PARTIE
De Thèbes à Assouan
Sobriété de notre équipage. — Le jeûne. — Esnch , marché et temple. — Edfou. — Les Bicharris. — U^i nère modèle. — Gebeî-Silsileli. — Onibos. — Assouan. — La mise des habitants. — Bazars. — Bépôts de plumes d^aii/trioches. - — « Mafiche. » — Fci'^ d'artifice en l'honneur de V arrivée de V Impératrice. — Les cataractes du Nil. — Philac. — Inscriptions sur les pylônes. — L'île de Biggeh. — Sieste. — Dada marin. L'île d' Eléphant ine. — Bromenade à chameau. — Cérémonie funéraire. — Etat sanitaire des invités. — Projet d'uoi banquet coinmémorati^.
Nous quittons Thèbes le l^r novembre, de grand matin, laissant l'Impératrice visiter les merveilles que
nous avions admirées les jours précédents. Nous poursuivons notre voyage vers la frontière de Nubie.
Après s'être reposé pendant les trois jours que nous avions passé à Tliébes, notre équipage était entièrement remis de .ses fatigues et se trouvait à son poste.
Ne voulant pas laisser nos gens de l'équipage simples spectateurs, pendant que nous étions en fête, nous leur avions fait donner, selon la coutume du pays, des moutons, qu'ils préparèrent et accommodèrent à leur façon.
Tout animal destiné à servir de nourriture à un musulman doit être préalablement saigné sous le cou. Avant l'opération, la personne chargée de sacrifier l'animal doit prononcer les formules de bénédiction prescrites par le Coran. Cette prière, ressemblant beaucoup à notre Benedicite, se trouve en tête du Coran, et peut être traduite par : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
J'ai remarqué que lorsque les gens de notre dababieh tuaient les moutons, ils observaient 'strictement cette règle.
On sait que la religion défend au mahométan de manger du porc, parce que cet animal est regardé comme le plus vil et le plus immonde de la création.
Les Arabes sont en général d'une sobriété exemplaire. Leur boisson n'est guère que de l'eau et du café. Il leur est défendu de faire usage de boissons ou liqueur s fermentées. L'infraction à cette régie est punie, par le Coran, de quatre-vingts coups de bâton. Si cette mesure rigoureuse n'a pas guéri le délinquant d'un désir considéré par tout croyant comme un très grand crime, les coups sont doublés en cas de récidive, ou bien l'inculpé est soumis à une exposition publique, puis enfin à la détention.
Les musulmans ont un profond mépris pour l'homme ivre, ils le comparent à un porc se vautrant dans la fange. Aussi l'Européen qui habite l'Orient doit-il bien être sur ses gardes, car il perd à tout jamais la considération s'il se montre à un Arabe en état d'ivresse. Plus on est sobre, plus on monte en estime auprès d'eux. Pour compléter ce récit il me sera permis d'ajouter un mot sur une question d'hjgiéne des plus importantes pour les Arabes. Je veux parler du jeûne.
Les Orientaux font une distinction fort marquée entre le jeûne volontaire et le jeûne obligatoire. On s'impose le jeûne volontaire par esprit religieux ou bien à la suite d'un vœu, pour la réussite d'une affaire que l'on
veut entreprendre. La femme mariée ne peut pas jeûner sans la permission de son mari.
Le jeûne obligatoire est celui auquel les musulmans sont astreints pendant le Ramadan, qui commence le 4 décembre. Au lever de la lune qui annonce le Ramadan, tout musulman, liomme ou femme, ayant atteint l'âge de puberté, doit se préparer au jeûne. Jeûner, pour un musulman, c'est ne prendre aucune nourriture, aucune boisson, s'abstenir de fumer, de priser, depuis l'heure du matin où l'on peut distinguer un fil blanc d'un fil noir, jusqu'après le coucher du soleil. Les personnes à qui le jeûne serait nuisible peuvent le rompre, mais à la charge de remplacer plus tard les jours pendant lesquels elles n'auraient pas observé le jeûne. Celui qui sans de graves motifs enfreint le jeûne du Ramadan, doit donner une certaine quantité de céréales et. fruits à un nombre déterminé de pauvres. Sidi Khelil , dans ses Commentaires swr le Coran, chapitre du Ramadan, dit : « Celui qui mange dans le jour, avec intention, est puni, par la loi, de la peine de mort ; après avoir été engagé à se convertir, s'il ne se convertit pas, qu'il soit mis à mort. »
La sobriété est tellement la seconde nature des Arabes, qu'ils ne pensent même pas à goûter du fruit défendu. Et, pendant notre voyage, s'ils avaient eu
le désir de - s'affranchir impunément de la rigifeiir de ces lois, ils auraient parfaitement bien pu le faire ; mais, je le répète, l'idée ne leur en est jamais venue.
Revenons maintenant à notre voyage.
Dans le courant de la journée, nous arrivons à Esneh (Latopolis des anciens), où nous devons passer la nuit. Cette ville, clief-lieu de la province, est située sur la rive gauche du Nil. Ses hazars se distinguent par une grande richesse d'étoffes de coton et de soieries. Presque toutes les rues étaient pavoisées, et dans les bazars il y avait un très grand choix d'étoffes mises en vente. Les marchands arabes croyant sans doute qu'ils avaient affaire à une invasion de millionnaires européens, avaient mis leurs marchandises à de tels prix, qu'aucun de nous ne se trouva tenté de faire la moindre emplette.
