PREMIÈRE PARTIE
Thèbes
Louqsor. — Kamah. — Description des anciens temples. — L'architecture sacrée, — La nëcropole. — Le temple de Qournah. — Les tombeaux des princesses. — Le Kamesse'uni. — Les colonnes de Memnon. — Tombeau de Petaminopiliis, — Chauves-souris. — Deux compagnons retrouvés. — Gebel-el-Bachri. — Tombeaux des rois. — L'Assassif. — Médinet-Abou. — A7'rive'e de V Impératrice . — Banquet.
Louqsor, où nous faisons escale, n'est qu'une partie de Thèbes ( à 705 kilomètres au sud du Caire) et qui s'étend sur les deux rives du Nil.
Thèbes était le lieu du rendez-vous général ; nous
devions j passer trois journées entières, afin de pouvoir bien visiter toutes les ruines qui y sont entassées. Nos compagnons de route des autres navires, qui se trouvaient en arrière, devaient, à cet endroit, se réunir à nous, former des groupes et aller visiter ces merveilles.
Les autres bateaux n'étaient pas aussi bien partagés que le nôtre, car quelques-uns étaient dépourvus d'égyptologues.
Malgré l'absence de M. Dùmiclien, nous avions encore trois guides compétents dans les personnes de MM. Lepsius, Liblein et Navilles. Ce dernier voulut bien se mettre à la disposition d'un groupe de Français qui était dépourvu d'archéologue au courant des antiquités égyptiennes.
Le 29 octobre, à six heures du matin, une petite caravane, composée de huit personnes, et dont je faisais partie, montée sur des baudets, se mit en marche sous la direction de M. Erbkam, pour se rendre à Karnak et en visiter les ruines,
A peine avions-nous fait quelques pas, que nous nous trouvions au milieu des ruines deLouqsor. Nous étions à l'endroit où la vallée du Nil s'élargit pour former la vaste plaine de la Thébaïde.
Les flots du fleuve baignent les murs du temple ;
les (lunes du rivage, les décombres entassés depuis longtemps, les huttes qu'on y a construites clierclient à envahir les vastes cours avec leurs pylônes; mais, jusqu'à présent, ils ont vainement attaqué ces masses gigantesques.
C'est avec une admiration toujours croissante que nous plongeons dans les ruelles étroites de la ville actuelle, enclavée dans les cours du temple ; et après avoir quitté ce labyrinthe inextricable, nous nous arrêtâmes devant l'une des sinuosités du fleuve, d'où l'on aperçoit le dernier obélisque, qu'on n'a pas encore enlevé.
Les anciens historiographes ne nous donnent qu'une idée confuse du culte des anciens Egyptiens. Les détails -assez peu complets qu'ils ont conservés ne se rattachent guère aux temples primitifs. Mais le cours naturel des choses permet de croire qu'ici comme ailleurs, la marche de la civilisation s'est manifestée sous la forme d'un progrès graduel partant des choses simples vers les choses composées, et cela d'autant plus, que l'élément religieux a toujours été le trait le plus saillant de la vie sociale des anciens Egj'ptiens. Le nombre des divinités, peu considérable d'abord, fut quintuplé et même décuplé par des additions toujours nouvelles, et cette création
continue de dieux nouveaux ne manqua pas de donner au rite, dont les formes essentielles étaient les sacrifices et les processions qui s'y rattachaient, une étendue telle qu'on ne la trouve peut-être plus chez aucune autre nation.
Toute action tant soit peu importante de la vie pu- ])lique, tout changement produit par le retour des saisons ou d'autres circonstances naturelles étaient célébrés dans ce pays, ami du merveilleux, par des cérémonies religieuses. Les fêtes se succédaient pour ainsi dire sans interruption.
Les Rois, dans l'exercice de leur puissance, légitimée et fortifiée par l'influence et la sagesse des prêtres, se plaisaient à consacrer tous les trophées de leurs Aictoires, toutes les richesses des provinces conquises, à la splendeur du culte et à la décoration des temples.
Si l'on examine ces temples d'un œil attentif, on remarque qu'ils ont tous quelque chose de commun : c'est le sanctuaire divin.
Il importait avant tout de mettre à couvert cet endroit sacré pour le garantir contre les influences extérieures et le soustraire aux veux profanes de la multitude.
