LE CAIRE
La citadelle. — La nnosquëe de Méhëmet-Ali. — La tour d'Emin'Bey. — Le puits de Joseph. — L'a^ venue de Choubra, — Les bazars. — Visites chez des pachas. — Ali-Pacha-Chërif. — Ses chevaux. — Ses écuries. — Une chasse aux vautours manqué e. — Les mosquées du vieux Caire. — Danse des derviches. — Le Kasr-el-Nil. — Audience chez le Khédive et chez V héritier du trône. — M. de Lesseps. — Héliopolis. — L'arbre de la Vierge. — Mariage arabe. ■— Installation pour le voyage sur le Nil.
Notre installation à l'hôtel d'Orient eut lieu de la même façon qu'à Alexandrie. Des Toitures précédées de sais qui écartaient la foule en criant les mots jallah ! ou bien guarda! marchaient au grand trot à travers la ville.
Si j'avais été fortement impressionné en arrivant à
Alexandrie, la première ville orientale que j'eusse vue, mais qui, par suite de l'élément européen toujours croissant, a beaucoup perdu de son originalité, l'impression que j'ai éprouvée en arrivant au Caire, la ville de l'Orient par excellence, fut bien autrement puissante.
Ici l'élément européen est presque nul, partout on aspire un souffle oriental qui a gardé son prestige, et qui se manifestait partout ou je fixais mes regards pendant le court trajet que nous fîmes du débarcadère du chemin de fer jusqu'à notre hôtel.
Cette cohue bruyante qui se heurte dans les rues et se presse pour faire place aux voitures de gala, aux cavaliers qui montent des chevaux arabes fougueux, aux caravanes de chameaux et aux femmes encapuchonnées montant à baudet, à l'instar des cavaliers, avec de larges vêtements flottants en soie de différentes couleurs, cette cohue, dis-je, était bien celle que j'avais souvent rêvée. .
On avait laissé aux invités la liberté la plus complète d'employer leur temps selon leur bon vouloir et leur convenance, pendant les cinq jours que nous devions rester au Caire.
Je m'étais associé à M. Hubner, camarade d'études e M. Nerenz, consul de Prusse, et M. den Tex, dans
le but de faire une promenade dans une voiture précédée d'un sais et accompagnée d'unkavass du consulat, pour traverser la ville et nous rendre à la citadelle en passant par le Mouski, et en parcourant une infinité" de petites ruelles dans lesquelles le soleil n"a jamais pénétré, car les maisons, déjà très rapprochées par ellesmêmes, sont encore avancées par des balcons qui surplombent les uns sur les autres, de manière qu'au troisième étage l'on peut facilement se donner la main et ■se passer tout ce que l'on désire. D'autres ruelles ont des toitures de tapis pour garantir les habitants des rayons par trop ardents du soleil.
Enfin nous arrivons à la citadelle, qui se trouve élevée de 95 mètres au-dessus du niveau des eaux du Ml.
De la terrasse de cette partie, il s'offre à la vue un panorama véritablement sans pareil. On découvre tout le Caire . C'est là que Saladin fit construire le châteaufort et le palais appelé le Divan de Joseph, remarquable par ses trente-deux colonnes monolithes, soutiens et ornements de la salle principale. Mais la formidable explosion de 1823 dispersa tous ces monuments et, de plus, l'emplacement qu'il fallut pour la construction de la mosquée de Méhémet-Ali changea totalement tout ce quartier. Outre cette mosquée , la citadelle
renferme comme curiosités le Puits de Joseph et la tour du haut de laquelle Bmin-Bey se précipita avec son cheval, aiîn d'échapper à la mort qui frappait tous les Mamelouks.
Nous visitâmes en détail la grande mosquée de Méhémet-Ali, commencée en 1829 et qui ne fut terminée qu'en 1849. C'est un des monuments les plus remarquables de la citadelle par sa richesse et l'élégance de sa construction. Son dallage, tout en marbre, est recouvert des plus beaux tapis de Perse. Elle est reconnue pour être la mosquée la plus riche de toute l'Egypte.
Il y a au fond, dans la direction de la Mecque, le Mihrah, qui est à la mosquée ce qu'est le maîtreautel à l'église catholique.
Le Mihrah est une espèce de niche pratiquée dans la muraille, ornée de colonnetles de marbres précieux, ne contenant ni images, ni rien qui ressemble à un autel. A côté du il/z/ira^ se trouve lemenber ou chaire à prêcher, surmonté d'un clocheton conique qui sert d'abat-voix. On y monte par un escalier en pente rapide, à balustrade élégamment ornementée .
La mosquée est précédée d'une cour à portiques au milieu de laquelle coule la piscine aux ablutions. Sur les flancs de la mosquée on remarque aussi un grard nombre da petits robinets destinés au même usag.^ . Les
minarets sont les clochers, hautes tours élancées à plusieurs étages et galeries circulaires où le muezzin monte quatre fois par jour, pour appeler les fidèles à la prière.
