‹ Deux poëmes d'été: la cantate a trois voixChapitre 22 sur 31 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Silence.

BRINDOSIER

Naturellement, c'est vrai, je Tavoue, c'est vous qui êtes Hélène.

HÉLÈNE

Je vous rends grâces.

Avouez que l'on pourrait s'y tromper.

HÉLÈNE

Je ne sais. Je ne vous ai pas regardée.

BRINDOSIER

Regardez-moi donc.

HÉLÈNE, la regardant

Il faut que Ménélas soit encore plus fou que je ne croyais.

BRINDOSIER

C'est Protée qui a fait ce prestige.

Silence.

C'est le seigneur Protée qui a fait ce prestige étonnant.

Silence.

C'est lui qui a mis l'illusion dans ses yeux. N'êtes-vous pas curieuse de savoir qui est le seigneur Protée ?

HÉLÈNE

Non.

C'est l'intendant de cette mer ivre et folle où Médée dispersa les membres de son grand-père,

Dont le fond est troublé par des soupirs sulfureux,

Et dont la surface incessamment est battue et barattée par les rames d'expéditions extravagantes,

Argô, Troïa,

Tous ces aventuriers au grand nez, au petit front stupide, glabres comme des acteurs, ramant de bon courage I

Et là-bas cet anneau d'écume, est-ce un phoque qui respire ?

Nullement c'est une vache.

C'est Jupiter à la nage sous la forme d'une

PROTEE 177

bête à cornes couronnée de marguerites qui amuse une petite fille !

h£lènk

Dois-je comprendre que vous considérez comme une démence

Cet honorable effort de toute la Grèce pour me récupérer ?

BRINDOSIER

Certes et bien digne de Protée.

Vous m'excuserez de ne pas être de votre avis.

BRINDOSIER

Que vous êtes belle, Hélène, et que j'aime ces beaux yeux, dépourvus de toute expression, Que vous tordez lentement vers moi I

HÉLÈNE

Oui, c'est moi qui suis la belle Hélène.

BRINDOSIER

Ah, il n'y a pas de Protée qui tienne !

Je le jure, Ménélas est un sot de ne pas faire la différence entre nous deux !

HiLÈNS

Il est vrai.

BRINDOSIER

C'est un balourd et un sot.

HÉLÈNE

Il est vrai.

BRINDOSIER

Un brutal, un méchant !

Ah, j 'en suis sûre 1 ce n'est pas une fois seulement qu'il vous a caressé l'échiné avec le bois de son arc.

Tous les hommes sont de même.

BRINDOSIER

£h quoi, Paris aussi.. .

HÉLÈNE

Non. C'était un homme agréable et qui savait faire avec les femmes.

BRINDOSIER

Mais il est mort, n'est-ce pas ?

PROTÉE 179

HÉLÈNE

Il ne faut plus y penser.

BRINDOSIER

N'y pensons donc plus et évitons cette ride du front verticale qui est la plus difficile à efïkcer. Il faut se la masser chaque soir avec le pouce.

HÉLÈNE

Avec le pouce et un peu de suint de mouton raffiné.

BRINDOSIER

On ne peut rien vous apprendre.

Laissez-moi vous regarder encore, non pas comme font les hommes qui n'y connaissent rien, mais avec l'œil d'une femme.

Grands dieux ! (Soupir.)

Ah, dieux, que vous êtes belle ! il n'y a rien à reprendre en vous.

Ariane même, à qui cette île doit sa gloire.

N'était qu'une grasse Cretoise auprès de vous.

HÉLÈNE

Quelque fraîcheur, dit-on ?

i8o DEUX POËMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

Oui. — Mais d'où vient cette robe ?

HÉLÈNE

Vous ne l'aimez pas ? C'était la dernière mode de Troie pourtant.

BRINDOSIER

Oui.

Et Troie était séparée du reste de la terre depuis dix ans.

HÉLiNE, la voix tremblante

Qu'y puis-je faire ? C'est la faute de ce vilain Ménélas.

Ce vert si curieux... Ah, je ne l'avais pas revu depuis longtemps. Ma grand-mère aimait tellement cette couleur !

Et ces grands animaux brodés, que c'est étrange ! cette chaussure Phrygienne, cette agrafe vraiment Cimmérique...

HÉLÈNE

Ce n'est pas ma faute 1

Elle pleure.

PROTEE i8i

BRINDOSIER

Qu*aî-je fait, ma chérie ? ne pleurez pas, ne gâtez pas ces beaux yeux !

Écoutez 1 Savez-vous ce que je pense ? C*est vous qui êtes à la mode et moi qui ne le suis plus déjà.

Ce butin qui se disperse de tous côtés...

Tout, cet hiver, va se porter à la Troyenne.

HÉLÈNE, larmoyant Ah, ah !

BRINDOSIER

N'êtes VOUS pas contente ?