Les dimensions peu étendues de ces enclos qu'on
ne formait quelquefois que d'un monolithe pour pouvoir le porter pendant les processions, ne permettaient pas de le décorer d'un autre objet que d'un autel, duquel les Rois et les prêtres les plus élevés dans la hiérarchie avaient seuls le droit d'approcher.
Le culte particulier amenait la nécessité de réserver d'autres localités pour y déposer les vases sacrés, d'autres destinées au domicile et aux lieux de conférences du Roi et des prêtres. On peut judicieusement admettre que, dés les temps les plus reculés, on avait ménagé dans les temples des salles qui avaient cette destination.
Tous ces appartements, quel qu'en fut le nombre, étaient toujours groupés autour du sanctuaire de la divinité, lequel leur servait de centre commun. Après avoir ainsi pourvu au culte secret, où les initiés seuls étaient admis, il fallait y joindre, pour les cérémonies publiques, un endroit qui fût accessible aux profanes. Cette partie du temple précédait les autres pièces de l'édifice, qui devenait la partie essentielle d'un temple égyptien.
C'est là que se réunissaient les processions, que les offrandes de la foule étaient déposées sur des ta-
blés, et que les sacrifices publics se faisaient sur le maître -autel.
Ces dispositions se retrouvent dans les temples les plus anciens, tels que ceux de Louqsor, de Karnak, ainsi que dans les autres temples que nous avons vus plus tard.
Les générations qui suivirent y joignirent d'autres pièces, de telle façon que le nombre des appartements secrets de la partie qui, d'abord, n'excédait pas deux, fut augmenté sans limite.
Nous trouvons les causes de cette tendance dans le grand nombre des prêtres chargés des cérémonies du culte. Leur service se faisait aussi bien de nuit que de jour. Divisés en différentes classes, ces prêtres étaient astreints aux régies hiérarchiques et prenaient une part active au gouvernement du pays, qui tirait de leur concours le principal élément de sa puissance.
Le Roi était donc soumis à leur autorité, et une surveillance active était exercée sur sa personne et sur ses actes. Assisté par eux, il avait à offrir des sacrifices publics et privés, et ses repas devaient se faire sous leur toute-puissante vSurveillance. De cette façon, le temple était la demeure des Rois et des prêtres pendant la plus grande partie du jour, attendu
que loiil ce qui se rallacliait au mystique devait se (loroher aux regards profanes de la multitude. C'est aussi en ce lieu qu'on faisait l'embaumement des morts et qu'on célébrait le culte toujours croissant des animaux sacrés ; que l'on gardait les riches trésors d'ouvrages religieux et profanes et les instruments variés qui servaient aux études astronomiques. Il n'j' a donc pas lieu de s'étonner que, sous le régne de Ramsès, il y eût tant d'annexés pour compléter le temple.
Les changements du style architectural varient dans la partie principale destinée au culte public. Xon-seulement les dimensions des parvis deviennent plus gigantesques, mais des annexes sont augmentées par dés additions nouvelles, nécessitées par le désir d'admettre la foule immense du peuple et de donner un éclat grandiose aux processions. C'est ainsi que de nombreuses galeries furent construites pour servir d'asile à la foule contre les intempéries des saisons, et la préserver contre les rayons brûlants du soleil. Ces galeries reposaient sur des colonnes, et la lumière n'y pénétrait que par les ouvertures du passage central élevé au-dessus de ce parvis.
Qu'on se représente cette longue série de murailles d'une élévation et d'une épaisseur énormes, ornées
de pylônes giganlesques ; qu'on se figure devcxnt les entrées des obélisques élancés ou des statues colossales de rois transformés en divinités après leur niori ; qu'on ajoute de longues avenues ornées de sphiniv avec des têtes de béliers, de lions et d'iionnues, ou pourra alors se faire une idée des anciens temples égyptiens.- Encore faut-il ajouter à ce taljleau le cliarme des couleurs dont toute la surface des murs et des colonnes est recouverte, et qui donne un éclat éblouissant sous les raj'ons du soleil qui détaclient tous les contours de l'édifice, permettent d'en examiner jusqu'aux plus petits détails, et rappellent les victoires des anciens souverains de ce ])avs merveilleux, ainsi que les noms des différents peuples et pays conquis par eux. On y voit encore représentées les divinités qui les ont assistés dans leurs victoires et conduits à l'immortalité.
