‹ Deux mois en Égypte [microform]Chapitre 7 sur 18 · P'^ PARTIE · texte numérisé non relu

P'^ PARTIE

Du Caire à Thèbes

Dc'part. — La daftahieh. — La prière de l'ëqini-)age. — Les inondations .—^ Visite d'un fakir. — Réception chez le Moudir de Minieh. — Nouveaux alliés français. — Rodah. — Siouf. — Fantasia. — Kenneh. — Fête chez Vagent considaire. — La célèbre Bédaoïna. — Temple de Dendérah. — Origine des divers ordres de colonnes. — Arrivée à Louqsor.

Le 22 octobre, à six heures du matin, les bateaux ayant à bord les invités du Khédive partirent à toute vapeur.

La dahabieh est une espèce de barque de 30 à 35 m . de long sur 3 à 4 de large, divisée en deux parties à peu

près égales. Sur celle de l'arrière, où sont ménagés des cabines et des salons, est pratiquée une sorte de dunette à laquelle on arrive par un escalier de quelques marelles ; cette dunette est garnie de divans et couverte d'une tente pour préserver les voyageurs contre l'ardeur du soleil. Cet emplacement peut servir de point de vue , tout en tenant lieu de salon de réunion ,

C'est sur cette dunette que nous passions toutes nosmatinées, jusqu'au momQntovile Feriis (le Vainqueur), par des coups de sifflet répétés ^ nous annonçait que l'heure du déjeuner était arrivée, détail auquel nous ne pensions guère, tant notre esprit était absorbé par la m.a» gniâcence du panorama qui se déroulait sous nos yeux.

C'est là aussi que, quand le soir était venu, nous nousoubliioils à contempler la splendeur du firmament, en admirant ce ciel tellement étoile qu'il en projette une clarté assez vive sur la terre.

Ce ciel, qui n'est jamais troublé par le plus léger nuage, a'ous porte malgré vous à la rêverie et force les natures les moins poétiques à la contemplation. Bien des fois je me suis réveillé en sursaut après m'être laissé aller plusieurs lieures à ces douces rêveries.

Mais, revenons à notre daliabieh. A l'intérieur, un petit corridor donne accès à droite et à gauche aux

portes des cabines assez spacieuses (j'habitais à droite, tandis qu'en face de moi, à gauche, se trouvait le conseiller D'' Yeit), et aboutit à un grand salon éclairé par une coupole et par des fenêtres closes, non-seulement par des châssis en coulisses, mais encore par des jalousies.

Ce salon était meublé de divans recouverts d'une étoffe élégante, de portières et lambrequins de la même nuance, de tablettes pour déposer nos livres, caries, longues-vues, jumelles, encriers, buvards, et tous les objets pouvant nous servir dans notre voyage. Une grande table se trouvait placée au milieu du salon, juste au-dessous de la coupole.

Au fond, une porte, opposée à celle de l'entrée, donnait sur un corridor qui, des deux côtés, 'donnait entrée aux autres cabines, et qui aboutissait à un autre petit salon situé au-dessous du gouvernail, et servant de cabine à 'deux de nos compagnons de voyage.

La seconde moitié, à l'avant de la dahabieh, était occupée par l'équipage; il s'y trouvait aussi une sorte de guérite où était installé un fourneau sur lequel on préparait le matin notre café, thé ou chocolat. Plus, un endroit pour un bardàq, d'une capacité de deux mètres cubes. C'est dans cette fontaine qu'on filtrait l'eau du Nil. C'est aussi sur l'avant que dormaient les

reïss (timoniers) et les autres fellahs formant l'équipage, et qui n'avaient guère autre chose à faire qu'à dormir, puisque nous étions remorqués par un hateau à vapeur.

La forte crue du Nil avait fait faire des changements dans l'ordre indiqué par le programme que l'on nous avait distribué la veille de notre départ. C'est ainsi que la visite auxPjramides fut remise à l'époque de notre retour de la Haute-Egypte.

La première journée du 22 s'écoula sans aucun fait remarquable ; nous continuâmes notre route jusqu'au coucher du soleil tout en admirant le grandiose effet du débordement du Nil qui ressemblait, en ce moment, à un lac immense, dont les rives se dérobaient entièrement à la vue.

Nous avions heureusement pour remorqueur un excellent marcheur qui pouvait filer de 12 à 15 nœuds. Aussi, dépassâmes-nous bientôt les autres embarcations. Fiers de notre marche, nous poursuivions notre route en adressant nos saints aux autres embarcations qui, de leur côté, ne manquaient pas de nous saluer de leurs acclamations.

Pour les repas, nous étions obligés de nous rendre sur le Férus. Lorsque la dahabieh était assez rapprochée du pyroscaphe, on jetait un pont improvisé

de l'un à l'autre, le transbordement s'effectuait très facilement.

Une des choses qui me frappa le plus à bord, ce fut de voir la régularité avec laquelle les gens de l'équipage s'acquittaient de leurs devoirs religieux.

