CHAPITRE VII
Le Gassi de Moklianza. — 280 kilomètres sans eau. — Hassl el Moklianza. — Retour a Oaargla. — Ba Mendil. •* Séjour. — Départ du colonel Flatters.
4 mai. — Nous quittons El Byodh à 6 heures du matin ; pendant que le gros de la mission prend une direction ouest pour suivre en sens inverse la route d'Aïn Taïba, Béringer, Roche et moi marchons au nord à travers la sebkhat El Byodh ; à 7 heures, Maatallah me signale un puits ensablé qui aurait de Teau très préférable à celle d'El Byodh. Les Touareg viennent parfois camper en été à côté de ce puits appelé Bir Chadi, qu'il est facile de dégager du sable qui le remplit en ce moment, sa profondeur étant peu considérable.
Notre itinéraire longe une falaise haute de quelques mètres qui borde la sebkhat à l'ouest; le terrain monte en pente douce et nous en sortons insensiblement pour gagner le gassi sur lequel nous devons marcher jusqu'au Hassi el Mokhanza.
La sebkhat El Byod s'étend très loin vers Test, formant un vaste fossé semi-circulaire qui entourerait le massif des dunes d'El Byodh ; on trouverait Teau partout à moins d'un mètre de profondeur dans cette sebkhat, qui aurait un développement d'un jour de marche sur 4 à 5 kilomètres de largeur (1).
Le sol sur lequel nous marchons est tantôt rocheux, tantôt graveleux, avec quelques espaces sablonneux où il y a un peu de neci et de seflfar. On rencontre souvent d'assez gros quartiers de roche, qui présentent un aspect tout particulier; ce sont des fragments de calcaire bleuâtre très dur et dont la face sud est profondément affouillée, ils ressemblent d'une manière
(1) Il semble que ce point d'El Byodh serait très favorable à rétablissement d'une grande oasis qui pousserait admirablement dans ce sol imprégné d'eau ; une oasis créée en ce point prendrait rapidement une grande importance, pourvu qu'on y assurât la sécurité.
frappante à des roches qui ont subi raction d'un courant d'eau très violent.
On ne peut s'empêcher de penser que dans lo gassi d'El Mokhanza le vent entraînant beaucoup de sable, a produit ce curieux effet qui tendrait à prouver la fréquence des vents du sud dans cette région.
Notre guide nous signale deux puits qui sont situés au pied des dunes, à Touest de notre itinéraire; le Hassi Moketta, mort (1) depuis longtemps, et le Hassi bou Khechba qui donne de bonne eau en faible quantité.
Vers 1 heure, nous atteignons une dune isolée dans le gassi, dune au milieu de laquelle se trouve une sorte de petite sebkhat dans laquelle Teau se trouve à 0"»70 de profondeur ; cette eau est salée et légèrement amère, elle est certainement plus mauvaise que celle d'El Byodh.
Ce point, qui aurait été découvert il y a une dizaine d'années par notre guide Mohamed ben Maatallah, venu en course de ce côté, s'appelle Mouïleh Maatallah (35 k.).
En nous promenant dans la dune, Roche et
(i) Les nomades appellent puits mort un puits qui ne donne plus d'eau.
moi, avons trouvé un grand nombre de silex taillés, il y a beaucoup d'éclats de toutes sortes; j'ai pu recueillir quelques beaux échantillons, entre autres un couteau en silex laiteux de près de O'^IO de longueur qui est admirablement taillé.
Béringer est très fatigué aujourd'hui, c'est la première fois qu'il monte à méhari et cette étape Ta absolument brisé; il a la fièvre et passe toute sa journée couché sur le sable.
Je lui ai fait installer une sorte de tente avec une couverture pour le préserver du soleil qui est très chaud ; il a pris de la quinine dès l'arrivée à Mouïleh Maatallah et va mieux dans la soirée.
A la nuit tombante les chameaux sont entravés et placés autour de notre bivouac de façon à assurer notre sécurité autant que possible. Chacun se roule dans sa couverture, place son fusil chargé à portée de la main et s'endort à la garde de Dieu, nous sommes trop peu nombreux pour pouvoir organiser un service de garde.
A partir de demain nous ferons des marches très longues; de Mouïleh Maatallah à Hassi el Mokhanza il n'y a pas de point d'eau et on ne trouve que très peu de végétation pour les
chameaux, aussi faut-il marcher aussi vite que possible.