Ce spectacle était bien de nature à stinuder 1" enthousiasme d'un peuple qui, dès l'enfance, avait été accoutumé à cultiver les idées les plus respectueuses envers la divinité et la sainteté de son culte religieux.
Les décorations intérieures sont bien différentes de celles de l'extérieur, destinées à la vue de la nuiltitude . Cette différence apparaît surtout dans les ap-
parlements du Roi et de ses prêtres. Là, ce n'est plus le liéros victorieux qu'on y dépeint, c'est l'humble et pieux serviteur des dieux, cherchant à obtenir leurs bonnes grâces par de riches oiFrandes. Les parois entières de l'intérieur sont couvertes des noms des ancêtres glorieux auxquels on rend l'hommage qui leur est dû ; en d'autres endroits on voit des processions de divinités ou des sphères mystiques peintes sur le plafond. Il est facile de s'apercevoir que l'agencement et la décoration de l'intérieur des temples avaient pour but de porter les Rois à la vie religieuse et à la contemplation.
Quant aux différentes colonnes dont j'ai parlé préoédemment, on retrouve la colonne en forme de lotus dans toutes les parties des temples de cette époque. La colonne imitant le palmier ne se rencontre que dans la grande cour couverte, celle qui imite le papyrus est l'ornement principal du passage rehaussé du centre, tandis que la colonne, qui est un développement du pilier, ne se voit que dans les parties les plus reculées. Les galeries couvertes des parvis sont assez fréquemment composées du pilier formé d'après la figure sérieuse d^Osiris ou celle d'un roi déifié.
Sans nous arrêter au premier parvis ouvert, nous
passons près des statues brisées de quelques rois anciens, et nous entrons dans le pylône qui forme l'entrée de la grande salle ouyerte.
Là, portant nos regards sur ces rangées de colonnes qui par leur structure organique nous rappellent une forêt de fleurs, nous nouS' sentons saisis d'admiration par la grandeur hardie de ces constructions de l'ancien empire.
Cent trente -quatre colonnes de l'ordre du lotus, hautes de 14 mètres, supportent le plafond. La galerie centrale, qui a une hauteur de 23 mètres, est formée par deux rangs de colonnes couronnées d'un chapiteau, imitant le calice du papyrus. Le diamètre de ces colonnes est d'un mètre, la longueur de 25 mètres, et l'assiette supérieure du chapiteau, ayant un diamètre de 7 mètres, pourrait rivaliser en étendue avec plus d'un salon moderne, et sur ces colonnes gigantesques nous voyons rester en équilibre des blocs de pierre qui ont une longueur de 8 mètres et qui pèsent au moins 4^000 kilos.
Chaque accouplement de deux de ces blocs foi-me des architraves sur lesquelles s'étendent les carreaux du plafond.
Par quelle force surhumaine ces masses ont-elles été élevées à de telles hauteurs? Quels efforts, quelles
richesses ont dû être employés à la construction de cette seule salle? Mais il ne faut point l'oublier, plusieurs générations de souverains ont successivement travaillé à élever le temple de Karnak.
Aujourd'hui, on retrouve parmi les débris des colonnes, des piliers et des murs, les cartouches de vingt-cinq rois, et qui peut dire combien il y en a qui sont ensevelis- sous les décombres, ou entièrement effacés de cette feuille mutilée de l'histoire ?
Pendant la durée du second empire égyptien, les pyramides ne servù^ent plus de tombeaux aux rois. On leur substitua les tombeaux creusés dans le roc. Cependant, on continua d'élever des temples sépulcraux, mais d'une nature différente.
Ils ne sont plus dans un rapport immédiat avec les tombeaux des souverains, dont les entrées, loin des demeures^ humaines, se cachent dans les allées les plus sauvages du désert, et ils ne servent plus exclusivement à l'usage de la famille. Comme les pyramides elles-mêmes, ils forment un centre pour les tombeaux que les générations contemporaines avaient creusés tout alentour dans le sol et pour le culte dCOsiris qui s'y rattachait.
C'est par ces temples surtout que les rois ont voulu célébrer leurs exploits et créer des monuments éter-
nels de leur gloire et de la puissance de leurs peuples.
Ces memnonia (tel est 1q nom que leur donnaient les anciens) sont d'une grande importance pour la connaissance de l'architecture sacrée des Egyptiens, car le plus souvent commencés et terminés par le même roi, ils présentent une harmonie de style qui n'a pas été troublée par les changements innombrables auxquels les temples populaires furent exposés par les nombreuses dynasties qui se sont succédé pendant la construction de ces derniers.
