EL LES COMMUNICATIONS FLUVIALES DU PAYS DE GAZA
D'une tout autre nature est le second problème dont je dois maintenant parler. Là c’est un fait réel dont il reste à chercher la cause ; ici c’est la réalité mème du fait qui est en question. Et si ce fait pouvait être démontré comme réel, il serait, pour lavenir du Gaza tout entier, d’une importance telle aux points de vue commercial, agricole et militaire, que les propriétaires du pays, soucieux du développement de leur colonie, ne devraient se donner aucun repos avant d’avoir complètement élucidé ce problème.
La question peut se poser en ces termes : Existe-t-il, a certaines époques de l’année, des communications fluviales ininterrompues : 1) entre le Nhomati et le Limpopo, 2) entre le Limpopo et la Sabi du Mosapu, et 5) entre ces deux derniers cours d'eau et Inhambane ?
rest en 1889 que ce problème se posa pour la première fois devant moi. J'étais parti de Valdézia dans l'intention de chercher entre les Spelonken et 'Antioka une route sans tsétsé et un bon gué pour la traversée de l’Olifant. J'avais cette fois comme compagnon de voyage M. E.-H. Schlæfli, arrivé depuis peu en Afrique, et qui a raconté notre exploration au tome VII du Bulletin de la Société Neuchâteloise de Géographie, 1892-1893. Il y avait cinq semaines que nous explorions le pays, toujours à pied, longeant le Salati, l'Olifant, puis le Limpopo sur sa rive droite ; et nous étions près d’atteindre l'embouchure de ce fleuve dans l'Océan Indien. Il nous restait un dernier affluent que les indigènes appelaient le Loumane, c’est-à-dire le mordant, et qu’ils nous représentaient comme d’une traversée dansereuse. Nous nous préparions à livrer des combats homériques aux Caïmans dont le Limpopo est si riche, et, pour dire toute la vérité, l'émotion commençait à nous saisir, moins à cause de nous que pour nos dix ànes. Notre émotion, heureusement, était gratuite et superflue. Là où nous l’avons passé, le Loumane est une sorte de profond cañon de 50 à 60 mètres de
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large, soumis à la marée, et ses mâchoires si redoutables consistent en des berges composées de boue puante et glissante de-plusieurs mètres d'épaisseur où nos ânes s’enlisaient jusqu’au ventre. Le passage franchi, et toute la caravane saine et sauve de l’autre côté, je demandai des renseignements sur la rivière et le pays, comme au resté à chacune de nos haltes ; à côté de l’évangélisation, c'était là notre Sujet habituel de conversation avec les indigènes. C’est alors que l’un d'eux, Tlélélane, le passeur, appuyé par les autres, m’affirma que le Lou-
mane avait deux embouchures, l’une dans le Limpopo, l'autre.
dans le Nkomati. C’était la première fois que j’entendais parler de deux fleuves communiquant entre eux par un canal navigable naturel.
Dès lors, la vérification de ce renseignement fut de ma part l'objet d’une enquête constante. Soit à la maison, soit dans mes voyages ultérieurs, j'ai interrogé nombre d’indigènes et étudié attentivement le Gaza pour autant que la chose m'a été possible. Or ce fait de la jonction des deux fleuves par le Loumane aurait, parait-il, au dire des indigènes, son pendant en plusieurs autres endroits, et cela non seulement entre le Nkomati et le Limpopo (par deux ou trois canaux différents), mais encore entre le Limpopo et la Sabi du Mosapa par le Nwalwedzi ! ou Lwedzi, et entre le Lwedzi et la baie d’Inham-
i Une petite excursion sur le terrain linguistique intéressera quelques lecteurs. Ce nom de Nwalwedzi se décompose en trois parties: Miwa-loeudzi.
Nwa indique la filiation : fille de, Toutes les filles ou femmes thonga possèdent au moins deux noms; l’un ou les uns sont leurs noms personnels œuère connus que de leurs compagnes; l’autre -est celui par lequel elles sont désignées dans « le public», et c’est le nom du père précédé de ce mot nwa. Ainsi Gavaza a plusieurs filles dont chacune n’est appelée dans le pays que sous le nom de Nwa-Gavaza, c'est-àdire fille de Gavaza. D'autre part, de même que dans la mythologie antique, les rivières, les sources et les fleuves étaient personnifiés par une divinité, de même chez les Thonga les eaux courantes sont considérées comme des êtres spéciaux, des personnes et des personnes du sexe féminin. De là vient qu’une forte proportion des rivières de l’Afrique bantou ont comme syllabe initiale nwa ou ma, fille de.
