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En Europe le partage naturel forme plusieurs Etats dune étendue médiocre dans lesquels le gouvernement des Loix n'est pas incompatible avec le maintien de l'Etat; au contraire il y est si favorable que sans elles cet Etat tombe dans la décadence & devient inférieur à tous les autres.
Cest ce qui y forme, d'âge en âge & dans la perpétuité des siècles, un génie de Liberté qui rend chaque partie très -difficile à être subjuguée & soumise à une force étrangère autrement que par les Loix & l'utilité de son commerce.
Au contraire, il régne en Asie un esprit de servitude qui ne Fa jamais quittée; &, dans toutes les Histoires de ce pais, il n'est pas possible de trouver un seul trait qui marque une ame libre.
Depuis la destruction des Romains en Occident, il y a eu plusieurs occasions où l'Europe a semblé devoir rentrer sous une même main.
Les François ayant subjugué plusieurs Nations Barbares établies avant eux, Charlemagne fonda ■
t. Ce Prince soumit une partie de l'Empire, mais il fut arrêté en Espagne, en Italie, dans le Xord; une partie de ses Etats
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un grand Empire; mais cela même rédivisa l'Eu
rope en une infinité de Souverainetés.
Lorsque les Barbares s'établirent, chaque Chef fonda un Royaume, c'est à dire un grand Fiel indépendant, qui en tenoit sous lui plusieurs autres. L'Armée des Conquérans fut gouvernée sur le plan du Gouvernement de leur paï's, & le païs conquis sur le plan du gouvernement de leur Armée.
[La raison] qui leur fit établir cette sorte de gouvernement, c'est qu'ils n'en connoissoient point d'autre, [& si par hazard dans ce tems-là il étoit venu dans l'esprit de quelque Prince Got ou Germain de parler de pouvoir arbitraire, d'autorité suprême, de puissance sans bornes, il auroit fait rire toute son Armée.] l
Or, par les raisons que nous avons dites, un grand Empire, où le Prince iVavoit pas une autorité absolue, devoit nécessairement se diviser, soit que les Gouverneurs des Provinces n'obéissent pas, soit que pour les faire mieux obéir il fut nécessaire de partager l'Empire en plusieurs Royaumes.
Voilà l'origine des Royaumes de France, d'Ita-
même ne fut jamais bien assujettie ; il ne conquit point les Isles, n'ayant point de forces de mer. (M.)
i. Montesquieu a rayé les mots placés entre crochets; à la place de c la raison », il a mis c ce ». En regard des autres mots rayés, il avait écrit : « Cet article est trop fort, faut-il l'ôter ou l'adoucir? > Après avoir raturé ces mots, il a mis: « Bon. »
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lie, de Germanie, d'Aquitaine, 8c de tous les démembremens que Ton vit dans ces tems-là.
Lorsque la perpétuité des Titres & des Fiefs fut établie, il fut impossible aux Grands Princes de s agrandir par le moyen de leurs Vassaux qui n'aidoicnt que pour se défendre, & ne eonquéroient que pour partager.
Les Normans s'étant rendus maîtres de la Mer pénétrèrent dans les terres par l'embouchure des rivières, 8c s'ils ne conquirent pas l'Europe, ils faillirent à l'anéantir.
On leur donna la plus belle Province de la France Occidentale, leur Duc Guillaume conquit l'Angleterre qui devint le centre de la Puissance des Rois Normans 8c des fiers Plantagenetes qui les suivirent.
Les Rois d'Angleterre furent bientôt les plus puissans Princes de ces temps- là : ils possedoient les plus belles Provinces de la France 8c leurs Victoires leur promettoient sans cesse la conquête de toutes les autres.
Il ne faut pas juger de la force que les differens païs d'Europe avoient autrefois par celle qu'ils ont aujourd'hui, ce n'étoit pas proprement l'étendue 8c la richesse d'un Royaume qui en faisoit la puissance, mais la grandeur du Domaine du
Prince. Les Rois d'Angleterre qui avoient de trèsgrands revenus tirent de très-grandes choses, & les Rois de France qui avoient de plus grands Vassaux en furent longtems beaucoup moins aidés
que troublés.
Lorsque les Armées conquirent, les Terres furent partagées entre elles & les Chefs; mais plus la conquête étoit ancienne, plus on avoit pu dépouiller les Rois par des usurpations, des dons & des récompenses; & comme les Normands furent les derniers Conquerans, le Roi Guillaume qui se réserva tout le Domaine ancien avec ce qu'il eut par le nouveau partage, fut le plus riche Prince de l'Europe l .
Mais lorsque nous comprîmes en France qu'il étoit plus question de lasser les Anglais que de les vaincre, que nous nous donnâmes le tems de jouir de leurs divisions intestines, que nous commençâmes à nous défier des batailles, à comprendre que notre Infanterie étoit mauvaise & qu'il falloit faire une guerre serrée, nous changeâmes de fortune comme de prudence; 8c comme nous étions toujours près & eux toujours loin, ils furent bientôt réduits à leur Isle & reconnoissant la vanité de leurs anciennes entreprises ils ne songèrent qu"à jouir d'une prospérité qu'ils avoient toujours pu avoir 8c qu'ils n'avoient pas encore connue.
i. Ses revenus montaient à mille soixante-une livres Sterling par jour (Orderici Vital. I). (M.)