CANTIQUE DE LA CHAMBRE INTÉRIEURE
FAUSTA. — C'est en vain que la distance et le sort nous divisent !
Je n'ai qu'à rentrer dans mon cœur pour être avec lui et qu'à fermer les yeux
Pour cesser d'être en ce lieu où il n'est pas.
Cette liberté du moins, je la lui ai retirée, et il ne dépend pas de lui de ne pas être avec moi.
Et je ne sais s'il m'aime, ses desseins me sont inconnus et l'accès de sa pensée m'est interdit.
Mais je sais qu'il ne peut se passer de moi.
Il voyage, et je suis ici. Et où qu'il aille, c'est moi qui lui donne à manger et qui lui permets de vivre.
Et à quoi, si je n'étais ici, lui serviraient ces moissons autour de nous ?
A quoi tous ces fruits de la terre, si je n'étais ici au milieu qui tiens la huche, et le moulin, et le pressoir ? et qui ordonne tout.
A quoi tout ce domaine.
S'il n'y avait de toutes parts, par où descendent les chars de foin et, l'hiver, les longs sapins branlante attelés de deux paires de bœufs,
JJAlba Via et les chemins qui conduisent vers la maison }
S'il n'était loin de moi, si je n'étais loin de mon époux ici, administrant ces biens.
Le besoin qu'il a de moi ne serait pas aussi grand.
Car ce n'est aucune molle complaisance qui nous unit et l'étreinte d'une minute seule.
Mais la force qui* attache la pierre à sa base et la nécessité pure et simple sans aucune douceur.
Et je sais qu*il est là tout-à-l'heure.
Mais que m'importent ce visage fermé, et ce sourire ambigu, et ce cœur qui ne se livre pas !
Et moi, est-ce que je lui livre le mien ?
Nous ne fîmes pas ces conditions, le jour de nos épousailles.
Qu'il garde son secret, et moi je garde le mien.
Ah, s'il m'ouvrait son cœur, voudrais-je le laisser partir encor ?
Et si je lui ouvrais le mien, s'il connaissait cette place qu'il a avec moi.
Il ne me quitterait point de nouveau !
Dieu m'a posée sa gardienne.
Moi qui suis faite pour l'aider, vais-je être son entrave ?
Moi qui suis faite pour être son port, et son arsenal, et sa tour,
Vais-je être sa prison ? vais-je trahir la patrie ?
La force qui lui reste, vais-je la lui retirer ?
Ah, du moins qu'il m'épargne ! qu'il ne sollicite point cette part de mon âme la plus réservée.
Cette chambre qu'à lui-même il ne faut pas ouvrir.
De peur que je ne lui cède !
Qu'il ne me rende point la défense trop difficile,
S'il ne veut que je lui ouvre cette porte fatale qui ne permet point le retour !
Qu'il ne demande point trop à la fois,
S'il veut que la moisson devienne de l'or !
Qu'il ne vienne pas à moi comme dans les songes avec cet étrange sourire 1
Ah, je sais que cette nuit nous trompe et le jour reviendra encore !
Et quand je rêve, je sais que c'est un rêve et que je suis dans ses bras cette colonne vivante et voilée qu'on étreint comme un candélabre de deuil I
Que je serve, c'est assez. Je sais qu'un jour je m'éveillerai entre ses bras 1
Maintenant je dors et si j'ouvre les yeux une seconde.
Je ne vois autour de moi que de l'or et de tous côtés la couleur de la moisson !
LiBTA
Vor de ces champs qui i appartiennent.
FAUSTA
... Uune terre qui n^ est pas la mienne !
LiETA
Devine...
BEATA
... Sous le voile qui cache et illumine....
... Montagnes et collines....
BEATA
...La moisson immense et clandestine !
Richesse vaine 1
LiETA
Montagne et plaine....
BEATA
Vignobles et moissons....
LiETA
Laitages et toisons....
BEATA
Examine....
LiETA
Imagine....
BEATA
Devine ton domaine....
Patiente Fausta....
BEATA
Puissante Fausta....
LiETA
Fruit de ta patience et de ta peine !
Patience en vain ! peine vaine !
BEATA
Qu'importe demain ?
LiETA
Écoute I
BEATA
Entends de là-bas qui vient^
LiETA
Sur l'aile du vent qui se lève^
BEATA
Le premier souffle^ pas encore 1
LiETA
Du matin....
BEATA
Par qui le conseil en vain
LiETA
Cesse aux feuillages qui rêvent
BEATA
Du silence qui s'éteint^
Des mystères qui s'achèvent^
BEATA
Le bruit à peine distinct^
hJETh
La syllabe^ longue et brève^
BEATA
Profond et presque indistinct^
FAUSTA
Du fleuve qui n^ est pas le mien l
LiETA
Le ciel du moins est à tousy le même pour tous.
BEATA
Qu'il est beau ! Ah^ quelle paix l quelle lumière l
LiETA
Aussi douce aux regards^ Beata^ que le pétale d'une rose blanche Vest à la peau l
BEATA
Quelle paix l
LiETA
Cest ainsi que par une telle nuit fai entendu le bienheureux lac appelé Bodensee à petits coups heurter sa conque d'herbage^
Et sous le bois où le dernier rossignol vocalise
Sa nappe jusqu'à nos cœurs expirer en syllabes allemandes
De ces eaux qui dans le feuillage des hôtels et des hôpitaux s'amortissent en trois replis paresseusement l'un sur l'autre plus gras que la feuille de menthe l
BEATA
« Tu as connu l' Allemagne ^ La ta ?
FAUSTA
Regardez ce nuage qui passe l
LiETA
Comme il brille l
FAUSTA
Comme il vole^ énorme et liger^ dans le courant de r air fantastique y
Pareil à un chou monstrueux et à un trtne^
Tout radieux et imprégné de la splendeur lunaire !
LMTA
Un autre j puis un autre ! un autre, un autre encore !
BEATA
Cest la grande procession de Minuit qui commence.