CHAPITRE IX
DU CAIRE PAR ALEXANDRIE A Port-Saïd
Les Hycsos modernes. — Le dateau-poste « Rachma" nieh. » — Traversée d'Alexandrie a Port-Saïd, — La rade de Port-Saïd. — Les f)tdles et leur cons-. truction. — Aspect général du port, arrivée des navires. — L''B}npereur d'Autriche, le Prince Royal de Prusse, — L^ Impératrice des Français. — Cérémonie religieuse. — L'allocution prononcée par M9'>' Bauer. — Promenade en canot dans le grand bassin. — Conversation avec le Prince Royal- de Prusse. — Ouverture du canal.
C'est avec regret que je quitte le «Férus», ma dahabieli, et l'aimable société au milieu de laquelle j'ai vécu pendant trois semaines. J'éprouvais dans ce moment les sentiments qui dominent quelqu'un en quittant une maison qu'il a occupée pendant longtemps,
pour la changer contre une nouvelle habitation, et cependant cette comparaison n'est pas entièrement exacte, car, en revenant au Caire, je ne me trouvais pas dans une ville inconnue.
En débarquant, un employé de la grande maîtrise remit à chacun de nous individuellement un billet de logement. On m'avait assigné l'hôtel de l'Europe, mais je fus bien désappointé en comparant mon nouveau logement avec celui que j'avais à ma première arrivée au Caire, à l'hôtel d'Orient. Je m'expliquai ce changement par la nécessité où se trouvait le maître de cérémonies de pourvoir au logement d'un grand nombre d'autres invités qui étaient arrivés au Caire pendant notre séjour dans la Haute-Égjpte. Le propriétaire de l'hôtel fît de son mieux ; mais, comme son hôtel était presque entièrement occupé, il ne put me désigner qu'une toute petite chambre donnant sur la cour et dans un voisinage peu gai, celui des écuries. D'ailleurs cet hôtel, situé à proximité du chemin de fer, était à une assez grande distance du Mouski et des bazars, quartier préféré par les étrangers désireux de se trouver au centre le plus animé de la population, afin de se faire une idée de la vie orientale au dehors.
Mon premier soin fut d'aller à l'hôtel d'Orient y réclamer les colis que j'y avais laissés en dépôt, car il
s'agissait, avant tout, de préparer nos malles afin d'être prêts à partir pour le canal de Suez. Arrivé à l'hôtel d'Orient, j'appris de la bouche de l'hôtelier que mes colis se trouvaient placés dans un bel appartement, au premier, avec balcon, donnant sur la place d'Esbekieh, et que j'avais maintenant à opter entre les deux logements qui m'étaient destinés. Le choix ne fut pas long, et sans hésiter, je déménageai, me réjouissant à l'avance de pouvoir passer une bonne nuit dans une chambre confortable, après avoir vécu pendant trois semaines dans une étroite cabine.
J'employai presque toute la journée et la soirée entière à prendre les dispositions nécessaires pour la dernière partie de notre voyage. Malgré la bonne volonté du personnel de l'hôtel d'Orient, l'immense affluence des invités venus non-seulement de l'Europe, mais des principales villes de l'Egypte, l'empêchait de pouvoir nous accorder tous les soins qu'il nous avait prodigués lors de notre premier séjour. J'avoue que nous étions, un peu gâtés, et certes chacun eût dit, en songeant au passé : « Ce n'est plus notre Caire ! »
Après avoir vécu près d'un mois dans la Haute- Egypte, entourés des égyptologues, et à force de voir et d'admirer les merveilles de l'ancienne Egypte^ notre esprit s'était un peu mis au diapason de celui des
— ,205 — savants. Nous avions donné aux nouveaux arrivés qui nous, avaient pris nos places le nom d'« Hjcsos modernes.»
(Les Hycsos, chefs de tribus nomades de pasteurs, envahirent l'Egypte vers l'an 2310 avant Jésus-Christ, et y fondèrent la dix- septième dynastie. Ils s'y sont maintenus pendant 240 ans, et furent chassés par les Pharaons thébains.)
Malgré l'affluence immense des étrangers et les mille préoccupations qui agitaient les hauts fonctionnaires (dès notre arrivée, un bruit sourd circulait dans le Caire, d'après lequel l'ouverture du canal ne pourrait pas avoir lieu) ; malgré ces préoccupations , dis -je, le gouvernement du Khédive avait eu soin de mettre à notre disposition un convoi spécial qui devait nous mener à Alexandrie. Cependant, personne ne savait trop ce que nous deviendrions ensuite. Devions-nous revenir au Caire une fois les fêtes terminées, ou bien effectuerions -nous directement de Suez notre retour en Europe? Toutes ces questions devaient être décidées plus tard. Il était donc prudent d'emporter tous nos bagages. La trop grande prudence peut avoir ses inconvénients tout comme l'imprévoyance. L'attirail au grand complet d'un, voyageur inexpérimenté n'est pas chose facile à surveiller en chemin de fer ; aussi com-
bien de fois ai-je pesté en reconnaissant que j'aurais pu me dispenser de traîner à ma suite au moins la moitié de mes bagages !