5 mai. — Nous sommes en marche à 5 heures, nous contournons la dune parTouest; de ce côté se voient les ruines d'un gourbi en pierres sèches et un puits qui a cinq mètres de profondeur et deux mètres de diamètre, ce forage a été arrêté avant d'atteindre la nappe d'eau située sous une couche calcaire très dure qui en forme le fond. Notre guide ignore qui a pu entreprendre ce travail qui aurait été fait postérieurement à l'époque où il est passé ici pour la dernière fois, il y a une dizaine d'années.
Au nord de Mouïleh Maatallah le gassi est parsemé de petites dhayat sablonneuses où pousse un peu de neci; ce sable disparaît peu à peu et nous marchons dans une immense plaine caillouteuse sans limites, sauf à Touest où on voit les dunes de l'Erg d'Aïn Taïba. D'après notre guide c'est ici que le gassi d'El Mokhanza serait le plus large, on pourrait aller à deux jours de marche vers l'est avant de rencontrer les dunes de l'Erg oriental.
Vers midi le vent se lève soudainement du sud-ouest et prend en quelques instants une très grande force, il chasse le sable avec violence
et couvre toute la plaine d'un nuage épais qui cache à notre guide ses points de repère. Mohamed ben Maatallah appuie au nord-est pour rejoindre une grande dune située de ce côté et qui peut lui servir à se retrouver. Vers 4 heures et demie nous atteignons la dune dans laquelle nous campons à 5 heures après une marche de plus de 12 heures (60 kilomètres).
J'ai tué une gazelle en cours de route, cela nous procure un excellent dîner largement assaisonné de sable malheureusement, car le vent souffle avec force jusqu'à la nuit, Béringer est remis de sa fatigue d'hier.
6 mai, -* En route à 5 heures; la température est très basse, si bien que nous faisons la première heure de marche à pied; d'ailleurs la dune au pied de laquelle nous avons campé hier est trop difficile pour que nous puissions la franchir sur nos mehara. Notre guide est même obligé de chercher pendant quelque temps pour trouver un passage praticable à ces derniers ; ce massif de sable isolé dans le gassi s'appelle Ghourd Bendir.
Au sortir de cette dune nous reprenons possession de nos montures et la marche continue dans cette immense plaine caillouteuse suivant
une direction nord-est. Vers 2 heures nous atteignons une ligne mince de dunes où nous faisons une courte halte, la chaleur est accablante et nous n'avons pour nous désaltérer que l'affreux breuvage qui se concentre dans nos tonneaux depuis El Byodh.
Au sortir de cette dune notre guide nous fait remarquer un bruit particulier qui se produit dans la dune, on dirait qu'un être invisible frappe d'une façon continue et rhythmée sur un tam-tam. D'après nos Chaamba ce bruit doit être attribué à la présence de djenoun (esprits), qui manifestent ainsi leur joie quand le vent souffle avec force; El Arbi ben Salem assure que l'on courrait les plus grands dangers si oii passait dans cette dune pendant la nuit.
Vers 5 heures, nous campons au pied d'une dune peu élevée, située à droite de notre itinéraire; il n'y a pas un atome de végétation pour nos malheureux chameaux qui se passeront de manger aujourd'hui (60 kil.).
Dans la soirée, Mohamed ben Maatallah vient me trouver pour me dire qu'il ne se reconnaît pas très bien et qu'il est nécessaire que nous fassions une forte journée demain.
7 mai. — Nous sommes en route à 3 heures
et demie du matin, il fait très froid et nous marchons à pied jusqu'au lever du soleil ; notre guide nous fait appuyer fortement au norîouest pour atteindre une dune que Ton aperçoit de ce côté et où nous sommes vers 8 heures et demie ; je fais faire une petite, halte en ce point où il y a beaucoup de végétation, de façon que nos animaux puissent pâturer un peu, puis la marche reprend à 9 heures dans une direction nord un peu est que nous suivons toute la journée.
C'est toujours la même plaine un peu moins nue cependant, elle est sablonneuse en certaines parties qui sont couvertes de neci, formant de véritables prairies d'un vert argenté très particulier. Il y a beaucoup de gazelles et d'antilopes dans cette partie du gassi, ces animaux nous regardent passer de loin sans s'approcher à portée.
Vers 4 heures et demie nous campons dans une dune peu élevée; le vent, qui a soufflé avec force du nord-ouest pendant toute la journée, tombe complètement au coucher du soleil.
