LE PRINCE, GARNIER
LE PRINCE
Toi!
DEUX PATRIES. iib
GARNIER Oui. (lift 8*einbra88enl avec effusion.)
LE PRINCE
Tu n'as pas chaud.
GARNIER
Je gèle.
LE PRINCE
Approche du feu. (L'embrassant encore.) Cher père! (Il s'empresse et le débarrasse de son manteau.) Oh! que je suis content... content de te voir! As-tu faim?
GARNIER
J'ai dîné en route.
Si je m'attendais, par exemple!...
GARNIER
Je ne vivais plus ; tes lettres me bouleversaient.
LE PRINCE, tout assombri, avec un geste découragé. Ah!
GARNIER
Mon pauvre fils!... Jai tant de choses à te dire, (il s'assied. Un court silence.) Tu connais les récentes nouvelles?
LE PRINCE Non, puisque je suis à l'index (d'une voix qui s'émolionne),
puisque la reine et moi ne nous parlons plus, ne nous voyons plus.
GARNIER
C'est affreux!
LE PRINCE
Mais elle me reviendra, père, me comprendra un jour.... La preuve en est qu'elle me ménage, n'a point déserté la cause de l'Empereur.
GARNIER, tisonnanL
.... Quel vacarme, dehors!
Eh bien! qu'avais-tu à me dire?
GARNIER
Eh bien... Leipsick n'est pas seulement une bataille perdue, c'est un désastre.... La Grande Armée fuit pêlemêle. (Montrant le buste de Napoléon.) Voilà OÙ cet homme nous conduisait avec sa famille de rois, ses luttes, ses talents... à l'invasion prochaine, irrésistible!... Que vastu faire?
LE PRINCE, embarrassé.
.... Attendre les ordres de l'Empereur... me maintenir ici, ne fût-ce que pour surveiller la reine.
GARNIER, la main sur Tépaule du prince.
Garçon, tu es loyal, intègre, tu avais conquis tes grades hors des antichambres, il fallait rester Français, ne te soucier que de la France.
LE PRINCE
J'aimais.
GARNIER
Alors, il fallait devenir Altembergeois. On n'a qu'une patrie.
LE PRINCE, nerveusement.
Tu as raison! J'ai mal escompté le futur, gâché le présent; j'ai eu l'âme trop large, trop pleine de reconnaissance, par honneur; deux forces m'ont tiraillé en sens inverse; j'ai accepté le titre de prince-époux, titre vague, indigne d'un mâle; puis les événements ont tonné comme la foudre, la reine m'a préféré son peuple... je ne l'avais pas rendue mère. Eussé-je toutefois mieux étudié mon rôle, fussé-je devenu Altembergeois, je ne sais si, malgré Thorrible des champs de bataille qui nous bronzent, malgré l'espoir et mes orgueils, malgré la réflexion et l'ambition, je ne sais si j'aurais sacrifié mon ancienne patrie à l'autre. Pauvre ancienne patrie, jetée bas d'un seul coup, épuisée de gloire!
GARNIER
Hélas!... Mais t'imagines-tu qu'avoir l'âme trop pleine de reconnaissance, trop large, soit une excuse?
LE PRINCE
Ai-je besoin dVxcuse?
GARNIER
On est ce que l'on paraît être.
LE PRINCE
Ce que Ton paraît être?
GARNIER
Je crains que tu ne semblés fautif, très fautif à nombre de personnes.
LE PRINCE
Pourquoi? (Un silence.) Parle, que diable! Suis-je un enfant? Exisle-t-il des faits, des actes qui me compromettent?
GARNIER
Oui, mon cher François, oui. (Sur un geste du prince.) Et tu auras beau les honnir, ils te touchent parce que lu es le mari de la reine d'Altemberg.
LE PRINCE
Ces faits, ces actes?
GARNIER
Les troupes altembergeoises ont trahi à Leipsick.
