‹ Deux poëmes d'été: la cantate a trois voixChapitre 2 sur 31 · CANTIQUE DE LA ROSE · texte numérisé non relu

CANTIQUE DE LA ROSE

BEATA. — Je dirai, puisque tu le veux,

La rose. Qu'est-ce que la rose } O rose 1

Eh quoi ! lorsque nous respirons cette odeur qui fait vivre les dieux.

N'arriverons-nous qu'à ce petit cœur insubsistant

Qui, dès qu'on le saisit entre ses doigts, s'efFeuille et fond,

Comme d'une chair sur elle-même toute en son propre baiser

Mille fois resserrée et repliée }

Ah, je vous le dis, ce n'est point la rose ! c'est son odeur

Une seconde respirée qui est éternelle 1

Non le parfum de la rose 1 c'est celui de toute la Chose que Dieu a faite en son été '

Aucune rose 1 mais cette parole parfaite en une circonférence inefïâble

En qui toute chose enfin pour un moment à cette heure suprême est née !

O paradis dans les ténèbres !

C'est la réalité un instant pour nous qui éclôt sous ces voiles fragiles et la profonde délice à notre âme de toute chose que Dieu a faite 1

Quoi de plus mortel à exhaler pour un être périssable

Que l'éternelle essence et pour une seconde l'inépuisable odeur de la rose ?

Plus une chose meurt, plus elle arrive au bout d'elle-même,

Plus elle expire de ce mot qu'elle ne peut dire et de ce secret qui la tire !

Ah, qu'au milieu de l'année cet instant de l'éternité est fragile, extrême et suspendu !

— Et nous trois, Lseta, Fausta, Beata,

N'appartenons-nous pas à ce jardin aussi,

A ce moment qui est entre le printemps et l'été un peu de nuit,

(Comme d'yeux pour un moment qui se ferment dans la volupté,)

Avec pour notre parfum la voix et ce cœur qui s'ouvre.

Pour entre les bras de celui qui nous aime être cette rose impuissante à mourir !

Ah, l'important n'est pas de vivre, mais de mourir et d'être consommé !

Et de savoir en un autre cœur ce lieu d'où le retour est perdu.

Aussi fragile à un seul touchement de la main que la rose qui s'évanouit entre les doigts !

Et la rose fleurit vaguement : un seul soir.

Et de chaque tige le complexe papillon à l'aile d'elle-même prisonnière a fui !

Mais toi, mon âme, dis : Je ne suis pas née en vain et celui qui est appelé à me cueillir existe !

Ah, qu'il reste un peu à l'écart ! je le veux, qu'il reste encore un peu de temps à l'écart !

Puisque où serait la foi, s'il était là ? où serait le temps ! où le risque ? où serait le désir ? et comment devenir pleinement, s'il était là, une rose ?

C'est son absence seule qui nous fait naître

Et qui sous le mortel hiver et le printemps incertain compose

Entre les feuilles épineuses parfaite enfin la rouge fleur de désir en son ardente géométrie !

— Et demain déjà expirent ces noces de la terre et il n'y aura plus de nuit.

Mais qu'importe, si, par delà le vide immense de l'été et l'hiver qui l'approfondit.

Les vierges de notre sérail déjà dans le jardin futur saluent leurs sœurs reparaissantes ?

Qui a trouvé le bonheur rencontre une enceinte sans défaut,

Tels l'un sous l'autre les pétales de la fleur sacrée,

D'un tel art insérés qu'on n'y trouve rien qui commence et aucune fin.

Où je suis, vous êtes là, mes sœurs, avec moi,

Et nos mains mystiquement ne sont pas disjointes quoique la lune éclaire tour-à-tour nos visages.

Qui possède l'une tient les deux autres ensemble, prisonnier désormais comme le nombre l'est de la puissance.

Où manque la rose, le fruit ne fait pas défaut.

Où cesse le baiser, le chant jaillit !

Où le soleil se cache, éclate le ciel !

Nous ne sommes point sortis de ce paradis de délices où Dieu d'abord nous a placés,

(Et le jardin seulement, comme son possesseur, est blessé).

Son enceinte est plus infranchissable que le feu et son calice d'un tel tissu

Que Dieu lui-même avec nous n'y trouve point d'issue.

FAUSTA

Que de femmes avant nous ont fait le même chant en ce lieu I

LiETA

Uoà Von découvre /'Alba Via et le vaste creux...

FAUSTA

... Oà s'embranchent six vallées comme les rais sur le moyeu ;

LiETA

Dix routes blancheSy phosphorescentes^ qui reparaissent et se nouent et disparaissent et serpentent....

FAUSTA

... Cent villages aux vieux noms latins^ Artemare^

FîrieUy Biollaz^ MaximieUy Chandossin....

LiETA

.•. Hostel qui veut dire à la fois la Porte, et le Refuge, et l Autel....

FAUSTA

... A Ventrée de cette vallée de lait d'où stille un vin violet,

LiETA

Hostely pressoir et autel^ lieu de libation et d^auspicesy Dont indice sous mon pied cette pierre qui sort de la

terrCy

Montrant le taureau Phrygien et le couteau de

sacrifice.

FAUSTA

Entre ces deux promontoires qui barrent V aurore et

le soiry

Que le soleil l'un après l'autre colore^

Le Colombier et la Montagne-de-Colère^

Se baisanty se couvrant de leur ombre tour à tour

comme deux bœufs accouplés qui se lèchent V un à Vautre

l'encolure.

LMTA

Heureuse nuit t

FAUSTA

Oà monte aux lèvres de Nature la fleur et V ambroisie...

LMTA

... De lafraîse des bois et de la cerise prête à être cueillie t

BEATA

Que de filles avant toi comme toi prêtes à être cueillies...

FAUSTA

...En ce temps court oà la moisson non plus verte est blanche et pas encore jaune...

BEATA

... D'ici même avant toi comme toi ont regardé vers le Rhùne t

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