Nous nous rendîmes à Alexandrie par la même route que celle que nous avions prise le 17 octobre. Un chemin de fer de ceinture nous conduisit de suite à l'entrepôt, placé près des docks qui avoisinent le port, où nous nous embarquâmes dans un petit bateau à vapeur qui nous conduisit à un grand steamer arabe « el Behera » (l'Amiral), sur lequel nos places avaient dû être retenues par Tonino-Bey. Au moment où nous voulions en prendre possession, une autre surprise nous attendait. Les «Hycsos» s'étaient emparés de ce bateau, et, comme il nous était naturellement impossible d'emploj'er les moyens coercitifs dont disposaient jadis les Pliaraons tliébains, nous leur cédâmes avec d'autant plus de bonne grâce les'places qui nous étaient destinées, que ceux qui en avaient pris possession étaient évidemment aussi des invités du Khédive . Une vingtaine de personnes de notre société y trouvèrent cependant encore place ; les autres devaient chercher à se caser ailleurs.
L'infatigable Tonino-Bey se mit sans retard à rechercher un autre bateau qui pourrait nous conduire à Port-Saïd. Des ordres furent immédiatement donnés
- ,207 de fréter le bateau-poste « Rachmanieh » (la "Vengeance). — Ce bateau fait régulièrement le service postal entre Alexandrie et Gonstantinople ; — mais, d'après le dire du capitaine, le départ ne pourrait avoir lieu que le lendemain dans la journée, et une fois arrivé à Port-Saïd, le capitaine devait immédiatement retourner avec son steamer à Alexandrie.
Ce retard nous affecta péniblement, car nous risquions beaucoup d'arriver trop tard pour les fêtes d'inauguration à Port-Saïd. Cependant il fallait se rendre devant la nécessité et retourner en ville. Nous revînmes donc à l'hôtel de l'Europe, notre première demeure en Egypte,. Mais la grande difficulté était d'y être logé, tous les appartements étaient pris d'avance.
C'était une véritable course au clocher de se grouper pour trouver une chambre dans laf|uelle nous devions être logés deux par deux. En un clin d'œil toutes les chambres furent prises, tandis que je cherchais encore un gîte. — C'était jouer de malheur"; mais, reconnaissant un vieux maître d'hôtel italien, je m'adressai à lui, en lui disant que mon camarade et moi, n'avions pas pu trouver à nous loger. Je lui débitai, tant bien que mal, plusieurs phrases en italien accompagnées de proverbes, et je réussis à captiver si bien le cœur du brave majordome, qu'il mit à ma disposi-
tion un magnifique salon au premier étage, dans lequel on installa des lits (avec moustiquaires) pendant notre repas. J'étais finalement un des mieux logés, après avoir fort appréhendé, pendant un certain temps, d'être obligé de passer la nuit à la belle étoile. Un de nos compagnons français, se trouvant presque sans asile, m'exposa sa triste situation. Je lui ofîris une place dans mon salon qui aurait pu servir, à la rigueur, de dortoir pour six à huit personnes. Mon ofîre fut naturellement acceptée avec empressement. Le bon majordome italien comprenait la situation, et en vue du bakchiche qui lui était assuré, il organisa de son mieux un troisième lit supplémentaire.
Différentes courses prirent tout mon temps jusqu'au moment où nous nous rendîmes à bord de la Rachmanieh. Il faut ajouter que plusieurs de nos compagnons, dans la crainte d'arriver trop tard pour assister aux fêtes d'ouverture, tandis que d'autres, efirayés par la perspective de refaire sur mer un vovage de dix-huit heures de durée au moins, se décidèrent à prendre un train spécial pour Ismaïlia, afin de se trouver de suite au centre des fêtes.
Ayant surtout l'intention de voir Port-Saïd, je me décidai à prendre la route de mer. Tout vient à point à
qui sait attendre, je me trouvai parfaitement installé sur le bateau arabe. Il ne présentait peut-être pas toutes les conditions du confort élégant que nous avions trouvé sur le paquebot français des Messageries impériales, mais à moins d'être par trop exigeant, on avait sur le bateau égyptien tout ce que Ton peut désirer.
On nous avait réservé de spacieuses cabines de première classe, chacune pour deux voyageurs seuleinem. iNous avions le droit de choisir nos compagnons de cabine. Dans toute autre circonstance, cette faculté aurait peut-être amené quelques complications, mais quand on a voyagé dans le désert on devient philosophe. Je me concertai avec M. Hûbner, et nous trouvâmes une cabine élégante et agréable dont nous prîmes possession.