J'ai tenu à donner une description détaillée de la première mosquée que j'ai vue, pour la raison que toutes les mosquées sont construites sur le même modèle ; seulement leur richesse et leur magnificence différent de beaucoup de celle-ci qui est, comme je Tai mentionné plus haut, la plus riche de toute l'Egypte.
Les dallages de la cour sont, il est presque inutile de l'ajouter, du marbre le plus fin et le plus rare. Pour entrer dans une mosquée il faut ôter sa chaussure, car il est expressément interdit de toucher le sol d'une mosquée avec une chaussure qui a foulé le sol de la terre .
Adroite, en entrant dans la citadelle,le visiteur trouvera la tour à!Emin^Bey: Elle a gagné de beaucoup en hauteur par les travaux de la place de Rou-^ mélie. On l'a débarrassée des décombres qui lui faisaient perdre de sa valeur, lors de l'événement qui l'a rendue historique.
Le puits de Joseph, que la légende attribue à Joseph^ fils de Jacob, entièrement creusé dans le roc, est tout près de là, et fait, comme je l'ai indiqué, également
partie de la citadelle. Nous nous dirigeâmes de ce côté pour le visiter. Il atteint une profondeur totale de plus de 90 mètres divisés en deux parties de 40 et 50 mètres.
Un manège, mis en mouvement par des bœufs, élève l'eau à mi-hauteur, d'où un second l'amène à la partie supérieure.
En revenant de la citadelle, qui est aussi le siège de toutes les administrationè centrales égyptiennes, nous l'eprîmes la route qui traverse le Caire afin de noug rendre à VEshehieh^ nouveau quartier, fondé par Ismaïl-Pacha, et de là, à l'avenue des Champs-Elysées du Caire , nommée avenue de Choubra , lieu de rendez-vous de toute l'aristocratie où l'on rencontre des calèches, des cavaliers à cheval et à baudet, des voitures fermées et soigneusement gardées par quatre esclaves, car elles, renferment les femmes du sérail du Yice-Roi ou celles des sérails des pachas. Nous vîmes aussi pendant notre promenade beaucoup de groupes de nos compagnons de voyage. C'était un échange continuel de salutations les plus amicales. Beaucoup d'entre eux qui , pendant le voyage sur le Mœris^ étaient maussades, montraient, maintenant, qu'ils avaient le pied sur la terre ferme, la plus franche gaîté.
L'avenue dé Giioubia est bordée d'arbres "d'une grande magnificence qui sont arrosés artificiellement par des canaux dans lesquels les eaux du Nil sont conduites, et par des sakka qui, à l'exemple des anciens, remplissent des outres (peaux de biches ou de chèvres) et viennent les vider au pied de l'arbre même.
J'ai pu enfin aussi voir et admirer pendant ma promenade la véritable Levantine, si renommée par sa beauté. Elle est le mélange de plusieurs types, ajoutant à la gentillesse de la Française les traits réguliers de la Grecque, et sachant mettre dans son regard la douceur de la blonde et la hardiesse de la brune.
I] fallait cependant songer au retour, car la fraîcheur de la nuit venait de se faire sentir.
Je passai ma soirée d'abord au cirque équestre, qui venait d'être inauguré dans un édifice nouvellement construit. Mais je n'y restai que peu de temps, pour me rendre encore dans un café arabe.
Comme il fallait être levé de bonne heure le lendemain, car en Egypte on est très matinal, je n'avais pas l'intention d'y rester fort longtemps .
La division du temps diffère beaucoup de nos usages ; cela tient au climat et aux institutions en général. Ainsi à six heures, du moins à l'époque où je me trouvais au Caire, tout le monde était sur pied, les
cafés ouverts, les magasins remplis de monde, les fonctionnaires et les employés vaquaient à leurs affaires. Entre midi et deux heures tout le monde fait la sieste . Les visites se font de grand matin jusqu'à dix heures au plus tard. J'avais destiné la journée du 18 octobre à faire des visites et à remettre des lettres d'introductions, dont mon excellent ami M . Kramer m'avait chargé. Mais en attendant l'heure convenable pour me présenter aux personnages élevés que je voulais voir, je me décidai à visiter quelques bazars arabes ,
Quelle confusion de marchandises de toutes espèces, depuis le cachemire et le drap d'or le plus riche jusqu'au plus simple chiffon de toilette ! depuis le bijou le plus précieux enrichi de diamants jusqu'à la parure en imitation et en cuivre ! Des tapis de Smjrne, des koufâs, des tapis de table brodés, à perte de vue! Là, dans une étroite ruelle, l'on entend les cris les plus perçants, poussés par un marchand qui vend à la criée l'objet de quelques piastres, et celui de 50 guinées à côté des baraques innombrables de parfumeurs qui débitent des essences ; puis viennent les marchands de tabac . Bref, on est bouleversé, poussé, presque renversé par des personnes assises sur des ânes ou des chameaux qui se fraient un passage à travers cette cohue affairée.
Je ne pus résister à la tentation de faire quelques
emplettes, mais il aurait fallu une bourse autrement garnie que la mienne pour pouvoir subvenir aux exigences de l'envie qui nous pousse toujours à nous embarrasser de mille objets futiles.