Dans la dernière partie de l'étape nous avons trouvé plusieurs fragments de lave du djebel Hoggar, nous serions donc bien dans le lit de
rOued Igharghar qui aurait coulé jadis jusqu'ici, Roche a également recueilli des coquilles toutes semblables à celles qu'il a trouvé dans TOued Igharghar au point où nous l'avons traversé à l'ouest de Tîmassinin (65 kil.).
8 maL — Nous nous mettons en marche à 4 heures, suivant toujours la même direction ; le pays est un peu moins plat, certaines parties sont couvertes de sable en nebkat peu épaisse, les dunes se rapprochent, surtout à l'ouest de l'itinéraire, côté où elles masquent complètement la vue. Cette région s'appelle Nezla; toutes ces dunes ressemblent en effet assez bien à une nezla, nom par lequel on désigne une réunion de tentes indigènes.
Vers 2 heures nous sommes dans une espèce de vaste cirque entouré de dunes de tous côtés, le vent qui s'est élevé avec una grande force souffle par rafales et change à chaque instant de direction. Nous observons de gigantesques tornades qui filent devant nous de l'ouest à l'est soulevant le sable en énormes colonnes compactes inclinées dans le sens de leur marche.
A 4 heures nous bivouaquons sur une langue de sable couverte dodhomran, c'est la première
fois que nous rencontrons cette plante depuis que nous avons quitté El Byodh (60 Icil.).
9 mai. — Nous sommes en route à 4 heures, Mohamed ben Maatallah assure que nous devons atteindre le Hassi el Mokhîanza aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, ajoute-Hl; il serait vraiment temps car nous n'avons plus que 25 litres d'eau, et quelle eau I le liquide que nous traînons depuis El Byodh est arrivé à un degré de salure et d'amertume qui rappelle à s'y tromper l'eau de Sedlitz; il a de plus une odeur putride des plus désagréables. Notre guide n'est d'ailleurs pas plus sûr que cela que nous trouverons de l'eau à Hassi el Mokhanza qu'il n'a pas visité depuis plusieurs années ; dans ce cas, nous serions obligé de pousser jusqu'à Hassi bel Hlran, à 25 ou 30 kilomètres plus au nord pour avoir de l'eau.
11 faut espérer que nous n'aurons pas cette malechance, car nos chameaux sont dans un état de fatigue indiquant qu'ils sont à bout de forces ; les pauvres bêtes n'ont pas bu et n'ont presque pas mangé depuis le 3 mai et marchent avec la plus grande peine. Le pays est le même qu'hier, tantôt pierreux, tantôt sablonneux, nous marchons sur une grande dune isolée que nous atteignons vers 10 heures.
Nos deux guides mettent pied à terre et gra^ vissent cette dune pour tâcher de se reconnaître, car Mohamed n'est pas encore bien sûr de s'être retrouvé; arrivés au sommet de la dune ils nous font de grands gestes pour nous, indiquer la direction à suivre, laquelle est vers le nordouest en contournant la dune.
Mohamed qui nous a rejoint, nous montre un sentier bien tracé qui traverse une grande plaine de sol reg que barre une haute dune vers le nord, c'est dans ce massif de sable, qui s'appelle le Ghourd Mokhanza qu'est le Hassi el Mokhanza.
Au milieu de la plaine, qui est couverte d'une assez belle végétation où domine l'azal en gros buissons, notre guide nous fait voir un grand entonnoir profond de 15 à 20 mètres qui rappelle parfaitement l'entonnoir d'Aïn el Taïba, il ne contient pas d'eau et s'appelle Mokhanza el Kedima.
Ayant demandé à Mohamed si l'on n'avait pas essayé d'y creuser un puits, il me répond que des Chaamba qui avaient tenté cette opération, ont abandonné bien vite leur entreprise parcequ'ils avaient entendu sous terre un grand bruit pareil à celui que produirait une cascade. Ils en avaient conclu que Mokhanza el Kedima était
habitée par des djenoun qui leur auraient fait payer cher leur tentative.
Ce curieux phénomène, qui a été observé en plusieurs endroits dans le Sahara, dans la vallée de roued Mzab en particulier, n'a pas encore été expliqué d'une façon admissible.