Li ou lu est un préfixe qui, avec une quinzaine d’autres, marque les catégories entre lesquelles ont été répartis tous les objets tombant sous les sens des Bantou. De même que les préfixes mu, mi, ma dési-
bane. Ces communications-là sont de beaucoup les plus importantes au point de vue géographique et pratique, parce qu’elles réunissent des bassins hydrographiques différents. D’autres existent, intéressantes encore, mais de moindre valeur, dans le rayon de chacun de ces bassins.
On pourrait déjà, à priori, admettre comme valables ces renseignements des natifs, car ces faits s’éloignent trop des lois ordinaires de la géographie physique pour avoir pu être inventés par des cerveaux de sauvages, pas plus que les navigateurs phéniciens, malgré leur science et leur hardiesse, n'auraient pu raconter avoir vu le soleil se lever sur un autre point cardinal s'ils n'avaient pas vraiment fait le tour de l’Afrique.
Je n'aurais certes pas davantage inventé moi-même un pareil problème, mais, d’après la connaissance que je possédais de ce pays que j'ai parcouru en plusieurs sens, je n’eus aucune difficulté à admettre, sinon la réalité permanente, tout au moins la possibilité, au temps des hautes eaux, d’une communication fluviale ininterrompue entre Lourenço Marques et
onent sénéralement les êtres humains comme personnalités distinctes, de même le préfixe /w englobe une classe qui comprend des objets très disparates dont l’idée générale rappelle quelque chose qui s’étend ou s'étale. La mer, les rivières, rentrent éminemment dans cette catégorie d'êtres. S
Edzi est un des mots les plus intéressants et les plus suggestifs des langues bantou. On le trouve sous les formes edzi, etsi, ezi, eti, 1z1, azi, asi, ati, adzi, andzi, andza, anza, etc., etc.; il signifie liquide naturel (eau, lait, sang, salive, sève, etc.). Son sens profond est celui de reproduction, fécondité ; de là vient que de cette racine proviennent aussi les mots sionifiant femme, femelle, lune {principe de fécondité de la terre selon les Bantou. 4
Ce nom de Lwedzi appartient à une foule de rivières africaines. Le Luizi est le nom indigène du Zambèze des chutes Victoria à son embouchure. Les Nwa-n-edzi, Shingwedzi, Nkomati, Mambedi, Maveti, Nwaveti, Nwetsana, Nyassa, Nyanza et beaucoup d’autres se rattachent à la même origine. :
Une remarque encore sur le Lwedzi. Cette rivière porte plusieurs noms. Vers son cours inférieur, à partir de son confluent avec le Soungoutane {ou Sounsouti ou Sagouti), il s’élargit en une superbe nappe d’eau animée de milliers d’échassiers et s'appelle Nyangoulé. Plus loin, il se rétrécit de nouveau jusqu’à son embouchure dans le Limpopo et devient le Shengane ou Shenganène.
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Shitshongi, sur la Sabi du Mosapa. Quant à mes informations, je les ai recueillies en des lieux très distants les uns des autres et de la bouche d’indigènes ne se connaissant aucunement. Pour tous, cette question n'en était pas une et ne présentait rien de phénoménal.
Pour bien comprendre le problème en question, il est nécessaire de se rendre compte de la configuration du pays côtier à partir du Zululand jusqu’à la Sabi du Mosapa. Chacun sait que l'Afrique méridionale forme un vaste plateau dont le bord se relève en une chaîne de montagnes plus ou moins large et plus ou moins régulière, qui porte, dans l’Afrique sudorientale, le nom de Drakensberg. Entre cette bordure et la mer se trouve un pays généralement plat, très malsain sous les tropiques, de largeur très inégale. Parfois cette bordure longe elle-même la mer ; ailleurs, elle en est à une grande distance. C’est le cas du Gaza.
À partir de Natal et du Zululand, où le Drakensberg forme un énorme massif, ce rempart du plateau se rétrécit, se dirige directement au Nord, en suivant le 31°° à l’Est de Greenwich en mème temps qu'il projette, dans la direction du 34°, une sorte de crête secondaire, le Lebombo,quicoupe le bas-pays en deux parties parfaitement délimitées.