Après ces éclaircissements et les explications tant de l'architecture du temple de Karnak que de l'historique des temples égyptiens en général, que je dois à la bienveillance de M. Erbkam, je me suis joint à l'expédition dirigée par M. Lepsius dans le temple de Karnak. Notre savant compatriote nous donna avec beaucoup de bonne grâce, en faveur de nos compagnons français, l'explication des hiéroglyphes en langue française.
Bref, après une longue mais très intéressante pérégrination dans toutes ces ruines, nous retournâmes à notre bateau. Après quelques heures de repos, il
avait été résolu de se diriger, avant la tombée de la nuit, vers Louqsor où nous avions encore des ruines à visiter, ainsi que le monolithe qui faisait autrefois pendant à celui qu'on admire à Paris, au centre de la place de la Concorde.
Nous avions eu pendant notre retour une température de 40 degrés.
A peine à bord, je vis arriver les trois bateaux à vapeur retardataires. Je ne pus m' empêcher de plaindre nos pauvres compagnons, forcés par ces atroces chaleurs de se mettre en route en plein désert. La crainte de se trouver encore plus en retard pour le reste du voyage leur donnait du courage pour entreprendre cette course difficile.
La vaste plaine de Thèbes est divisée en deux parties inégales. La plus étendue est située sur la rive droite, où étêiit bâtie la ville des vivants, qui avait dans son immense enceinte les temples de Karnak et de Louqsor. De l'autre côté, la nécropole étendait ses longues lignes de tombeaux, à partir de la plaine jusqu'aux montagnes du désert qui était encore plus limité à cette époque qu'il, ne l'est maintenant par le Nil, vu que les eaux de ce fleuve se sont bien déplacées.
Résolus de visiter cette nécropole, nous quittâmes
la rive droite le 30 octobre de grand matin. Le Nil fut franchi sur des barques mises à notre disposition.
Le contraste qui s'offre tout d'abord à nos yeux nous fait comprendre qu'ici -les débris des temples ne forment pas le centre commun. Ils se rangent sur la lisière de cette plaine comme un collier de perles réunissant, après la mort, les générations qui se sont jadis suivies dans la vie.
Nous avons visité, dès notre arrivée sur la rive gauche, le temple de Qournah, qui est situé le plus au nord des édifices de cette contrée.
Commencé par Séti et achevé par Ramsès II, il était consacré à Jupiter Amon. Des pylônes qui formaient les abords de ce temple, on ne compte plus aujourd'hui que quelques fragments de pierres ; mais, grâce aux inscriptions qui recouvrent les murs intérieurs de ces ruines, on a pu constater que ce temple était essentiellement destiné aux cérémonies funéraires. D'un autre côté, sa position à l'entrée de la nécropole et dans le voisinage du désert, prouve assez le but auquel il était consacré. Les sculptures qui se trouvent dans la partie latérale du temple sont très intéressantes. Partout on retrouve Ramsès II adorant son ilkistre père Ramsès 1'% qui y est représenté sous les attributs d'Osiris. Plusieurs de ces sculptures sont si
bien conservées, qu'on peut encore maintenant reconnaître la nuance primitive du coloris. A plus forte raison est-il facile de juger aujourd'hui encore de la finesse et du charme de l'exécution de ces ouvrages.
En suivant la lisière des terres parfaitement cultivées, longeant les montagnes calcinées et les vallées sablonneuses, nous arrivons aux tombeaux des princesses.
Des caveaux creusés dans les rochers donnent entrée à d'autres excavations. C'est là que reposaient les femmes légitimes des rois de la dix-neuvième dynastie. Les princesses, — qui n'étaient que les favorites, — vivaient légalement à côté des femmes légitimes.
Après leur mort, elles étaient inhumées dans les mêmes caveaux. M. le professeur Lepsiua, dont le jugement fait autorité dans ces matières, nous apprend que les favorites avaient, aussi bien que les reines, leur généalogie. Diodore désigne les favorites sous le nom de princesses « Titi. » Il serait difficile de trouver, de nos jours, une expression plus significative que celle donnée par les anciens.
