‹ Deux mois en Égypte [microform]Chapitre 10 sur 18 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le retour d'Assouan à Boulaq

Le cours du Nil. — Retour à Louqsor et à Kenneh.

— Foire arabe. — Fête d'icn saint. — Girgeli^ église copte chrétienne. — Le temple d^Ahy dos. — Hospitalité arabe. — Une voyageuse dans un sac.

— Ecole à Siout. — Le village de Beni-Hassan et ses habitants . — Mendicité. — Giseh. — L'architecture des 2^y^^cimides. — Les 2'^yTamides de Chéops et de Chéphren. — Le Sphinx. ■=— Lépart pour le Caire.

En qmtttant Assonan, Philae et Eléphantine,en un mot, la frontière de la Nubie, pour suivre en marchant avec le courant du Nil la route que nous avions prise en venant, nous espérions que les flots du Nil seraient

rentrés dans leur lit , et nous permettraient d'admirer les points de Yue et sites qu'il ne nous avait pas été possible de visiter en montant. Il ne me semble donc pas hors de propos de donner maintenant, en quelques mots, une description de ce fleuve qui, à lui seul, pro- .cure la vie et le mouvement à tout ce pavs.

En effet, comme il nj pleut jamais, que deviendrait l'Egypte s'il lui manquait l'eau de ce beau fleuve? Ce serait la désolation et la ruine; bien plus, ce serait l'anéantissement complet de l'Égj-pte.

Près de l'île de Pliilae, le lit du Nil se rétrécit, resserré par des chaînes de collines arides qui s'élèvent à une hauteur de 250 à 300 mètres , et dont l'aspect sombre n'est varié que par des murailles de rochers d'où des minarets gracieux et pittoresques se détachent. C'est là que l'on peut apercevoir au milieu du fleuve la charmante île d'Osiris dont les colonnades, les obélisques et les temples, entourés d'une ceinture verdoyante de palmiers majestueux, s'élèvent dans l'azur du ciel. Le silence paisible qui règne dans ces lieux n'est interrompu que par le murmure lointain des cataractes d'Assouan.

Dès son entrée en Egypte, près de l'île d'Eléphantine, le fleuve change d'aspect. De plus en plus le désert recule des deux côtés, et fait ]3lace à une plaine

fertile dont la largeur varie de 3 à 15 kilomètres. Une fois seulement cette plaine est interrompue par les sables qui se rapprochent des bords du Nil, près de la porte naturelle de Gebel-Silsileli et des carrières d'où furent tirés^ comme je l'ai indiqué dans un précédent chapitre, les matériaux qui ont servi pour les vastes bâtiments de l'ancienne ville de Tlièbes. Sorti de là, le fleuve devient libre de continuer son cours vers la mer. Un peu au-dessous de Silsileli , le grès, qui se trouve partout sur les bords du Nil, depuis son origine, disparaît et se trouve remplacé par la pierre calcaire, dont la blancheur relève encore davantage la teinte blanche du désert. Le Nil préfère en général le côté oriental de la vallée, où le plateau du désert paraît plus élevé et plus escarpé que de l'autre côté. Quelquefois, dans l'Egypte centrale et dans la Basse-Egypte , ses ondes arrosent des rochers qui s'élèvent verticalement à une hauteur de 200 à 300 mètres sur le bord arabe, tandis que la pente du bord libyen, à l'exception de quelques endroits près de Thèbes, et' plus en amont ;, est peut-être de 100 à 150 mètres. La vallée même du fleuve, rehaussée par les couches de vase que le Nil n'a cessé d'3^ déposer pendant tant de siècles, forme une plaine parfaite, interrompue seulement par les vastes ruines des villes anciennes sur lesquelles les

habitants actuels du pays ont construit leui's misérables huttes. Des groupes nombreux de palmiers sont dispersés au milieu de ces ailles et villages ; de vastes champs cultivés où abondent le dourrali, le froment, la canne à sucre, auxquels il faut joindre les prairies, recouvrent d'un tapis d'émeraude ce sol calciné où ne pousse aucun brin d'herbe , aucune fleur, sans le secours de la main de l'homme. Sur les bords plats du fleuve, élevés de 1 à 3 mètres au-dessus du niveau le plus bas de l'eau, il ne se trouve nul vestige de roseaux ou de plantes aquatiques. On n'y voit que les instruments que les pauvres fellahs font mouvoir infatigablement pendant le jour et la nuit pour arroser ces campagnes arides. Mais l'aspect de la plaine change à mesure que le fleuve s'accroît. Où jadis s'étendaient des champs couverts de blés magnifiques, on voit aujourd'hui le sol stérile, déchiré ou fendu eu mille endroits par le soleil brûlant, attendant la charrue et son robuste conducteur.

Enfin, voici les flots qui croissent, qui débordent et remplissent cette vaste vallée dont ils font un lac immense. Comme dss îles nombreuses, on voit sur difîerents points surgir des villes et des villages. Les palmiers balancent leurs têtes gracieuses au-dessus de ces eaux bienfaisantes ; des" digues formant un réseau de

lignes, croisent en tous sens ce miroir luisant, et sont les seules voies de communication entre les villes et villages, entre le courant invisible du fleuve et les bords du désert. Là où la vallée fertile s'approche du fleuve, elle lutte contre les masses écrasantes du sable, et il se forme une bande de terre que l'inondation n'atteint pas, et où des joncs et des lierbes épars donnent une nourriture assez maigre aux troupeaux des Bédouins qui viennent 3^ planter leurs tentes nomades.

A quelques kilomètres au-dessous de la ville actuelle de Kenneli, la vallée du Nil commence à s'é largir considérablement. Sorti de la vallée pittoresque au fond de laquelle s'étendent les ruines gigantesques de Thèbes, le fleuve côtoie presque toujours le pied des cliaînes de montagnes qui s'élèvent du côté de l'Arabie, tandis que, à l'opposé, vers l'ouest, le Balir Joussoufl", bras naturel ou artificiel du courant principal, s'élance le long de la lisière du désert libyen, apparemment destiné à défendre les campagnes fertiles contre les attaques toujours répétées des masses sablonneuses. Il y a une seule ouverture dans ce mur établi par le désert. Au-dessus de Memphis, dans l'Egypte inférieure, une porte étroite admet les ondes fertilisantes dans les solitudes arides, formant ainsi la péninsule du Fayoum,

considérée depuis les temps les plus reculés comme le jardin de l'Egypte.

