profondément dans le sol ; une cloison médiane partage cette enceinte en deux compartiments égaux, aux trois quarts remplis de cailloux.

Autour est disposée une enceinte circulaire de 10 mètres de diamètre, construite de la même façon et ouverte sur un arc de 100^ du côté est ; des extrémités de cette enceinte partent deux alignées tracées suivant les deux rayons extrêmes, ces alignées sont formées de deux rangs de petites pierres plates plantées de champ, suivant deux lignes parallèles; Tintervalle entre celles-ci, qui est de 0°*30 environ, est rempli de cailloux ronds. Ces alignées ont 65 mètres de longueur et se terminent chacune par une pierre levée, une de ces pierres est debout l'autre a été renversée ; le grand axe de l'enceinte rectangulaire est orienté nord-sud, l'ouverture de l'enceinte circulaire est exactement tournée vers l'est.

Les Touareg racontent que ce monument, qui est bien probablement une sépulture, a été édifié par leurs ancêtres pour marquer l'endroit où se serait assis un individu d'une race géante qui habitait ce pays quand ils y sont arrivés; l'en-

ceinte marquerait le siège et les deux alignées la place occupée par les jambes.

Vers 11 heures, nous traversons TOued Tidjoudjeltj qui décrit un fort crochet pour contourner une dune s'avançant en cap au sud; sur cette dune on voit des restes de gourbis construits en bois de tamarix et couverts de drinn.

Un kilomètre plus loin nous traversons une deuxième fois Toued pour nous engager dans un bois d'énormes tamarix, véritable futaie où la caravane chemine à l'ombre pendant près d'une heure; l'oued y décrit une deuxième courbe qui nous oblige à le franchir une troisième fois près d'un point où il se divise en deux branches, dont l'une a une direction sud -est tandis que l'autre se dirige vers l'est.

Nous suivons cette dernière branche qui porte les traces d'un courant d'eau allant de l'ouest à l'est; on y voit souvent de grands roseaux poussant dans des cavités qui contiennent encore de l'eau.

Vers 11 heures 1/2, nous arrivons à l'entrée d'une gorge étroite, comprise entre deux grandes dunes qui ne laissent entre elles qu'un intervalle d'une centaine de mètres; un sentier battu

règne dans toute la longueur de la gorge, qui mène au bout d'un kilomètre dans un vaste cirque entouré de hautes dunes ; au milieu de ce cirque est une belle nappe d'eau claire, entourée d'une ceinture presque continue de grands tamarix.

Ce lac, appelé Menkhough, est un grand ghedir permanent, qui est alimenté par les eaux de roued Tidjoudjelt au moment des orages et peut-être aussi par des sources; car d'après nos Touareg, il ne s'assèche jamais complètement, quelle que soit la durée des périodes de sécheresse, qui seraient d'ailleurs moins longues dans cette région que dans le Sahara septentrional.

Le camp s'installe vers midi, à peu de distance de la rive méridionale du lac, sur un petit plateau sablonneux qui domine celui-ci de quelques mètres.

Nous devons séjourner ici plusieurs jours, afin d'y attendre le retour des courriers qui sont allés porter les lettres du colonel au grand chef des Azgars.

Dans l'après-midi, nous faisons la reconnaissance de notre lac; il est de forme allongée, mesurant environ 1,000 mètres de l'est à l'ouest

et 500 mètres dans sa plus grande largeur ; son eau est douce, sauf au point où débouche Toued dont les alluvions ont produit une espèce de marais à Peau légèrement saumâtre; ce marais est couvert en partie d'un bois de tamarix où nichent des bécassines, des hérons et d'autres oiseaux d'eau.

Les rives du lac sont assez découpées, surtout dans la partie méridionale où il existe plusieurs petites anses formant autant de plages sablonneuses en pente douce où Teau vient briser doucement à l'ombre des tamarix qui les bordent. Les eaux du lac contiennent un grand nombre de poissons qui doivent être de forte taille, à en juger par les remous qu'ils produisent en se sauvant à notre approche des bords qu'ils semblent affectionner.

La rive septentrionale du lac est bordée d'un véritable sentier parfaitement battu par les antilopes, onagres et autres animaux qui viennent s'y abreuver.

17 avril. — Plusieurs membres de la mission se sont baignés hier dans le lac, on perd pied à peu de distance de la rive méridionale.