HÉLÈNE

Ah, vous me percez le cœur I

Quand ce vilain Ménélas est arrivé, tout-desuite je lui ai dit d'aller piller chez mes bellessœurs.

Il y en avait cinquante et je connaissais leurs armoires.

Nous sommes partis avec cinq bateaux remplis de malles.

Tout cela a péri dans la tourmente 1

i8o DEUX POËMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

Oui. — Mais d'où vient cette robe ?

HÉLÈNE

Vous ne l'aimez pas ? C'était la dernière mode de Troie pourtant.

BRINDOSIER

Oui.

Et Troie était séparée du reste de la terre depuis dix ans.

HÉLÈNE, la voix tremblante

Qu'y puis-je faire ? C'est la faute de ce vilain Ménélas.

BRINDOSIER

Ce vert si curieux... Ah, je ne l'avais pas revu depuis longtemps. Ma grand-mère aimait tellement cette couleur 1

Et ces grands animaux brodés, que c'est étrange ! cette chaussure Phrygienne, cette agrafe vraiment Cimmérique...

Ce n'est pas ma faute I

Elle fleure.

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PROTEE i8i

BRINDOSIER

Qu'ai-je fait, ma chérie ? ne pleurez pas, ne gâtez pas ces beaux yeux I

Ecoutez 1 Savez-vous ce que je pense ? C*est vous qui êtes à la mode et moi qui ne le suis plus déjà.

Ce butin qui se disperse de tous côtés...

Tout, cet hiver, va se porter à la Troyenne.

HÉLÈNE, larmoyant Ah, ah !

BRINDOSIER

N'êtes VOUS pas contente ?

HÉLÈNE

Ah, vous me percez le cœur I

Quand ce vilain Ménélas est arrivé, tout-desuite je lui ai dit d'aller piller chez mes bellessœurs.

Il y en avait cinquante et je connaissais leurs armoires.

Nous sommes partis avec cinq bateaux remplis de malles.

Tout cela a péri dans la tourmente 1

i82 DEUX POÈMES D'ETE

BRINDOSIER

Âh| c'est un coup bien dur I

Elle r enlace.

HÉLiNE, palpant V étoffe de sa robe

Ma chère, quelle est TétoiFe dont votre robe est faite ? Je n'en ai jamais vu de pareille.

BRINDOSIER

C'est du pongé de Chine qui est fait avec de la soie de chêne.

HÉLÈNE

Et cela peut se laver }

BRINDOSIER

Le navire qui nous l'a apporté était sous la mer depuis trois semaines. C'était la première consignation pour l'Europe.

HÉLÈNE

Que vous êtes heureuse !

Et que diriez-vous de cette étoffe plus brillante que la soie, plus fraîche que le lin, Qui est faite avec de l'ortie ?

PROTEE 183

HÉLÈNE

Vous en avez beaucoup ?

BRINDOSIER

Quarante caisses bien repérées au large de Pharos. Ah, je n'ai jamais rien qui me manque !

Pas une tempête d'équinoxe qui ne nous apporte les dernières nouveautés.

Pas une maison de Tyr ou de Thèbes Hécatompyles,

Qui ne nous soit bien introduite.

Et quelle pourpre nous avons !

Aussi fraîche que le sang ! Regardez ! c'est le dernier genre de Tyr. On l'appelle " La Troyenne". Et cette autre est " l'Hélénide ".

Vous rougissez ? avouez que c'est flatteur.

HÉLÈNE

Ah, que l'on est heureux d'avoir tant de fréquentations.

BRINDOSIER

Oui. C'est l'avantage de ce petit port de mer.

Moi, je m'en vais à Sparte.

i84 DEUX POËMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

C'est une ville bien honorable et les mœurs y sont bonnes.

HÉLÈNE

Simples, mais bonnes.

BRINDOSIER

Quelles orgies de fidélité vous pourrez y faire avec Ménélas I

HÉLÈNE

La forme des chapeaux y est réglée par la loi sous la peine capitale.

BRINDOSIER

Mais la nature y est belle.

Que c'est solennel le milieu de ces longs jours d'été,

Quand parmi l'aboiement des cigales interrompues dans la lumière qui fait tout disparaître.

On entend comme le bruit d'un dieu qui aiguise son épée !

Et que le Taygète au soir après l'orage rôtit en ruisselant devant le soleil

PROTEE 185

Comme une pièce de bœuf devant un grand feu de bois !

HÉLÈNE

Ce qu'il y a de mieux à faire à Sparte est de dormir. Je déteste la campagne.

BRINDOSIER

Les femmes y sont belles.

HÉLÈNE

Elles font le pain, elles traient les vaches et dansent comme des bêtes.

BRINDOSIER

Les hommes sont de bons compagnons.

HÉLÈNE

On ne me permet que les pères de famille audessus de quarante ans et je ne suis invitée qu'au dessert.

Alors on craque ensemble des noix et l'on s'exerce à parler d'une manière Laconique.