Je commençai ma tournée de visite par l'hôtel Niibar-Pacha^ ministre des affaires étrangères, auquel je devais l'invitation que S. A. le Khédive m'avait fait la grâce de m'adresser. De là j'allai chez Eram-Bey ^ le secrétaire particulier du Vice-Roi, et puis chez Ali-Pacha-Chérif , Je mis à profit ces visites pour passer par des endroits de la ville que je n'avais pas visités la veille.
Ali-Pacha (Chérif), un des plus riches, si ce n'est le plus riche pacha de l'Egjpte, me reçut de la manière la plus gracieuse .
Chérif signifie descendant directement (hommes ou femmes) du Prophète par la branche de Fathma , la plus jeune des filles de Mahomet et celle qu'il aimait d'un amour de prédilection. Fathma épousa Ali-ben- Abou-Taleb. Les descendants de Fathma constituent la seule noblesse bien acceptée par les musulmans.
Le titre de chérif exerce quelquefois un grand prestige sur les masses, mais il ne comporté pas la richesse et la puissance.
Il est des localités où les chérifs ont, comme de sim-
pies particuliers, les fonctions les plus humbles et les plus basses.
La qualité de chérif doit être établie par un titre de filiation inscrit sur une grande feuille de papier ou de parchemin.
Les chérifs sont très respectés de leurs coreligionnaires; en cas de misère ils ont droit à des secours d'argent prélevés sur les fonds du trésor public.
Il est évident que si un pacha, aussi riche que l'est
Ali-Pacha, joint à ses richesses le titre de chérif, il doit être un personnage des plus éminents.
Il habite un somptueux hôtel situé, entre cour et jardin, dans le quartier de la vieille ville.
En entrant chez lui, j'y trouvai deux de mes compagnons de voyage français, MM . G . et C . , qui venaient rendre leurs devoirs à Son Excellence.
Ali-Pacha m'invita à m'asseoir à côté de lui sur un moelleux divan recouvert en brocart d'or. Des serviteurs vinrent m'ofFrir un chibouc et du café, servi sur un plateau en or massif.
Nous nous mîmes à causer sur l'Egypte et sur les
améliorations introduites dans ses institutions par le Khédive.
Ali-Pacha mit ses bons offices à ma disposition, dans le cas où je pourrais y avoir recours. Je le remercia
de ses bonnes dispositions à mon égard, en alléguant que, comme hôtes du Khédive, nous avions été reçus partout avec tant de déférence et d'hospitaUté qu'il me semblait que S. A. le Yice-Roi avait eu à cœur de renouveler dans ses états toutes les merveilles des Mille et une Nuits.
Il me montra ensuite ses écuries, dont je lui fis les plus sincères compliments.
Ces écuries sont de grandes et spacieuses salles soutenues par plusieurs rangées de colonnes en marbre. Il n'y a ni box ni crèches. J'appris qu'en général les écuries de l'Orient sont dépourvues de ces deux ob jets qui constituent la base de chaque écurie européenne.
Dans les angles et au centre de chaque salle se trouvent des poulies avec un nombre variable de cordes, d'une longueur de 20 à 25 mètres, auxquelles les chevaux sont attachés par le pied droit, de sorte qu'ils conservent la faculté de se mouvoir selon leur désir. Beaucoup de chevaux étaient sellés même à l'écurie, Cà et là des couchettes en sciure de bois.
Dans la cour qui précède l'écurie, il y avait une grande quantité de blocs en marbre, en forme de cylindres creusés, et qui tiennent heu de crèche , On y met la nourriture, qui consiste généralement en orge,
dourrah, etc., etc., etqui leur est servie régulièrement deux fois par jour.
Comme j'avais été frappé de la rare beauté de plusieurs de ses chevaux, Ali-Pacha en fît sortir quelquesuns afin de les faire courir sous nos yeux dans la cour de son hôtel.
Au moment où j'allais prendre congé de lui, il me demanda si j'étais chasseur, et, comptant que je reviendrais au Caire, après les fêtes de l'inauguration du canal de Suez, il me proposa d'arranger une chasse aux vautours à laquelle il me priait d'avance d'assister .
— Mais, me dit-il, il faut bien nous entendre pour le jour, car je ne voudrais pas renouveler ce qui m'est arrivé l'année dernière.
Alors il me raconta qu'en l'honneur d'une personne qui lui avait été recommandée, il avait arrangé une chasse de ce genre, et qu'afin d'avoir une grande quaiitité de vautours il avait fait abattre, la veille, un vieux cheval à l'endroit du rendez-vous.
Une circonstance fortuite avait forcé son hôte à le prier de remettre la chasse au lendemain.
Ali-Pacha consentit à ce retard; et le lendemain, continua-t-il, nous nous trouvions à l'heure fixe au rendez- vous : mais quel iie fut pas notre étonnement
en n'apercevant pas nn seul vautour dans l'espace; mais, en revanche, la carcasse du cheval parfaitement nettoyée; il ne restait pas un filament de toute sa chair.
Les vautours, après avoir fait bombance, s'étaient enfuis sous d'autres cieux, chercher une autre pâture.
