DANS UN YACHT
C'était au mois de juillot de T année dernière.
Fatigué du bruit de la ville et du tracas des affaires, j'avais accepté Finvitation d'un mien ami qui habite un charmant village situé à quelque trente lieues de Québec.
Parti le matin par le convoi de l' Intercolonial, accompagné de mon fidèle * 'Bismark" — un chien d'arrêt que m'envie plus d'un chasseur — nous recevions tous deux à notre arrivée à X...^ le soir du même jour, l'accueil le plus aimable de la part de mon ami que nous désignerons, si voua me le permettez, sous le nom d'Auguste
Villeneuve. Dans la personne de sa jeune femme— que je ne connaissais pas encore et à laquelle il me présenta, je rencontrai les charmes d'une jolie pers|onne jointe aux grâces d'une maîtresse de maison aussi bonne qu'aimable.
Nous donnâmes notre soirée à la causerie et à nos projets d'amusements pendant les huit jours dont j'avais à disposer. Il fut convenu, avant de nous séparer pour la nuit, que dès le lendemain nous irions en excursion à un petit lac qui se trouve à deux ou trois lieues dans les montagnes en arrière de la villa de mon ami.
De bonne heure, le lendemain matin, nous étions en route, et, de ma vie, je ne passai journée plus agréable. Le poisson abonde dans ce joli lac aux eaux bleues, et pour s'y rendre, l'excursionniste rencontre les paysages les plus agrestes*, une nature aussi riche que variée.
Mais pardon, lecteur, mes souvenirs m'emportent et je m'arrête heureusement ici; car mon but, en écrivant cette nouvelle n'est pas de vous raconter mes impressions de voyage.
Nous étions de retour au village à la tombée de la nuifc, harassés, fatigués de corps, mais dispos d'esprit et enchantés de notre excursion.
Dès neuf heures, en dépit du charmant babillage de madame Villeneuve, et peu habitué da resite aux exercices violents, je bâillais à me briser les mâchoires, quand, après m'avoir raillé un peu sur nos mœurs efféminées des villes, la femme de mon ami me donna mon congé.
Une vieille tanbe, arrivée pendant notre excur-
y sion au lac s'était emparée de ma chambre de
la veille; madame Villeneuve s'excusa de me
mettre coucher dans le cabinet de travail de son
mari.
Auguste vint m'y conduire, et comme il arrive souvent en pareil cas, le déplacement m' ayant • nlevé toute envie de dormir, nous nous mîmes
causer.
— Si nous buvions un punch? fit tout-à-coup , mon ami. Qu'en dites-vous, journaliste en herbe, terreur future des gouvernements à venir?
— Je dis que l'idée est bonne, répondis-je, et que, par ma foi, si vous êtes aimable, vous allez la mettre tout de suite à exécution.
— Attendez-moi quel (pies minutes. Je descends le préparer moi-même à l'office; car les domestiques sont couchés.
— Si vous avez besoin d'aide?...
— Pas le mjoins du monde, merci; un moment de patience de votre part, voilà tout.
— Allez donc, et que Baochus vous inspire.
Pendant l'abseaice de mon ami, je fis l'inventaire de sa bibliothèque, tous livres de choix. Car M. Villeneuve, quoique grand propriétai- : re-cultivateur, possède une nature de lettré et tourne même fort bien un vers.
Tout-à-coup dans le coin poudreux d'un des rayons, à côté d'une bourse élégamment travaillée, j'aperçus un rouleau de papiers manuscrits liés par une faveur rose.
\ Je ne saurais dire pourquoi oe manuscrit piqua ma curiovsitê, et sans réfléchir que je me rendais sans doute coupable d'indiscrétion, ou croyant peut-être tomber srur un ouvrage destiné à la publicité, jïenlevai Tattache et je me trouvai en possession de plusieurs lettres portant des dates déjà fort anciennes.
Un grand nombre de ces lettres étaient d'une charmante écriture de femme.
Honteux de mon indiscrébion, j'étais à remet tre toutes choses en place, quand Augdste entra portant un énorme bol de punch fumant.
— Ah ! je vous y prends donc, monsieur le fiireiteur dans les secrets d'autrui, s'écria mon ami en déposant son bol sur la table. Pendant que je m'évertue à vous faire du punch, vous cherchez à me ravir les secrets de ma jeunes«e!...