La traversée d'Alexandrie à Port-Saïd était un véritable voyage d'agrément. A peine avions-nous quitté le port d'Alexandrie, que la mer devenait du bleu azuré le plus pur. Les flots étaient si calmes qu'en se trouvant sur le pont du bateau, on aurait facilement pu se croire installé sur le balcon d'une villa dominant les bords de la mer.
Mes compatriotes des bords de la Sprée, nos compagnons des rives de la Seine et même de la Loire, trou-
valent le clair de lune si magnifique, la température si douce, les mouvements de notre steamer si paisibles, que nous ne songeâmes que fort tard à quitter le pont du navire.
Le lendemain 17 novembre, nous étions tous levé de très grand matin, et, avant sept heures, nous nous trouvions dans la rade de Port-Saïd.
L'entrée de la rade de Port-Saïd est d'un abord très facile, ce qui lui donne un avantage incontestable sur celle d'Alexandrie, qui devient inaccessible de nuit ou par les gros temps, à cause des récifs dont elle est environnée.
Deux môles gigantesques, l'un de 1,600, l'autre de 2,250 mètres, s'avancent dans la mer et forment un port extérieur de 250 hectares. Même par les temps les plus tourmentés, les navires se trouvent parfaitement en sûreté dans cet avant -port.
Ces môles sont d'un caractère assez remarquable et dignes d'être mentionnés.
Us ont été construits au moyen de pierres tirées du désert et des îles des lagunes, reliées entre elles par du sable et de la chaux éteinte, par blocs de 10 mètres cubes et d'un poids de 20 tonnes.
La maison Dussaud frères, après les travaux de ce genre exécutés à Alger et à Cherbourg, et dans d'au-
très ports de mer, n'hésita pas à se charger de l'exécution des môles du Port-Saïd. Au moyen des blocs artificiels en question, l'entreprise fut menée à bonne fin.
Nous devons ajouter qu'en Allemagne aussi on avait déjà préparé depuis quelque temps ces blocs artificiels avec succès.
Qu'il me soit permis de décrire sommairement les procédés de cette opération : on mélange 350 kilogrammes de chaux vive éteinte ou de ciment, avec un mètre cube de saWe de mer, en ajoutant la quantité d'eau voulue pour lier le sable, avec le ciment. Ce mélange ainsi préparé est ensYiite placé dans de grandes caisses de bois de 10 mètres de capacité, pour y refroidir et durcir.
Ces caisses couvraient une grande place. On en remplissait jusqu'au-delà de trente par jour. Elles servaient de support à un réseau de rails sur lesquels on transportait avec une grande facilité et dans toutes les directions voulues, des locomobiles, des grues et d'autres grosses pièces d'outillage.
Ces masses, contenues dans les caisses, quoique déjà assez compactes au bout de quelques jours, restaient sur place pendant six semaines, pour leur donner le temps de sécher d'une manière égale.
Ces six semaines écoulées, elles restaient encore exposées à l'air pendant aussi longtemps. Après cette double épreuve, elles étaient aussi dures que le roc et pouvaient dés lors être employées sans aucun inconvénient. Ces blocs, soulevés par des grues, étaient placés, deux par deux, dans des bateaux qui les transportaient à l'endroit de leur destination. Ceux qui étaient destinés à la première assise au fond de la mer étaient tout d'abord mis sur un plan incliné, et arrivés à destination on enlevait tout ce qui les avait retenus jusqu'alors^, on penchait un peu le bateau, et les 20,000 kilos se mettaient en mouvement, glissaient sur le plan incliné par-dessus le bord et allaient se précipiter dans l'eau, avec une force et une rapidité telles, que les navires couraient souvent risque d'être entièrement submergés. Plongés dans la mer, ils restaient où ils étaient tombés. Seulement les blocs massifs qui devaient dépasser le niveau de la mer se trouvaient juxtaposés au moyen d'une grue.
Les môles forment donc une espèce de crible qui, tout en laissant passer l'eau, est d'autant plus apte à briser la fureur des vagues, que les chocs agissant à travers, dans des directions opposées, se contrarient et se paralysent mutuellement.
Les avis sont partagés sur la valeur de la rade de
Port-Saïd. Quelqiies-uns prétendent que cette rade ne met pas les navires, qui j cher client nn refuge, à l'abri des vents du nord ; d'autres assurent, au contraire, que les bâtiments qui y ont stationné, même en hiver, pour faire des observations météorologiques, n'ont jamais éprouvé de dommage ni même de danger.
A l'entrée du port intérieur s'élève un phare, œuvre de notre compagnon de voyage, M. Franchot. C'est encore là que se trouvent les grands ateliers qui ont donné à Port-Saïd une si grande importance pour la construction du canal. Des dispositions excellentes ont été prises pour faciliter le chargement des navires et pour la réparation des bâtiments avariés.
