‹ Deux mois en Égypte [microform]Chapitre 5 sur 18 · ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRIE

Un bain maure. — Les aiguilles de Cléopâtre. — La colonne de Pompée. — Le jardin du Vice- Roi. — Un déjeuner à Ramleh. — Départ pour le Caire.

Malgré qu'Alexandrie n'ait pas entièrement conservé le cachet d'une yille orientale, je n'ai pourtant pu m' empêcher 5 pendant le parcours que je fis pour me rendre à l'hôtel de l'Europe, de remarquer le contraste qui existe entre les villes européennes et les cités orientales.

A notre arrivée à l'hôtel de l'Europe, nous fûmes reçus par le maître de l'établissement qui nous indiqua les appartements retenus pour nous d'après les ordres du Khédive.

Pour prouver jusqu'à quel point tout était bien organisé, je n'ai qu'à citer le fait suivant :

On remit à chaque invité une carte sur laquelle

se trouvait indiqué tQut ce que chacun de nous avait le droit de demander.

Le Yice-Roi, qui tenait à faire remarquer qu'il entendait l'hospitalité orientale, n'avait rien épargné de ce qui pouvait constituer le bien-être de ses invités.

En tout autre moment que celui-ci, j'eusse fait honneur aux propositions qu'on nous fit de nous réconforter, mais quelque peu fatigué par la traversée, je résolus, de concert avec MM. den Tex et Ramschack, de commencer par un bain maure, non-seulement pour me remettre entièrement,- mais aussi pour pouvoir juger par expérience si ces bains méritent la réputation que les voyageurs en Afrique leur ont faite.

On fit approcher une voiture et on nous conduisit dans un établissement situé prés de l'église catholique Sainte- Catherine, comme le plus réputé de la ville.

Cet établissement est construit extérieurement à l'européenne, mais à l'intérieur, l'aspect change complètement.

Les parois des murs sont entièrement recouvertes de marbre blanc. Ces bains se divisent en quatre pièces d'une grandeur moyenne. Les murs, ainsi que le sol,

sont recouverts de marbre, aussi bien que le fond des bassins qui mesurent une profondeur d'un mètre.

Dès notre arrivée, on nous fit passer dans un cabinet de toilette. Je m'attendais à y trouver plus de goût el de recherche.

Après nous être débarrassés de nos habits, on nous fit entrer dans la première pièce, chauffée à sec. Nous n'y restâmes que quelques minutes pour passer ensuite dans la seconde, chauffée à la vapeur au moins à 30 degrés. De là, nous pénétrâmes dans la troisième. A partir de ce moment, je crus être suffoqué par la vapeur, qui atteint une élévation moyenne de 40 degrés.

Mais peu à peu on se .fait à cette gradation de la chaleur et on se laisse entraîner dans la dernière étuve au milieu d'un nuage de vapeur, fourni par une grande quantité de bouches. Ce nuage empêche de distinguer quoi que ce soit. A ce moment le thermomètre atteint 45 degrés. Même, si l'on se sentait défaillir, il il n'y a plus moyen de rétrograder ; vous n'avez plus votre volonté, vous devez suivre la marche qui vous est tracée pai" votre maître baigneur.

Au bout de quelques secondes, deux hommes s'emparent de vous et commencent l'opération du massage à l'aide de pelotes en fil d'amiante. Cette opération

terminée, on nous fit passer sous une douche chauffée à une température très élevée ; puis vient une ablution à l'eau tiède.

Après cela, on nous conduisit dans un dortoir, et après nous avoir enveloppés dans plusieurs couvertures en poil de chameau, on nous offrit de la limonade, du café et des chiboucs. Nous pûmes nous reposer au moins pendant une heure. On vint nous éveiller, et après nous avoir détiré tous les membres pour les rendre bien souples et leur donner de l'élasticité, nous fûmes remis en possession de nos vêtements et -bijoux déposés au bureau.

Autant la fatigue était grande avant le repos, autant nous nous sentions maintenant dispos. Un bienêtre général semblait avoir régénéré notre corps.

Enfin je pouvais maintenant juger, par moi-même, de l'effet et de la valeur d'un bain maure.

Le bain terminé, mes deux compagnons et moi songeâmes à utiliser les quelques heures qui nous restaient avant la tombée de la nuit et l'heure du dîner. Nous fîmes en voiture une course dans la ville Après avoir remis des cartes à nos consuls respectifs, notre cocher reçut l'ordre de nous faire voir ce qui reste maintenant de l'ancienne magnificence d'Alexandrie,

c'est-à-dire les deux obélisques nommés les aiguilles de Cléopâtre et la colonne de Pompée.

Pour arriver à la colonne de Pompée, notre automédon nous fit passer devant l'hospice et par la porte de Sedria.

Cet endroit funéraire n'est pas dépourvu d'intérêt. Chaque personne enterrée a son sépulcre en briques et du côté de la tête se trouve une ouverture par laquelle les parents du défunt viennent déposer, tous les vendredis, des aliments, en prévision d'une résurrec- . tion inopinée.

Après avoir quitté le cimetière, nous suivîmes une route bordée d'arbres qui nous conduisit à la colonne de Pompée, située à peu de distance de la ville.

Cette colonne est érigée sur une colline qui domine la route. Sa base est composée d'un monceau de pierres diverses liées par un ciment romain des plus durs. Vient ensuite un piédestal lourdement ébauché qui ferait douter de la ressemblance du granit poli du reste de la colonne. Son fût est d'une seule pièce jusqu'à la naissance du chapiteau corinthien à feuilles de palmiers de la plus grande simplicité. La pureté du dessin, la finesse de l'exécution peuvent facilement faire croire à une origine plus moderne que celle que lui assignent les historiens.