En revenant vers les temples de la vallée, M. Lep-* sius nous fait voir deux stèles, grandes plaques commémoratives taillées sur le roc même et recouvertes d'hiéroglyphes énumérant les vertus des souverains
morts ; ce sont, en réalité, des poteaux indicatifs, im= muables, placés sur la route qui conduit à la nécropole royale.
La chaleur est devenue accablante; elle dépasse quarante-cinq degrés. Cependant nous continuons notre marche, le chasse-mouche à la main, et nous arrivons au temple de Médinet-Abou.
Ces ruines foi ment trois groupes distincts : le temple de Toutmés P'', le grand temple érigé par Ramsès III, fondateur de la vingtième dynastie, et le pavillon royal, monument unique en Egypte, et dont la destination a fourni quelques tîxbles aux égyptologues. Les hiéroglyphes qui ornent ce réduit indiquent clairement les actes de la vie la plus intime. 11 est impossible, même à quelqu'un qui n'aurait aucune notion des antiquités égyptiennes, de les confondre avec ceux qui ornent les temples publics. Toutes les scènes des gynécées y sont minutieusement représentées.
Notre temps étant compté, nous n'avons pas le loisir de nous reposer à l'ombre des péristyles. Nous voici de nouveau en route, le soleil est haut et nous envoie ses rayons que nous tâchons de parer par nos ombrelles; nos Arabes excitent nos montures accablées. C'est au Ramesséum que nous voulons nousre-
poser sous l'ombre des colonnades, et nous aspirons à gagner ce temple hospitalier.
Déjà depuis longtemps l'agglomération des . ruines de temples et de palais était visible à l'œil, et enfin nous nous trouvons devant les pylônes remarquables cjui racontent les triomphes de Sésostris sur les Ché; tas. Nous admirons ces colonnes tirant sur le jaune qui s'élèvent avec hardiesse contre les rochers des montagnes.
Le même principe qui a guidé l'esprit du fondateur du temple de Qournah se trouve reproduit dans le Ramesséum ; ce cénotaphe diffère seulement en ce que le premier a été érigé par Ramsès II à la mémoire de son père, et que celui-ci a été construit par Ramsès II à sa propre mémoire.
Les sculptures qui s'y trouvent glorifient le règne de Ramsès II, ses faits d'armes, ses victoires, ses actions d'éclat, lorsque abandonné par ses généraux, il se trouve dans un groupe d'ennemis, les terrasse, les met en déroute et les écrase sous le poids de son char.
Le célèbre colosse de Ramsès, ^n granit rose, gît mutilé sur le sable gris. Rien n'est plus saisissant que ces masses de pierres. Lorsqu'il était en entier, il pesait quatre fois autant que l'obélisque de Louqsor, c'est-à-dire environ un million de kilosrrammes.
Comme les eaux du Nil sont toujours très élevées, nous ne pouvons pas aller voir les deux colosses de Memnon qui dominent majestueusement les flots du Nil, assis sur leur siège de granit. C'est un de ces deux colosses qui faisait entendre jadis une musique harmonieuse au soleil levant, phénomène que l'on explique par la dilatation subite de la pierre au soleil. Nous nous étions donc bornés à voir ces colonnes de loin ; et, même à une distance de deux à trois kilomèt-res, je pus les distinguer parfaitement.
Pour utiliser le temps qui nous restait avant de nous embarquer, nous avons encore visité le tombeau de Pétami7io]phis, riche particulier (probablement le Rothschild du temps de Ramsès ) , tombeau curieux par la bonne conservation de ses hiéroglyphes et de ses couleurs , et surtout par l'innombrable quantité dé chauves -souris qui peuplaient ses corridors souterrains. Effrayées par la lueur de nos bougies, elles ve-' naient se jeter sur nos figures principalement, ou bien, comme cela m'est arrivé à m,oi, elles venaient se lancer contre nos lumières et les éteignaient. Juste au moment où j'avais le plus besoin du secours de ma bougie (je me trouvais devant un puits béant ), elle fut éteinte par un de ces hideux animaux. J'eus la présence d'esprit de rester immobile jusqu'au moment
où l'Arabe qui m'accompagnait revint avec la bougi allumée à celle d'un de mes compagnons.