Un peu au-dessous du Caire s'arrêtent subitement les hauts rochers du Mokattam, et le désert de Libye , en abandonnant aussi le fleuve , lui permet d'étendre son lit à volonté , Près du « Batn-el-Bagger » son cours se divise, et il va traverser en beaucoup de bras la plaine immense du Delta. De ses flots languissants il remplit plusieurs vastes bassins, tels que le lac de Maréotis, de Menzaleh, etc., etc., avant de mêler les eaux douces de ses bras principaux aux ondes salées de la mer.

Nous n'avions plus, pour retourner au Caire, à lutter contre le courant du fleuve. Lancé à toute vapeur, notre excellent bateau, parti d'Assouan le samedi 6 novembre, de grand matin, nous déposait le même jour à Louqsor, au coucher du soleil.

Le Férus se trouvant en avance de plusieurs heures, nous pouvions donc rester pendant quelque temps à Louqsor. Il fut aloi-s décidé que nous ne quitterions cet endroit que vers midi le lendemain (le 7 novembre). Le temps qui nous restait fut employé de notre mieux. Une partie d'entre nous se rendit sur la rive gauche du

Nil pour tacher d'arriver maintenant jusqu'aux Colosses. Deux de mes amis seulement réussirent à atteindre ce but. MM. Hiibner et denTex s' étant munis de caleçons de bain, nagèrent à travers les flots du Nil qui inondaient encore ce paysage et venaient se briser aux pieds des Colosses.

Quant à moi, craignant de voir se renouveler les fatigueà de la journée du 31 octobre, et me souvenant de l'ascension du Gebel-el-Bacliri, je préférai consacrer les quelques heures de loisir qui nous étaient accordées à faire une seconde excursion au temple de Karnak. J'avais retrouvé une bonne monture et, en compagnie de MM. de Moeller et Cav allier de Lourmarin, je fis une course charmante à travers ce pays ravissant. Revoir un monument dans ses détails quand on l'a déjà examiné soigneusement, est d'un grand avantage ; aussi puis-je dire qu'une seconde visite au temple de Karnak m'a entièrement renseigné sur les constructions grandioses dont j'ai donné une description détaillée dans un des chapitres précédents de mon récit.

Partis de Louqsor à onze heures du matin, nous arrivâmes à Kenneh le même jour, vers quatre heures du soir. Pendant notre trajet nous avons eu sous nos yeux un bien singulier phénomène : il y avait des

nuages visibles au ciel. D'après le dire de personnes qui peuvent parler avec connaissance de cause, comme ' ayant fait un séjour de plusieurs années dans ces pays, telles que MM. Lepsius, Erbkam et Dûmiclien, jamais fait pareil n'était arrivé. Quelques heures plus tard les nuages avaient disparu et le soleil nous dardait de ses rayons accablants.

Nous voici pour la troisième fois à Kenneli. A moins d'être dépourvu de tout esprit d'observation, nous devions un peu connaître cette ville. Cependant cette fois elle avait un aspect différent de celui que je lui avais reconnu à mes deux visites précédentes. Il y avait foire. Les bazars et les rues avoisinantes regorgeaient d'Arabes de toutes les nuances. Négrillons, improvisateurs, acrobates ambulants qui divertissaient la foule, en mangeant du feu, des cailloux et autres objets d'une digestion aussi peu facile, se disputaient la place et surtout les bakchiches des personnes qui regardaient attentivement les tours de force qu'ils exécutaient. Des roulettes se trouvaient établies çà et là, où on pouvait tenter la fortune et gagner un objet plus ou moins utile, A côté, on pouvait admirer des charmeurs et des charmeuses de serpents qui égayaient la multitude par l'adresse avec laquelle ils savaient éviter l'approche de la tête de ces reptiles. Les aimées,

comme je l'ai dit plus haut, sont très nombreuses, peut-être trop nombreuses à Kenneli. Aussi les voyait- ■ on partout au milieu de ces groupes. Et beaucoup de nos compagnons de voyage, aussi bien que les Nubiens ou Arabes qui n'étaient venus que pour admirer les tours de force des acrobates, trouvaient ces tours très peu récréatifs et les dédaignaient pour admirer les yeux de gazelle et le joli minois de ces charmantes aimées,

A la tombée de la nuit nous fîmes une promenade le long du canal, qui nous conduisit du côté Est de la ville. Pour arriver au but de notre promenade, nous avions à traverser un pont en pierres que toutes les caravanes se rendant à Kossono ont à franchir. On nous avait dit qu'on célébrait ce soir la fête commémorative d'un saint mahométan qui se trouve enterré dans un mausolée du cimetière. On voyait établi sur la grande place, entourée de sj/comores touffus, un véritable camp, formé par des tentes, des baraques de tout genre, dans lesquelles on débitait des rafraîchissements aux sons d'une fantaisie musicale sauvage et déréglée. Ce camp, formé de tentes, servait à abriter la foule des croj'ants qui étaient venus , fort nombreux, pour prier au tombeau du saint.

Le sépulcre se trouvait dans une construction qua-

drangulaire ornée d'une coupole. Au centre de ledilîce, et justement au-dessous de la coupole, est placé le sarcophage richement ornementé, éclairé par une lueur très \ive. Une balustrade, dont les colonnes en pierre étaient reliées par un treilJage en bois, entouraient le sarcophage; elle était pareillement de forme quadrangulaire, mais en face de la porte d'entrée cette balustrade avait une petite sinuosité qui contenait le sarcophage du fils du saint défunt.