Brosselard et moi faisons construire un radeau en branches de tamarix, radeau que nous som-

mes obligés de munir de tonnelets, le bois de tamarix vert étant plus lourd que Teau. Brosselard s'embarque sur Tesquif qui est très instable et très diflBcîle à diriger ; moitié nageant, moitié ramant avec une pelle, il a pu opérer le sondage du lac suivant son grand axe.

Les cotes du fond augmentent rapidement jusqu'à atteindre 4 mètres vers le milieu du lac, profondeur qui n'est dépassée que dans la partie occidentale au pied du cône de déjection de roued Tidjoudjelt, point où existe un creux de faibles dimensions transversales où Peau a près de 8 mètres de profondeur.

Pendant que nous procédons à cette opération, Cabaillot et quelques-uns de nos ordonnances ont confectionné des lignes et se livrent à la pèche avec succès; ils ont pris plusieurs poissons magnifiques que les Touareg appellent Azouleh, c'est le « clarias lazaréa » qui se trouve dans le Nil ; l'un de ces poissons a 0'"55 centimètres de longueur, il doit y en avoir de beaucoup plus grands.

Ce matin, Béringer, Roche et Lechâtelier sont partis accompagnés par un guide targui pour reconnaître l'Oued Tidjoudjelt en amont ; Sghir a emmené quelques Chaamba et Aïssa ben

Khaldi au camp d'Abd el Hakem qui est situé à 30 kilomètres environ vers l'est ; il aurait voulu emmener le docteur, mais celui-ci est fatigué et a préféré rester au camp. Nous avons dîné ce soir avec notre poisson qui a été déclaré délicieux à l'unanimité.

18 avril. — Séjour. — Ce matin, je suis monté avec Brosselard sur le sommet d'une grande dune qui est au nord-est du lac; de son sommet on voit s'ouvrir au nord un fedj étroit qui s'enfonce dans la dune, dans le lointain apparaît une chaîne de hauteurs rocheuses qui semble border une vallée semblable à celle de TOued Tidjoudjelt.

Vers 10 heures 1/2, la reconnaissance de l'Oued Tidjoudjelt rentre après avoir relevé ce dernier sur 15 à 17 kilomètres ; la rivière s'enfonce dans le massif montagneux où elle forme une gorge étroite bordée de falaises rocheuses abruptes dont la hauteur atteint 100 mètres; le lit est profondément affouillé, on y rencontre des cavités profondes pleines d'eau et où il y a du poisson. La végétation y est très belle, le sol est sablonneux et parsemé de fondrières qui rendent la marche assez dififlcile. Nos camarades ont campé dans l'oued le 17 çt en ont

gravi les berges pour jeter un coup d'œil sur la région environnante; c'est un vaste plateau rocheux dominé par quelques mamelons ayant 400 à 500 mètres de hauteur.

A 5 ou 6 kilomètres au delà du point où la reconnaissance a campé, il y aurait une petite oasis dansToued, en un point nommé Aghaghar où est un petit groupe de Touareg plus ou moins sédentaires.

Dans la journée Abd el Hakem rentre au camp avec Aïssa, il est accompagné de sa belle-mère et de sa femme avec trois enfants, tout ce monde est venu à méhari ; les femmes ont un costume très simple et ne portent pas de bijoux ; la plus jeune a des traits assez fins et les yeux bleus^ elle est à moitié voilée.

La belle-mère d'Abd el Hakem nous donne une petite séance de fantasia qui consiste à faire trotter son méhari en cercle, en suivant la cadence d'un morceau de musique qu'elle joue sur une sorte de violon appelé rebaza. La rebaza n^a qu'une ou deux cordes fixées sur une demicitrouille évidée et couverte d'une peau tendue; on en joue au moyen d'un archet formé d'une corde de boyau tendue par une branche recourbée en forme d'arc. Notre visiteuse tire de cet

instrument des sons très doux sur un rythme un peu monotone qui ne manque pas de charme^

Après avoir fait une longue séance dans la tente du docteur à qui leur mère voulait les faire voir, les enfants visitent nos tentes Tune après l'autre et cherchent à s'approprier, avec une audace invraisemblable, tout ce qui leur semble digne de leurs désirs.

19 avril. — J'ai projeté d'aller reconnaître la vallée que j'ai aperçue au nord des dunes; j'ai fait seller mon cheval, un de ceux de Masson, et me suis mis en route à 5 heures du matin pour marcher vers le nord-est, accompagné de mon ordonnance.