En quittant la colonne nous longeâmes le canal Mahmoudieh, creusé par Méhémet-Ali, de 1819 à 1830, pour nous rendre au jardin du vice-roi, situé sur les bords mêmes du canal. Nous y retrouvons toutes nos fleurs européennes confondues avec les palmiers et bananiers et une quantité d'autres plantes exotiques. Ce jardin, d'une étendue considérable, tranche singulièrement par son style et la variété innombrable de ses plantes avec nos jardins d'acclimatation. Il a, en réalité, l'aspect d'un paradis terrestre. L'heureuse nature de son sol permet d'en jouir dans toute sa splendeur. Pour mettre le comble à cette harmonie de la nature, on a construit, au centre du parc, un kiosque, dans le genre de celui de Bade, ou des concerts des Champs-Elysées. Ce kiosque est destiné à la musique et, en effet, on y exécute presque journellement des morceaux choisis.

Il était temps de rentrer, aussi nous prîmes le chemin le plus direct pour regagner la place des Consuls.

Après le dîner nous eûmes la visite du vice- consul à Alexandrie, et celle de M. Nerenz, consul au Caire, qui était arrivé depuis la veille pour souhaiter la bienvenue à ses compatriotes. Ayant une lettre d'introduction pour M. Nerenz, je la lui remis, et dès cette première soirée passée avec lui, je pus juger de sa com-

plaisance, dont j'ai eu tant de preuves pendant mon séjour en Egypte.

Sur une invitation qui nous avait été adressée par les membres du cercle allemand d'Alexandrie, nous y allâmes pour y passer quelque temps. Le reste de la soirée fut employé à visiter en toute hâte quelques cafés-concerts. Cependant je n'étais pas fâché de dormir une nuit en toute tranquillité après avoir passé sept nuits sur le bateau à vapeur ; j'abrégeai donc, autant que cela dépendait de moi, l'excursion entreprise dans la première soirée.

Sur l'invitation de M. Theremin, consul général de la Confédération de l'Allemagne du Nord, tous les Allemands à bord du Mœris se rendirent, le 16 octobre, par le chemin de fer, à Ramleh, où ce fonctionnaire habite une charmante villa, et où nous attendait un excellent déieuner.

Ramleh (mot arabe qui signifie sablé) est. un endroit où les riches négociants d'Alexandrie , presque tous Européens, vont en villégiature et se reposent de leurs fatigues.

Arrivé à la gare, j'y rencontrai le baron de Korff et le capitaine Gustave de Moeller, qui, après avoir fait la route par la voie de Brindisi, se joignirent à

nous pour prendre part à l'expédition dans la Haute- Egypte.

L'un est un des bons amis de ma famille, et l'autre a été attaché pendant plusieurs années à l'ambassade de Prusse à Paris. Je me trouvais donc en pays de connaissance et enchanté de trouver dans ces deux messieurs des éléments de plus pour ajouter à l'intérêt et aux agréments de mon vojage.

L'habitation de M. Theremin est très agréable. Le

sjeuner, comme nous nous y attendions, était excellent; pour nous donner une idée de la cuisine du pays, notre compatriote nous fit servir comme entremets des « beignets de bananes » arrosés d'un vin du Rhin du meilleur crû, qui ne contribua pas peu à la gaîté générale et à la multiplicité des toasts.

C'est avec regret que nous fûmes forcés de quitter un hôte aussi aimable et aussi charmant, mais il fallait regagner Alexandrie et se préparer à nous rendre dès le lendemain au Caire.

Rentrés à Alexandrie, la soirée fut employée à parcourir la ville et à faire nos préparatifs pour notre départ.

Dans la matinée du 17 octobre un train spécial, mis à notre disposition, nous conduisit au Caire. Gomme c'était un train tout à fait extraordinaire, on ne nous

avait point délivré de billets, et nos bagages, trans- IDortés de l'hôtel à la gare sur de grands camions, n'avaient pas été enregistrés.

Défense la plus rigoureuse avait été faite aux Arabes chargés de transporter nos colis , de demander le moindre bakchiche.

Bakchiche, c'est lé mot que tout étranger apprend dès son arrivée en Egypte ; car ;la mendicifé est enracinée dans le peuple. Voulant m'occuper un peu de mon bagage, je retrouve le camion sur lequel mes molles se trouvaient entassées .Eiï un clin d'œil,je suis entouré ci'unëfoale d'Arabes qui' se montreiit très em-' pressés auprès de moi, en m'ofFràut leurs services toujours en prononçant le mot répété bakchiche, hoivaje^ bakchiche!

Le surveillant, armé d'un énorme bambou, voyant Tinconduite de ses subordonnés, distribuait. force coups de canne à droite et à gauche, et naturellement les Arabes se hâtaient de se sauver devant cette injonction et ce rappel à l'ordre. Le surveillant regardait avec une certaine saiisf action autour de lui pour me prouver quelle était l'influence de sa personne. Après s'être bien assuré que les Arabes ne recom.menceraient plus leurs importunités, il vint à moi, et en tendant la main, il me demande à son tour un bakchiche pour

avoir chassé les mendiants qui me demandaient absolument la même chose.

Tout en riant de la manière dont il interprétait les instructions de ses supérieurs, je lui octroyai le bakchiche tant désiré.

Le train spécial, parti d'Alexandrie à neuf heures du matin, ne s'est arrêté qu'une seule fois en route, à michemin, à Tanta, où un déjeuner copieux nous fut servi. Tonino-Bej , voyageant avec nous depuis Alexandrie, présidait à ce banquet.

Le reste du trajet fut effectué par la vallée fertile du Delta, et vers onze heures, nous étions arrivés au Caire où, d'après le dire des personnes bien informées, nous pouvions rester pendant cinq jours.

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