Il y a au milieu de la ville une place excessivement animée et tellement encombrée de marchands et d'acheteurs arabes de toutes nuances, qu'il était littéralement impossible de circuler. On se fait finalement au tumulte et aux cris poussés par tout ce monde, et cependant chaque ville conserve un cachet d'originalité. Ce qui me frappa surtout à Esneh, ce fut l'immense quantité de changeurs établis en plein vent. Assis par terre, ils ont devant eux de petits taboui^ts,
sur lesquels ils placent une planche pour y compter la monnaie qu'ils veulent changer.
Ce grand nomÎDre de changeurs établis dans une ville de moyenne grandeur, telle qu'Esneh, ne peut guère s'expliquer que par le commerce considérable de soieries qui s'y fait. Les acquéreurs de ces marchandises font partie de caravanes qui se rendent au Soudan, et ils ne peuvent payer qu'en monnaie du pays.
L'Arabe est d'ailleurs très défiant. Si on vient à lui donner d'autres pièces d'argent que des piastres , il croit ou fait semblant de croire, qu'on veut le tromper. Un fait à l'appui de mon assertion.
Un jour qu'un gamin arabe avait porté mon plaid pendant une course assez longue et durant laquelle il avait dû suivre l'allure assez vive de mon bourico, je lui donnai pour bakchiche une pièce de monnaie française, et cela parce que je n'avais pas de piastres. Pour le pays, mon pourboire était princier. Cependant le gavroche égyptien se mit à pleurer en montrant la pièce fausse à ses camarades. En même temps, il me faisait comprendre par ses gestes et par ses exclamations, que je ne l'avais pas récompensé de sa peine. J'essayai en vain de lui faire entendre que la pièce reçue était au moins le double de ce qu'il atten-
dait en piastres, il continuait à*ver>ser de grosses larmes. Un de mes compagnons de voyage, arrivant sur ces entrefaites, me tira d'embarras. Tout en laissant la pièce qu'il croyait fausse à ce descendant des Pharaons, je lui octroyai en piastres les bakcMches tant désirés. Comme par enchantement ses larmes se changèrent en un franc sourire; mais je suis convaincu qu'il croyait bel et bien que j'avais eu l'intention de le frustrer.
Le temple d'Esneh est situé presque au milieu de la ville, non loin de la grande place. Il se trouve enseveli de trois côtés dans les décombres jusqu'aux toits. Il est en outre entouré des huttes et des maisonnettes des fellahs. L'intérieur, déblayé sous Méhémet-Ali, est remarquable sous beaucoup-.de rapports. Pour arriver au sanctuaire, il faut descendre un escalier de plus de vingt marclies, comme pour pénétrer dans un souterrain. On remarque dans le temple quatre rangées d'énormes colonnes, et au plafond un zodiaque frappe notre vue. La façade et les colonnes de ce temple datent de l'époque romaine, tandis que le fond de la salle est de l'époque grecque et prouve qu'une partie a été construite par Ptolémée Épiphane.
Les Arabes qui erraient dans ce temple et qui s'y trouvaient en quelque sorte comme guides, étaient
vêtus de longues cliemises en calicot blanc bordées de rouge. Le Yice-Roi avait fait donner des ordres pour que les fellahs , dans les temples où l'Impératrice devait s'arrêter, eussent à se vêtir de chemises. A cet effet, on ava.it expédié du Caire d'énormes ballots de chemises, qui venaient d'être distribuées. Gomme le calicot n'avait pas encore été lavé, les moindres mouvements que faisaient les Aralîes occasionnaient un frou-irou très comique. Ces chemises étaient confectionnées, d'après le modèle des toges d'avocats, à manches lougues et larges, et les Arabes, qui les portaient pour la première fois, étaient assez fiers de leur nouveau vêtement. Ils couraient comme des bienheureux et semblaient évidemment se plaire dans leur tenue ofi^cielle, qui, du reste, leur allait très bien. Cette chemise ample et large, d'une blancheur irréprochable, faisait ressortir la jolie nuance de leur épidémie qui devenait de plus en plus noire à mesure que nous nous rapprochions des frontières de ia 'Nubie. Le tarbouche était nécessairement ia coiffure de rigueur.
Nous consacrâmes notre soirée sur la dahabieh Vlhis, à écouter les explications que nous donna, sur le ciel étoile du Sud, M. Rumker, directeur de l'Observatoire de Hambourg. Ce savant avait dans ses
bagages un attirail complet d'instruments de précision, ce qui lui permettait de nous initier aux premières notions de l'astronomie, cette branche si importante de la science, Nous n'avons peut-être pas tous pu suivre le savant astronome dans ses déductions, mais nous avons tous, au moins, rendu justice à son amabilité et à son urbanité exquise.
Partis le 2 novembre, à l'aube, d'Esneli, nous arrivions avant midi à Edfou (Apollinopolis Magna). — Aussitôt débarqués, nous montions sur nos baudets, nos compagnons aussi utiles qu'inséparables, pour nous diriger directement vers le temple, situé à une demi-lieure de la rive. Le temple d'Edfou se fait déjà remarquer de loin par ses pylônes gigantesques. D'après les ordres de S. A, le Khédive, ce temple a été débiaj^é sous la direction de Mariette-Bey.
Les huttes et habitations des fellahs qui, il y a peu d'années encore, se trouvaient entassées jusque sur les pylônes de ce bel édifice, ont été enlevées.