L'intérieur de cet édifice était rempli par des croyants qui adressaient des prières ferventes à Dieu et qui ne semblaient pas par trop satisfaits de notre visite inattendue. La présence des kawass du gonvernement, qui nous accompagnaient, nous épargna probablement une démonstration fâcheuse que les fidèles n'auraient certainement pas manqué de faire contre nous.

En quittant le mausolée, nous vîmes sur la place qui l'entoure un grand nombre de derviches, et peut-être d'autres croyants aussi, qui, agenouillés, formaient un cercle très étendu. Peu de temps après, ils commencèrent une danse presque entièrement pareille à celle dont j'ai donné la description dans le chapitre IV. Comme celle-là, elle était exécutée aux sons rhythmiques d'une musique toute locale. Il y avait un intérêt

véritable à assister à cette musique et à cette danse religieuses, qui font une partie essentielle du -culte mahométan, et qui, en cette occasion, avaient lieu pour célébrer la fête d'un saint.

Nous quittâmes Kenneli le 8 novembre, à six heures du matin, en constatant que plus nous approchions du nord, plus les matinées et soirées devenaient fraîches.

Contrairement aux indications contenues dans notre itinéraire, nous ne nous sommes pas arrêtés à Belianeh. C'est pourtant de cette localité que part le chemin le plus direct pour se rendre à Abydos. Mais comme les digues se trouvaient rompues, toujours à la suite de l'inondation, il fallait continuer notre voyage jusqu'à Girgeh, pour faire de cette ville l'excursion projetée aux intéressantes ruines d'Abydos.

Arrivé àGirgeh, Tonino-Bey dut s'enquérir d'abord auprès du Moudir, de l'état des voies de communications. Il fallut installer de grands chalands pour faire traverser les hommes et les montures aux endroits où les digues étaient rompues, et pourvoir au personnel nécessaire au maniement de ces barques.

Abydos est assez éloigné de Girgeh; il faut, avec un bon baudet, quatre heures et demie pour y arriver. Le soleil se couchant à six heures, il était impossible de songer à faire cette course ce soir. Malgré l'exposé de

la situation de la part de Tonino-Bey, exposé qui nous semblait fort clair et rationnel, il se trouva pourtant dans la société de notre navire trois voyageurs qui, ayant l'iiabitude de faire bande à part, ou qui, stimulés par le désir immodéré de faire parler d'eux, se décidèrent à se rendre encore dans la soirée du 8 à Abydos, d'y coucher dans le temple et de revenir le lendemain. On aurait compris cet empressement si Abydos n'avait pas dû être visitée par toute la société dès le lendemain -, mais il nous fut difficile de saisir les motifs qui portaient ainsi nos compagnons à s'exposer à de véritables dangers, dans l'unique but de se singulariser .

Girgeh, l'ancienne capitale de la Haute-Egypte, est une petite ville fort gentille et bien tenue, avec bon nombre de mosquées et de minarets élancés. On s'aperçoit cependant tout de suite que le commerce s'est dirigé sur un autre point du pays, et que les habitants de cette ancienne ville si réputée ne vivent presque plus que d'agriculture.

Parmi les choses les plus remarquables de Girgeh, il faut citer, en première ligne, une église copte chrétienne. Je m'y suis rendu en société de MM. Stephan et Rùmker. Le curé nous reçut de son mieux et semblait très heureux de nous montrer, tant l'intérieur de

sa petite église, que son logement. Il est Florentin, ne parle que l'italien et un peu l'arabe qu'il a appris depuis son séjour dans ce pays.

Le temple d'Abydos, se trouvant à une distance de 28 kilomètres de Girgeh, il fallait, pour faire cette excursion en une journée, se mettre en route dès cinq heures et demie du matin.

Nous étions donc tous, le 9 novembre, de très bonne heure sur pied. Une cloche et des coups de tam-tam nous avaient éveillés. Il faisait à peine jour lorsque nous montâmes sur nos ânes. Heureusement que j'avais ce jour-là une excellente monture; car, comme il s'agissait de faire une promenade de neuf heures en tout, il était plus que jamais essentiel d'être muni d'un «c bon doudi. y>

C'était un coup d'œil charmant que de voir le tever du soleil, au moment où cet astre lance ses premiers rayons sur les plaines si fertiles et si riches qui avoisinent le Nil, et qui naguère encore ressemblaient à une mer. Le cultivateur profite du petit jour pour se mettre à son travail pénible, afin de ne pas s'exposer pendant les chaleurs les plus fortes à son rude labeur. Nous vîmes partout où nous passions des hommes occupés à travailler, carie chemin conduisant à Aby dos nous menait à travers de longues prairies, des. champs.

de doiirrah, des villages ombragés par des palmiers, et le long d'un canal sur lequel se trouvent établis des bacs d'une construction assez originale. Qu'on se représente une espèce de herse carrée en bois. Dans les ouvertures formées par les liteaux croisés se trouvaient adaptés des vases en terre cuite, ressemblant à de grandes cruches . Le goulot était tourné vers le haut et maintenu de façon à ce que l'eau n'j pût pénétrer.

Chemin faisant nous eûmes encore à traverser plusieurs digues qui avaient été rompues par la violence du fleuve. Partout où ces accidents s'étaient produits, il 7 avait de grandes barques destinées à franchir la partie de notre chaussée envahie par l'eau.

11 y a non -seulement un intérêt de curiosité à satisfaire, mais encore on peut augmenter ses connaissances sur l'agriculture, en examinant la manière dont les Arabes cultivent leurs champs immédiatement après l'inondation . En beaucoup d'endroits, les eaux recouvraient encore le sol et empêchaient tout travail. Mais à mesure que l'eau se retire, les fellahs s'avancent pour procéder aussitôt à la culture. Ils s'élancent sur les petits îlots qui sortent de l'eau, et de là ils gagnent le terrain que l'eau a abandonné, pour l'ensemencer. Les grains jetés dans la vase s'enfoncent d'eux-mêmes et on voit plus tard éclore, de ces germes lancés au

hasard, des prés d'une richesse sans pareille. Rarement le cultivateur a besoin d'avoir recours au labourage, et lorsque cela devient parfois nécessaire, l'Arabe se sert d'instruments aratoires aussi primitifs qu'aux temps les plus reculés.