Vers 2 heures, nous atteignons Ghourd Mokhanza, massif de forme annulaire au milieu duquel est un entonnoir pareil à celui de Mokhanza el Kedima ; au fond de cet entonnoir, qui s'appelle Mokhanza el Djedida, est creusé un puits de 5°^25 de profondeur. Il est maçonné sur 2"»50 à partir de Torifice et contient 30 à 40 centimètres d'eau qui répand une odeur infecte; d'ailleurs mokhanza veut dire puant.
Je fais descendre deux sokhars dans le puits pour le nettoyer, opération des plus pénibles qu'ils font très rapidement; l'eau que l'on retire du puits mêlée à une foule de détritus est versée dans une sorte de petite auge qui a été installée a proximité, nos chameaux se précipitent sur ce liquide nauséabond et le boivent avec une gloutonnerie qui donne une idée de leur soif.
Les pauvres bêtes sont absolument rendues, surtout les chameaux de bât qui sont arrivés
au puits plus d'une heure après les méhara, il a fallu les exciter à coups de bâton pour les décider à faire les derniers kilomètres de cette étape. Voilà six jours que nos animaux n'ont pas bu, ils ont parcouru dans cet espace de temps plus de 300 kilomètres en trouvant une nourriture tout à fait insuffisante, les pâturages sont heureusement fort beaux à Mokhanza et ils vont pouvoir se refaire un peu.
Dès que le puits est bien nettoyé et que son eau a été renouvelée, j'en fais remplir un tonnelet qui est placé au soleil la bonde enlevée; Mohamed nous assure que cette eau perdra ainsi sa mauvaise odeur en quelques instants, annonce qui se réalise parfaitement. L'eau du Hassi el Mokhanza est d'assez bonne qualité, l'hydrogène sulfuré qu'elle renferme en dissolution est probablement produit par la décomposition du sulfate de chaux qu'elle contient en présence de matières organiques.
Quoiqu'il en soit, nous avons de l'eau à discrétion aujourd'hui et nous en usons largement, agrément fort sensible pour des gens qui n'ont pu se livrer à aucun soin de toilette depuis cinq jours.
D'après ce que me raconte Mohamed ben
Maahtallah le puits de Mokhanza serait très ancien; on ignore qui l'a creusé, il était à peine connu et était d'ailleurs comblé depuis longtemps, quand il y a cinq ans notre guide vint camper de ce côté pour y chasser Tantilope et le remit en état.
D'après Mohamed le Ghourd Mokhanza serait sur le bord occidental de TOued Igharghar dont l'autre bord serait formé par les grandes dunes de TErg oriental; à hauteur du Hassi el Mokhanza cet oued aurait environ 15 kilomètres de largeur et se présenterait sous Taspect d'un couloir de reg sans berges visibles.
En résumé, le gassi de Mokhanza est une immense plaine comprise entre deux massifs de grandes dunes que l'on nomme Erg de l'est et Erg de l'ouest. Elle comprend l'Oued Igharghar qui en occupe la partie orientale ; le terrain de cette plaine est tantôt le gassi rocheux, tantôt, et le plus souvent, le reg avec quelques parties couvertes de nebkat peu épaisse; on voit peu ou point d'ondulations.
Le sol dur est presque dépourvu de végétation, sauf dans les dunes qui se présentent en longues lignes minces courant du nord au sud magnétiques et découpant le gassi en larges couloirs
parallèles qui communiquent entre eux par des passages nombreux. A hauteur d'El Byodh le gassi de Mokhanza aurait une centaine de kilomètres de largeur au moins et environ cinquante du côté de Hassi el Mokhanza.
On remarquera que la direction générale des chaînes de dunes se trouve être à peu de chose près perpendiculaire aux chaînes de montagnes du Tell algérien; aussi est-il propable que cette disposition est due à l'action des doubles courants d'air qui s'établissent régulièrement entre les crêtes de ces montagnes et les plaines basses du Sahara.
Des courants de mêmedirection doivent régner entre ces mêmes plaines et le massif central saharien et se rencontrer avec les premiers dans la partie septentrionale du gassi de Mokhanza, ce qui expliquerait le rétrécissement de ce dernier de ce côté ainsi que le grand nombre de dunes qui s'y sont formées.
D'autres courants doivent se produire entre le golfe de la petite Syrte et le Sahara central ; les trois courants dont nous venons de parler se dirigeant vers une même région qui est comprise entre l'Igharghar, les Ghotts et les hauteurs de la Tripolitaine, doivent y créer une
zone de calmes relatifs dans laquelle se dépose en plus grande quantité le sable qu'ils charrient.