Dans l’espace compris entre le Drakensberg et le Lebombo, les rivières, descendant du haut-plateau par de nombreuses cascades, y conservent un cours rapide,-coupé de rochers qui les rendent réfractaires à n'importe quel genre de navigation. Le pays est sec, stérile, rocailleux, peu habité ; la végétation y est dure, rare et rabougrie ; c’est le paradis du gibier. Le Lebombo se dresse à l’orient de ce pays peu intéressant comme une barrière rocheuse dont la mer a dû baigner le pied et la recouvrir elle-même pendant de longs âges géologiques. Une dernière fois ces rivières doivent faire un violent effort pour se frayer un passage au travers du Lebombo ; elles se réunissent même volontiers pour l’accomplir plus sûrement, et, après avoir traversé en bouïillonnant ces roches dures qu’elles ont tant de mal à entamer, elles débouchent dans une plaine basse, sablonneuse, où elles s’étalent plus à leur aise, se pro-
mènent capricieusement sans trop se presser et permettent
enfin à l’homme de les plier à son usage.
C'est entre le Zululand et le Nkomati que la plaine basse est
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le plus étroite. À Lourenço Marques, elle n’atteint pas même 50 kilomètres ; puis, dès le Nkomati, la côte s’infléchit rapidement vers l’orient et refoule les eaux de l'Océan Indien. Sous le 23e°, à la latitude de Valdézia, la plaine du Gaza, entre le Lebombo et la mer, atteint son diamètre maximum, soit environ 400 kilomètres.
Cette plaine basse du Gaza est cependant bien loin d’être uniforme. On pourrait même la partager en trois bandes, chacune d'elles avant son caractère très spécial.
La bande occidentale, celle qui longe le Lebombo et dont elle n’est que l'épaulement, constitue un bas-plateau rocailleux, plus ou moins ondulé, se creusant parfois en ravins profonds suivant l'étendue de leurs bassins hydrographiques ; l'immense majorité de ces ravins sert de lit à des cours d’eau qui n'existent que dans la saison des pluies. Seules quelques rivières (Nkomati, Sabi, Olifant, Shingwédzi) qui, venant de l’Ouest ont coupé le Lebombo, sont permanentes, mais on n'en compte pas même une dizaine sur les 600 kilomètres qui séparent le Zululand du Mosapa. En traversant ce bas-plateau, ces rivières conservent encore une allure assez vive, mais leur cours n’est plus guère obstrué de rochers. Partout sur ce plateau se manifeste encore l’action prolongée des mers qui s'étendaient alors jusqu’au pied de la haute chaîne du Drakensberg.
La bande la plus orientale est représentée par une longue et étroite bordure de dunes qui suivent le rivage de la mer. Ces dunes ne sont pas uniquement de sahle. Sous celui-ci se trouve un terrain dur, ni terre ni pierre, une sorte de poudingue rouge bien connu à Lourenço Marques où il sert de matériel de construction. La Pointe Vermeille, près de cette dernière ville, permet à chacun de se rendre compte de la substructure de ces dunes ainsi que de la conformation de cette bordure. C’est une chaîne tantôt simple, tantôt complexe, qui court le long de la mer, une sorte de digue que des Titans auraient élevée pour opposer un obstacle aux envahissements de Neptune ; à cette digue, ils n’ont ouvert, entre la Baie de Delagoa et l’embouchure de la Sabi, 600 kilomètres plus au Nord, que 6 écluses, soit 1 par 100 kilomètres, pour laisser écouler l’écume des eaux descendues des nuages ou de lParrière-pavs.
La première de ces portes est la trouée faite par le Nkomati.
La deuxième est celle du Bohémbyé ou Lagoa River, qui est véritablement tantôt lac, tantôt rivière, et que je recommande aux amateurs de curiosités naturelles. Ici ce n’est plus seulement une pointe vermeille, mais la coupe d’une gigantesque porte de 900 mètres d'ouverture !, aux linteaux taillés à pic. Le seuil de sable, formant un dos d'âne d’une trentaine de mètres de largeur, sépare la mer du Bohémbyé. Ce n’estqu’aux grandes marées que l’océan, toujours envahissant, peut lancer ses vagues par-dessus ce seuil qu’il a élevé lui-même avec l’aide du vent. À son tour le Bohémbyé, alimenté de nombreux cours d’eau, se remplit jusqu’au jour où, atteignant le sommet de ce seuil, les indigènes ouvrent à ses eaux un étroit passage qui s'agrandit rapidement sous la poussée de plus en plus forte du flot. Bientôt c’est, pendant quelques jours, un vaste fleuve qui emporte le seuil tout entier dans son irrésistible courant et va ronger à droite et à gauche jusqu'aux piliers de son écluse naturelle.