Le port intérieur est assez spacieux et peut encore au besoin être étendu jusque dans le lac de Menzaleh, d'après les plans qu'on a déjà conçus à cet eiBFet.
Dans son état actuel le port présentait un coup d'œil splendide. Il n'en pouvait être autrement le matin du 17 novembre, jour solennel où l'inauguration du canal devait avoir lieu. Des navires appartenant à toutes les nations, arrivés de tous les points du globe, se trouvaient dans le port depuis quelques semaines déjà. Ces vaisseaux étaient pavoises, et les pavillons de toutes les nations maritimes flottaient dans les airs, saluant l'Egypte, fiers et glorieux d'être témoins d'un
succès qui rend le plus grand hommage â l'intelligence et au génie de nos temps modernes.
Il aurait été difficile de compter le nombre des personnes qui assistaient à cette cérémonie , mais j'avoue que l'aspect du port, avec sa forêt immense de mâts, était ravissant. Ces vaisseaux si nombreux, si divers, avaient à leur bord des représentants choisis parmi toutes les nations qui avaient le désir d'être témoins oculaires de la fête qui se préparait, savoir : la réunion de deux mers et la séparation de deux parties du monde. Des souverains, des princes, des ambassadeurs, etc., assistaient à cette fête splendide, pour lui donner un éclat encore plus brillant, sans compter la quantité innombrable de personnes convoquées par la libérante et l'hospitalité du Khédive.
Son Altesse le Vice-Roi, accompagné de ses ministres et des grands dignitaires de sa couronne, était déjà depuis plusieurs jours à Port-Saïd, pour assister aux derniers préparatifs que M. Ferdinand de Lesseps avait ordonnés. L'Empereur d'Autriche entrait le 15 dans le port. Sa Majesté avait donné sa parole d'être ce jour-là à Port-Saïd et, malgré un temps des plus orageux, elle y est arrivée au jour fixé. D'autres bâtiments arrivaient le 16, et je n'en citerai que le plus important « la Herta^ » ayant à bord le Prince rojal
— 215 ~ cle Prusse, qui a été acclamé chaleureusement et salué avec les égards dus à son haut rang.
Plus tard « V Aigle » fut signalé, et l'Impératrice Eugénie fit son entrée dans le grand bassin de Port- Saïd, aux acclamations enthousiastes de la foule réunie. D'autres bateaux arrivaient continuellement et il nous semblait impossible, lorsque nous y arrivâmes le 17 novembre, de grand matin, de pouvoir entrer dans le bassin, mais il paraît qu'en pareilles circonstances rien n'est impossible.
Jetais ébloui de ce spectacle grandiose, immense, de la réunion de tant de navires pavoises, des millions de banderoles qui flottaient joyeusement sur le rivage.
Notre bateau la Raclvmanieh se trouvait placé à côté du steamer « el Behero. » qui était parti la veille d'Alexandrie, amenant une partie de nos compagnons de voyage de la Haute-Egypte. Nous apprîmes alors, à notre grand regret, que la veille déjà la cérémonie religieuse avait eu lieu. Les principaux actes de la fête religievise avaient été : une prière musulmane suivie d'un Te Deum chanté par les chrétiens qui assistaient à cette cérémonie. Pour la première fois l'on vit en Orient une réunion de croyances, bénir et célébrer une grande action et une œuvre appelée à avoir un retentissement dans le monde entier. On doit cette
idée grande et généreuse à l'esprit éclairé du Khédive et, certes, le monde entier lui en est reconnaissant.
Nos regrets de n'avoir pas assisté à la cérémonie religieuse furent pourtant amoindris, en apprenant que nos camarades placés sur le Behera^ tout aussi bien que les autres, qui ne se trouvaient pas dans l'enceinte des souverains, n'avaient absolument rien entendu des discours qui furent prononcés; ils ne purent même pas se rendre à terre. L'allocution remarquable prononcée par Mgr Bauer, pronotaire apostolique, n'a pu être entendue que des personnes qui se trouvaient dans l'enceinte réservée, tandis que celles obligées de rester sur les bâtiments ne voyaient qu'une foule innombrable groupée sur les estrades.
Nous croyons de\oir reproduire in extenso le discours de Mgr Bauer :
« Monseigneur (le Khédive),
« Madame (l'Impératrice Eugénie),
« Sire (l'Empereur François-Joseph, S. A. R. le Prince de Prusse, LL . AA. RR. le Prince et la Princesse Henri des Pays-Bas),
« Il est permis d'affirmer que l'heure qui vient de
sonner est non- seulement une des plus solennelles de
ce siècle, mais encore une desj)lus grandes et des plus
décisives qu'ait vues l'humanité depuis qu'elle a une
histoire ici-bas. Ce lieu, où confinent — sans désor-
mais y toucher — l'Afrique et l'Asie, cette grande fête du genre humain, cette assistance auguste et cosmopolite, toutes les races du globe, tous les drapeaux, tous les payillons, flottant joyeusement sous ce ciel radieux et immense, la croix debout et respectée de tous en face du croissant ! Que de merveilles, que de contrastes saisissants, que de rêves réputés chimériques devenus de palpables réalités, et dans cet assemblage de tant de prodiges, que de sujets de réflexion pour le penseur, que de joies dans l'heure présente et, dans les perspectives de l'avenir, que de glorieuses espérances !