Je quittai Son Excellence en la remerciant, mais en lui exprimant mon regret de ne pouvoir accéder à sa demande.
Il me restait une lettre d'introduction destinée à Chérif-Pacha, président du conseil et ministre de l'intérieur.
Son palais étant situé hors les portes J'avais conservé cette course pour la dernière.
Gomme il fallait, pour la faire, continuer mon chemin par le vieux Caire en traversant l'ancienne place Roumeleh, aujourd'hui square Mehemet-Ali, je passai sous la porte où, le P'' mars 1811, eutlieu le massacre des mamelouks, ordonné par Mehemet-Ali.
J'arrivai, par une infinité de ruelles, au palais; pour m'en revenir, car Chérif-Pacha , mandé par le Khédive, n'était pas chez lui, je dus me contenter de remettre ma lettre et de continuer mes excursions en visitant les tombeaux des mamelouks.
Il me restait beaucoup de temps. J'en profitai pour
aller visiter, en compagnie de M. de Moeller, les mosquées réputées pour les plus anciennes de la ville.
En revenant de chez Chérif-Pacha, je parcourus les quartiers du vieux Caire.
Nous franchîmes le pont de pierre jeté sur le canal de Hakan, surnommé tout simplement le khalig {canal) . On n'est guère d'accord sur le véritable fondateur de ce canal; les noms les plus souvent prononcés sont ceux de Trajan, d'Adrien etc. ; mais ce qu'il y a à constater, c'est qu'il existait du temps de Sésostris, et qu'à cette époque, il allait s'embrancher au grand canal du Nil à la mer Rouge dont la prise d'eau était à Zagazig^ et que, passant par le Sérapéum, les lacs amers, enfin Suez, il atteignait une longueur de 136 kilomètres de Zagazig à Suez .
Plus tard, sous les Romains, une seconde branche relia l'Egypte à la mer Rouge parle vieux Caire, ainsi, qu'elle l'était sous les Pharaons par Zagazig.
L'an 644, le khalife Omar le fit recreuser et le passage en fut ouvert ; puis le khalife Abou-Gafar-^el- Mansour, un siècle et demi après, le fit combler, à la suite de la guerre avec l'émir de Médine ; depuis il n'a pas été touché et il reste presque inconnu . A quelque distance du pont du Khalig, nous avons passé au bas d'un aqueduc immense composé de 289 arches et dont
]a longueur dépasse deux mille mètres. Cet aqueduc fut construit sous le règne de Saladin.
Le véritable but de mon excursion dans ce quartier du Caire était principalement Je château de lumière^ (Kasr-el-Cliama). Ce château est, comme la citadelle, une espèce de cité qui a ses maisons, rues et marchés, et dont les habitants sont presque tous coptes. On y trouve plusieurs couvents, entre autres celui de Saint- Georges où l'on découvre une grotte dans laquelle la Vierge et Jésus-Christ, si l'on ajoute foi à la tradition, ont séjourné quelque temps.
Nous visitâmes tour à tour les plus anciennes mosquées du Caire ; je citerai, parmi les plus remarquables, celle qui fut fondée par Amrou-ebn-el-Aas, lieutenant du khalife Omar, Elle a 1228 ans d'existence. Malgré l'état de ruine dans lequel elle se trouve, on peut retrouver dans cette construction le grandiose, et surtout la simplicité de son architecture. On y trouve encore les colonnes en granit et en porphyre, fournies par les ruines de Memphis . Quelques historiens soutiennent que le Coran était inscrit tout entier en caractères d'or sur les parois de ses niurs revêtus de marbre blanc. Les restes de cette antique mosquée valent bien l'admiration avec laquelle on les contemple.
La mosquée de Touloun, bâtie en 867, est surtout
remarquable par la forme ogivale de sa construction. Celle d'El-Azhar porte en divers endroits la preuve des restaurations qu'elle a subies, à plusieurs reprises, et dont la dernière remonte en 1762.
Elle est l'asile de la science la plus avancée de l'Arabie. L'étude du Coran, la grammaire et la versification y ont des cours auxquels assistent des milliers d'auditeurs venus de toutes les contrées musulmanes. Je terminerai ces données sur les mosquées que j'ai décrites, par quelques détails sur celle de Kalaoun. Dans la salle du tombeau se trouve le fameux kaftan et la ceinture de Kalaoun, laquelle, moyennant une faible rétribution, est posée sur le dos des malades qui, d'après la légende, s'en retournent entièrement guéris. La cour de cette mosquée est remplie d'aveugles, de bancals, d'estropiés. C'est une véritable cour des Miracles.
Dans la soirée, je me rendis dans le quartier arabe vers un gahoua (cabaret). On y servait du café en attendant le commencement du « zîkr», la danse des derviches.
La consommation de café est en Orient immense et la préparation en diffère de beaucoup de celle qui est usitée en Europe. C'est une affaire trop importante pour la passer sous silence.
