‹ Deux poëmes d'été: la cantate a trois voixChapitre 5 sur 31 · CANTIQUE DU PEUPLE DIVISE · texte numérisé non relu

CANTIQUE DU PEUPLE DIVISE

FAUSTA. — Vous m'appelez patiente, mais c'est l'amour seul qui m'enferme entre ces montagnes d'où l'on ne peut sortir !

Dites, qui me rendra l'espace libre et cet âpre coup de vent de la liberté qui vous enlève comme un garçon brutal qui fait sauter sa danseuse entre ses deux mains I

Ah, qui ne parle de liberté ? mais pour comprendre ce que c'est,

Il faut avoir été captif, et hors-la-loi, et avoir fui!

Et me voici comme un oiseau blessé, tombé de la horde migratrice, qui fait son nid dans la bassecour sous une charrette !

...Et exilé pour comprendre la patrie I

Ah, qui me rendra la patrie, et cette mer de blé obscurément, plus paisible que la soie, qui déferlait à mes pieds dans la nuit de juillet vague à vague !

Ah, seulement pour un moment, deux voix qui querellent dans la langue de mon pays, et le tintement d'une guitare Cosaque, et ce feu suspect là-bas dans les aunes de la Vistule !

Ce ne sont pas vos misérables lopins de champs tout déchirés.

C'est la terre profonde à la hauteur de mon cœur

Du souffle de la nuit tout entière animée qui soupire et qui déferle en un seul flot.

Un tel déluge de toutes parts de la vie respirante et montueuse que le feu d'un astre pourrait claquer dessus comme la pluie sur de l'eau I

Comme les poissons vivent dans l'eau et les

petits oiseaux dans la forêt, c'est ainsi que les hommes de mon pays

Vivent au sein de l'immense moisson et de cette mer qu'ils ont faite.

Et le vent d'un seul côté sur cette houle infinie apporte le sens de leurs existences à mon âme,

Unies à l'immense Cérès !

— Et maintenant cette moisson de l'exil est mûre, mais je sais qu'il me reconnaîtra et que mes yeux n'ont point changé.

Ah, que je revoie encore ce visage caressant et fermé, et ce frère qui ne peut quitter le masque, et ce sourire lentement sur ses lèvres, terrible à voir !

Nous seuls savons ce que nous avons souffert.

Et la moisson est mûre, mais je sais que mes yeux n'ont point changé, tels que de la fière jeune fille que jadis il fit céder.

Ces deux yeux bleus dans les siens, pleins d'une ivresse glacée !

Et je suppose que son cœur m^est ouvert, mais je sais que son esprit m'est fermé, et il ne me dit point ce qu'il pense.

Laeta, joyeuse fille du sol latin ! et toi, obscure Égyptienne à ma gauche ! votre sort n'est pas si heureux que le mien.

Heureux celui qui aime, mais plus heureux celui qui sert et dont on a besoin, et ces deux que le besoin indissoluble

Relie comme une troisième personne !

Demain est là où cesse notre absence !

Et ce n*est pas seulement lui et moi, c'est tout un peuple en nous qui désire et qui est partagé.

Entre l'Orient et l'Occident, là où les eaux se partagent sans pente.

Au centre de l'Europe il y un peuple divisé.

Ni la nature ne lui a donné de frontières, ni la naissance de roi, et c'est l'homme seul qui le limite de tous côtés :

Mais ils avaient envahi leur terre comme une céréale.

Et ses voisins se le sont partagé en trois parts, comme si, quand le vent souffle, les bornes et les poteaux

Empêchaient la moisson d'onduler d'un bout à l'autre et cette mer prisonnière de ses racines I

Au centre de trois peuples il y a un peuple submergé.

Dieu l'a voulu ainsi afin qu'entre l'Est et l'Ouest, entre l'hérésie et le schisme, là où l'Europe s'arrache en trois morceaux.

Il y ait un sacrifice perpétuel et un peuple selon son cœur :

Et le nom même de la Pologne n'est pas retrouvé sur la carte.

Ni la nature n'en a fait une seule chose, ni le sang, ni l'autorité, ni la coutume, ni aucun intérêt de ce monde.

Et il n'y a chez lui riches ni pauvres, et tous sont également sous la meule,

Mais seulement une volonté commune et l'amour, et les cœurs de ces trois multitudes qui désirent l'une vers l'autre,

A la ressemblance des trois Églises ;

Un seul peuple dans les trois Vertus,

Dans la Foi, et la Charité, et l'Espérance, hors de tout espoir humain.

Et la dernière fois que j'ai vu mon mari (avant qu'une mission sans espoir l'appelât ailleurs)

Je me souviens ! c'est une nuit comme celle-ci,

Quelque part au centre de l'Europe, dans un vieux parc royal, sous le tilleul Bohême.

Nous étions là devant quelques coupes, une douzaine prêts à nous séparer.

Et l'on ne voyait dans la nuit que le point rouge d'une cigarette aux lèvres de deux ou trois.

(Tous sont morts.)

Et éclairant le beau col nu à la petite oreille soudain l'éclair d'un diamant

Comme une grosse goutte sous d'épais cheveux noirs empruntée à des eaux immatérielles.

Et l'on n'entendait rien que dans les avenues immenses le roulement sourd d'un équipage,

Et le dialogue bien loin, aux deux extrémités de ce jardin, d'orchestres opposés.

Dont le vent faible étrangement tour-à-tour unissait et divisait les cuivres.

Li£TA

Qu'importey s* il revient ?

FAUSTA

H6te entre mes bras d'un seul Jour et qui repart demain !

hMTA

Ne peux-tu le retenir ?

FAUSTA

Mon affaire n'est pas de savoir y mais d'obéir.

LMTA

Mais il t'aime^ tu le sais.

FAUSTA

Je ne lui ai tien demandé.

LMTA

Sauve le temps qui est court l

FAUSTA

J^ai sauvé du temps qui passe V amour.

UBTA

Quel est cet abri contre le tempSy ma saur ?

FAUSTA

La Chambre Intérieure.

LMTA

Tout est soumis au temps.

FAUSTA

Excepté cependant...

BEATA

— V absence.

LMTA

— V espoir joyeux qui le devance l

FAUSTA

... Le cœur qui lut donne naissance.

LiETA

Tout passe avec le soleil.

FAUSTA

Le soleil s* est arrêté.

BEATA

Vœil s est fermé.

LiETA

Dis-nouSy Faustay le sommeil.

La patience du cœur qui veille.

Page 1