« Oui! le voilà donc enfin sous notre regard, à nos pieds, ce travail de géant, ce canal universel des deux mondes, [que l'on a cru impossible, parce que l'on ne se doutait pas de quoi est capable l'homme quand il veut véritablement. Le voilà, créé par des créatures, ce fleuve qui sera désormais le sujet de l'étonnement éternel des générations ! Le voilà achevé par la science, l'audace, les trésors, les luttes de toute nature, la persévérance, le génie de l'homme et la manifeste protection de Dieu! Voilà les vaisseaux de toutes les nations prêts à franchir pour la première fois ce seuil, qui fait de l'Orient et de l'Occident un seul et même monde ; la barrière est abaissée , un des enne-
mis les plus formidables de riioinme et de la civilisation, l'espace, perd en un seul instant 2,000 lieues de son empire. Les deux extrémités du globe se rapprochent ; en se rapprochant, elles se reconnaissent ; en se reconnaissant, tous les hommes, enfants d'un seul et même Dieu, éprouvent le tressaillement joyeux de leur mutuelle fraternité ! Occident ! Orient ! rapprochez, regardez, reconnaissez, saluez, étreignezvous ! Salut à toi, d'abord, s|)lendide Orient, d'où à chaque aurore nous vient la lumière qui fait les jours de notre vie mortelle ; de toi aussi, ô Orient, nous vint dés l'aurore des siècles la lumière des intelligences, et, plus radieusement que tout, la lumière des âmes, présage du jour qui ne doit jamais finir. Salut à toi, merveilleux Occident, qui, après avoir reçu la double lumière, s'est efforcé et s'efforce tous les jours, et spécialement à l'heure où je vous parle, à en faire le patrimoine commun de toute l'humanité. Ah ! que de rOrient à l'Occident on se le dise : La grande voie des nations est ouverte ! L'océan Indien et la mer Rouge ne sont désormais qu'un seul et même flot. L'histoire du monde a atteint une de ses plus glorieuses étapes. Et comme la chronologie du passé se divise en siècles qui ont précédé ou suivi la découverte de l'Amérique ,la chronologie de l'avenir dira : Ce fut avant ou après
— 219 ^ le jour où l'Occident et l'Orient se rencontrèrent à travers les flancs entr' ouverts de l'Egypte ; ce fut avant ou après le 16 novembre 1869, ce fut avant ou après l'ouverture du canal universel maritime de Suez.
« Et peut-être j a-t-il encore plus ici que la découverte d'un nouveau monde, puisqu'il y a l'union de deux mondes déjà connus en un seul !
« Assurément, ce qui frappe d'abord, c'est la grandeur physique ou matérielle de cette œuvre, si audacieusement rêvée, si merveilleusement conçue, si persévéramment exécutée, et enfin si prodigieusement achevée. Mais derrière le phénomène matériel, le regard du penseur découvre des horizons plus vastes que les espaces mesurables, les horizons sans bornes, où se meuvent les plus hautes destinées, les plus glorieuses conquêtes, les plus immortelles certitudes du genre humain ! Voilà que les vaisseaux du monde peuvent voguer en droite ligne de l'Indo-Ghine jusqu'au cœur de l'Occident européen. Que porteront-ils, ces hardis messagers auxquels le génie a donné la vapeur et auxquels la vapeur a donné des ailes ? Ils porteront avant tout les richesses mercantiles des nations, qui, par leurs échanges mutuels, manifesteront désormais pliîs hautement encore que par le passé une des lois les plus admirables du Créateur. Dieu, en effet, en don-
nant aux homme* partout des besoins identiques, mais en répartissant inégalement entre les divers pays les richesses de la création, Dieu a voulu rendre les nations tributaires les unes des autres. Les hommes de tout sang, de tout pays et de toute croyance, que je vois ici devant moi, sont non-seulement des frères par leur commune origine, ils sont encore. des associés par leur commun intérêt. Encore une fois, c'est Dieu qui a fait cela, en créant les hommes avec des besoins identiques et les terres avec les produits les plus variés. Honneur donc à cette grande force, qui enserre le monde dans une chaîne providentielle de travail et de prospérité et qui s'appelle : le commerce. Le commerce est plus qu'une force, il est une gloire ; il est nlus et mieux qu'une gloire, il est un bienfait. Car le commerce ne se borne pas à créer la richesse : il contribue aussi — et puissamment — à créer cette grande merveille, objectif passionné où tendent les hommes : la civilisation !