— De grâce, mon cher, repris-je en rougissant de ma faut^se position, je vous jure que je n'ai pasi lu une seule ligne. Ce n'est que par un mouvement irréfléchi, et presque instinctif, que j'ai pu me permettre de prendre ces papiers dans mes' mains. Si l'offense...
— Consolez-vous, interrompit Augusite en souriant de mon air embarrassé, vous n'avez été nullement indiscret. D'ailleurs vous êtes assez mon ami pour que je n'aie rien de secret pour vous. Si vous vious croyez réellement coupable envers moi, voici de suite le châtiment: je vous condamne à toutes le® lire, ces lettres. Vous qui
icrivez, peut-être y trouverez-vouB matière à euilleton.
— Vous connaissez le proverbe, continua-t-il iprès quelques instants de silence: ''On parle ;urtout de ceux et de ce que Ton aime!'^ ...
Ce® pauvres lettres sont en quelque sorte This- ;oire de mon mariage, et vous ne sauriez croire (ueJ charme elles ont pour moi...
Que voulez-vou€i ! ces papiers me rappellent lue la femme qui est aujourd'hui la mère de nés enfants, même avant de me connaître, sans îavfoir si elle ne consommerait pas le malheur le toute sa vie, était cependant résignée à m'é- 5ouser dans le seul but de réparer une spoliation commise par son père au préjudice de ma ami lie.
Et comme j'ouvrais des yeux étonnés:
— Lisez, fit- il en me passant ces letjt^res. Si ^ous avez besoin d'explications, je vous les donlerai en vous racontant ce qui fait suite. 6
Sur ce, bonsoir, cher ami, et ayez la patience l'aller jusqu'à la dernière.
Ce sont ces lettres que je présente aujourd'hui lu lecteur, sans y chaager un seul iota. Malgré luelques incorrections, je croirais leur enlever luelque chose de leur fraîcheur et de leur origilalité!
Plairont-elles autant qu'elles m'ont intéressé?
J'y compte. Fasse le ciel que mon espérance le soit pas déçue!...
TI
Québec, 4 août, 186.
Mon cher Gustave,
Les bons conseils que tu me donnes dans ti dernière lettre m'ont vivement touché. Je 0O] prends qu'il est temps pour moi de dire un adi< éternel à cette vie tapageuse de garçon poi entrer dans le saint état du mariage, — style d< rami commun Narcisse — .
Te le dirais- je? je vois arriver ce moment av< terreur, et cet effroi est d'autant plus réel, que je ne connais nullement ma prétendu fiancée.
On la dit fort gentille, très bien élevée, ins-
truction solide, cœur d'or, de resprit. comme
une parisienne et vingt mille louis de dot,
étant fille unique de monsieur s,on père qui vaut un peu plus que la susdite somme.
Malgré tant d'attraits, mon cher, j'ai peur de tenter la première épreuve. Car si j'allais ne pas lui plaire à la belle et fière Eugénie! — T'aije dit qu'elle s'appelle Eugénie? —
Tu as beau me rappeler certains succès de salon, plusieurs de mes conquêtes — amourettea aussi vite formées qu'oubliées, — je puis fort bien, cette fois-ci, littéralement échouer.
Franchement, mon cher Gustave, j'en serais ravi... Pourquoi? dis'-tu. Qui sait! peut-être précisément parce que ce mariage m'est imposé par dos circonstances dont on n'a pas cru devoir me faire part jusqu'à ce jour.
Du reste, sais-je si elle me plaira cette jeune
fille?
Je rêve une charmante blonde, aux yeux noirs, à la taille svelte et élancée, un peu romanesque, mais pas trop, et je me figure qu'on va me présenter pour fiancée une esipèce de grosse paysanne aux joues rebondies, le teint haut en couleurs et taillée en gendarme.
^ Quoiqu'il en soit, je me proposais d'aller îtle rencontrer aux eaux en compagnie de ta charmante femme, et voilà mon voyage gâté par. ce sot projet de mariage.
A quand la noce? me demandes- tu dans ta
lettré. Je ne puis te le dire avant d'avoir *'essuyé'' une nouvelle entrevue avec ma mère.
Dieu veuille qu'il survienne une cause qui empêclie de donner suite à ces tentatives de mariage, et je m'envole vers toi.
Rappelle-moi au souvenir de madame Chèvrefile.
A toi de cœur,