Ainsi, le matin à six heures, puis à midi, et enfin le soir à six heures, tout l'équipage, se tournant vers le levant, commençait sa prière.

Le véritable croyant fait sa prière cinq fois par jour : 1" peu de temps avant l'aurore, prière qu'il nomme le Fedjer ; 3" à midi, le Dhauy; 3" à trois lieiires, VAser; 4" au coucher du .soleil, le Morreb, et enfin à la tombée de la nuit.

Le mahométan,. avant de se mettre en prières, doit se laver la figure, les mains et les pieds, et dans le cas où il ne pourrait se procurer d'eau claire, il prend de la poussière dont il se frotte la tête, les pieds et les mains.

Ne pouvant prier que dans des endroits purs, lorsqu'ils se trouvent dans la rue à l'heure d'une prière, ils étendent une natte ou tapis sur la terre, et se tournant toujours vers la Mecque et élevant les deux bras en l'air, ils commencent à murmurer quelques sons ; puis, se mettant à genoux, ils se touchent les yeux, les oreilles, enfin tous les organes des sens, en remer-

dant Allalî de leur avoir accordé tous ces dons. Alors ils se courbent, offrant à Dieu tous ces biens en échange du pardon des fautes qu'ils ont commises.

Le Fedjer est la prière préférée de Dieu ; aussi, dans l'intérêt des croyants, le Mouédin (crieur), du haut des minarets, une heure avant le lever du soleil, appelle-t-il par ces mots : Allah kerim (Dieu est grand), la multitude à la mosquée ou au moins à la prière ; quand il s'agit du Fedjer, il ajoute : « La prière est préférable au sommeil ; » mais son cri habituel est : (c II n'y a de Dieu que Bien et Mahomet est son prophète. » Alors vous voyez de tous les coins sortir les Arabes qui, encore tout endormis, ou se dirigent vers la mosquée ou étendent sur la terre leurs nattes, se préparant à saluer le jour par une prière adressée à Dieu.

Il en était de même sur la dahabieh, mais ils avaient bien soin de faire des calculs afin de savoir de quel côté se trouvait la Mecque,

Le pèlerinage de la Mecque est recommandé, par le verset 192 du Coran, à tous les véritables croyants, au moins une fois dans leur vie. Il consiste à aller visiter le temple de la Kacihahj qui fut construit par Abraham .

La femme comme l'homme doit faire le pèlerinage

de la Mecque. Après s'être préparé par la prière et la méditation à ce voyage, le musulman se rend à pied jusqu'au voisinage de la Mecque. Là, il devient véritablement un liadje (pèlerin); aussi il se purifie en se débarrassant de ses habits pour les remplacer par de simples pièces d'étoffes dont il s'entoure le corps. A partir de ce moment il laisse pousser sa barbe, ses cheveux et jusqu'à ses ongles.

Mahomet dit : « Six cent mille fidèles viendront tous < les ans en pèlerinage. Si ce nombre n'est pas atteint « il sera complété par des anges. »

Tous les ans le Sultan, ainsi que le Vice-Roi d'Egypte, envoient à la Mecque un magnifique tapis pour la Kaâbah. Ce présent est transporté avec l'appareil le plus magnifique du pointdedépart jusqu'à l'arrivée, où il est reçu par les autorités civiles et religieuses de la ville.

Les cérémonies principales imposées au pèlerin (hadje) sont défaire sept fois le tour delà Kaàbali, une promenade au mont Arafa et de là à Safa et au mont Méroua, tous trois peu éloignés de la ville sainte.

Toutes ces courses et cérémonies une fois terminées, le fidèle peut se faire raser, couper les cheveux et les ongles. La femme se coupe l'extrémité de ses naltes,puis enfin ils s'en retournent par où ils sont venus en-

murmurant cette formule : « Hamdoiillah, » qui signifie « louange à Dieu, » et tout est dit; ce sont des saints.

Ce que je viens de rapporter touchant le pèlerinage de la Mecque ne rentre pas forcément dans la narration d'un Yoyage fait sur le Nil. Mais ayant touché au culte extérieur des mahométans, j'ai cru devoir parler de ce pèlerinage qui constitue un dogme aussi bien que le principal acte du culte chez tous les musulmans.

î/lais revenons à notre voyage sur le Nil.

Le 23 octobre. Deuxième jour.

Nous repartîmes de très grand matin de Warta, oii nous nous étions arrêtés et amarrés à la rive, la veille, à la nuit tombante. Nous ne voyagions pas pendant la nuit, à cause des sinuosités du Nil et des changements subits de son lit, qui rendent la navigation sur ce fleuve fort difficile. Nous étions tous très satisfaits de cette mesure qui nous empêchait de perdre un seul point de vue important.

Nous nous rendîmes à Beni-Soueff, toutefois sans pouvoir y accoster, à cause des inondations. •

Sur tous les bords du Nil règne une végétation des jdIus luxuriantes; ainsi la canne à sucre y atteint une hauteur qui dépasse deux mètres; le dourrah, les cotonniers, y sont d'une beauté sans pareille.