Ce temple se distingue surtout par ses dimensions, la beauté de ses iironortions. C'est une des ruines les mieux conservées de l'Egypte. Un mur d'enceinte, que les atteintes du temps ont respecté, l'entoure et permet ainsi aux visiteurs de se former une idée assez juste de l'étendue de ce vaste édifice, fondée par Ptoléniée TV
Pliilopator . Les pylônes surtout sont dans un excellent état de conservation ; des escaliers bien entretenus permettent d'y arriver facilement. Quand même il y aurait à surmonter de graves et nombreuses difficultés pour atteindre le sommet de ces hauteurs^ il faudrait encore en tenter l'aventure, car on est récompensé par une vue magnifique sur les chaînes des montagnes qui avoisinent le Nil, sur les prairies verdoyantes et sur les forêts de palmiers qui en longent les deux rives. Les inscriptions qui se trouvent sur la partie extérieure du temple apprennent au visiteur que chaque chambre avait son nom propre ; elles indiquent aussi la dimension de ces chambres. Par ces données on possède maintenant la clef des anciennes mesures égyptiennes, qui peuvent être ramenées à nos mesures modernes.
Les temples d'Edfou, voués à Horus et àHathor, ressemblent, dans les plans de construction et dans les détails de l'architecture, tellement au temple de Denderah qne chaque visiteur en est frappé à la première vue.
Notre cavalcade marchait bon train pour regagner le bateau, malgré une chaleur de trente ^cinq degrés à l'ombre. Bien souvent notre pensée se portait en Europe, et nous avions tout lieu de croire qu'en ce mo^
ment, dans notre patrie, on ne devait pas se plaindre d'une chaleur excessive. J'avais appris par des messieurs qui se trouvaient dans la suite de l'Impératrice que, d'après des télégrammes reçus de Compiègne, il y avait de la neige dans cette ville et à Paris.
Revenus aux bords du Nil, nous trouvâmes une horde d'Arabes^ nommés Bicharris, placés le long de la berge. Ce sont des hommes qui, pour tout vêtement, ne portaient qu'une espèce de caleçon de bain ; le reste du corps était entièrement nu. Quelques-uns d'entre eux avaient des cheveux crépus d'une longueur rare . Ils se groupèrent en cercle et exécutèrent une danse armée. S 'avançant deux par deux, l'un faisait le simulacre de l'attaque avec une lance, glaive ou hache, en poussant des cris imitant le chacal ; l'autre, en vociférant d'une manière assez grotesque, tâchait de parer les coups que son adversaire voulait lui porter, en se cachant derrière un bouclier en peau d'hippopotame. Cet assaut était accompagné par des bonds et des sauts siirprenants . Les hurlements des autres Bicharris formant le ôercle ne manquaient pas d'une certaine originalité.
Jusqu'au moment où on donna le signal du départ, j'étais resté à me promener sur la berge en me mêlant au groupe de ces noniâdes. Plusieurs de ces individus
étaient accompagnés de leurs enfants. Deux de ces gamins se distinguaient surtout par la gentillesse de leur figure et la couleur bien foncée de leur épiderme. Je les montrai à Stop, le dessinateur si justement apprécié du Journal amusant, qui me communiqua son dée d'en faire un croquis. Je fisapprociierle plus gentil des bambins et le mis dans l'attitude que Stop m'indiqua. Aussitôt tous les autres gamins briguèrent l'honneur d'être dessinés, surtout pour avoir le bakcliicbe, récompense cfui leur paraissait inévitable. Le père du gamin, voyant que l'on s'occupait de sa progéniture, mais sans trop comprendre ce dont il s'agissait, va chercher notre drogman pour lui dire que, s'il s'agissait de l'achat de son fils, il consentirait volontiers à me le vendîîe mo-iennant un Napoléon. Si ie n'avais pas eu tro]) d'exemples que ces garçons, une fois en Europe, se Dordani trop facilement, i 'aurais peut-être cède à la tentation qui, du reste, était partagée par plusieurs .ie -Tes compagnons, mais qui reculaient par la même raison que moi d'accepter l'oiTre généreuse de ce complaisant et par trop affectueux père .
Nous partîmes d'Edfou, pour nous diriger sur Gêbel- Silsileli que nous atteignîmes le même soir.
La matinée du mercredi, 3 novembre, était d'avance
destinée à faire une courte e?^pédition aux carrières de Gebel-Silsiieli. C'est en cet endroit que les Égyptiens ont puisé les niatériaux qui ont servi aux constructions gigantesques de Louqsor, de Karnak, de Médinet- About, etc. Les luonolithes qui font encore aujourd'hui l'admiration de l'univers entier proviennent pareillement de ces carrières.
Nous coiitinuàm33 notre route en nous rendant à Ombos, où les restes d'un temple sont admirablement placés sur une hauteur de la rive droite du Nil. Les pylônes de ce tsmi^le, sauf quelques débris, ont été engloutis par le Nil, tandis que le sable mouvant du désert est venu rattaquer du côté opposé, qui. est presque entièrement ensablé.
Différents indices démontrent qu'un temple y a existé depuis les temps les plus reculés. Mais les ruines qu'on y trouve maintenant appartiennent à un temple commencé par Ptolémée Philopator, continué 'par son frère Evergète et achevé par Dionysos. L'édifice d'Ombos a ceci de particulier qu'il forme la réunion de deux temples juxtaposés, dont l'un est dédié au dieu de la lumière, Horus, et l'autre à celui des ténèbres, Sébek, symbolisé par le crocodile. Il est constaté que les habitants d'Ombos adoraient le crocodile (timsah) comme animal sacré.