Après avoir traversé ce pays de culture, nous entrons dans une vallée de sable mouvant, que le vent soulève en longues spirales, et nous arrivons aux temples d'Aby dos, situés au pied de la chaîne libyque.

Les deux temples d'Aby dos, dont les ruines sont des plus grandioses et des plus merveilleuses, datent du temps d'Osiris et de son fils Ramsès-le-Grand. Les ruines les plus intéressantes d'Abydos sont celles de Kom-és-Sultan, car c'est là que se trouve le tombeau d'Osiris. Beaucoup d'Egyptiens, riches et puissants, tenaient à être ensevelis dans le voisinage de l'endroit où le corps de leur dieu reposait. Cette seule remarque peut nous donner l'explication de l'importance et de rinfiuence d'Abydos dans les temps anciens. Les fouilles ont prouvé ces faits. .On a découvert beaucoup de stèles et d'inscriptions, qui constatent que les personnes qui s'y trouvent inhumées sont arrivées de bien loin pour reposer à côté d'Osiris.. Les sépulcres remontent aux temps les plus reculés et datent des seizième et dix-septième dynasties.

Les édifices, construits par Osiris et achevés par Ramsés-le-Grand, diifèrent de beaucoup des autres temples. L'un des deux grands temples s'appelait, d'après Strabon, le palais de Memnon. Il est surtout intéressant par le style de sa toiture, et unique dans son genre en Egypte. Ce toit se compose d'énormes blocs de pierre, qui s'étendent d'une architrave à l'autre ; ce genre de toiture s'écarte de la règle ordinaire des constructions égyptiennes, en ce que les blocs de pierre ne sont pas placés sur champ, mais sur côté, de sorte que le toit avait obtenu une tellforce, que l'on en pouvait, à l'aide de ciseaux, faire plus tard des voûtes, sans porter la moindre atteinte à sa solidité.

Le tout était recouvert de sculptures et d'hiéroglyphes; au plafond se trouvent les noms et les cartouches renfermant les titres des rois, entourés d'étoiles et d'arabesques symboliques. Les chapiteaux des colonnes sont de l'ordre du lotus, d'autres du papyrus. Le toit est en grés, provenant, selon toute probabilité ^ des carrières de Gebel-Silsileh. Oïi peut, dans un corridor latéral, apercevoir une table des rois, la seule sur laquelle se trouvent, dans des cartouches, tous les noms des rois d'Egypte. Cette table a été publiée en premier lieu, il y a quelques années, par notre corn-

pagnon de voyage, M. Duraiclien. Le roi Osiris se trouve à côté de cette table généalogique, et la présente à son fils pour lui rappeler la gloire de ses ancêtres.

On était occupé à déblayer encore d'autres raines

très intéressantes. Mais quels ne furent pas notre désappointement et la consternation des savants et égyptologues faisant partie de notre expédition, en trouvant les abords de ces temples entourés d'une muraille de briques infranchissable 1 II lïy avait pas à en douter, c'était sur l'ordre de Mariette-Bey que l'accès de cette partie des temples avait été rendu impossible. Le directeur général des fouilles et des musées égyptiens avait tremblé devant l'oeil investigateur des savants allemands, curieux observateurs et examinateurs des inscriptions, comme dit à peu près Molière dans les Fâcheuœ. Mariette-Bey voulait conserver pour lui seul la primeur de toutes les belles choses qu'il publiera sans doute un jour.

Après une course aussi longue, et après la fatigue occasionnée par la visite des temples d'Abydos, une sieste, quelque courte qu'elle fût, était des plus agréables. Cependant il ne fallait pas s'abandonner trop longtemps à ce clolce farniente, car il s'agissait de regagner le Férus, et cela avant la tombée de la nuit.

Aussi ne fus-je pas un des derniers à aller rejoindre ma monture. A quelques détours prés, je refis la même route que pour l'aller. J'avais pour compa-r gnons de retour le baron de Korff et M. Tissier. A moitié chemin à peu près, nous nous arrêtâmes devant l'habitation d'un Arabe, qui semblait être un propriétaire très aisé. 11 était couché devant la porte de sa demeure. Nous voyant arriver, il s'avança vers nous, en nous demandant si nous nous voulions reposer chez lui. A cette invitation aussi gracieuse qu'inattendue, nous descendîmes de nos montures dans le dessein d'accepter l'hospitalité qui nous était offerte. On sait que^ chez les Arabes, l'hospitalité est un droit sacré; celui qui la refuserait ferait donc une grave injure au maître de la maison. Des esclaves apportèrent, sur un signe du maître, des tapis de Smyrne, qu'il fît étendre sur les dallages en marbre et granit devant sa maison, et de suite d'autres serviteurs vinrent nous offrir du café. J'avoue que j'ai eu rarement autant de plaisir à déguster l'essence de moka, que ce jour, et lorsque notre aimable hôte nous fît remplir de nouveau nos tasses, j'acceptai de grand cœur.

A mon tour, j'offris à notre amphitryon un cigare, qui fui naturellement accepté par lui avec les remercîments les plus expressifs ; mais notre hôte roulait le

cigare entre ses doigts, ne ^lacliant pas trop comment s'en servir. L'ânier, voyant l'embarras dans lequel se trouvait son compatriote, heureux et fier en même temps de pouvoir montrer qu'il s'était frotté à la civilisation, depuis qu'il avait l'honneur de conduire les ânes des Européens, vint à son aide. Il enleva, d'un coup de dents si vigoureux, la pointe, que la robe du cigare s'enleva en même temps. Mais mon ânier était homme à expédients. Il fit signe, par un geste de la main, que ce n'était rien, et tirant la langue autant qu'il put, il y porta le cigare, le roula jusqu'à ce que les feuilles fussent recollées. Alors il l'alluma et l'offrit au propriétaire, qui demeura tout interdit. Néanmoins, semblant prendre goût au tabac de la Havane, il se leva, s'avança d'un pas solennel, se plaça devant moi, et, après avoir fait le salut de rigueur, vint me proposer de fumer à mon tour. C'était la plus grande marque d'hospitalité qu'il pût me donner, aussi n'eusje garde de refuser ; le plus difficile était de garder mon sérieux. Je lançai quelques boufî'ées de fumée en l'air, àla grande satisfaction de tous les assistants, etlui rendant son cigare, je lui témoignai ma reconnaissance. Lorsque nous nous fûmes suffisamment reposés, notre hôte nous aida à remonter sur nos baudets ; il voulut même nous embrasser la main. Personne de nous ne