On aperçoit fréquemment sur les deux rives du fleuve des bandes de hérons. Comme leurs frères d'Europe, ils ont une pose grave, et ne montrent à notre vue ni crainte ni curiosité.

La vue d'une compagnie de pélicans qui s'élançaient dans l'eau pour y chercher leur nourriture etqni, après avoir plongé, revenaient avec leur proie, nous fournit un intéressant coup d'œil. Les petits poissons sont excessivement nomljreux dans les eaux du Nil, et forment une partie essentielle de la nourriture des pé lie an s.

En reportant nos regards à l'horizon, nous pouvions apercevoir, comme si elles étaient à très peu de distance, les Pyramides, qui pourtant se trouvaient encore à trois ou quatre lieues au moins.

Ce phénomène est dû à la limpidité et à la transparence de l'atmosphère qui rapproche très sensil3lement les objets encore fort éloignés.

Dans la journée, me trouvant sur la dunette de la dahabieh, je vis tout à coup un objet noir, se diriger vers notre bord.

Je crus, de prime abord, entrevoir quelque monstre marin venant nous rendre visite; mais, après avoir pris une lunette d'approche, je pus distinguer des for-

— Tomes humaines nageant avec le courant, et arrivan avec une rapidité extraordinaire.

Du reste, les Arabes ne font pas les mouvements de natation comme nous sommes habitués à les faire en Europe. Ils barbotent, et ouvrant les bras l'un après l'autre, ils cherchent à embrasser le plus grand volume d'eau possible, afin de s'en servir de point d'appui, et l'attirant à eux, ils avancent ainsi, au lieu de fendre l'eau comme nous le faisons nous-mêmes.

En un clin d'oeil il fut arrivé, et se hissant sur la dahabieh, il se dirigeait vers les passagers, lorsque le reïss, allant k sa rencontre, lui passa un linge à la ceinture, car il était dans un état complet de nudité.

jS!"ous apprîmes alors que le visiteur était un fakir qui passait son temps à guetter les bateaux qui naviguent sur le Nil pour aller demander l'aumône, tant aux voyageurs qu'à l'équipage, aumône qui 'd'ailleurs leur est toujours accordée de bon cœur.

Notre fakh" était un fort bel homme, parfaitement bâti, et qui fit l'admiration de notre compagnon, M. Drake, le célèbre statuaire de Berlin.

Cette visite, aussi étrange qu'inattendue, nous causa une agréable surprise, et je crois que le fakir n'eut pas à se plaindre des bakchiches que nous lui distribuâmes. Il mit le tout dans le linge que lui avait donné

le reïss; s'en faisant un turban, il replongea et se dirigea vers son île, d'où il nous envo/a toutes les bénédictions possibles. ,

Les fakirs sont des chrétiens coptes qui habitent un couvent situé dans les environs de Samalout, sur la rive droite du Nil. Le lendemain, nous trouvant sur le Feriis, nous fûmes visités par deux autres fakirs qui furent reçus par nos compagnons de voyage avec une curiosité non moins vive que celui qui nous avait surpris sur YIMs.

Le même soir nous arrivâmes à Minieh où nous avions l'intention de débarquer. A peine étions^rnous arrivés, qu'un elFendi, accompagné de plusieurs kawass, vint à bord du Férus et nous invita à le suivre. Il nous annonça que le Moiidir (gouverneur de la province) désirait nous recevoir et faire connaissance avec les invités du Khédive.

Escortée par les kawass, notre société se mit donc en marche dans un dédale de petites ruelles éclairées par-ci par-là d'un fanons accroché à une porte, pour se rendre à l'endroit désigné pour le rendez-vous,

Les rues de cette ville, chef-lieu de la province de Minieh, et qui compte une population d'environ 25,000 âmes, sont tellement étroites que deux per-

sonnes pourraient à peine s'y croiser on circuler l'nne à côté de l'autre.

Nous fîmes dans cette yille une course de moins d'un quart d'heure, après laquelle nous arrivâmes encore sur les bords du Nil. Une passerelle nous conduisit à un bateau à vapeur de plaisance fort coquet, et arrangé avec beaucoup de goût. Il était mouillé en rade en face du palais du gouverneur.

A l'arrivée on nous offrit des sièges et nous formâmes . un grand cercle dont le Moudir, avec une autre Excellence, était le point de départ.

Une grande quantité de nègres, avec ce respect tout particulier à l'esclave, nous servirent du café et des chiboucs. Lorsque le café fut dégusté et les pipes bien allumées, la conversation s'engagea.

M. Lepsius le célèbre égyptologue, nous servait d'interprète, supportant presque à lui tout seul les frais d'une conversation assez difncile.

Son Excellence le Moudir n'a qu'une faible idée des usages européens et surtout des voyages que nous avons l'habitude de faire, car le gouverneur se montra fort surpris lorsqu'il apprit que très peu d'entre nous avaient choisi, comme but d'excursion de plaisir, les bords du Nil. Son Excellence se figurait probablement

qu'il nous était aussi facile de nous rendre sur le Nil qu'aux bords de la Marne ou du Rhin.