Les fèves de Moka ou de Habés sont placées sur une poêle où on les laisse jusqu'à ce qu'elles atteignent une couleur brunâtre. On les écrase ensuite à l'aide d'un pilon dans un mortier, et puis on fait bouillir cette poudre dans un vase de ferblanc. Le café liquide est ensuite servi avec le marc. Chaque ^ individu reçoit une petite coupe en porcelaine placée dans une autre coupe en métal semblable à un coquetier, et qui est, d'après la fortune des individus, en or, argent, cuivre, etc.
Le café est en Orient un véritable besoin. Ses qualités tonifiantes et vivifiantes sont d'autant plus appréciées, que l'on s'approche davantage des tropiques. Aussi en avons-nous fait, pendant notre séjour dans la Haute- Egypte, une consommation tout exceptionnelle. 11 y a des voyageurs qui se sont administrés quinze à vingt fois par jour cette potion fortifiante.
Après cette courte digression, je reviens à la danse des derviches.
A l'heure fixée, un vieil arabe entrée, embrasse tous les assistants (derviches), se débarrasse de la couverture de laine qui lui servait d'habillement, et commence, au son d'un tambourin et de quelques flûtes^ une multitude dé tours sur lui-même; quelques instants après, il se met à gambader d'une façon grotes-
que. Un second, puis un troisième, enfin une douzaine répètent ce que le premier avait fait. Puis quand la fatigue les eut rompus, ils s'embrassèrent tous, formant un cercle et se soutenant les uns les autres, recommencèrent leurs danses en poussant des cris de joie et des chants inarticulés. — Cet exercice continue pendant des heures entières. J'étais sorti pendant une heure, et lorsque je revins, je les trouvai encore dans le même cercle, le vieil arahe toujours au centre, battant la mesure et les encourageant à persévérer. On m'a dit, mais je ne l'ai pas vu, que la cérémonie, surtout remarquable pendant les grands jours de fêté, finit de la manière suivante :
Quand, au bout de plusieurs heures, la sueur ruisselant de tout son corps, la tête en feu et les yeux hagards, le premier, soutenu jusque-là par les autres, - vient à succomber, le cercle se rompt un instant pour se reformer aussitôt après sa chute. Les autres continuent cette danse frénétique, foulant aux pieds le défunt, dont l'âme, disent-ils, est au septième ciel dans les bras de Mahomet. Mais ce n'est pas assez d'une victime de ce fanatisme stupide . Un second derviche a bientôt le sort du premier, et souvent tous succombent, à l'exception d'un seul. Le dernier se met alors à pleurer comme un enfant en disant que Maho-
met n'a pas voulu de lui parce qu'il n'est pas un vrai croyant, et que pour expier ses fautes il se privera de nourriture tant que le soleil sera à l'horizon, pendant quarante jours; mais il ne leur est pas défendu de faire bombance pendant la nuit jusqu'au lever du soleil. Ceci est une compensation assez large pour les privations auxquelles ils s'assujettissent pendant le jour.
C'était avec intention que je m'étais hâté de remettre les lettres d'introduction que j'avais pour les pachas; car, d'après ce que m'avaient dit plusieurs de mes compagnons, les hauts fonctionnaires auxquels j'étais recommandé se trouveraient justement dans l'entourage de Son Altesse le Khédive, au moment de notre réception.
D'ailleurs, déjà les jours précédents, Son Altesse s'était fait présenter , par différents groupes , les invités arrivés en même temps que nous au Caire.
Le jour destiné à la réception des invités allemands était fixé au 19 octobre. Ceux ,d'entre nous qui avaient droit à l'uniforme s'en étaient revêtus, tandis que les autres avaient mis l'habit noir et la cravate blanche.
Nous nous rendîmes en voiture, deux par deux, au château de Kasr-el-Nil.
C'est un palais superbe situé sur les bords du Ni], avec terrasses, balcons et vérandas. Les appartements occupés par le Khédive sont précédés de bâtiments oii sont carsernées les troupes; c'est aussi dans cette partie du palais que sont installées les écuries royales. Au centre même de la résidence royale vient aboutir un embranchement du chemin de fer, de façon que leYice-Roi peut, à toute heure, se mettre en voyage à l'insu de toute sa capitale. S'il prend envie au Vice- Roi de faire une promenade sur le Nil, il peut s'embarquer au palais même. Nous avons dit plus haut que l'habitation royale est située sur les bords du fleuve. Ismaïl-Pacha sait se rendre la vie agréable et, certes, il a bien raison.
Nos voitures s'arrêtent devant la façade principale. A notre entrée dans le palais, nous sommes reçus par un maître des cérémonies ; ensuite, après avoir traversé une enfilade de salons richement tapissés, nous sommes conduits dans une belle salle, ayant une énorme fenêtre à balcon donnant sur le Nil. On jouissait de ce balcon d'un coup d'œil admirablement beau.
Après y avoir attendu quelques minutes, nous fûmes introduits dans la salle où se trouvait le Khédive.
Ismaïl-Pacha possède un embonpoint marqué, mais sa corpulence se trouve en parfaite harmonie avec sa taille. L'expression de sa figure mâle est aimable. Il était vêtu d'une redingote noire à une rangée de boutons et il portait sur la tête la coiffure nationale de l'Egjpte, le tarbouche, espèce de calotte rouge sous laquelle il y a un bonnet de coton blanc, le tagieh, pour garantir le drap.