se sentant assez grand seigneur pour recevoir de semblables démonstrations de respect, nous refusâmes. Notre hôte tenait du moins à nous accompagner jusqu'à la limite de sa propriété, ce que nous acceptâmes avec un véritable plaisir. Arrivés à cette limite, nous nous séparâmes de lui après un cordial échange de poignées de main. J'avoue que je garderai bien longtemps le meilleur souvenir de notre aimable hôte arabe.

La nuit commençait à tomber, et il fallait regagner \e Férus, traverser, à cet effet, des bacs, enfin, faire un chemin qui n'est pas facile à suivre. Nos baudets, la vraie providence de ce pays, firent merveille. Pendant une heure, sans discontinuer, ils ne quittèrent pas l'allure du grand trot. Souvent je craignais que mon âne ne me fît faire la culbute, ou bien qu'accablé de fatigue, il ne vînt à tomber sous moi, comme cela est arrivé à plusieurs de nos compagnons. Heureusement, tout s'est bien passé. Il était sept heures, et depuis longtemps déjà l'obscurité était complète, lorsque nous distinguâmes à l'horizon la lueur provenant des feux. Montrant du doigt cet endroit à mon Arabe, je lui demandai si c'était là le but de notre cavalcade ? « Yapoura, vapoura ! » répondit-il, et ce mot répété me combla d'aise.

La patrie était sauvée! Au bout d'un petit quart d'iieure, nous étions rendus. Mais j'avoue que cette journée m'avait atrocement fatigué; en revanche, elle avait été bonne et riche en résultats sous tous les rapports. Nos compagnons de voyage arrivèrent par petits groupes, les uns s' étant attardés en route, d'autres ayant fait des études prolongées au temple d'Abj^dos. Enfin nous étions tous au complet. A peine étions-nous rassurés sur nous-mêmes, que nous apprîmes que plusieurs voyageurs des autres bateaux n'avaient pas reparu. Aussitôt nous nous empressâmes de les faire rechercher. Il est bien rare qu'au milieu d'un danger ï'éel, il ne se présente pas un côté risible ou grotesque.

M'"" Louise Collet, en se rendant à Abydos, avait fort allègrement supporté les fatigues de la route. Hélas ! si ce n'est le courage, les forces lui firent entièrement défaut au retour. Au beau milieu de la route, il y avait encore au moins deux heures et demie de chemin à faire, cette femme héroïque, peut-être pour la première fois, redevint une faible fille d'Eve. Elle déclara carrément qu'il lui était de toute impossibilité de continuer le voj'age, soit àâne,soità pied. Tonino-Bey avait beau l'encourager par les phrases les plus séduisantes^ il ne parvenait pas à la faire changer d'opinion. C'est alors que le grand-maître de cérémonies

du Khédive eut recours à un moyen fort ingénieux. M'"" Louise Collet fut mise dans un sac et portée par des fellalis que des kawass avaient recrutés en route pour porter ce doux fardeau . Elle arriva ainsi à bord du vapeur El Gizeh^ fier sans doute de l'avantage d'avoir à son bord le seul bas-bleu de notre expédition. La nouvelle de la catastrophe arrivée à M""® Collet se répandit avec la rapidité de l'éclair. Il faut l'avouer à notre honte, en chevaliers peu courtois, Allemands, Suédois et voire même Français, nous entendîmes le récit de cette mise dans un sac, ainsi que du reste de l'aventure, avec de bruyants éclats de rire.

Le mercredi, 10 novembre, nous quittâmes Girgeh au petit jour, et lorsque nous nous trouvâmes réunis au premier déjeuner, à sept heures du matin, nous étions amarrés à Sohag pour faire du charbon. L'arrêt ne fut que de courte durée, et nous nous rendîmes directement à Siout, où nous devions passer le reste de la journée. En me promenant dans les rues de cette ville, je vins à passer avec trois de mes compagnons devant une école. Nous demandâmes l'autorisation de la visiter. Le directeur nous accueillit non-seulement avec empressement, mais nous conduisit lui-même dans les différentes classes et salles. Le bâtiment, en-

touré d'un beau jardin, est à deux étages, auxquels conduit un escalier spacieux. Les salles d'études sont installées à l'instar des écoles européennes, avec des chaires, des tableaux, cartes géographiques. Les dortoirs sont pourvus de lits en fer, etc., etc. Les élèves avaient une mise uniforme : une redingote noire à un seul rang de boutons ; ils portaient comme coiffure le tarbouche.

Revenu sur le Férus, j'y trouvai tout le monde en gaîté. Le capitaine de Moeller marchandait un petit crocodile vivant, âgé d'un an environ. Il mesurait à peu prés 80 centimètres de longueur. Comme toutes les espèces de la famille des lézards, il paraissait être paresseux et indolent. Cependant, un de nos compagnons s'étant avisé de lui chatouiller la tête pour l'émoustiller un peu. Je jeune amphibie ouvrit et referma la gueule avec la rapidité de l'éclair. Les dents que nous vîmes briller étaient certainement assez fortes pour couper les cinq doigts du curieux, s'il n'avait retiré sa main à temps .

Ce petit timsah avait, par ce mouvement énergique, su se mettre en respect. A partir de ce moment, personne ne songea plus à le faire sortir de sa torpeur apparente.