C'est en effet dans cette région que le massif de TErg a la plus grande épaisseur et que se trouvent les dunes les plus élevées qui s'y amoncellent sans ordre précis.
L'espace dégarni de sable qui existe entre El Byodh et Hassi el Mokhanza se trouve précisément sur la plus courte distance du massif central saharien à la chaîne bordière du Tell algérien; aussi conçoit-on que sur cette ligne, où viennent mourir les brises de la mer et du plateau du Tademait, il doit exister un courant d'air continu dirigé sud-nord au sud et nord-sud ou nord, lequel a pour effet de maintenir cet espace dégagé de sable, ou du moins d'y disposer le peu qui se déposeen longues lignes minces dirigées suivant le sens du courant.
Quoiqu'il en soit, si jamais on se décide à pousser une ligne ferrée à travers le Sahara au sud de la province de Gonstantine, le gassi de Mokhanza est une voie toute trouvée où l'installation d'un chemin de fer serait des plus faciles. La découverte de ce passage dans l'Erg, passage dont on ne soupçonnait pas l'existence^
est un fait géographique d'une importance considérable.
10 mai. — Nous quittons Hassi el Mokhanza pour marcher sur Ouargla, qui se trouve à 135 kilomètres environ nord-ouest; de 5 heures du matin à 4 heures du soir, nous marchons dans une région mouvementée comprenant des dépressions allongées à fond de reg séparées par des gantaras rocheuses, on rencontre quelques espaces couverts de nebkait dans les fonds avec une belle végétation. Les puits sont nombreux le long de notre itinéraire, mais nous en passons toujours assez loin.
Vers 4 heures, nous rencontrons un Chaambi, chassant en compagnie de deux Slouguis; cet individu nous raconte que quelques jours après notre départ d'Ouargla, Tagha nous avait envoyé un courrier à Temassinin; arrivé en ce point après notre départ, ce courrier y avait reçu avis que Si El Ala des Ouled Sidi Cheikh s'était mis en campagne avec 300 méhara pour attaquer la mission à son passage à Temassinin; aussi se dépêcha-t-il de rentrer à Ouargla. Nous avions quitté ce point depuis plusieurs jours que Si El Ala en était encore loin; informé de notre passage et surpris de la rapité de notre marche, il
renonça à son entreprise qui aurait eu des conséquences bien graves pour la mission, car les Chaamba qui sont inféodés aux Ouled Sidi Cheikh, ne nous auraient certainement pas défendus.
Le même Chaambi nous a appris l'arrivée à Ouargla du courrier que le colonel y avait envoyé d'El Byodh, Tagha est absent d'Ouargla, son khalifat le remplace dans son commandement.
Nous campons non loin d'une grande dune, appelée Ghourd bel Ktouta, qui rappelle un fait important dans l'histoire de la conquête du sud de l'Algérie; c'est dans cette dune que Si Bou Becker ben Hamza des Ouled Sidi Cheikh, notre khalifat, s'empara, en 1859, après un combat très vif, du chérif Mohamed ben Abdallah qui avait failli compromettre la domination française dans le sud algérien (50 kil.).
11 mai, — Nous sommes en route à 5 heures ; le pays est moins mouvementé et devient de plus en plus sablonneux, la végétation est très active et forme de magnifiques pâturages pour les chameaux et les moutons.
Vers 7 heures, nous arrivons dans une grande dépression, bordée au nord par une Hgne de
hauteurs rocheuses abruptes qui la dominent d'une trentaine de mètres; au centre de la dépression est un puits profond (12 mètres), le Hassi Teboub, où deux Chaamba font boire quelques chameaux.
Ces individus sont des membres de la famille du célèbre Bou Khechbaqui est campé dans les environs; ce Bou Khechba est un des coureurs de route les plus hardis de la tribu des Chaamba Hab er Rih, un maître dans la science de la ghazzia, en face duquel les Touareg eux-mêmes baissent pavillon.
La chaleur est tellement accablante aujourd'hui que je me décide à faire halte pendant quelques heures, nous nous arrêtons dans un véritable petit bois de zeïta, arbustes fort jolis couverts de belles fleurs couleur amaranthe, qui donnent malheureusement une ombre insignifiante. Je fais confectionner une sorte de tente avec deux de nos couvertures et nous nous plaçons à Tabri de cette installation sommaire pour attendre que le gros de la chaleur soit passé.