A peu de distance du temple d'Ombos, le pajsage change sensiblement. Le lit du fleuve devient plus étroit, des rochers arides se montrent jusqu'au bord et ne donnent qu'une faible place à la culture qui longe les bords. Soudain, on voit des chaînes en granit, d'une formation bizarre et variée ; les villages se succèdent, la population, d'une couleur plus foncée, presque noire, est plus nombreuse et plus active. Une longue forêt de palmiers accompagne le Nil jusqu'à un endroit où nons vîmes de petits îlots et des blocs de rocher dans le courant du fleuve. Après avoir parcouru une faible distance, nous nous trouvons devant Assouan^ l'ancienne Syene , éloignée seulement de quarante kilomètres environ des tropiques. Du reste, les trente-cinq degrés que notre thermomètre marquait à l'ombre, nous en faÎBaient ressentir les approches.
Dès que nous eûmes mis pied à terre, plusieurs d'entre nous suivirent M. Lepsius pour découvrir les traces d'un nilométre ; d'autres, et j'étais du nombre, se dirigèrent du côté des bazars et des entrepôts où les caravanes venant du Soudan déposent leurs cargaisons de plumes d'autruche.
L'Européen trouve une excitation et un plaisir infinis à circuler dans ces bazars et à parcourir les ruelles étroites et tortueuses où ils sont situés.
Le type des hommes qu'on y rencontre est plus marqué et plus beau que dans les autres contrées de l'Egypte que nous avons parcourues jusqu'alors. Les gamins sont tout nus jusqu'à douze ans. A partir de cet âge ils portent autour des hanches, au lieu de ceinture, une ficelle, qui sert à attacher et maintenir un bandeau de linge, sur lequel ils sont à cheval, c'est là tout leur costume. Les filles sont également sans aucun vêtement ; mais elles portent, dès qu'elles deviennent nubiles, c'est-à-dire dès leur neuvième ou dixième année, un pagne attaché autour des reins. Le pagne est une ceinture ornementée par une ou deux rangées de petits coquillages d'où tombent, longues de vingt-cinq à trente centimètres, des bandelettes en cuir, imitant des franges. ISfi les tailleurs ni les couturières ne feront jamais fortune dans ces pays. Pour compléter l'originalité, les jeunes filles portent des anneaux attachés, dans le haut et le bas de l'oreille, à travers le nez. Elles ont en outre des bracelets en argent au poignet, au haut du bras, ainsi qu'à la cheville. Les femmes mariées sont cependant entièrement recotivertes de longues chemises ; leur figure est invariablement cachée à la vue du monde.
Les bazars d'Assouan sont surtout richement fournis de dents d^éléphants qui se vendent de 500 à
800 piastres la pièce, de cornes de capricornes, dattes, etc. Mais la principale branche de commerce, ce senties plumes d'autruche. Arrivé à l'entrepôt pour en faire emplette, j'y trouvai un nombre très considérable d'invités, qui venaient dans le même dessein que moi. Les marchands, pour le moins aussi rusés que leurs frères d'origine, les Israélites, voyant cette aflluence d'acheteurs, nous firent des prix inabordables. Presque tous nos compagnons de voyage, rebutés par ces prétentions éhontées, tournèrent le dos aux marchands, qui perdirent pour avoir trop voulu gagner. Je ne m'éloignai pourtant qu'avec la résolution de revenir le lendemain, et seul, si cela était possible .
En attendant l'heure du dîner, je fis avec le baron de Kehler une promenade dans la ville. N'ayant pas de guide, nous fîmes plus de chemin que nous ne voulions. Heureusement que mon compagnon avait sur lui une petite boussole qui, d'ailleurs, ne le quittait jamais . Cet instrument nous fit retrouver la direction du Nil. Il est excessivement difficile de se reconnaître dans les rues, car il ne s'y trouve aucune indication propre à vous orienter. Tout en ne sachant guère où nous allions, malgré notre boussole, nous nous trouvâmes tout à coup dans un quartier réelle-
ment élégant, où l'on pouYait Yoir des maisons à deux étages, fenêtres closes par des balcons grillés. Les portes étaient ouvertes, et les maisons semblaient inhabitées. La curiosité nous fit entrer dans l'une de ces maisons. Un Arabe vint à notre rencontre, nous conduisant partout. Il paraissait satisfait lorsque nous lui disions les mots : taïb, taib ketliir (bien, très bien). L'Arabe ne roulait plus nous lâcher, et semblait tenir à nous faire voir d'autres maisons, dont la beauté paraissait l'émerveiller.
A l'aide d'un dialogue que j'avais sur moi, et par des gestes, je demandai à notre guide si ces maisons étaient à louer ou bien si elles étaient destinées à recevoir des étrangers pour y loger. Mais, à partir de ce moment, il répondit invariablement à toutes mes questions par le mot « inaflclie, » hochant la tête et riant de bon cœur. Il laissait alors voir deux rangées de dents blanches comme de l'albâtre. Toujours riant, il nous répétait «ma fiche» en accompagnant cette riche expression d'un signe négatif assez accentué pour nous faire comprendre que ces maisons n'étaient destinées qu'à leurs propriétaires.
Cette promenade nous avait attardés quelque peu et nous ne regagnâmes notre bateau que lorsque la nuit était déjà tombée. Heureusement que les lu-
mières provenant des l'ananx allumés sur nos bateaux, nous indiquaient la direction que nous avions à prendre. Du reste, plus nous nous approchions des tropiques, plus le crépuscule ressemblait à la nuit. Le soleil à peine a-t-il quitté l'horizon qu'il fait complètement nuit, et j'ai fait l'observation que, dix minutes après le coucher du soleil, le ciel est entièrement étoile.