« Oui, la civilisation ! C'est elle qui célèbre aujourd'hui une des plus grandes dates que jamais il lui ait été donné d'inscrire dans les fastes du genre humain. Partez de tous les ports du monde, navires de tous les peuples de la terre ! Disparaissez dans l'immensité de l'horizon, emportant avec vous dans la prof(mdeur de
vos flancs les produits de toutes les terres et les ouvrages de tous les hommes. Pendant que, chargés de toutes ces cargaisons pesantes, vous sillonnez les mers, d'invisibles et mystérieux passagers, les idées, les mœurs, les coatumes, les langages divers, les sympathies mutuelles monteront à votre bord, navigueront de conserve avec vous, traverseront cet isthme si prodigieusement perforé et aborderont à tous les rivages où toucheront vos vaisseaux ; et ainsi tout homme qui a donné un coup de pioche au canal des deux mondes, alors même que cet homme n'eût voulu creuser qu*un passage merveilleux pour le commerce, ce travailleur, pionnier conscient ou inconscient de la Providence, a eu la gloire de donner un coup de pioche pour ouvrir la route magnifique où passeront désormais et à jamais la paix et la justice, la lumière et la vérité, c'est-à-dire, au sens le plus élevé, la véritable civilisation.
« Après avoir célébré la double grandeur et la signification essentiellement civilisatrice de cette œuvre vraiment incomparable, il nous reste un devoir à remplir. Il convient de rendre un hommage public et solennel, ici, sur cette plage, devant l'univers qui nous écoute et nous regarde, devant cette assemblée de tous les peuple? représentés ici par leurs souverains, leurs
to
princes, leurs ambassadeurs, leurs clergés et l'élite de tous les pays, devant l'histoire qui attend et qui s'ap' prête à écrire une de ses pages les plus pathétiques, il convient, dis-je, de rendre ici, eii ce moment, un hommage éclatant à ceux qui furent, qui sont et qui seront désormais les triomphateurs de cette grande bataille pacifique, gagnée enfin au bénéfice du genre humain.
« Monseigneur (le Khédive) ,
« A Votre Altesse appartient de plein droit notre première parole de gratitude.
« Veuillez recevoir, monseigneur, l'expression de la respectueuse reconnaissance de tous les hommes de cœur qui, sur la terre, ont ardemment désiré l'achèvement de cette œuvre sans pareille dans l'histoire du monde. A travers des difficultés sans nombre, vous avez voulu perséyéramment ce grand fait si éminemment civilisateur ; et ce que vous avez perse véramment voulu, vous l'avez courageusement soutenu et enfin généreusement accompli. Jouissez aujourd'hui pleinement de votre glorieux succès. En ce moment, à cette grande heure de votre vie et de votre règne, l'Orient et l'Occident vous remercient par ma voix ; l'Egypte, destinée à recueillir la première les fruits de ce grand labeur, vous appellera son régénérateur, et l'histoire
réserve au règne du Khédive Ismaïl une page glorieuse et vraiment méritée,
« Permettez aussi à une bouche sacerdotale de vous remercier, en présence de vos illustres hôtes, de cette large liberté et de ces dons vraiment royaux accordés au christianisme, à son culte et ses œuvres, à ses institutions et ses écoles, sur cette terre des Pharaons, qui fut jadis la terre de toutes les servitudes et qui tend à devenir, aujourd'hui, la terre de toutes les libertés. C'est à Votre Altesse qu'est due cette bienheureuse transformation. La solennité de ce jour ne dit-elle pas plus éloquemment que tout discours l'immensité du chemin parcouru ? Pour la première fois depuis douze siècles, la foi chrétienne peut élever, en face du croissant, à ciel ouvert, sa voix pour prier et ses mains pour bénir. C'est là assurément un grand fait et une grande heure. Merci, monseigneur, d'avoir voulu ce fait, d'avoir fait sonner cette heure; merci, d'un cœur ému, au nom du christianisme ; merci au nom de la France, au nom de l'Europe ; merci au nom de toute l'humanité, dont les destinées font un grand pas en ce moment, grâce à Yotre Altesse^ qui veut le bien^ et grâce à Dieu qui le bénit.