A notre entrée nous fûmes tous présentés individuellement. Son Altesse donna la main à chaque invité. Il nous fit asseoir ensuite tout autour de lui et entama la conversation sur notre voyag'e, nous disant que son désir était que nous fissions un long séjour en Egypte, afin de bien connaître tous les monuments et curiosités de cet ancien continent.
« Vous verrez, » nous dit le Khédive, « les monu- « ments de l'ancienne Egypte d'abord, et ensuite « l'œuvre moderne, le canal de Suez, qui s'est heu- « reusement achevée sous mon règne. »
Son Altesse nous fit sentir son désir d'obtenir- pour l'Egypte un essor bien plus^ grand que ce qui avait eu lieu jusqu'alors au sujet du mouvement du commerce, de l'industrie et de l'agriculture.
La conversation, faite en langue française (je n'ai pas à ajouter que le vice-roi parle cet idiome de là ma-
nière la plus pure et la plus correcte), était générale. Cependant le Vice-Roi adressa quelques paroles en particulier à M. Lepsius qu'il connaît depuis longtemps, à la suite des nombreux voyages de ce savant en Egypte.
Bref, après une audience d'une demi-heure, nous nous retirâmes et, en passant dans la salle contiguë, j'y rencontrai Nubar-Pacha, avec lequel je renouvelai connaissance. Je me fis présenter à Cher if-Pacha, que je n'avais pas trouvé la veille chez lui, et àEram-Bey . Chacun de ces hauts dignitaires me témoigna un véritable intérêt, ce que je devais sans doute aux lettres d'introduction que je leur avais remises.
En quittant Kasr-el-Nil, quelques-uns de mes compatriotes, et j'étais du nombre, se rendirent chez M. de Lesseps,afin de lui offrir leur tribut d'admiration. Il nous était intéressant d'entendre de la bouche même de l'homme éminent auquel on doit sinon la création, du moins la mise à exécution de l'œuvre gigantesque que nous étions appelés à admirer dans peu de temps, l'appréciation de ce travail.
M. de Lesseps nous reçut avec cette franche cordialité qui le caractérise et dont toutes les personnes qui ont été en contact avec lui garderont toujours le meilleur souvenir.
Dans l'après-midi, les invités allemands voulaient présenter leurs hommages à l'héritier présomptif du trône. Je n'avais donc que quelques heures à utiliser. Le temps étant trop court pour faire une excursion, je me rendis de nouveau aux bazars, où la vie a quelque chose de si pittoresque, qu'on peut facilement se croire transporté dans le pays des contes orientaux.
Le voyageur européen passera sans ennui des heures entières dans ces boutiques, toujours son regard est attiré par quelque chose de nouveau et d'intéressant.
Pour l'observateur, il ne peut nulle part aussi bien étudier les mœurs, les usages et les coutumes qu'en passant par le Mouski ou en parcourant les bazars, et pourvu que l'on soit un peu physiognomiste, il s'offre alors à vous une multitude infinie de curiosités qui frappent votre imagination. Des hommes coiffés de tarbouches, d'autres de turbans, blancs ou verts (descendants du prophète) , vêtus de kaftans de toutes les nuances, depuis les étoffes les plus riches brodées d'or et de soie jusqu'à la simple étoffe de laine rouge, blanche, jaune, violette, rayée; des ceintures enrichies de pierres précieuses avec des armes de toutes dimensions, des babouches rouges ou jaunes ; à côté d'eux des fellahs qui ont à peine de quoi se vêtir, des coptes coiffés d'un fez noir, l'écritoire en cuivre jaune dans la
ceinture; des bédouins drapés artistement dans des manteaux blancs, des cayaliers à cheval, à baudet; des caravanes de chameaux et une foule innombrable de chameaux pour transporter d'énormes caisses ou ballots, des voitures attelées de chevaux magnifiquement harnachés, conduites par des cochers habillés en costumes orientaux et devancés par des saïssqui, un bâton à la main, courent à pieds nus devant la voiture pour faire de la place et avertir les piétons ; des femmes arabes toutes voilées, de sorte que l'on ne peut voir que leurs yeux : tels sont les acteurs de ce mouvement sans nom. Tout et tous se heurtent, se poussent contre vous en vociférant, criant à tue-tête, de sorte que l'on ne croit pas avoir assez de deux yeux pour contempler et de deux oreilles pour entendre les merveilles qui se déroulent devant votre esprit.
A trois heures nous nous rendîmes à la citadelle, où l'héritier présomptif du trône, Tewfik-Pacha, habite le palais de Méhémet-Ali. A l'heure convenue, tout le monde s'y trouvait réuni. C'est M. Theremin, le consul général, arrivé depuis la veille, qui nous a présentés. Le cérémonial, chez ce jeune prince, était à peu près le même que chez son auguste père ; cependant le jeune pacha, voulant probablement nous faire voir que la réception dont il nous honorait avait un caractère
entièrement privé, nous fit servir, aussitôt que nous fûmes assis en cercle autour de lui, du café et des chibouques. Son Altesse, qui a fait ses études à Paris, nous adressa, comme le Khédive, la parole en français.