Nous regagnâmes, fort satisfaits, notre embarcation, et, de retour à Louqsor, nous apprenons que nos deux compagnons, égarés à Siout, viennent de nous rejoindre après bien des désagréments. Le Moudir de Siout, au lieu de les aider, leur avait plutôt mis des bâtons dans les roues , en disant que le lever du soleil n'était qu'un simple prétexte, que la véritable cause de cet égarement était survenue à l'occasion des aimées avec lesquelles ces messieurs avaient désiré se divertir quelques instants de plus.
Heureusement pour nos compagnons que le Moudir de Minieh (le même qui nous reçut si obligeamment à bord de son bateau de plaisance) faisait à ce moment un voyage d'inspection, motivé probablement par le prochain passage de Sa Majesté l'Impératrice des Français, Ce haut fonctionnaire mit son bateau à leur disposition jusqu'à Kenneh, d'où, après avoir pris des chevaux, ils firent, à travers le désert, une course de diûG-sept heures ]par une chaleur de quarantecinq degrés, afin de nous rejoindre à Thèbes.
Il va sans dire que MM. de Moeller et Dùmichen ont fait, en hommes d'esprit, bonne mine contre mauvais
J3n, et, comme en fin de compte, tout s'était bien passé, ils furent les premiers à rire de cette mésaventure.
M. de Moeller avait parfaitement supporté les fatigues de cette cavalcade ; mais M. Dùmichen , un savant, et peu habitué à cet exercice capable de fatiguer un centaure, s'en ressentit quelque temps après.. IL avait gagné des rhumatismes tellement violents qu'il fut obligé de se servir pendant plusieurs jours de béquilles afin de pouvoir marcher. La chaleur, le climat, et surtout les soins du docteur Veit ont contribué à guérir en peu de temps cette maladie qui menaçait de devenir chronique.
Le 31 octobre fut encore consacré à explorer la rive gauche du Nil.
Au lieu d'embarcations, nous trouvons nos ânes et âniers ; je prends la monture de la veille , et , en risquant quelques mots arabes à mon guide, en l'encourageant par du tabac et des bakchiches, mon Abdallah fut bientôt devenu mon « habibi. » Aussi était-il bien fier, lorsque je l'appelais « Abdallah, habibi 2> ( Abdallah, mon bon ami! )
Après une course à baudet, d'une demi-heure environ, nous nous trouvons dans cette vaste étendue de sable, entourée de lignes blanches formées par des montagnes superbes, des rochers à pic sur des amas
de sable ; on ne voit pas un arbre , pas un brin d'herbe , mais, en revanche, on est accablé par une chaleur effrayante. Des trous noirs sont pratiqués dans ces montagnes, ce sont les tombeaux creusés dans le roc.
Nous nous arrêtâmes avec une satisfaction marquée pour visiter les temples commémoratifs de Toutmés II et de Ramsès III, qui, par la simplicité et l'harmonie de leurs formes et de leur construction, nous donnent une véritable jouissance, tandis que l'aspect des tempies au-delà du fleuve ne nous a pas donné de primeabord cette vue d'ensemble.
Malgré la grande chaleur (45 degrés) , nous sommes obligés de grimper sur une montagne aride et à pic et tellement roide que nous fûmes obligés de descendre de nos baudets afin de la gravir des pieds et des mains. Sans l'aide de mon brave haMM Abdallah-Muhamed, qui en cette occasion fit vraiment merveille en me soutenant, je crois que j'y serais resté inanimé, et que l'on aurait été forcé de m'ensevelir dans la nécropole royale des Pharaons. Ma générosité fut proportionnée au service rendu, et Abdallah me prouva qu'il en était satisfait en répétant avec une volubilité sans égale : « Katachera, ja Sidi, kétliir, kéthir, » ce qu'on pourrait rendre en français par : «Oh! merci,
maître ! beaucoup, beaucoup. » Le sens véritable du mot arabe « katachera » est : « Que Dieu augmente ton bien ! » Les Arabes l'emploient chaque fois qu'ils veulent exprimer leur reconnaissance.
Ce fut avec une bien grande peine et beaucoup d'efforts que je franchis le Gehel-el-Bachri , et certes je me souviendrai de cette ascension bien longtemps. Enfin, arrivé au sommet, je fus récompensé par un coup d'œil ravissant.
En redescendant la montagne de l'autre côté, — ce qui n'était guère moins pénible, — nous nous trouvâmes devant lestomljeaux des rois de cette époque.