Nous apprîmes, à notre rentrée, que l'Impératrice, qui depuis Tiièbes ne s'était plus arrêtée en route^, était arrivée à Assouan. Nous eûmes un spectacle grandiose. Tous les bateaux, tant ceux qui formaient la flottille de Sa Majesté, que les nôtres, avaient illuminé. C'était là aussi la raison pour laquelle nous vojàons de si loin un reflet de lumière si brillant.
Le soir on avait tiré, sur une grande place donnant sur la berge et située presque en face de l'endroit où le bateau de l'Impératrice était amarré, un magnifique feu d'artifice qui se reflétait dans les flots du Nil. Des feux de Bengale, allumés par intervalles, faisaient voir les montagnes de la chaîne libyque sous un aspect gigantesque et féerique. Nous ne pouvons, pour compléter ce tableau, oublier la musique indigène, une fantasia d'aimées qui, effrayées par le bruit des fusées, interrompaient leur danse volup-
tueuse pour recommencer de plus belle, car il s'agissait de se distinguer, et personne n'ignorait que madame la Sultane de France était arrivée. Ce que je crois encore deyoir mentionner, c'est le calme et le flegme avec lequel les Arabes regardaient ce spectacle. Ils 'n'avaient certes jamais rien vu de pareil; cependant ils ne paraissaient nullement impressionnés.
Comme les bateaux à vapeur étaient trop grands pour franchir la cataracte, on avait pris la résolution de suivre le chemin de terre.
A six heures du matin, le 4 novembre, nous abandonnâmes notre steamer, afin d'aller aux cataractes d'Assouan. Tandis que plusieurs de nos compagnons choisissaient le chemin des gorges et des ravins, je longeai cette côte admirablement belle du Nil pour me rendre à Birbeh, l'endroit où nous devions traverser un bras du fleuA'e pour nous rendre à l'île de Philae, qui, sans contredit, est un des sites les plus beaux de l'univers.
Le Nil se fraie un passage à travers les rochers de granit foncé, et on voit s'élever au milieu de cette masse d'eau mugissante un îlot recouvert de ruines d'une architecture resplendissante entourées de palmiers, de dattiers et d'une végétation luxuriante.
Je m'étais figuré pouvoir comparer les cataractes du Nil à la chute' du Rhin, à Schaffhouse, mais j'ai été bien déçu. Les cataractes ne sont autre chose que des rapides d'une longueur de 50 mètres et d'une élévation de 1 à 2 mètres, et que l'on n'aperçoit que par suite du choc de l'eau contre les blocs de rocher qui se trouvent dans le courant du fleuve, à la distance de 10 à 15 mètres les uns des autres/et contre lesquels l'eau Tient se briser, en faisant jaillir des flots d'écume blanche. Mais, d'après le dire de nos compagnons de voyage, qui ont vu ces brisants à un moment où les eaux du Nil sont basses, là où il n'y a aujourd'hui qu'un rapide, on peut voir alors de véritables cascades. Les rochers dont le lit est encombré sortent de l'eau, et ainsi le courant du fleuve, se heurtant contre ces rochers, produit de véritables cataractes.
Les temples qui se trouvent à Philae étaient voués au culte d'Isis et Osiris. Ce culte était encore pratiqué dans cette petite île, même après l'édit de Théodose, qui proscrivait la religion égyptienne.
Au sud de cette île, deux colonnades conduisent des bords du fleuve au temple. Ces colonnades ne semblent jamais avoir été achevées. Ce qui le prouve, c'est que les chapiteaux des colonnes ne sont ni taillés ni sculptés.
Parmi les inscriptions hiérogiyplûques taillées sous la grande porte du premier pylône, formant la façade, nous avons remarqué, avec un sentiment d'intérêt bien naturel, l'inscription suivante, gravée par les Français en 1799 :
« L'an YI de ]a République, le 12 messidor, une « armée française, commandée par Bonaparte, est c( descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis, vingt « jours après, les Mamelouks on fuite aux Pyrami - « des, Desaix, commandant la l'indivision, les a pour- « suivis au-delà des cataracte^, où il est arrivé le c< 13 ventôse de l'an Vil *. »
* Jusqu'à nos jours, les régiments qui ont pris part à cette expédition ont conservé une chansonnette 'que les troupiers français chantaient, et les couplets suivants prouvent que l'esprit gai des Français n'a jamais été troublé, même dans les moments les plus pénibles et les plus critiques :
Ils avaient perdu le bon sens,
Ces bons messieurs du Directoire,
D'envoyer tant de braves gens
En Egypte, chercher victoire.
L'eau du Nil n'est pas du Champagne, Elle affaiblit notre jarret ; Et comment faire campagne, Dans un pays sans cabaret?
Les membres de la commission scientifique, qui étaient joints à cette expédition et qui explorèrent à cette époque l'île de Pliilae, ont inscrit dans un autre endroit de l'intérieur du temple leurs observations sur la position astronomique du monument :
<c Latitude N. 24° 3' 45", longitude E. du méridien « deParis30°15'28". y>
L'Impératrice avait fixé le même jour pour visiter rîle de Philae. Nous apprîmes par des officieux que Sa Majesté désirait ne pas être gênée dans cette excursion. Nous crûmes donc devoir prendre l'initiative, en quittant l'île au moment où l'arrivée de l'Impératrice était signalée, pour nous rendre, [dans des barques qui étaient prêtes à nous recevoir, sur l'îJe de Biggeh, située en face de Philae. Il paraît (et j'ai recueilli cette observation d'une personne parfaitement bien renseignée) , que ce désir de ne pas rencontrer les invités du Khédive dans l'île de Philae a été manifesté à l'insu de Tlmpératrice.