Vers 10 heures, Tainé des fils de Bou Khechba, Maammar, vient nous rendre visite, il me présente les regrets de son père qui souffre de.
douleurs rhumatismales et ne peut se déplacer, il nous prie d'accepter la dhififa qui nous sera apportée dans la journée.
Une heure se passe et Saad vient me prévenir qu'un groupe de Chaamba s'avance vers notre bivouac; c'est Bou Khechba lui-même transporté par ses serviteurs, car il est à moitié paralysé ; il est suivi de ses enfants portant la dhiffa.
Le vieux Chaambi est placé à côté de notre tente, assis sur une petite dune de sable dans laquelle on lui a arrangé une sorte de siège; il nous adresse une foule de salutations et de nombreux compliments pour notre heureux voyage dans le pays des Touareg.
Bou Khechba est de haute taille, bùli en hercule et semble fort intelligent; il parle volontiers de son passé qui est réellement intéressant.
C'est à la suite d'une de ces histoires de sang, si fréquentes dans le désert, que cet homme avait juré la haine la plus profonde aux Touareg.
Ayant perdu de très bonne heure ses père et mère, il fut recueilli par ses deux oncles qui commerçaient avec Iii Salah et Ghadamès et qu'il suivait dans leurs déplacements. Étant encore enfant, il fit partie avec ses parents d'une caravane qui fut attaquée par des Touareg et des
gens de Ghadamès; seul il put s'échapper et regagner après des souffrances inouïes les campements de sa tribu.
Devenu homme il voua une haine terrible aux assassins de ses oncles, toute sa vie se passa en ghazzia contre ses ennemis; il devint tellement redoutable que la djemaa de Ghadamès lui demanda quelles conditions il exigeait pour faire la paix. Bou Khechba répondit qu'il ne cesserait de ghazzier les Ghadamésiens tant qu'il vivrait, à moins cependant qu'ils ne lui rendissent ses oncles vivants; puis il continua ses représailles jusqu'au jour où la vieillesse et la maladie le forcèrent à rester dans sa tente.
Au cours de ses déplacements lointains à la poursuite de ses ennemis, il s'est trouvé souvent obligé de rester quelque temps dans des endroits où il n'y avait pas d'eau ; si le terrain lui paraissait favorable il faisait creuser un puits. Son habileté pour reconnaître les endroits où se trouvait une nappe d'eau à une profondeur raisonnable était si grande, qu'il ne craignait pas de s'engager dans des régions complètement dépourvues de points d'eau et où ses adversaires n'osaient le poursuivre.
Le point le plus méridional où il ait foré un
puits est à deux ou trois journées de marche sud-ouest d'El Byodh dans TOued El Hadjadj ; Bou Khechba m'assure qu'il a créé ainsi une dizaine de points d'eau dans le Sahara au sud d'Ouargla jusqu'au djebel Hoggar; les deux derniers puits qu'il a creusé sont le Hassi Bou Khechba, situé à peu de distance au nord-ouest d'El Byodh, et le Hassi Bou Séroual, près de Hassi Teboub.
Roche saisit l'occasion pour demander au vieux Ghaambi s'il peut lui donner des renseignements sur les terrains qu'il a traversés en pratiquant ces deux forages; Bou Khechba donne des indications assez précises et assez nettes sur ces terrains.
La dhiffa de Bou Khechba bien que tout à fait saharienne, est fort bonne et très plantureuse, surtout pour des voyageurs qui sont complètement privés de viande fraîche depuis de longs mois.
Après la dhiffa Bou Khechba nous quitte, et, comme nous sommes en train de plier bagages, son fils Maammar m'amène deux magnifiques moutons que son père nous envoie pour assurer nos vivres pendant le reste de notre voyage.
J'ai voulu d^abord refuser, mais Maammar m'as-
sure que son père lui a défendu de revenir à sa tente avec les moutons, je lui glisse vingt francs dans la main et il s'en retourne enchanté.
A 2 heures et demie, nous reprenons possession de nos montures et nous filons vers le nord-ouest à travers une région accidentée; c'est le pays des gour, des oueds et des gantaras que nous avons traversé plus à Touest à raller.
Vers 4 heures, nous atteignons TOued Bou Nemel que j'ai reconnu de Hassi Mjeïra le 11 niars ; le Hassi Bou Nemel el Djedida où je suis allé à cette époque, est à 2 ou 3 kilomètres ouestsud-ouest du point où nous établissons notre bivouac dans TOued Bou Nemel.