L'audience terminée, nous rentrâmes chez nous en faisant des détours par les rues du Caire pour nous arrêter à des points de vue ou monuments que nous n'avions pas encore observés pendant nos premières courses à travers la capitale.
Le Grand-Théâtre n'étant pas encore entièrement achevé et n'attachant aucun intérêt à m'enfermer le soir dans les cafés-concerts établis dans les nouveaux quartiers du Caire, à l'instar des établissements parisiens, je préférai flâner dans les rues avec plusieurs de mes compagnons de voyage.
Du reste, comme il fallait se lever de très grand matin pour faire des excursions, je regagnai d'assez bonne heure mon hôtel .
Jouir seul des aspects et des monuments d'un pays aussi intéressant que celui que nous visitions, ce n'est qu'en jouir à demi. Aussi acceptai-je avec empressement la proposition que me firent deux compagnons de cabine sur le Mœris, MM. Franchot et Cavallier de
Lourmarin, de me rendre avec eux à Héliopolis et à l'arbre de la Vierge .
La route qui y mène est excellente, constamment arrosée par des fellahs et maintenue dans un état de propreté fort remarquable. On passe devant l'Abbasieli, palais construit par Abbas-Pacha pour sa résidence et occupé maintenant par l'école militaire. Nous vîmes en passant, il n'était pas encore sept heures du matin, les troupes occupées à faire leurs exercices militaires ,
Au bout d'une heure et demie de chemin à travers un paysage ravissant, à l'ombre des palmiers et des dattiers, nous arrivâmes à un jardin attenant au village de Matarieh où se trouvent l'arbre et le puits delaYierge. La légende dit que c'est sous le sycomore énorme que l'on voit dans un jardin de roses et jasmins, entouré de bosquets d'orangers, que la vierge Marie et l'enfant Jésus se reposèrent lors de leur fuite en Egypte.
En entrant on aperçoit, adroite, un oratoire bâti sur les ruines d'une église copte, nommée le Reposoir.
Dans l'enceinte de cette église on voit un réservoir. C'est là que la Vierge aurait eu l'habitude de laver le linge de l'enfant Jésus. Il va sans dire que, tous, nous bûmes de l'eau de ce puits et que nous emportâmes des branches de ce sycomore.
Ce jardin est un des points les plus ravissants de
TEgypte; des bosquets de rosiers hauts de 3 à 4 mètres, des jasmins, des orangers exhalent un parfum délicieux.
Nous apprîmes plus tard que l'Impératrice, ayant visité peu de temps après nous ce jardin magnifique, en a été tellement émerveillée, que le Khédive le lui aurait offert.
A peu de distance de ce jardin se trouvent les ruines d' Héliopolis — ainsi nommée parce qu'il y avait un magnifique temple du Soleil. — Une reste de ces merveilles que quelques décombres et quelques morceaux de sphinx et quelques briques, qui formaient l'enceinte du temple.
Un seul obélisque y est resté. C'est le plus ancien de l'Egypte ; il porte des cartouches d'Ousentasens I. Un second obélisque, avec ce premier, marquait l'entrée du temple ; mais, tombé et brisé dans sa chute, il se trouve entièrement enseveli aujourd'hui.
Pour nous en retourner, nous choisîmes une autre l'oute que l'on était occupé à réparer, car la crue du Nil l'avait endommagée sur beaucoup de points. Des fellahs travaillaient à combler les vides et étaient encouragés, dans cette besogne, par des surveillants, à grands coups de bambous.
^ Le chemin que nous suivions nous conduisit à un im-
mense palais que Mustaplia-Paclia, frère rki Khédive, . fait construire à ses frais. C'est un édifice grandiose et spacieux, situé dans un parc magnifique, tracé avec beaucoup de goût, ayant des pièces d'eau, des pavillons détachés et tout le confort imaginable.
Souffy-Efi'endi, l'un des maîtres de cérémonies du Khédive, assistait ce jour à notre dîner. Le but de sa visite était de nou§ avertir que le départ des invités, se rendant dans la Haute-Egypte, étant définitivement fixé au 22 octobre dès le matin, nous devions prendre nos dispositions d'installation sur les bateaux à vapeur, au plus tard, le lendemain.
Le temps que nous pouvions rester au Caire se trouvait donc bien limité, et cependant combien de choses ne nous restait -il pas à visiter et à étudier encore !
Mon drogman m.e conduisit ce soir-là dans plusieurs cafés arabes. Du reste, ce drogman était une espèce d'original. Il parlait quelques mots de français mélangés d'italien, le reste était complété par des gestes assez significatifs. Il m'expliquait comme quoi il avait droit au titre d'Effendi, nue l'on donne généralement aux personnes letti'écs ou instruites ; mais si mon drogm.an avait droit, ce dont je doute cependant,
* à porter ce titre, je crois que le titre d'Effendi n'implique pas toujours des connaissances bien étendues.