Cette remarque quelque peu naïve occasionna une certaine hilarité qui fut le signal d'une gaîté générale, car plusieurs de nos compagnons s'étant attardés en route, se placèrent à leur arrivée à côté du gouverneur, sans avoir la moindre idée delà grandeur de ce personnage. Il faut dire aussi, pour leur excuse, qu'il avait l'air d'un simple Arabe. Même le doven d'âge du- Férus, en arrivant, nous dit en nous apostrophant : c< Eh bien ! que faites-vous donc dans cette attitude « de momies? » Personne ne put j tenir et un bruyant éclat do rire sortit de tous les gosiers.

Je crois même que le gouverneur s'en aperçut. Il doit avoir conçu une idée bien singulière des invités de son maître et des mœurs européennes.

Enfin, une fois la visite terminée, nous regagnâmes avec la même cérémonie, précédés et suivis de la même escorte, notre bateau à vapeur.

Peu de temps après, nous vîmes une em])arcation se dirigeant vers le jPen (5. C'étaient les voj^ageurs du Beni-Soueff^diVVYsé^ depuis quelques instants, et qui aj-ant appris que le- Férus était encore mouillé à Minieh, venaient nous fîiire une visite.

M. H , malgré ses soixante-huit ans, toujours

vaillant, arrivait en tête de ce joyeux cortège en jouant de la flûte.

Comme nous nous trouvions dans des dispositions fort gaies, par suite de notre visite offloielle au gouverneur, nous nous mîmes bientôt à causer et à rire jusqu'au moment où nos aimables visiteurs se séparèrent de nous pour regagner leur bateau. Nous avions promis à nos compatriotes de leur rendre leur aimable visite le plus tôt possible.

Ainsi que je l'ai déjà dit, la plus grande liberté nous était accordée au sujet de nos promenades.

Comme à Alexandrie et au Caire nous pouvions, selon notre désir, régler l'emploi de notre temps et la manière de nous grouper pendant toute la durée du voyage.

Par un heureux hasard ou plutôt par l'adresse de M. Lepsius, que les Allemands avaient choisi dans ces pourparlers pour leur interprète, le Ferus^ qui avait à bord, outre quelques Scandinaves et un Hollandais, toute la société allemande, se trouvait être le meilleur marcheur, et, par ce fait, nous avions excité quelque peu la jalousie de nos compagnons de voyage.

On avait donné des surnoms à tous les steamers : ainsi le Férus avait été nommé le bateau des Allemands ; il y avait celui des membres de l'Institut, le

steamer des hommes de lettres, la dahabieh des dames, celle du Jockey-Club , et mes compagnons avaient donné à la dahabieh Ylhis, sur laquelle je me trouvais, le surnom de la « Gelieimraths DahaUeh > (la barque des conseillers).

Tonino-Bey, l'infatigable maître de cérémonies dn Khédive, étant chargé de nous accompagner et de faire les honneurs au nom de son maître, vint nous prier de prendre à notre remorque une seconde dahabieh, celle du Jockey- Club, ainsi que quatre passagers du Gyzeh.

Mais comme les cabines étaient toutes occupées, ces messieurs furent installés dans le grand salon du i^(?rw5 où nous prenions à l'ordinaire nos repas. Aussi, dès ce moment, le pont fut-il changé en salle à manger ,-et quand, pour la première fois, nous nous trouvâmes tous réunis à la même table, je profitai de la présence des nouveaux embarqués pour proposer de boire le premier verre à la bienvenue des nouveaux alliés, toast qui fut d'ailleurs accueilli avec chaleur et qui donna un entrain extraordinaire à la gaîté et à la conversation.

J'étais d'autant plus en droit de faire cette proposition que, parmi eux, je venais de retrouver des compagnons du Mœris (paquebot des Messageries impé-

riales sur lequel j'avais fait la traversée de Marseille à Alexandrie) .

Et à vrai dire, à partir du moment où MM. les Français sont venus se joindre à nous, la gaîté ainsi que la cordialité n'ont fait que gagner en intensité sur notre embarcation. C'est surtout au moment des repas que nous nous en donnions à cœur-joie. Les calembours , les menus propos s'entrechoquaient sans la moindre interruption. Le côté de la table où je me trouvais contrastait de l3eaucoup avec celui que nous avions en face, où messieurs de la science s'étaient réunis et groupés. Notre coin, surnommé celui des boute-en-train, avait pour président l'aimable baron de Kehler, le plus âgé de tous les passagers div F ents. Sa verve, sa Inenveillance et son esprit de conciliation ont su bien souvent remettre l'équilibre dans certaines discussions de telle ou telle opmion, et tous ces messieurs, et surtout MM. Hubner, de Moeller, den Tex, Tissier, de Lourmarin, baron KorfF, se souviendront avec autant de plaisir que moi, des heures de plaisir et de gaîté que nous avons passées pendant les trois semaines de notre voyage sur le Nil.