Une vallée solitaire sauvage enfoncée dans le désert renferme une réunion de ces caveanx dont nous apercevons les sombres portes au milieu des décombres entassés et des blocs de roches épars.
Les degrés y conduisent par un corridor qui pénétre dans l'intérieur de la montagne, et ce n'est qu'après quelques moments d'éblouissement que la faible lueur des bougies nous fait reconnaître les merveilles de ces lieux mystérieux.
Loi^squ'on y a pénétré, les vastes proportions et la
magnificence de ces demeures souterraines vous
frappent d'admiration. Elles varient selon la vie plus
ou moins longue des souverains. La monotonie de la
descente par l'allée souterraine et en pente est heureusement interrompue par ces vastes appartements, dont les plafonds sont soutenus par des piliers nombreux et solides.
Des chambres noires se rattachent aux grandes salles ; des couloirs, en forme de puits, descendeii.t dans d'autres salles, et, après être enfin sortis de ce labyrinthe, nous finissons par entrer dans la grande salle voûtée, dont le milieu est destiné à recevoir le sarcophage.
L'étonnement que nous cause l'idée des efforts incroyables qu'il fallut pour creuser ces galeries s'accroît encore lorsque nous tournons nos regards vers les décorations qui couvrent les murs sur toute leur étendue, et font voir la mythologie égyptienne à son plus haut degré de perfection.
Toutes les phases que l'âme avait à parcourir après la mort, toutes les transformations, les purification^, et le jugement dernier qu'elle avait à subir pour atteindre le repos éternel, tout cela se trouve dessiné en une suite d'images mystiques.
La variété merveilleuse des formes et des cou-^ leurs plonge l'esprit du spectateur dans une contemplation rêveuse, et c'est avec un sentiment d'aise et
de liberté qu'il retourne de cette obscurité éternelle à la clarté et à la lumière du jour.
Le temple de Deyr-el-Bachari est placé au fond du cirque, dont l'assassif est le centre ; il est adossé à une montagne à pic, dont l'autre côté aboutit à la vallée.
L'origine du temple n'est pas douteuse. Il a été élevé à la mémoire de la reine Hatasou comme Médinet-Aboit l'a été à la gloire de Ramsès III.
Le lieu choisi pour l'érection de ces temples commémoratifs tient à des causes religieuses sur lesquelles nous ne reviendrons pas.
Les murs de Deyr-el-Bachari sont recouverts de cartouches qui, au premier coup d'oeil, établissent une grande confusion dans l'esprit du visiteur. C'est qu'en effet Hatasou a successivement pris plusieurs noms, selon qu'elle régna comme tutrice de ses deux frères ou bien par elle-même .
L'histoire n'est pas oubliée dans ce temple, mais il est difficile de dire si les tableaux que l'on rencontre çà et là se rapportent au même sujet.
Les murs sont recouverts de sculptures des plus remarquables . Une armée en tenue guerrière est représentée dans un cadre. Les soins avec lesquels les détails de cet ouvrage sont exécutés, la splendeur et
la richesse des couleurs, très bien conservées, donnent un intérêt tout particulier à l'examen de ces merveilles.
Une inscription en liiéroglj'plies dit « qu'elle (la reine) a fait construire cet édifice et ériger deux magnifiques obélisques en granit, en l'honneur de son père Amon, roi de la haute et basse Egypte, à qui la vie est donnée comme au soleil dans l'éternité. »
Une autre inscription ajoute que Ramsés II a fait agrandir ce temple par différentes constructions.
A l'intérieur, nous avons remarqué pour la première fois une architecture voûtée. Mais ce ne sont pas des constructions faites d'après les régies que Ton suit, de nos jours, pour bâtir. Ces piliers sont placés l'un prés de l'autre, dans une position oblique, et leurs extrémités se trouvent cachées par des rangées d'énormes blocs.
Nous sommes assaillis de vendeurs de scarabées gravés, faux ou vrais, qui nous sont offerts par des Arabes avec les cris antico^ antieo! pour nous engager à en faire l'acquisition. Il faut se méfier de ces prétendus antiques, car depuis que les fouilles se font sous les auspices du gouvernement égyptien, tout objet d'une valeur réelle est envoyé de suite au
— 1-25 — Caire pour y être placé dans le musée royal de Boulaq.
En continuant notre route pour regagner les bords du Nil et notre embarcation, nous jetons encore de loin un coup d'œil sur les colosses de Memnon, avec le regret de ne pouvoir nous en approcher, afin de voir de près ces ouvrages gigantesques.