Le baron Korff avait déjà fait acquisition à Kenneh

d'un magnifique timsah empaillé, de la taille de ceux que nous voyons exposés dans les musées d'histoire naturelle. Ce crocodile, parfaitement bien conservé, était attaché au-dessus de la cage de la roue de notre p jroscaphe . Nous avions donc deux timsahs à bord ; malheureusement le petit n'est pas allé plus loin que jusqu'à Alexandrie, tandis que l'autre est arrivé en bon état de conservation au lieu de sa destination.

Il n'est guère possible de remonter le Nil jusque vers les tropiques sans avoir aperçu quelques-uns de ces terribles amphibies, moins terribles pourtant qu'on ne se les représente.

Je dois, pour compléter mon récit, dire à mes lecteurs que le 28 octobre, nous avons de notre bateau aperçu toute une famille de crocodiles se reposant en plein soleil, sur un îlot duiieuve. Leur peau grisâtre les fait confondre facilement avec la couleur du sol; aussi nous ne les aurions pas aperçus sans l'avertissement des gens de l'équipage. A peine eurent-ils entendu le bruit de notre vapeur qu'ils se plongèrent dans les eaux du fleuve en nous empêchant de satisfaire notre curiosité à leur égard.

Le départ de Siout eut lieu le lendemain, 11 novem-

bre, de très bonne lienre. Après avoir passé la jolie forêt de palmiers qui nous avait tant enchantés, lorsque nous l'avions vue pour la première fois, nous arrivâmes vers onze heures au village de Beni-Hassan,

' Tout le monde était resté abord, excepté deux ou trois d'entre nous qui prirent part à l'expédition faite par les voyageurs des autres bâtiments pour voir les grottes sépulcrales de Beni-Hassan. Cette excursion fat abandonnée sur la proposition de M. Lepsius, qui ne la jugeait pas nécessaire, surtout après que nous avions vu des tombeaux bien autrement importants et remarquables.

Je profitai du loisir d'à peu près deux heures, qui nous avait été accordé, pour monter à dos de baudet et faire avec M, de Moeller une course bien plus intéressante à mon point de vue. Parcourant dans tous ses détails le village de Beni-Hassan, nous avons pu nous former, aussi bien que possible, une idée d'un village arabe. Nous avons non-seulement parcouru toutes les ruelles, visité cours, maisonnettes, mais nous sommes encore entrés dans les habitations les plus mesquines et les taudis les plus misérables. Nous avons pu voir des familles entières accroupies autour des marmites, des enfants des deux sexes, et qui avaient souvent dé-

passé l'âge où on aurait pu leur donner le nom de bambins, entièrement nus.

Les poches pleines de bakcliiclies, nous en distribuions largement. C'était un véritable plaisir de voir garçons et filles, hommes et femmes, sauter pour attraper la piastre que nous lancions en l'air. Mais nous ne pouvions pas continuer pendant longtemps ce manège amusant;, car bientôt nous eûmes tout le village à nos trousses qui nous poursuivait en criant à tuetête : c Bakchiches, howaje ! »

Nous partîmes du village au grand galop pour rejoindre la berge où se trouvaientles bateaux à vapeur. Mais les Arabes, alléchés par les bakchiches, nous suivirent en sautant, criant et gambadant autour de nous. Nous ne pouvions guère manquer, avec une pareille escorte, d'exciter la curiosité de nos compagnons de voyage. Plusieurs d'entre eux ayant appris ce qui nous avait valu cette ovation, imitèrent notre générosité, et ce fut au milieu des cris de joie que nous quittâmes ce village. Malheureusement ces démonstrations sympathiques n'étaient pas désintéressées ; elles s'adressaient plutôt à nos bourses qu'à nos personnes. L'attraction de ces Arabes vers nos porte-monnaie était tellement grande qu'ils ne voulaient plus nous quitter, alors même que les coups de sifflet du Férus

avaient déjà retenti et que le bateau s'était mis en marche. Ils se jetèrent à la nage dans le Nil et nous accompagnèrent encore pendant prés d'un quart d'heure, toujours en tendant la main vers nous et répétant leur expre3sion favorite : « Bakchiches, howaje ! »

Souvent on se demande à quoi les Arabes emploient l'argent qu'ils m.endient avec tant' d'instances. Ils sont à peine vêtus, logés dans des huttes, et ne dépensent rien pour leur nourriture, qui ne consiste qu'en légumes, fruits, dourrah. Ils ne mangent presque pas de viande, ne boivent que de l'eau, et sont, en un mot, la sobriété personnifiée. La seule dépense qu'ils font consiste à s'acheter du tabac. Il est important aussi de remarquer que l'islam défend aux mahométans déplacer de l'argent à intérêt. Le Coran le défend formellement, le passage suivant en fournit la preuve : ce Ceux qui mangeront l'usure (l'intérêt de l'argent) ne se lèveront que comme des gens que Satan aurait accablés du joug des esprits infernaux. » C'est-à-dire qu'à la résurrection ils seront semblables à des épileptiques dans leurs accès et incapables de diriger leurs mouvements. Il serait difficile d'admettre, dans notre législation moderne, un article qui aurait quelque analogie avec le verset précité du Coran.

Le soir nous arrivions à Minieh, que nous quittions

le lendemain matin, 12 novembre. Quel ne fut pas notre étonnement lorsqu'en nous levant nous nous vîmes entourés d'un brouillard fort épais . Le brouillard est un phénomène tellement rare en Egypte que les capitaines, peu habitués à conduire leurs bateaux lorsqu'un fait pareil se produit, préférèrent stopper pendant quelque temps . Le soleil perça bientôt et dispersa la brume. Nous continuâmes par un temps magnifique notre route vers Gizeh^ situé sur la rive gauche du Nil, en biais du Caire.

Nous jetâmes l'ancre à Gizeh après le coucher du soleil et à la seule lueur des étoiles qui brillaient au firmament. De loin nous apercevions les lueurs provenant de l'éclairage au gaz du Caire.