De ce point on aperçoit très distinctement la brèche par laquelle cet oued débouche dans le cirque au milieu duquel est le Hassi Mjeïra.
Pendant la marche nous avons été rejoints par le courrier que le colonel avait envoyé d'El Byodh à Ouargla et qui retourne au sud pour rejoindre la mission, il campe avec nous et ne continuera sa marche que demain. Je lui remets une lettre pour le colonel, lettre par laquelle je lui rends compte de notre heureuse arrivée à Mokhanza, je rinforme également que je
compte rentrer après demain au plus tard à Ouargla.
12 mai, — Dans la nuit du 11 au 12 mai nous avons été assailli par un coup de vent très froid du sud-ouest; ce vent a transporté une très grande quantité de sable qui recouvre d'une couche de plusieurs centimètres d'épaisseur tous les objets placés sur le sol et nous mêmes; c'est la première fois que je constate ce fait d'une façon aussi frappante.
Nous sommes en route à 5 heures du matin par un froid si vif que nous marchons ù pied jusqu'au lever du soleil; à partir de ce moment nous montons à méhari et faisons route rapidement au nord-ouest. C'est toujours le même pays coupé d'oueds et de gantaras; certaines dépressions affectent la forme de cuvettes cii*culaires, comme le Haoudh ben Amra où nous faisons une halte d'une heure vers 10 heures du matin.
Vers midi et demi nous reconnaissons le Hassi Terfaya auprès duquel nous avons campé le 6 mars et nous établissons à une heure notre bivouac à 10 kilomètres au nord de ce puits; dans la soirée j'envoie un des sokhars à Ouargla avec une lettre pour le khalifat de l'agha; je
rinforme de notre arrivée dans cette oasis où je pense être le 13, vers 10 heures du matin.
13 mai. — La marche reprend à 5 heures du matin et nous parcourons en sens inverse la route parcourue le 6 mars; au moment où nous atteignons le bord de la sebkhat, je suis abordé par un cavalier que le khalifat a envoyé à ma rencontre et qui doit le prévenir de notre approche.
A 10 heures, nous sommes à Rouïssat où le khalifat nous attend entouré de tous ses caïds dans leurs plus belles tenues; nous faisons triste figure tous les trois dans nos costumes de voyageurs sahariens au milieu de tous ces brillants cavaliers. Depuis le 4 mai nous ne nous sommes pas déshabillés et nos effets ont singulièrement souffert dans cette dernière partie du voyage.
Nous avons mis pied à terre pour serrer la main de notre aimable hôte et, après avoir reçu les salutations de tous ses caïds, nous reprenons place sur nos montures pour gagner Ba Mendil, station d'été de Pagha, qui est à quelques kilomètres au nord d'Ouargla.
L'oasis d'Ouargla est en effet très malsaine dès le commencement de mai, et sauf quelques
nègres qui y résident en permanence, tous les habitants l'abandonnent pour aller camper sur les plateaux élevés qui. bordent la sebkhat.
Du commencement de mai à fin septembre, les gens de race blanche ne peuvent stationner à Ouargla sans s'exposer aux atteintes du them, fièvre bilieuse grave, très. tenace, et dont on se débarrasse très diflflcilement.
Quand on arrive à Ouargla à cette époque de Tannée^ il est prudent de prendre du sulfate de quinine comme préventif; c'est une précaution que nous n'avons pas manqué d'observer, depuis que nous avons quitté Hassi el Mokhanza j'ai fait une distribution journalière du précieux médicament à tout le personnel de ma petite caravane.
A 11 heures nous sommes à Ba Mendil où Mohamed ben Belkassem nous a fait préparer un déjeuner de Sardanapal, il a tiré de sa cave son meilleur bordeaux.
Le 17 la mission arrive à Ouargla; partie le 4 mai d'El Byodh elle campait le 9 à Aïn Taïba et le 14 à Hassi Mjeïra où elle faisait séjour le 15; le colonel a reçu le 14 la lettre par laquelle je l'informais du résultat de notre voyage.
Le 18 le colonel nous quitte et se rend à
an I
Laghouat avec un petit convoi, laissant le commandement de la mission à Masson, qui est chargé de régler les comptes des guides et des sokhars et de ramener la mission à Laghouat.
Nous devons séjourner quelques jours à Ouargla à cet effet.