La troisième porte de cette chaine vermeille est celle du Limpopo où elle a pris les proportions que comporte limportance de ce fleuve.
Plus au Nord, le Zavora fait pendant au Bohémbyé ; puis Inhambane constitue une cinquième trouée, et, entre cette ville et l'embouchure de la Sabi, une seule ouverture livre passage aux eaux accumulées dans l’intérieur du pays ?.
Que l’on se représente maintenant la superficie totale des territoires tributaires de ces trois fleuves, Nkomati, Limpopo: et Sabi, auxquels il faut ajouter leurs petits imtermédiaires, le Bohémbyé et le Zavora ; que l’on mesure, si possible, les énormes masses d’eau que les pluies doivent déverser sur ces pays, et l’on comprendra que les six à sept ouvertures par lesquelles ces eaux peuvent rentrer dans la mer doivent être absolument insuffisantes, et qu’une forte proportion doive en être retenue en arrière pour former d'immenses ou d'innombrables réser-
1 Exactement 1200 pas.
2 Pour être tout à fait exact, il faudrait dire que la Sabi elle-même constitue la dernière trouée. Les trois cours d’eau qui, d’après les voyageurs, débouchent dans l'Océan Indien entre Inhambane et la Sabi, paraissent en effet ne drainer que le flanc occidental de la chaîne des dunes qui longe la mer, à moins que des explorations ultérieures ne viennent
montrer que ces rivières sont aussi en communication avec la vaste plaine du Hanyivone, |
voirs. Or, c'est précisément là le phénomène qui se présente entre la bordure de la mer et les épaulements inférieurs du Lebombo. Cette bande médiane du bas-pays est une inépuisable éponge dont l’eau, de juin à décembre, est dans une forte proportion emportée par une évaporation intense, mais qui, de janvier à mai, a sa vie à elle et ses procédés particuliers.
Étudions d’abord ces procédés tels qu’on les voit en activité dans un même bassin hydrographique. Ce n’est pas qu’ils soient spéciaux aux fleuves du Gaza. Les îles et deltas de nombreux fleuves des deux hémisphères nous fournissent des exemples de ces dédoublements de cours d’eau, mais dans le Gaza — comme sans doute aussi dans d’autres pays plats — ce phénomène se présente à nous sur une échelle si anormale qu’elle en constitue décidément un trait caractéristique du pays.
Pour ne pas allonger des descriptions d’un intérêt plutôt secondaire, je m'en tiendrai à ce que j'ai constaté de visu sur le Limpopo dont j'ai étudié les deux rives sur une assez grande étendue.
Dans ces bras secondaires, on peut distinguer deux catégories distinctes. Les uns, quittant le fleuve, y rentrent à une plus ou moins grande distance ; les autres, au lieu d’y rentrer directement., vont se déverser dans un affluent, cette seconde catégorie constituant un chainon intermédiaire entre les bras secondaires simples et les canaux reliant des bassins hydrographiques différents.
Entre le Kalahari et le Zambèze, il existe un pays plat qu’on a surnommé le « Pays des mille étangs, the Land of the Thousand vleys ». Le Gaza, lui, peut revendiquer le titre de « Pays des dix mille étangs ». Le long des fleuves, dans les solitudes des déserts, dans les forêts vierges, partout on rencontre des eaux stagnantes, parfois salines, le plus Souvent douces, tantôt indépendantes, tantôt rattachées à des rivières voisines ; les unes profondes et peuplées d’hippopotames, les autres supertficielles et pouvant mesurer jusqu’à des milliers de mètres carrés ;toutes donnant au paysage un air riant et pittoresque ou tout au moins corrigeant son aspect aride, quelques-unes mèmes rappelant nos charmants lacs suisses et s’entourant d’une luxuriante végétation.
Parfois ces lacs forment des séries ininterrompues, telle