Après le dîner, nous fîmes une petite course à travers la ville, puis nous retournâmes de bonne heure à bord, car il s'agissait d'aller faire le lendemain matin la dernière grande excursion de notre voyage sur le Nil. Tout le monde désirait se livrer au repos de bonne heure, car au retour de notre visite aux pyramides nous devions débarquer à Boulaq.

Le samedi, 13 novembre, je me suis levé à trois heures et demie du matin. A quatre heures précises je me trouvais sur mon baudet, ayant fort à cœur de voir, des pyramides, avec plusieurs de mes compa-

gnons, le lever du soleil. Le départ de cette cavalcade présentait un spectacle aussi curieux que pittoresque. 11 faisait tellement sombre que, pour traverser les étroites ruelles de Gizeli, les quelques lanternes dont les ailiers étaient munis se trouvèrent bien insuffisantes pour nous orienter. Les kawass furent obligés d'avoir recours aux indigènes qui nous mirent bientôt dans la bonne voie.

Ce ne fut pas sans peine que nous atteignîmes la grand'route ; sa longueur, jusqu'au pied des pyramides, est à peu près de 4 kilomètres. En quittant Gizeli, nous n'étions pas plus de huit ou dix personnes. Mais, à mesure que nous avancions , notre troupe s'augmentait; elle était àcliaque instant rejointe par de nouveaux arrivants, que nous ne pouvions voir, mais que nous reconnaissions à la voix. C'était alors des démonstrations, des épanchements d'amitié aussi chaleureux que si l'on ne s'était vu depuis des mois entiers.

La gracieuse M"'" B..., qui, pendant notre voyage dans la Haute -Egypte , se trouvait à bord du Beni-Souef, faisait partie de cette cavalcade matinale ; sa monture allait de si bon train, qu'elle devança et arriva une des premières au pied des pyramides.

Quoique ma monture ne fût, ce jour-là, pas aussi Lomie que de coutume, et que j'eusse à me plaindre de mon ânier, qui m'avait abandonné pour exciter l'àne de mon compagnon, j'amyai cependant encore à temps pour admirer ce coup d'œil d'une beauté aussi imposante que majestueuse, je yeux dire le lever du soleil du haut des pyramides.

Ne pouvant faire l'ascension sur une des grandes pyramides, je me contentai de monter sur une des petites qui entourent les pyramides de Chéops et de Ghéphren.

Les pyramides sont des tombeaux massifs pleins, sans fenêtre, sans portes ou ouvertures extérieures. Elles présentent l'enveloppe immense d'un noyau relativement imperceptible : une momie.

Les anciens Egyptiens accordaient à leurs morts un tel respect, que bientôt ils le transformèrent en culte. Ce culte ayant pour dogme fondamental la croyance à une existence future personnelle après la mort, sous la forme de la métempsycose, ne leur permettait pas de confier le corps inanimé d'un des leurs au sable mouvant du désert comme le font encore les Arabes de nos jours.

La vallée du Nil aurait été tout aussi défavorable à r inhumation des corps des défunts, car le sol de cette

contrée , exposé aux inondations annuelles , aurait accéléré la décomposition au lieu de l'arrêter. Il faut chercher dans cette raison le véritable motif pour lequel il ne restait aux anciens Egyptiens d'asile sûr pour conserver leurs morts, que de creuser des tombeaux dans les rochers du désert. Dans im vaste hémicycle, interrompu par des intervalles plus ou moins longs, les sépulcres des anciens Pharaons s'étendent depuis les premiers versants de la chaîne liby que jusqu'à l'intérieur du Delta, dans cette péninsule fertile, le Fajoum, qui forme une sorte d'oasis entre l'Egypte et le désert.

Les pyramides de Dachour et de Gizeh, les plus anciennes de toutes, ont seules conservé en général leurs formes originales. Là, les mains destructives de. l'homme sont restées impuissantes, en face de ces monuments gigantesques, et ont à peine pu violer la couverture extérieure.

Dans les temps primitifs, le sarcophage semble avoir été la seule forme dont on se servait pour les tombeaux isolés, et il ne paraît pas impossible que la pyramide même ne soit que le développement de cette forme originale. Sans nul doute, le tombeau colossal de Dachour, appelé encore aujourd'hui Mustabat-el- Pharaoun, appartient à un roi. On chercherait en

vain dans ces sarcophages gigantesques des chambres accessibles au-dessus du sol , de même que dans les pyramides, qui y ont succédé. C'est probablement l'adoption de cette chambre, qui marque l'introduction d'un arrangement plus systématique dans l'architecture sépulcrale des Egyptiens. En général, on trouve à cette époque deux espèces de sépulcres : ceux qu'on a érigés sur le sol aplani du désert, de blocs de pierre entassés en forme de colline, et ceux qu'on a creusés dans les côtés escarpés des rochers.

Toujours cependant la construction fait reconnaître le même principe fondamental. Les tombeaux du premier ordre, régulièrement rangés comme ceux de Gizeh, se groupent autour des pyramides de leurs divers souverains. Pour la plupart ils renferment une petite chambre au rez-de-chaussée, au-dessus de l'endroit où le corps avait été déposé. Dédiée au culte du défunt, cette chambre était ornée d'inscriptions et de figures allégoriques, et remplie d'offrandes que les survivants venaient offrir à la mémoire de leur ami décédé. Au travers de cette masse de pierre on descend dans l'intérieur du rocher par Tune galerie de 10 à 15 mètres de profondeur, au bout de laquelle se trouve une autre chambre grossièrement travaillée et qui plus souvent est entièrement dépourvue d'inscrip-

tions. Elle était destinée à recevoir le corps. Dans les toml3eaux pratiqués dans le roclier, ce puits on galerie se trouve immédiatement an dedans de la grande chambre du rez-de-cliaussée, rarement en arrière. Les changements que le progrès des siècles avait introduits, tant dans les relations des familles que dans les rites funéraires, déterminèrent les générations suivantes à augmenter le nombre des chambres, et même à construire des salles plus étendues, soutenues par des piliers, et destinées à recevoir des assemblées nombreuses. Sous les sixième et septième dysnàstieson voit cet arrangement passer en usage, et même les petites chambres, divisées par des parois horizontales, deviennent le lieu où l'on dépose les momies. Les tombeaux, taillés dans le roc, ne laissent pas non plus d'étendre leurs dimensions, et un examen attentif de ces monuments nous fait reconnaître un développement graduel dans leur construction. Ce qui donne à ces derniers édifices un intérêt spécial pour l'architecture des anciens Egyptiens, c'est qu'ils sont à peu près les seuls monuments de l'ancien empire dans lesquels nous trouvions des formes différentes de colonnes.