Afin de faciliter notre embarquement sur les différ-ents bateaux à vapeur, on avait désigné parmi les invités plusieurs délégués chargés de régler, avec les employés de la grande maîtrise du Khédive, la division des invités par groupes. Dans la journée du 21 octobre, chacun de nous devait recevoir un petit billet, indiquant et le nom du bateau et le numéro de la cabine qui devait nous loger pendant trois semaines. C'était le temps fixé pour notre séjour sur ce beau fleuve.
On s'était proposé d'employer la matinée du 21 à visiter le musée de Boulak, sous les auspices de MM. Lepsius et Dùmichen, nos deux savants compatriotes. Le musée ds Boulak contient la riche collection d'antiquités égyptiennes fondée par les ordres du Khédive à son avènement au trône d'Egypte, et dirigée par Marielte-Bey .
Malhenreusement, en me levant, je me sentis tellement mal à mon aise que, sur l'avis de M. le conseiller Veit, je fus obligé de passer la plus grande partie de la journée au lit. C'était d'autant plus fâcheux que ce jour tout le monde avait assez à faire en ne s'occupant que (le soi-mèiuî^, eu veillant à son iuslallation, en fai-
sant ses malles pour le voyage de la Haute-Egypte. J'eus la bonne fortune, non-seulement de trouver des âmes charitables qui s'occupèrent de ma cabine, mais encore d'autres qui se chargèrent de faire mes malles "^ pour cette expédition.
Pouvant rester levé dans le courant de la journée, je vis de ma fenêtre^un cortège du plus singulier aspect. Une bande, composée d'hommes, de femmes et d'enfants, s'avançait, précédée d'un corps de musique où les instruments de cuivre, les grosses caisses, les chapeaux chinois dominaient. Les cris des hommes, des femmes et des enfants, mêlés aux sons discordants des instruments, avaient quelque chose de pareil à la trompette du jugement dernier. Le drogman, que je fis appeler, me donna Texplication de cette cérémonie : c'était un cortège de mariage revenant de la noce et reconduisant les nouveaux mariés à leur domicile.
Voici ce que j'appris de mon interlocuteur au sujet des mariages arabes :
Aux yeux des Arabes, un homme marié a plus de mérite devant Dieu que le célibataire, quelque pieux qu'il soit. D'ailleurs, l'homme, dès qu'il est entré dans l'âge de la puberté, a le droit de prendre quatre femmes légitimes, tandis que la femme ne peut appartenir qu'à un seul musulman.
Le futur ne voit presque jamais celle qu'il doit épouser ; cependant, lorsque le mariage est bien arrêté, on accorde au prétendant de Yoir la main et la figure de sa future épouse.
Tandis qu'un fils peut se marier sans l'autorisation de ses parents, la jeune fille ne peut se passer du consentement de ses père«t mère.
L'engagement de se prendre pour mari et femme doit être clairement exprimé devant deux témoins.
Les formules employées dans ce cas sont les suivantes :
Le prétendant dit au përe ou au tuteur de sa fiancée : « I\I' accordes-tu en mariage une telle, à la charge par moi de lui payer un don nuptial de tant ? »
Le père ou tuteur répond : « Je t'accorde pour épouse une telle, à condition par toi de lui payer un don nuptial de tant ! » Tout, chez la jeune fille, tient lieu de consentement : « le rire, le silence, et même les pleurs. » Ensuite le mari off're un banquet auquel les parents et amis sont conviés. Les fêtes durent généralement 23lusieurs jours. C'est à la fin des fêtes que le couple est reconduit triomphalement au domicile conjugal. C'est une procession de ce genre, qui est excessivement bruyante, que je venais de voir passer.
L'idée, assez répandue en Eui-ope, que les musul-
mans achètent leur femme est complètement erronée. Le père reçoit la dot du mari quand sa fille est vierge, ou bien quand, jeune encore, elle n'a été mariée qu'une fois ; il est stipulé par les lois que la dot que le père perçoit pour la nouvelle mariée appartient à cette dernière et doit lui revenir intégralement. Le père ou le tuteur, ajant reçu la dot, en justifie l'emploi en achetant les cadeaux de noce et en attestant par les témoins qu'ils lui conviennent et qu'ils lui ont été remis.
Le divorce se fait avec beaucoup de facilité. Dès que l'homme prononce, dans une querelle conjugale, la formule du divorce, la séparation devient inévitable. Si le mari veut reprendre sa femme, il faut repasser un nouveau contrat et refaire un nouveau mariage avec elle. Immédiatement après le divorce, la femme peut se rem.arier à un autre homme.
Vers le soir, j'appris que tout était réglé pour notre départ. J'avais eu la chance d'être inscrit sur deux bateaux. Gomme il me restait à opter, je choisis la place qui m'avait été réservée par mes compatriotes sur la dahabieh VIbis, remorquée par le bateau à vapeur El Fe?'us.
Le soir même du 21 , je me sentais assez rétabli poiii' pouvoir me rendre à Boulaq, où les bateaux à vapeur étaient mouillés.
Je m'installai immédiatement dans ma cabine, car le lendemain matin, au lever du soleil, nous devions commencer notre expédition sur le Nil.