Après nous être arrêtés le 24 à Eodah^ pour y visiter la raffinerie de sucre située au bord du Nil, aquelle, par ses vastes proportions, pourrait bien

faire conciprreiice aux plus grands établissements de ce genre, nous allâmes voir un petit château de plaisance, entouré d'un immense jardin de rosiers. Etablissement industriel, palais et jardin sont la propriété du Khédive.

Enfin, après cette courte visite, nous continuâmes notre route et arrivâmes le 25 octobre, à une heure, à Siout.

La chaleur se faisait de plus en plus sentir. Nous jouissions à cette époque d'une température plus élevée que celle de nos étés les plus chauds en France. Nous étant munis d'ombrelles doublées de blanc, et d'un coufâ drappé autour de la tête par dessus le tarbouche, nous fîmes une cavalcade à dos de baudet pour aller visiter les tombeaux creusés à même dans les roches des grottes.

Le paysage qui y mène est ravissant, et de la hauteur des falaises qui dominent la ville on peut jouir d'un coup d'œil vraiment admirable.

En revenant de cette excursion , nous nous mîmes à parcourir les bazars fort curieux et nous y fîmes emplette de chasse-mouches, objet de première nécessité en Egypte, car le plus grand fléau de ces pays chauds est la grande quantité de mouches sur-

tout agaçantes par leur acharnement,, capables de faire perdre patience au plus tranquille.

Chemin faisant nous découvrîmes un café qui avait une espèce de vérandah donnant sur les bords du Nil, qui sont en cet endroit d'une rare beauté.

ÎSous pûmes y trouver tout ce qu'il nous fallait pour étancher la soif qui nous dévorait : des sorbets, du café, des pastèques (espèce de melon très succulent).

Dans la soirée, le Moudir avait fait organiser une fantasia sur la berge, éclairée par des mâcha' als, sortes de torches munies d'appareils ou grillages de fer, dans lesquels on brûle de petites bûches de bois résineux.

Des tapis étaient étendus à terre, et tout autour, le Moudir avait fait apporter des divans et des sièges sur lesquels nous nous assîmes; puis nous vîmes arriver une douzaine déjeunes filles, d'une rare beauté, vêtues d'une étoffe assez légère, et portant sur les hanches une ceinture très large et flottante, d'une étoffe de soie brodée d'or. Elles étaient coiffées d'une petite toque rouge et or, posée sur le côté; deux grandes nattes tombaient de leur tête jus qu'au jarret, et tout le long.de ces nattes étaient suspendues des pièces d'or de toute valeur.

C'étaient des aimées, si renommées en Egypte.

Rien de plus original et de plus souple que les mouvements de ces femmes, rien de plus provoquant que leurs poses. Elles semblent avoir fait une étude spéciale de leurs muscles , car, à volonté , elles agitent telle ou telle partie de leur corps. Lorsque les aimées, après mille poses différentes, se sentaient fatiguées et semblaient se pâmer, elles finissaient par se jeter, évidemment d'un air malicieux, sur les genoux de l'un ou de l'autre voyageur présent.

Il va sans dire qu'afin d'augmenter la plaisanterie les jeunes gens s'amusaient à pousser ces nymplies dans les bras de îel ou tel savant qui se débattait sous ce fardeau tellement doux, que nous étions tentés de croire que, s'ils n'avaient été en notre présence, ils auraient fait tout autre cliose que de les repousser; mais, bêlas! la science, la position et l'âge de ces bommes vénércibles rendaient leur situation souvent aussi drôle que difficile, ce qui ne faisait que redoubler la gaîiéi

Il ne faut pas oublier de mentionner qUé le Moudir et son fils, âgé de dix à douze ans, assistaient à celte fête, peu faite pour les enfants, — mais en Egypte on est précoce.

Enfin, après avoir vu et revu toutes les poses et

contorsions de ces aimées, nous pensâmes, comme la soirée était déjà assez avancée, qu'il serait temps d'aller nous reposer, ce qui étonna beaucoup ces belles demoiselles, car elles espéraient que, selon la coutume du pays, nous allions passer la nuit tout entière à les admirer et à les féliciter sur toutes leurs grâces et leurs regards langoureux.

L'excursion que nous ayions faite durant la journée dans la ville, et surtout le coup d'œil magnifique dont nous avions joui en parcourant les hauteurs qui la dominent, éveillèrent le désir chez M. de Moeller d'y faire une course de nuit afin de jouir de la vue du soleil levant.

Mais, malgré des invitations réitérées, je ne me laissai pas aller à faire cette expédition nocturne.

Cependant il trouva en M. pûmichen un camarade, et avant de me séparer de mes compagnons pour m'en retourner sur la dahabieh, j'appris qu'ils avaient commandé des chevaux pour se rendre sur les hauteurs de la falaise et qu'ils se proposaient d'être de retour à cinq heures du matin, à bord du bateau à vapeur, car la continuation de notre voyage vers Sohagh et Bellianêh était fixée au lendemain à six heures du matin, -x.