Après avoir franchi la chaîne de dunes qui entoure le lac Menkhough, je m'engage dans le fedj que j'ai déjà reconnu du haut de cette chaîne; j'y rencontre une petite troupe de Touareg qui se dirigent vers le camp ; ces hommes paraissent étonnés de me voir de ce côté en si petit équipage, ils s'arrêtent, tiennent conseil un instant, puis ils continuent leur chemin en voyant que je ne fais nullement attention à eux.

Après 2 heures de marche rapide dans une suite de fedj s étroits à fond pierreux, coupés de

dunes minces et peu élevées, j'arrive devant un massif de dunes plus considérables ; comme la ligne que j'ai suivie jusqu'ici paraît m'entraîner trop loin à Test, je pique au nord dans la dune qui borde le fedj où je me trouve.

Vers 8 heures 1/2, je suis au sommet de hautes dunes qui bordent au sud une large vallée limitée au nord par une ligne de hauteurs rocheuses, très abruptes et très déchiquetées qui doit avoir un relief de 200 à 300 mètres. Les dunes sur lesquelles je suis ayant des pentes très raides au nord, je laisse mon ordonnance avec les chevaux et je descends à pied dans la vallée qui est en contre-bas de 70 mètres environ.

. Le fond de la vallée, qui paraît avoir une largeur de 7 kilomètres environ, est argileux et couvert d'une maigre végétation, on y rencontre de nombreuses traces de campements récents.

Ces quelques observations faites, je rentre rapidement au camp, dont je suis distant de 18 kilomètres.

Pendant mon absence est arrivé au camp un miaad de Moghasaten duquel font partie les gens que j'ai rencontrés ce matin, ils sont au nombre d'une trentaine et ne viennent que pour recevoir

des cadeaux et vivre sur nos provisions, ils s'installent au carap ; le colonel donne les ordres pour lever le camp demain et reprendre la marche à Test.

20 avril. — On lève le camp à 5 heures 1/2, le chargement se fait lentement, les Chaamba montrent de la mauvaise volonté; les 30 ou 40 Touareg qui campent sous nos tentes tiennent conseil pendant que Ton charge les chameaux, puis ils envoient quelques-uns des leurs dire au colonel que nous ne pouvons quitter Menkhough sans avoir la réponse d'El Hadj Ikhenoukhen.

Après avoir hésité un instant, le colonel donné Pordre de mettre le camp à quelques centaines de mètres de remplacement où il se trouvait; à peine les tentes sont-elles dressées qu*une troupe de Moghasaten nous arrive encore; les Touareg sont actuellement au nombre de 60 environ dans le camp. En supposant qu'ils n'aient pas de projets hostiles à notre égard, ce qui n'est pas prouvé, tous ces gens-là finiront par faire disparaître tous nos vivres, ce qui nous mettra bientôt dans une situation tout à fait précaire.

Le colonel, qui est très inquiet, nous réunit

dans sa tente et nous fait un tableau complet de la situation; étant donnée l'organisation de la mission, nous ne pouvons songer à marcher à Test, contrairement aux représentations des Moghasaten ; d'un autre côté, si nous restons dans la situation présente pendant seulement huit jours, nous nous trouverons entièrement au pouvoir des Touareg, n'ayant plus dès lors assez de vivres pour battre en retraite sur l'Algérie.

Dans ces conditions, le colonel estime que la mission doit attendre encore deux jours à Menkhough la réponse d'El Hadj Ikhenoukhen, et que, ce délai passé, nous n'aurons qu'à rejoindre la colonie; les membres dé la mission se rangent à cet avis et le colonel donne ses ordres en conséquence.

Le camp a été assailli pendant cette conférence par un orage d'une violence inouïe qui ne dure heureusement que peu de temps et cesse aussi brusquement qu'il s'est produit, la pluie est tombée avec force pendant une demi-heure; dans la soirée le temps se dégage et le soleil se couche dans un ciel sans nuages.

A la nuit tombante les Touareg se sont groupés entre nos tentes et le lac et tiennent un long

conciliabule ; Abd el Hakem et quelques autres viennent trouver le colonel et ont une assez longue conversation avec lui.

Notre chef est fort inquiet, il veille ainsi que Masson jusqu'à une heure très avancée de la nuit; il a recommandé aux hommes de garde de veiller avec la plus grande vigilance, ce sont nos ordonnances qui font ce service cette nuit, ils ont pour consigne de ne pas perdre de vue les tentes des Touareg qui ont été dressées à récart à une centaine de mètres de notre camp.

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