Le fait est d'autant plus vraisemblable que l'Impératrice a toujours été d'une grâce et d'une amabilité parfaites, non-seulement à l'égard des Français, mais encore envers tous les voyageurs appartenant à d'autres nationalités.
La visite de l'île de Biggeli, nous a offert un yéritable intérêt. On jouit, des points culminants de ce petit îlot, d'un coup d'œil ravissant tant sur les cataractes que sur le pays. — Le séjour de l'Impératrice se prolongeant à Pliilae, mes compagnons s'amusèrent à explorer les montagnes de l'île de Biggeli. N'ayant point eu envie de les imiter, car je me contentai du coup d'œil que j'avais eu d'une élévation assez remarquable, j'attendis leur retour en faisant à l'ombre une sieste très agréable. J'employais mon temps à faire danser et chanter quelques gamins et gamines, et pour mieux poser en paclia, j'avais placé deux petites filles à côté de moi, dont l'une était chargée de m' éventer, tandis que l'autre était préposée au soin de me préserver des moustiques à l'aide d'un cbasse-mouclies . Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elles accomplissaient avec un sérieux religieux les fonctions dont elles étaient chargées.
Mes amis, en revenant, me trouvèrent dans cette position, et je ne me décidai à la changer qu'au moment où nous vîmes que l'Impératrice avait quitté Philae. Nous y retournâmes et de grand cœur, car nous savions qu'un excellent déjeuner nous attenrlait dans une des halles du temple.
Les gamins et gamines qui se trouvaient dans l'île
de Biggeh Tinrent nous accompagner jusqu'à la barque qui devait nous reconduire à l'île de Philae.
Nous eûmes alors sous les yeux un spectacle aussi gai que bizarre. Garçons et jSlles prirent de gros morceaux de bois, — des troncs de palmier, — les enfourchèrent et se mirent à nager à côté de nous. Les garçons n'étaient coiffés que d'une calotte blanche, tandis que les filles, également toutes nues, s'étaient fait un turban de leur chemise en la roulant autour de leur tête. Ces petites filles étaient on ne peut plus gentilles et gracieuses. Leur figure animée est bien proportionnée et elles maniaient avec une certaine adresse leur dada marin.
Elles ont la peau d'un si beau noir, qu'elle paraissait être vernie, surtout quand elle était humectée par l'eau, ce qui en rendait l'aspect encore plus pittoresque.
C'est par le désert, à travers des montagnes brunies au soleil, que je retournai de Philae à Assouan, sous le poids écrasant d'une chaleur de quarante-cinq degrés. J'aurais voulu prendre la route que j'avais suivie le matin, elle était ravissante, surtout aux endroits où nous longions le fleuve. Mais, fut-ce par erreur ou par hasard, mon ânier en choisit une autre, sans doute parce que c'était la plus courte. Cette course à travers le désert ne manquait pas de charme, on au"
rait pensé se mouvoir dans le lit d'un fleuve sans eau et où les pierres et cailloux seuls étaient restés.
Nous avions à passer par l'ancien cimetière, où se trouvent bon nombre de stèles, de tombeaux avec coupoles, sans parler des ruines de quelques anciennes mosquées. On dit ce désert peuplé de hyènes, de chacals et de gazelles, mais ceux de nos compagnons qui sont chasseurs essayèrent en vain, le lendemain matin à trois heures, de rapporter des trophées de leur expédition cynégétique.
La plus forte chaleur de la journée une fois passée, je pris, avec trois autres de nos compagnons, un canot et me fis conduire à l'île d'Éléphantine. Une ceinture de palmiers et d'acacias entoure cette charmante petite île d'où l'on a une vue surprenante sur les cataractes, sur les îlots et les blocs qui sont entassés à leur base. Le coup d'œil que l'on a de cette île, placée au milieu du fleuve, sur ses deux rives, au moment où les derniers rayons du soleil se brisent contre les rochers brunis et les blocs de granit, est d'une beauté incomparable. Ajoutez à cela la reproduction de cette image dans l'eau limpide du Nil, les cris et les chants joyeux des Arabes qui mènent notre barque, et vous pourrez vous former approximativement une idée de la beauté de ce tableau, qu'il m'est difficile de même esquisser et
pour lequel il faudrait une plume plus poétique que la mienne.
Tandis que nos compagnons de voyage des autres bateaux allaient visiter le lendemain, 5 novembre, l'île de Philae, il nous restait une journée entière que nous pouvions occuper chacun selon son bon plaisir, puisqu'il avait été convenu que le retour devait avoir lieu simultanément.
Pendant que l'on faisait des jolans sur l'emploi du temps, je mis le mien à profit pour me rendre seul auprès du marchand de plumes de l' avant-veille. Je le trouvai plus abordable, peut-être par la raison que j'arrivais seul, peut-être aussi parce qu'il avait: vu que les étrangers n'étaient pas résolus d'acheter à tout prix les plumes d'autruche qu'il débitait. Je parvins à m'en procurer à des conditions assez raisonnables, car à mon retour sur le bateau je fsis complimenté et sur le clioix et sur le prix.