Nos matinées sur la daliabiek étaient employées aux occupations lés plus variées. On voyait des groupes en train de faire leur correspondance, d'autres prenaient des notes, afin de pouvoir plus tard bien relier toutes les impressions qu'ils avaient eues dans ce voyage.

Souvent on écoutait bien attentivement le récit d'un voyage lointain qu'avait fait un de nos compagnons. Ainsi M. Lallemant racontait de préférence ses impressions sur le Brésil et son voyage sur le fleuve des Amazones. M. Stephan parlait des différentes provinces de l'Espagne ou du Portugal; enfin, chacun fournissait, en ce qui le concernait, son contingent.

La plus intéressante de toutes ces matinées fut, à mon avis, celle du 26 octobre.

M. Erbkam, qui vivait déjà fait deux fois le voyage d'Egypte, nous fit la lecture d'une brochure qu'il avait écrite en revenant en Europe. Elle traitait des constructions des tombeaux et des temples des anciens Egyptiens.

Cette lecture devait nous faire acquérir unexonnaissance exacte des merveilles avec lesquelles nous devions, par la suite de nos excursions dans la Haute- Egypte, nous retrouver.

Non-seulement le mémoire lu par M. Erbkam était

des plus attraj^ants par la forme, mais le fond offrait les détails les plus circonstanciés et les plus instructifs. La plupart d'entre nous doivent à ce savant une véritable reconnaissance. Sans la lecture de son mémoire, sans les commentaires dont il l'accompagna, un grand nombre de monuments auraient passé inaperçus sous nos yeux, ou bien auraient été aussi difficiles à expliquer que les hiéroglyphes.

A notre arrivée sur le Férus, nous apprîmes que les deux compagnons qui étaient partis pour une excursion noctune, afin d'admirer le lever du soleil, n'avaient pas reparu.

Le capitaine, ignorant l'escapade que MM. M... et D... avaient faite, donna de grand matin le signal du départ.

L'absence de nos aventuriers ne fut remarquée que lorsque tout le monde se trouva sur le pont, et l'inquiétude se mit dans tous les esprits, mais comme nous étions en route nous ne pouvions faire de démarches pour avoir de leurs nouvelles qu'à Sohag, où nous n'arriverions que vers trois heures et encore seulement pour j faire du charbon.

Aussitôt que le Férus fut arrivé à Sohag on expé-

dia un télégramme au Moudir de Siout, afin de l'informer de la mésaventure de nos deux compagnons et pour le prier de les mettre à même de continuer leur route.

La crue continuelle du Nil avait rompu les digues, ce qui faisait qu'ils ne pouvaient continuer leur route par terre.

Dans un autre télégramme expédié de Belianneh, endroit où nous étions arrivés le 26 au soir, le Moudir était prié de faire parvenir nos deux égarés jusqu'à Thëbes, où nous avions l'intention de rester quelques jours.

A mesure que nous approchions de Kenneh, la chaleur devenait de plus en plus intense et nous commencions à en souffrir. Non-seulement nous éprouvions sur nous-mêmes une différence marquée dans le climat, nous avions sous les yeux des preuves irrécusables de ce changement dans la flore du pays ; le dattier est -remplacé par le palmier nain à éventail , l'acacia , les mimoses et les sycomores. Tous ces arbres offrent un ombrage très agréable, et même entre Siout et Kenneh on aperçoit des forêts d'une beauté remarquable, formées des arbres qui prospèrent sur les bords du Nil.

Notre arrivée à Kenneh le 27 fut saluée par M. l'a-

gent consulaire de F Allemagne du ISîord, qui est en même temps l'agent consulaire de France, par une décharge générale de tous les fusils qui existaient dans cette ville.

M. Bicliara, dont le nom seul annonce l'origine arabe, habite une maison située sur le quai, juste à l'endroit où nous avions accosté. Après un court échange de politesses nous lui fîmes visite et il nous invita à passer la soirée chez lui, ce que nous acceptâmes avec plaisir.

L'hôtel qu'habite le consul est d'une construction fort pittoresque comme extérieur. Tous les espaces entre les portes et les fenêtres sont ornés et enjolivés de peintures représentant des lions, des serpents, des chats, des chiens, même des lapins, exécutés sur les murs blancs avec de la couleur rouge. L'exécution de ces peintures murales laisse, même en Egypte, beaucoup à désirer. On serait tenté de croire qu'elles ont eu pour auteurs des gamins qui ne savent pas encore dessiner comme on dessine dans les écoles des frères de la doctrine chrétienne.

Le grand escalier qui, du rez- le- chaussée, conduit au premier étage et de là aux app irtements du second, est à ciel ouvert ; cependant il est vaste* et spacieux.

Pour la soirée lesnégres de la maison avaient éche-

lonné, loiit le long des marches, des lanternes en verre, dans le genre de celles dont nous nous servons ici dans les écuries.