A peine étions-nous rentrés à Louqsor, que nous vîmes une forte fumée à l'horizon , du coté du nord .
C'était la flottille qui amenait l'Impératrice, et qui était précédée d'un bateau, ayant à bord le prince Hussein, deuxième fils du Khédive.
Sa Majesté l'Impératrice, arrivée au Caire le lendemain de notre départ de cette ville, fut reçue de la façon la plus brillante, non- seulement par le Khédive et la population indigène, mais encore par toute la colonie française en Egypte. On avait fait élever des arcs de triomphe, des portiques avec des emblèmes, etc., etc.
A Thébes, tout avait été préparé, pendant notre absence, pour recevoir dignement « Madame la Sultane de France, » comme les Arabes appelaient Sa Majesté. La berge, soigneusement nettoyée par des fellahs, présentait une descente luxueusement
établie . Tlièbes était animé d'un tel mouvement, que l'on songeait, malgré soi, à la ville aux cent portes.
A peine l'Impératrice était-elle arrivée qu'elle mit pied à terre, et se promenant sur la plage, elle adressait des paroles aimables à toutes les personnes qu'elle rencontrait. Elle se fit présenter plusieurs personnes tant Français qu'Allemands et Espagnols, et les invita tous à prendre le thé sur son bateau pendant la soirée.
' L'Impératrice, vêtue de blanc, était accompagnée dans son voyage, par le duc de Huescar, son neveu, et mesdemoiselles d'Albe, ses nièces ; le général de division Douay, aide de camp de l'Empereur; le comte deCossé-Brissac, chambellan; M. Raimbeaux,écuyer, et M. Hepp, officier d'ordonnance de l'Empereur ; madame la comtesse de la Poëze, dame d'honneur, et mesdemoiselles Marion et de Larmina, lectrices de Sa Majesté.
Mariette -Bey était chargé par le Khédive d'accompagner Sa Majesté pour Lui donner , pendant son excursion dans la Haute-Egypte, toutes les explications et renseignements qu'Elle pourrait désirer.
Le même soir, un banquet réunissait tous les invités du Khédive. Ce dîner gala avait lieu d'après les
ordres exprés du Vice-Roi : Tonino-Bej en faisait les honneurs.
Sous une tente dressée ad hoc et pavoisée de feuillages de palmiers, se trouvaient réunies les cent trente personnes qui, depuis dix jours, naviguaient sur le Nil dans la plus cordiale entente.
Rien de plus curieux et de plus imposant qu'une salle de fête improvisée au milieu du désert. Aussi l'Impératrice, voyant cette salle, loua fort le bon goût de l'arrangement.
Qu'on se représente, en effet, un dîner servi avec la correction et le luxe des grandes cours de l'Europe ; mets recherchés, vins des crûs célèbres, et tout cela à Thèbes, à quelques pas des temples de Ramsés, et l'on conviendra que les plus blasés et les plus sceptiques ne pouvaient pas dire comme on dit à Berlin : Nous avons mieux vu que ça. (Ist ailes schon da gewesen. )
Les toasts ne firent pas défaut. Le premier fut porté au vice-roi par M. Lepsius ; M. Duval a bu à la santé de Tonino-Bêy. Enfin, je citerai entre les plus remarquables celui de M. de Quatrefages, qui a porté un toast à l'union entre tous les peuples. Sur la demande de plusieurs des convives, l'honneur me fut dévolu de porter un toast à la gracieuse souveraine
qui venait d'arriver peu de temps avant notre réunion.
Il va sans dire que ces toasts furent tous chaleureusement accueillis.
Tlièbes offrait ce soir un spectacle éblouissant. La flottille qui avait amené l'Impératrice, les bateaux des invités, en tout, avec les chalands et barques de transport, une vingtaine de navires, étaient pavoises et illuminés. Le reflet de ces lumières dans le MI, par une soirée superbe, était resplendissant, et c'était bien dignement clore notre séjour à Thèbes, que d'avoir un coup d'œil aussi rare qu'imposant.
Les invités, aussi bien que les personnes de la suite de l'Impératrice, après le thé offert sur le bateau impérial, se promenèrent jusque bien avant dans la nuit sur la plage, ne pouvant se séparer de la magnificence et du grandiose de cette vue.