« Madame (l'Impératrice Eugénie) ,
« Ceux qui ont coopéré d'une manière intime à ce
grand travail connaissent la part que Votre Majesté y a prise; cette part est immense. II sied bien à votre âme virile de faire les plus grandes choses en silence ; mais il ne saurait nous convenir de nous rendre complice de ce silence qui tendrait à fausser l'histoire et à frustrer la postérité. Il importe que l'histoire sache que cette grande œuvre pour une part immense est la vôtre, et l'histoire, en le disant, dira rigoureusement la vérité. L'histoire ajoutera, madame, qu'en prêtant votre puissant appui au canal des deux mondes , vous avez été dans la plus étroite communion de pensées et de sympathies avec la France entière, qui a voulu cette œuvre ; avec cette généreuse et noble France, qui, dans toutes les classes sociales, s'est enthousiasmée pour le percement de l'isthme de Suez, a fourni ses millions et ses bras, son intelligence et son énergie, ses ingénieurs et ses travailleurs, son personnel et son matériel; avec cette France enfin, qui s'est, pour ainsi dire, personnifiée dans un de ses fils, providentiellement doué pour cette tâche prodigieuse par sa persuasive et familière éloquence, sa fougue impétueuse, son invincible ténacité, la force et la douceur, une habileté consommée et une loyauté vraiment chevaleresque, en un mot par la foi pour ainsi dire surhumaine dans l'accomplissement de cette œuvre gigan-
tesque, risée du monde avant d'être devenue aujourd'hui l'objet de ses plus enthousiastes admirations. Maintenant que l'incroyable est devenu réalité, que la prétendue chimère est là, splendide et achevée devant notre œil ravi, en ce moment que doit-il se passer dans l'âme de celui qui fut l'âme de tout ce que nous voyons? Dieu seul le sait. Il me semble que dans ses yeux je vois briller des larmes : je voudrais les pouvoir recueillir, car elles appartiennent d'abord à la France et puis à l'humanité. Proclamons-le bien haut : le nom de cet homme appartient désormais à l'histoire, où, par un rare privilège de la Providence, il entre vivant; proclamons devant toute la terre que la France, qui est loin, mais qui n'est pas absente, est contente et fière de son fils. Proclamons enfin que jusqu'à l'extrême déclin des âges, de même que le nouveau monde découvert au quinzième siècle dira à jamais, à l'oreille de toute postérité, le nom de l'homme de génie qui s'appela Christophe Colomb, de même ce canal des deux mondes redira à jamais le nom d'un homme qui vécut au dix-neuvième siècle, ce nom que je suis heureux de jeter sur cette plage aux quatre vents du ciel, le nom de Ferdinand de Lessèps.
« Nous ne pouvons prononcer ici en ce moment tous les noms qui mériteraient avec le sien de retentir dans
cette solennité; mais gardoîis-nous d'oublier ceux qui, illustres ou obscurs, ont péri au champ d'honneur du travail; donnons, aujourd'hui que le jour du triomphe est levé, un souvenir reconnaissant et attendri à toutes ces tombes chères à la fois à leur patrie respective et à toute l'humanité. Nos regrets ne sauraient froisser aucune susceptibilité nationale. Car tous les peuples du globe comptent des victimes parmi nos chers morts, qui n'ont vaincu d'autres ennemis que les espaces et les flots, les déserts et la hârbarie. {Applaudissements,)
« Et maintenant qu'il nous soit permis, avant de terminer, de remercier tous ces illustres hôtes, qui ont bien voulu nous apporter ici l'honneur et la joie de leur présence.
« Sire, Yotre Majesté Apostolique a donné à cette grande œuvre un témoignage d'insigne sympathie en arrêtant ici vos pas au moment où l'Adriatique, qui baigne votre empire, et la mer Rouge, deviennent un grand fleuve aboutissant à l'océan Indien. Daigne le Dieu que vous venez d'adorer publiquement en vou^ agenouillant sur le tombeau du Sauveur du monde , répandre ses bénédictions sur votre personne, sur votre dynastie et sur le grand empire qu'il a daigné confier à votre sollicitude.
« Puissent toutes les nations, dont les princes et les ambassadeurs illustrent ce grand jour de leur présence,prospérer dans la concorde et dans la paix, et puisse ainsi la grandeur de chaque peuple devenir la grandeur de tous et la durable pacification du genre humain.
« Et pour terminer dignement cette grande solennité, élevons nos pensées non-seulement de Timage des patries distinctes jusqu'à la grande humanité tout entière, mais par delà et au-dessus de l'humanité : élevons nos âmes jusqu'à l'éternelle et adorable Divinité, qui, dans sa bonté infinie, a permis à des hommes mortels de faire une œuvre aussi prodigieuse, sorte de création dans la création, puisqu'elle a fait de l'Afrique et de l'Asie deux continents dont Dieu est le créateur, dont l'immensité est la limite, et dont le canal des deux mondes est désormais la féconde et immortelle séparation.