Le premier étage est composé d'un immense salon, éclairé pour l'occurrence par une grande quantité de bougies entassées dans des lustres de Baccarat. Le salon garni de tapis français était encombré de divans ; M. l'agent consulaire semblait très satisfait de pouvoir nous montrer sa maison, entièrement montée à la parisienne. Mais j'avoue que j'aurais préféré de beaucoup A'Oir, surtout dans la Haute-Egvpte et chez un millionnaire (on le dit même archimillionnaire), une maison entièrement montée à l'égyptienne. Il me semble que les richards de ces pays devraient, au lieu d'imiter lourdement et presque toujours maladroitement, les modes étrangères, conserver dans leur installation ce qui est de leur pays. Mais nous voyons malheureusement qu' à Paris comme à Berlin les chinoiseries sont plus estimées que des œuvres d'art, fussentelles de Benvenuto Cellini. J'ai donc tort d'accuser ce brave M, Bichara.

La soirée fut des plus spendides. Le Moudiretles hauts fonctionnaires de Kenneh assistaient à celte fête à laquelle on nous servit du café, avec des chiboucs;mais. toujours pour imiter les Parisiens, le

Champagne coulait à profusion. Une henre après notre arrivée nous vîmes entrer des musiciens qui se placèrent dans un des coins du salon, laissant tout le milieu entièrement libre. Après avoir, les uns essayé leurs doubles flûtes, les autres bien serré leurs tambourins, ils commencèrent à exécuter un morceau de musique dont l'harmonie ne peut être goûtée que par

une oreille arabe.

A ce moment entrèrent par la porte principale six

jeunes femmes d'une beauté remarquable et richement costumées. Elles se placèrent en forme de haie, trois de chaque côté, et bientôt vint prendre place au milieu d'elles une septième jeune femme qui nous fît immédiatement l'effet d'un astre entouré de ses satellites. A peine entrée, cette beauté toucha du bout de ses doigts la terre, puis son cœur, ses lèvres, son front, et, élevant sa main dans l'air, elle la ramena à sa bouche, nous envoya un baiser accompagné du regard le plus charmant ; c'était le salut de l' aimée-reine. Dès son arrivée tous les regards s'étaient portés sur cette femme dont la beauté si grande et si parfaite étonnait tous les assistants.

C'était la célèbre Bédaouia^ une des premières almées de l'Egypte.

Bédaouia exécuta ce soir la danse au Champagne,

Tenant tantôt de la main droite, tantôt de la main gauche, une coupe remplie jusqu'aux bords de la liqueur récoltée sur les bords de la Marne, l'aimée exécuta des mouvements et des dislocations que lui envieraient les plus célèbres clowns de l'ancien et du nouveau monde. Tous ces mouvements furent exécutés avec une grâce incomparable et avec tant d'adresse qu'il ne tomba pas une goutte du vin contenu dans la coupe. Le pas terminé elle montra la coupe à tout le monde, ayant aux lèvres un sourire enchanteur et, la portant à ses lèvres, elle la vida d'un trait à la barbe du Moudir et de Mahomet.

Après un court repos, elle forma un groupe de ses acolytes et, se faisant apporter deux sabres recourbés, pointus et bien effilés, elle commença une série de tourbillons saisissants. Après une multitude de tours de toute espèce et épuisées par la fatigue, elles formèrent un groupe final des plus enchanteurs, et surtout des plus provocateurs.

Les autres aimées, un peu jalouses du succès obtenu par leur reine, voulurent l'imiter, mais quoique elles fussent toutes admirables, elles étaient

oin d'approcher de Bédaouia.

La fête se prolongea bien avant dans la nuit, mais

e profitai d'une occasion avec quelques camarades

pour me sauver. En prenant congé des aimées, j'examinai de près les vêtements et les parures d'une grande richesse dont elles sont couvertes. Elles portent dans leur chevelure leur dot en petits sequins d'une valeur qui varie d'un à vingt louis. En sortant de chez le consul il était trop tard pour aller visiter la ville, qui, d'après le dire de tous,' est assez remarquable. Nous apprîmes qu'à Kenneh, chef-lieu de la province du même nom, il j a de très grands bazars bien fournis et qui sont l'entrepôt du commerce entre le Caire et Dizdda. Cette ville est en même temps le rendez-vous des pèlerins de la Mecque. Nous résolûmes donc d'y revenir dans l'intention de voir ces bazars curieux, après toutefois que nous aurions visité les ruines de Denderah .

Le lendemain 28, nous partîmes à sept heures du matin pour faire une excursion aux ruines du fameux temple de Denderah.

Pour y arriver, nous regagnâmes sur notre bateau à vapeur la rive gauche du Nil. La route qui nous conduisait à Denderah était heureusement presque partout bordée de tamarins ; leur ombrage nous garantit des ardeurs du soleil .

En comparant le temple de Denderah aux autres ruines de la Haute-Egjspte, on ne peut leur appliquer

i'épithète de ruines aniiqiies. Ce temple, en effet, n'existe que depuis environ dix-huit cents ans, puisque Jésus-Clirist vivait au temps où on le terminait.