Les chambres destinées à recevoir les sarcophages sont, dans les anciennes pyramides, des caveaux ou entièrement ou à moitié creusés dans le sol naturel ;

les parois du rocher sont revêtues de carreaux bien joints et soigneusement exécutés, le plafond est formé de pierres superposées en échelons, — construction la plus primitive, — ou de carreaux en granit, inclinés les uns contre les autres ou placés horizontalement. Les dimensions colossales de ces carreaux sont connues ; dans la grande pyramide de Chéops, il s'en trouve qui ont 7 mètres de longueur, 2 métrés d'épaisseur et à peu près 1 mètre de largeur, et dont le poids est au moins de 20,000 kilogrammes; de sorte qu'on avait jugé nécessaire de construire un plafond sextuple, pour résister au poids de la pyramide reposant sur cette base. Dans l'arrangement de cette pyramide, il se trouve d'ailleurs un écart assez remarquable des principes traditionnels : c'est qu'on a installé des chambres pour recevoir le dépôt des sarcophages, dans la partie moyenne de l'édifice. Peut-être que les proportions colossales, que le Roi avait eues en vue, dès le commencement, pour la construction de son monument funéraire, lui firent venir l'idée d'ajouter à la galerie descendant à la chambre souterraine une voie latérale qui conduirait en haut, et de laisser la première chambre inachevée. .

L'architecture des pyramides varie selon les matériaux qu'on y a employés. Il y en a qui sont entière-

ment composées de blocs de pierre calcaire, d'autres ont un noyau de briques en vase du Nil, séchées au soleil, avec un revêtement de pierre, ou, enfin, c'est la pierre qui forme un noyau qu'on a em''eloppé d'un double manteau; l'un présente une maçonnerie intérieure de tuiles, l'autre une couverture extérieure de matériaux massifs.

Après avoir parlé en général de l'origine de la construction des pyramides, revenons à la grande pja^amide de Cliéops, qui éveille l'admiration de tous les voyageurs.

Elle a 138 mètres de hauteur, et son cube est de 2,562,576 mètres. Le revêtement extérieur de ce colosse, qui avait bravé les ravages des temps, n'a pu résister à la main brutale de l'iiomme. Aujourd'hui, les blocs massifs, hauts d'un mètre, et grossièrement joints avec du mortier, se montrent à l'œil en forme de gradins. Pour monter au sommet, une foule d'Arabes se presse autour de vous, pour vous aider à accomplir cette fatigante ascension. Sur les quatre côtés des bases de la pyramide, nous voyons des lignes régulièrement rangées de tombeaux, qui dépassent à peine le niveau du sable dont le désert les a couverts. Et sur cette surface monotone on voit un sphinx gigantesque, la figure tournée du côté du

levant, élevant sa tête mutilée au-dessus de ces étranges cimetières, dont il paraît être le gardien mystérieux. La tête seule a été sculptée, le corps est le rocher lui-même. La hauteur totale du monument est de 19 mètres 80 centimètres. La plus grande largeur de la figure, de face, à lahauteur des joues, est de 4 mètres 15 centimètres. Il est constaté, d'après les dernières découvertes, que le sphinx existait déjà quand Chéops (antérieur à Chéphren) ordonna les restaurations dont cette pierre a pour objet de consacrer le souvenir. Le sphinx est l'image colossale d'un dieu égyptien appelé Armachis.

Derrière le sphinx on peut voir, à travers une ouverture, la profondeur d'un tombeau creusé dans un rocher. Tout près du sphinx, il y a encore un autre édifice récemment déblavé et dont la construction bizarre remonte à l'âge des pyramides. C'est le type le plus primitif de la construction ; des blocs super et juxtaposés, sans aucune ornementation, sans nulle inscription qui pût donner une explication de sa destination.

On se demande si cette construction a servi jadis de temple ou de tombeau. Les deux versions trouvent des adhérents et des défenseurs, la dernière surtout, par la raison que l'emplacement où se trouvent les pyrami-

des, le sphinx et l'édifice nouvellement déblayé, est l'ancienne nécropole de Mempliis.

Après avoir déjeuné au pied des pyramides, nous détournons nos regards du désert, et nous nous dirigeons vers l'est.

Impossible d'imaginer un contraste plus saisissant. D'un côté le désert, le néant, tandis que de l'autre, nous voyons maintenant à la lueur du grand jour une plénitude de vie et d'animation merveilleuse. Un vaste tapis verdoyant se déroule à nos pieds, nous traversons des avenues de palmiers, de dattiers et de sycomores, enfin ce paj^sage fertile avoisinant le Nil est relevé par l'aspect pittoresque des villages ornés de coupoles et de minarets. De loin, nous voyons se dessiner à l'horizon la citadelle, les coupoles et les minarets de la ville des villes, de l'incomparable Masr-el- Kairo, la grande, la victorieuse.

Tout émus et saisis du spectacle immense que la -nature nous a fait voir en déroulant devant nos veux le spectacle du contraste le plus frappant de la vie et de la mort, nous regagnons notre bateau, qui nous a servi pour ainsi dire de maison pendant les vingt-deux jours de notre voyage sur le Nil.

Gizeh était la dernière station. Nous touchions donc à la fin de ce voyage remarquable. Chacun de

nous est plein de reconnaissance pour le Khédive, qui nous a fait voir dans les conditions les plus avantageuses une partie de cet empire merveilleux. Nous débarquons vers deux heures à Boulaq, où des voitures du gouvernement nous attendaient pour nous reconduire au Caire.

Page 1