Une courte promenade dans les environs, non pas à cheval, mais perché sur un chameau, me fit comprendre les raisons pour lesquelles ce quadrupède est si justement apprécié par les habitants du désert. Le cavalier montant un chameau a quelques précautions à prendre. Ainsi, il doit bien se tenir sur ses gardes lorsque l'animal se relève pour commencer sa course,
et puis quand il se courbe pour faire redescendre son cavalier. Prévenu et instruit de la manière dont je devais me tenir pour ne pas être lancé soit en avant , soit en arrière de l'animal, je pouvais sans aucune crainte me livrer à cet exercice, que je désirais essayer depuis bien longtemps.
Assouan devait encore me présenter un spectacle digne d'intérêt pour un Européen.
Me promenant dans la ville, après être rentré de ma course à cliameau, je rencontre M. G..., qui me fit observer qu'à une très faible distance de l'endroit où je me trouvais, je rencontrerais, dans une rue latérale, une foule de personnes réunies devant une maison mortuaire. Je me dirigeai de ce côté, et j'appris que cette foule était rassemblée devant la maison d'une femme décédée pendant la nuit. Un nombre considérable de femmes cliantaient des mélodies lugubres mêlées de pleurs et de hurlements.
Voici les usages que les musulmans observent au moment du décès d'un de leurs frères : Immédiate^ ment après qu'il a rendu le dernier soupir, on place l'Arabe tout désliabillé sur un tapis, natte ou planche, en le recouvrant d'un drap. Vient ensuite l'ablution qui se fait en passant un linge trois, cinq ou sept fois sur le corps du défunte A la dernière fois, il est aro-
matisé avec du camphre. Cette cérémonie terminée, on met une chemise au défunt, on le coiffe d'un turban ; — si c'est une femme, on lui couvre la tête et le visag'e d'un voile. — L'inhumation a toujours lieu le même jour, ou bien le jour suivant si le décès est arrivé pendant la nuit. Le corps, placé sur un brancard, recouvert d'une pièce d'étoffe, est porté par des amis. Les parents et amis accompagnent silencieusement le défunt à la mosquée, où l'on récite des prières ; ensuite le cortège prend la direction du cimetière. Après avoir déposé le cadavre sur le bord de la fosse, on récite encore une prière funèbre, après laquelle le mort est déposé dans la fosse tout habillé, la tête tournée du côté de la mosquée. Le corps repose dans la partie intérieure de la fosse, d'une profondeur d'un mètre et demi, établie en forme de construction murée. Cette construction est immédiatement recouverte de tuiles ou pierres plates. La fosse comblée par les assistants, chacun s'en va.
Les riches font élever un tumulus qui se compose assez ordinairement de deux pierres placées verticalement, s'appujant l'une sur l'autre, et sur lesquelles on fait graver la profession de foi : a. Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu : Mahomet est l'envoyé de Dieu, » le nom du défunt, son âge, l'an-
née de sa mort et des inyocations devant appeler sur lui la miséricorde divine.
D'après les croj'ances musulmanes, le défunt qui vient d'être enterré est soumis k un interrogatoire par deux anges appelés Mounkir et Nakir, qui ont pour mission d'inspecter les tombeaux. Ils font revenir le défunt à la vie, et lui adressent les questions suivantes : « Quel est ton Dieu? ta religion? ton prophète? » Ils l'interrogent ensuite sur ses actions, et, d'après ses réponses, l'envoient au ciel ou en enfer.
Le marché d'esclaves, qui était autrefois organisé à Assouan sur une très grande échelle, n'existe plus ; et, s'il faut en croire les indigènes, il serait aboli depuis longtemps. Je suppose cependant qu'à Assouan, lorsque des caravanes arrivent du Soudan, il se fait encore un trafic clandestin, surtout de jeunes filles, et cela pour grossir le chiffre des habitantes du harem des pachas, mais je ne puis répéter que ce que j'ai appris, c'est-à-dire que cette vente est illicite et n'est pas tolérée parle gouvernement.
Pendant toute la durée de notre voyage sur le Nii, l'état de ma santé a été parfait, ce que je dois attri-
biier, d'un côté, aux précautions que j'avais prises, me conformant aux règles générales, et sans doute aussi parce que j'avais payé par anticipation mon tribut au Caire. Une grande partie des invités avaient été, à tour de rôle, atteints d'indispositions qui augmentaient à mesure que nous approchions des tropiques et que la chaleur devenait plus intense. M. 0. de K..., capitaine suédois, malade depuis notre embarquement à Marseille, n'avait pas recouvré la santé sur le Férus. Il était dans un tel état qu'il n'a pu prendre part à aucune excursion. Son voyage dans la Haute -Égj^pte n'a été qu'une série continuelle de consultations de médecins .
Le docteur Veit, notre charmant compatriote, qui se trouvait abord de notre dahabieh, était le seul méde-' cin du bateau des Allemands, et pouvait facilement, la plupart du temps, se croire en plein exercice de ses fonctions. Car là on réclamait ses bons services pour parer aux symptômes d'une ophthalmie; là, pour combattre l'effet d'une insolation ; à un autre endroit, pour donner un calmant contre des éruptions de l'épiderme (appelées les boutons du Nil) ou, enfin, pour arrêter une dyssenterie, etc. , etc.