« Dieu tout-puissant et éternel! Dieu créateur du monde et père de toute créature, bénissez cette voie nouvelle que vous avez permis à l'homme d'ouvrir au sein de votre création. Faites de ce fleuve non-seulement la grande voie de la prospérité universelle, faitesen le chemin royal de la paix et de la justice, de la lumière et de la vérité éternelle. Que votre souffle divin plane sur ces eaux ! Qu'il y passe et repasse, de
l'Occident à l'Orient, de l'Orient â l'Occident. Dieu ! servez-vous de cette voie pour rapprocher les hommes les uns des autres ; mais rapprochez-les surtout de vous-même et soyez-leur propice à tous dans le temps de l'éternité. »
J'ai réussi à me procurer, à mon retour à Paris, le texte de ce discours ; et comme précisément très peu de personnes ont pu entendre les paroles si chaleureuses et si éloquentes de ce prélat, je les ai reproduites in extenso^ ne doutant pas qu'elles soient lues avec tout l'intérêt qu'elles méritent.
Est-ce à un oubli ou à un parti pris qu'il faut attribuer à l'éloquent orateur son silence à l'égard du Prince Royal de Prusse ? Quelques personnes ont essayé d'insinuer que Monseigneur Bauer n'avait pas trouvé une parole sympathique à adresser à l'héritier présomptif de la couronne de Prusse, parce que ce prince est protestant. Mais le Khédive n'est-il pas musulman ? Existe-t-il en Europe un pays où l'Eglise catholique soit plus libre et plus efficacement protégée qu'elle ne l'est en Prusse ?
Pendant que Tonino-Bey s'enqùérait partout des voies et moyens de ne pas nous laisser morfondre dans la rade de Port-Saïd et de nous procurer, d'une manière ou d'une autre, une embarcation pour parcourir
le canal, j'allai trouvor le capitaine de la Rachmanieh. Au risque d'essayer un refus, je le priai de mettre à ma disposition, pendant quelques heures, un des canots de sauvetage du bâtiment qu'il commandait. Ce fut avec une bonne grâce charmante que le commandant du vapeur la Rachmanieh acquiesça à ma prière. J'invitai aussitôt MM. de Moeller et Hùbner à prendre place dans le canot, pour faire une promenade dans le grand bassin. Mon intention était de me rendre compte de la position ainsi que des proportions de ce port appelé à de si brillantes destinées.
Au moment où les matelots se disposaient à prendre le large, M. Hagen, ingénieur hydraulique, nous demanda à être dès nôtres. C'était une véritable bonne fortune que d'avoir comme compagnon un cicérone tout spécial.
Après avoir longé pendant près d'une heure les bords enchanteurs du rivage, nous fîmes glisser, à travers tous les bâtiments entassés dans le port, notre coquille de noix. Nous cherchions en bons patriotes à découvrir les vaisseaux prussiens qui y étaient mouillés.
Bientôt nous découvrîmes le yacht le Grillon, qui avait à bord Son Altesse Royale monseigneur le Vrince Royal de Prusse.
Le Prince se trouvait justement sur le pont, à côté
du capitaine. Nous ayant reconnus, il nous fît signe de nous approcher. Lorsque nous fûmes jusqu'au point où nous pouvions aller, Son Altesse fit de ses deux mains un porte- voix de circonstance et nous dit : « Je regrette de ne pouvoir vous inviter-à monter jusqu'ici. On vient de donner l'ordre de se tenir prêts à lever l'ancre. Les bateaux vont d'un moment à l'autre faire leur entrée solennelle dans le canal. »
Comme nous avions tous les quatre le bonheur d'être connus personnellement de Son Altesse Royale, elle nous adressa encore plusieurs paroles aimables et bienveillantes en nous appelant « effendis. » La conversation avait une tournure toute particulière. Quoique la distance de notre canot ne fût pas trop grande du yacht du Prince Royal, le bruit des vagues dans le bassin, les coups de sifflet des steamers, les cris des matelots, enfin l'agitation générale qui régnait, produisaient un tel tapage qu'il nous eût été impossible de parler à Son Altesse Royale sans imiter l'exemple qui nous avait été donné, et sans nous faire un porte-voix de nos mains.
Au moment où nous nous trouvions à côté du bâtiment prussien, on entendit des coups de canon qui annonçaient que V Aigle ouvrait la marche de l'entrée du canal. Nous prîmes, en toute hâte, congé du Prince
Royal pour nous diriger du côté de l'entrée du canal, indiquée par deux immenses obélisques (provisoirement en bois), et nous nous plaçâmes devant le bateau de guerre prussien Elisabeth.
L'Aigle était suivi du Greif, ayant à bord l'empereur d'Autriche ; puis venait le yacht le Grillon, portant le Prince Royal de Prusse. A peine avions nous pris position que le yacht royal passait devant lions. Mes trois compagnons et moi, nous eûmes la bonne fortune de pouvoir mêler nos voix à celles de l'équipage de l'Elisabeth^ lançant dans l'air des hourrahs accompagnés du cri ": « Yive notre Prince Royal! »
J'ai donc été ainsi témoin oculaire de la véritable ouverture du canal, de l'entrée officielle des navires, j'ai vu et salué au passage le premier bateau prussien qui est entré dans le canal de Suez et ayant à bord notre Prince Royal .