Baste!
LE PRINCE, se levant, incrédule.
(Tumulte, hourras au dehors. Le prince devient pâle, et ses mains commencent de trembler.)
GABNIEB
El, fiëres de passer à rennemi, elles ont dirigé leurs fusils sur les drapeaux qu'elles venaient de trahir.
LE PRINCE
Tu en es certain ?
GARNIER
Certain.
LE PRINCE, en un accès de rage.
Nom de Dieu ! (il se rue contre le portrait de la reine et le frappe.)
Je tuerai le prince de Kalden.
GARNIER
Un drôle! une vermine! Mais nous lui fauchâmes rherbe sous le talon. Aie de la mémoire! Il a pris sa revanche !
LE PRINCE
Je me tuerai.
GARNIER, haussant les épaules.
Noble sottise !
LE PRINCE
La vérité! la vérité! qui la ramassera au milieu de cette boue?
GARNIRB
D'aucuns la (lém<McM'ont peu à peu.
LE PRINCE
Et je gardais à la reine une sorte de gratitude ! Comme elle me ménageait, hein? Comme elle pensait aux souffrances de mon isolement! Toute à la trahison, père, elle appartenait toute à la trahison! Voilà pourquoi ils s'amusent dans la rue!
GARNIER
On s'est moque'* de loi.
LE PRINCE
On ne se moquera plus, je te raffirme. Achève ton récit, donne quelques détails.
GARNIER
Une brigade de hussards et de lanciers altembergeois marchait vers les Cosaques de Bernadotte; mais au moment de les attaquer... volte-face! Puis, c'a été Tinfanterie, une heure plus tard, vis-à-vis des Prussiens.
LE PRINCE
Honte à des gueux pareils, indignes de l'uniforme! Et j'ai commandé ça devant Smolensk! et la reine de ces pleutres est ma femme!
GABNIBB
Les contingents de Hesse, du Wurtemberg, de Saxe, ont opéré de même.
LE PRINCE
Ah! Limours, mes honnêtes camarades, Fépoque où nous allions défendre nos idées, une patrie unique !
GABNIER
Ta mère était vivante !
LE PRINCE, sanglotant et se jetant aux bras de Garnier.
Oui.... Maman! maman! que nés- tu là pour me consoler !
GARNIER, fort ému aussi.
Pleure, François, pleure. (Un court silence.)
LE PRINCE
Je suis impardonnable!... impardonnable... d'avoir aimé cette reine à double face!... de l'aimer toujours!... Je n'aurais pas dû languir auprès d'elle.... Si j'avais été à Leipsick, on n'eût point osé....
GARNIER
Crois-tu?
LE PRINCE
Je serais tombé en brave, du moins, comme Bessières, au lieu de pleurer des larmes inutiles.
GARNIER
Parlons, rejoignons FEmpereur. (Un court silence.)
LE PRINCE Partons; soit! (Il monte jusqu'à sa table.)
GARNIER
L'armée recule sur Mayence ?
LE PRINCE
Oui, on l'avait décidé, en cas d'infortune. (Il examine la carte.) Lcipsick, Erfurlh, Schleitz.... Les premiers fuyards ne peuvent être qu'à WoUenburg, à seize lieues de Neresheim.
GARNIER
Prépare-toi.
LE PRINCE
Non, une seconde. Je veux que la reine me reçoive.
GARNIER
Tu veux...?
Lui cracher ma rancune.
GARNIER
Une femme....
LE PRINCE
Elle a une escouade à sa porte! Il m'est nécessaire de lui parler! Va lui demander de me recevoir. Je l'exige.
GARNIER
Tu seras calme? Tu me jures d'être calme?
LE PRINCE
.... Je serai calme.
GARNIER
Bien ! Tu n^as jamais menti. A tout à l'heure. (Au moment de sortir, dès qu'il a ouvert la porte de gauche.) Quelqu'un !