M. Yeit, qui avait dans ses bagages une petite pharmacie, a été notre providence pendant tout le
cours de ce voyage. Rien que la pensée d'avoir parmi nous un praticien aussi habile que dévoué, éloignait les appréhensions et peut-être aussi le mal. C'est donc de ma part un acte de justice que de payer au conseiller Veit, au nom de tous nos compagnons du Fet-us, le juste tribut d'éloges mérités par son dévouement infatigable.
Il était décidé que nous devions commencer notre voyage de retour le 6 novembre. Arrivés à Assouan, Philae et Eléphantine, nous étions à la limite du roj'aume d'Egypte. J'avoue que, s'il avait dépendu de moi, j'aurais volontiers continué le voyage jusqu'à Wadi-Halfa, mais notre temps était limité, et il nous restait encore plusieurs points remarquables à visiter à notre retour. Mais, d'autre part, beaucoup de nos compagnons, et surtout ceux qui, dans les derniers temps, étaient souffrants et ne pouvaient pas supporter avec facilité cette chaleur continuelle, aspiraient à entreprendre le voyage de retour. Le moment était arrivé, car dès le lendemain matin nous nous mettions en route pour le Caire. Nous prîmes un dernier repas à Assouan ; il fut arrêté d'un commun accord que tous les invités du Khédive, ayant pris part à l'expédition de la Haute-Egypte, se réuniraient dans
un banquet commémoratif à Paris le 20 janvier procliain, pour se retrouver et causer de ce mémorable voyage. Cette proposition fut accueillie chaleureusement, et tous promirent de répondre à l'appel de l'amitié.
Le banquet a eu lieu à Paris le jour convenu. Les Allemands se sont réunis le jour même à Berlin. Je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire ici l'article publié par notre ami et compagnon de voyage, M.Yung, dans le Journal des Débats :
« Jeudi soir, 20 janvier, les invités du Khédive qui ont fait ensemble le voyage de la Haute-Egypte se sont réunis en un banquet commémoratif. Ils en avaient pris l'engagement le 6 novembre dans l'île de Philae^ à quelques lieues du tropique, en déjeunant dans la cour du grand temple, prévoyant bien qu'après leur retour en Europe ils éprouveraient le besoin de se revoir, de se donner mutuellement de leurs nouvelles et de se fournir de leur bonne santé la plus incontestable des preuves, en prenant une part active à un bon dîner. Entre ce déjeuner de Philae, sur lequel régnait une température de 40 degrés, et ce banquet chez Brébant, où l'on se rendait par une température de quelques degrés au-dessous de zéro, que le lieu, que les temps étaient changés ! Ce qui n'était pas -changé,
c'était le nombre des assistants; bien peu manquaient au rendez -.vous ; ce qui n'avait pas gelé, c'était l'affection réciproque. On avait la joie, en arrivant, de retrouver cinquante amis d'un seul coup, et de ne pas suffire aux mains qui se tendaient de tous côtés pour serrer les vôtres. Tous exprimaient leur étonnement d'avoir pu vivre six semaines sans se voir, après s'être vus du matin au soir pendant deux mois.
(c Le télégraplie n'a pas chômé pendant ce banquet. Ce fut d'abord une dépêche des Allemands qui ont fait le voyage avec nous ; ils se réunissaient à Berlin ce jour-là, comme nous à Paris, et, avant de se mettre à table, nous envoyaient, disaient-ils, un salut « pyra- (c midal. » Nous répliquons par une dépêche qui les a trouvés sans doute au dessert. Puis, par la même voie, mais dans une direction opposée, nous adressons un nouveau témoignage de notre gratitude à S. A. le Khédive et à Nubar-Pacha. Pendant ce temps, arrivent des télégrammes particuliers expédiés par quelques absents qui, se trouvant éloignés de Paris, s'unissent de cœur, à travers l'espace, à leurs anciens compagnons.
<c Parmi les convives, il en est qui étaient venus tout exprès des extrémités de l'Europe ; ainsi le capitaine Oscar de Knorring, qui représentait les Suédois
et M. Palan, «jui représentait les Espagnols. Les Allemands étaient représentés par M. Tagiioni, attaché à Fambassade Je Prusse. La présidence a été déférée à M. Balard, de l'Institut, doyen d'âge. Il avait à sa droite j\I. Charles Edmond, qui avait été chargé par le Khédive de dresser la liste des invitations, et à qui chacun de nous doit, par conséquent, une reconnaissance particulière pour avoir éié personnellement désigné par lui au choix de Son Altesse.
« Les toasts n'ont pas plus manqué que les télé grammes. M. Balard a bu au Khédive, qui nous a donné l'occasion de nous connaître et de nous attacher les uns aux autres par des liens de profonde estime et de sympathique cordialité. M. le capitaine de Knorring a bu à la France, qu'il aime d'un amour yéritablement enthousiaste; M. Broca a bu à la Suéde. M. Palau, qui garde sa verve humoristique sous les climats les plus différents, a bu « à sa propre santé, » attendu, dit-il, qu'il a failli périr dans un accident de chemin de fer, en accourant du midi de l'Europe pour assister à ce banquet. Du reste, il apportait les compliments chaleureux de ses compatriotes. On a porté aussi un toast aux Allemands, auquel. M. Tagiioni a répondu, M. Berthelot a bu à M. Charles Edmond, M. Wurtz à MM. d'Alméïda et Gérôme, qui s'étaient
chargés d'organiser le banquet et s'en étaient acquittés à notre satisfaction, en ne nous faisant pas déroger aux habitudes que nous a données la magnifique hospitalité du Vice-Roi. »