BRINDOSIER

Pauvre Hélène ! ah, que vous allez souffrir, vous qui avez eu des expériences si intéressantes I

J'aime mieux ne pas y penser.

BRINDOSIER

Où est cette fameuse Hélène ? dira-t-on.

Elle est à Sparte et elle coud des poches à sel pour des pâtres.

C'est elle avec ses femmes qui fabrique ces biscuits locaux si renommés.

Que l'on casse avec une masse de plomb et où l'on trouve de noires momies de raisins secs.

HÉLÈNE

Vous aussi, votre vie doit être bien monotone.

BRINDOSIER

Ma chère, que dites-vous ? Tout passe ici ! C'est le centre des trois mondes,

Sans parler de ce ciel au-dessus de nous qui est le quatrième.

Pas de jour qu'un dieu nen descende. Ah, votre père m'est bien connu !

Pas un héros dont nous n'ayons la visite.

Rien ne tombe à l'eau que je n'en aie aussitôt le meilleur.

PROTEE 187

Eh bien, vous êtes heureuse I

BRINDOSIER

Non. Je suis une femme de foyer.

Tranquille, modeste.

Une vie simple et tout unie, voilà ce qu'il me faut.

Ah, ce serait une position pour vous !

HÉLÈNE

Ne me tentez pas.

BB,INDOSI£R

Hélène de Naxos après Hélène de Troie 1 Hélène-du-milieu-des-mers !

On armerait de tous les ports du monde pour venir vous voir.

Comme on s'en va à Delos vers l'autel d'Apollon et de Latone I

HÉLÈNE

Et si Ménélas vient me prendre ?

BRINDOSIER

Fiez-vous à moi. Fiez-vous au seigneur Protée.

i88 DEUX POËMES D'ÉTÉ

Qui est Protée ?

BRINDOSIER

Le plus riche de tous les demi-dieux.

Il a le contrat pour toute la mer jusqu'à Tarente. Parles^moi de votre Priam I

HÉLÈNE

Personnellement ?

BRINDOSIER

Vous en ferez ce que vous voudrez.

C'est un original qui à deux jambes préfère une grande queue de poisson.

Il est aussi inoiFensif qu'un cul-de-jatte.

HÉLÈNE

Bien sûr, ce n'est pas un peu mort à Naxos }

BRINDOSIER

Mort ^ La mer est comme un grand journal où tout ce qui se passe vient s'inscrire.

Et si Naxos vous ennuie ici,

Rien n'empêche de la mettre ailleurs.

C'est une roche légère et qui flotte comme un échaudé et comme un blanc d'œuf battu.

PROTEE 189

Et si vous voulez vous en aller, vous êtes libre. Allons, votre carrière n'est pas finie 1 II n'y a pas qu'une Troie au monde.

HÉLÈNE

En quoi est ce bracelet à votre bras gauche ?

BRINDOSIER

Il est d'une matière merveilleuse et sans prix qui s'appelle Celluloïde.

HÉLÈNE

On dirait de l'ivoire mais c'est cent fois plus beau I

Comment lui a-t-on donné cette couleur rose ? Il semble un ruban de soie et l'on voit la boucle et les trois trous pour l'ardillon imités avec un art merveilleux.

Ah, quel goût exquis !

BRINDOSIER

Je vous le donne.

Elle le lui donne.

HÉLÈNE

Et vous dites qu'il vous reste encore trois pièces de ce pongé ?

BRINDOSIER

Trois pièces, je compte les prendre avec moi.

Hélène,.,, pardon, ma chère, je ne sais comment vous appeler....

Laissez-les moi.

BRINDOSIER

C'est un grand sacrifice.

HÉLÈNE

Et comment fixez-vous votre corsage ?

BRINDOSIER

Par derrière, naturellement.

HÉLÈNE

Par derrière I par la Bonne Déesse 1 un corsage qui se ferme par derrière 1

BRINDOSIER

Voyez-vous ces boutons ? Il n'y a qu'à pousser dessus, et clac I

HÉLÈNE

Que c'est ingénieux 1 laissez-moi essayer moi-

PROTÉE 191

même. Clic je tire. Clac je pousse. Clic, dac, die, clac !

BRINDOSIER

On appelle cela des boutons à pression.

HÂLÈNE

Que vous êtes heureuse 1 je rougis de mes agrafes scythiques.

BRINDOSIER

C'est un voyageur de Jérusalem, la tête en bas, qui nous les a apportés l'autre jour, en route vers le fond de la mer.

Nous en avons trois cartons.

h£lène Hélène, ma petite Hélène I

BRINDOSIER

Eh bien, Hélène ?

HÉLÈNE

Laisse-moi avoir ces boutons 1

BRINDOSIER

Et vous resterez à Naxos ?

h£lène J'y consens.

BRINDOSIER

Merci, Hélène.

h£lènb Adieu, Hélène.

BRINDOSIER

Adieu !

HÉLÈNE s^en va.

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