Le temple est entouré de monticules de sable couverts de vieilles masures abandonnées.

Les premiers habitants de ce pays, arrivés de l'Asie, commencèrent par s'étabir dans la Basse- Egypte et puis dans l'Egypte centrale ; les capitales de . Memphis et d' Abydos en sont la preuve irréfutable. C'est là aussi qu'il faut rechercher le foyer de l'art indigène.

De la même manière on peut aussi poursuivre le développement que l'architecture a pris et qui est représenté par la construction différente des colonnes que l'on retrouve dans les temples égyptiens.

Il ne me semble pas inutile de donner, en quelques mots, un tracé historique des variétés des colonnes que l'on retrouve dans les temples.

Les bassins marécageux du Delta, les lacs artificiels, les plaines fertiles de la vallée du Nil produisaient le lotus et le papyrus. Ce sont les deux types primitifs des colonnes égyptiennes. Il faut y ajouter le dattier qui, couronné d'un toit saillant de feuilles, a fourni

de très bonne heure à ces colonnes un troisième modèle, moins répandu dans les contrées méridionales de la vallée du Nil, mais qui se retrouve plus fréquemment au nord des cataractes.

Il semblerait que deux idées eussent prédominé chez les Egyptiens, en ce qui concerne la construction des colonnes ; l'une ayant pour point de départ les monolithes, ou grands blocs en pierre, l'autre se basant sur la végétation, en imitant ainsi des faisceaux de palmiers ou dattiers .

Tandis que la colonne imitant le pilier n'offre jamais

d'autre variation que celle d'y ajouter un chapiteau,

en forme de têtedeHathor, on retrouve dans la colonne

de l'autre ordre, dans les temps du moyen empire,

non-seulement les contours du lotus, mais encore du

papyrus et du palmier, sans se préoccuper des fleurs

ou feuilles variées dont les chapiteaux se composaient

dans les temps ultérieurs des Grecs et des Romains.

Mais, malgré ces variations, la pensée est toujours la

même. C'est l'idée d'un faisceau de plantes réunies en

un seul fût et exprimant la pluralité idéale par les

couleurs différentes delà couronne. La colonne à la-

quelle le papyrus a servi de type, se distingue de celle

qui imite le lotus par son couronnement plus gracieux.

Le chapiteau de la première a la forme d'un calice,

tandis que celui de la seconde ressemble à un bouton à peine éclos. Paraissant sous l'aspect d'une unité compacte, elle ne fait pas voir les diverses phases que l'architecture a subies et qui se trouvent si bien indiquées dans la colonne du second ordre. Mais les liens qui ne manquent jamais, de même que les dessins du calice et des bractéoles de la base, démontrent la même idée dominante au point de départ. La colonne enfin, qui imite le palmier et qui a probablement succédé aux deux précédentes; cette colonne, couronnée d'un chapiteau de neuf feuilles recourbées, pourrait éveiller l'idée d'un seul fût, vu que la stabilité de l'arbre n'exige pas qu'on en réunisse plusieurs ; mais les dispositions des feuilles, avec leurs petits bouquets de fruits entrelacés, en place de boutons, démontrent au moins la tendance à poursuivre les principes originaux.

Le temple de Denderah est certes un des temples les mieux conservés, mais il appartient, comme je l'ai dit tout à l'heure, à une époque plus moderne ; aussi brûlons-nous d'impatience d'arriver à Thèbes,

Nous revenons à Kenneh pour y passer quelques

heures seulement. En arrivant dans cette cité, refuge de bien des courtisanes bannies du Caire par Méhémet-Ali, nous rencontrons quelques-unes de ces filles qui paraissent encore exercer leur joli métier et ne s'inquiètent que médiocrement de faire croire au voyageur qu'elles sont autre chose que des femmes perdues . Il y a des rues entières dans lesquelles les aimées sont couchées sur des nattes dans des positions très équivoques, pour ne rien dire de plus. La seule chose qui semble les surprendre, c'est de nous voir étonnés du peu de sans-gêne qu'elles mettent à faire comprendre leur métier. A peine arrivés à Kennelinous nous dirigeons vers les bazars pour faire emplette de carafes en terre poreuse, nommées dans le pays* gargoulettes, par la raison que, lorsqu'on y verse de l'eau, il se produit un bruit ayant assez de rapport avec, le gargouillement.

Nous quittons Kenneh à deux heures de l'aprèsmidi, ce qui fut cause que nous n'arrivâmes que fort tard à Louqsor, où nous avons mouillé.

L3 paysage entre Kenneh et Louqsor est ravissant. Nulle part en Europe on ne peut voir de plus beaux champs, des prairies plus verdoyantes et de plus magnifiques forêts.

En arrivant au lieu de notre destination nous sommes reçus par l'agent consulaire. L'habitation de ce fonctionnaire, voisine de l'endroit où notre bateau venait de mouiller, était brillamment illuminée, comme on peut illuminer avec des lanternes et des lampions.

VOYAGE SUR LE NIL

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