‹ Deux récitsChapitre 5 sur 9 · AUGUSTE VILLENEUVE · texte numérisé non relu

AUGUSTE VILLENEUVE

Québec, 15 août 186...

Mon cher Gustave,

Cett^ rupture de mon mariage, que je désirais de tous mes vœux dans ma dernière lettre, n'a pas répondu à mon appel. Bien au contraire, l'enlfcfrevue que je viens d'avoir avec ma mère m'a complètement décidé à faire les démarches nécessaires à la consommation de ce détestable hyménée.

Je pars demain pour X... où demeure ma fiancée.

Tu me pries de te tenir au courant de cette affaire; je m'exécute avec d'autant plus de plai-

sir que toi, du moins, qui m'aimes bu partageras mjes ennuis.

Il est important que tu connaisses au préalable certaines circonstances pour t'expliquer cette persistance de ma mère à vouloir me faire épouser Mademoiselle Eugénie Senneterre.

Il y a deux heures à peine, cette bonne mère mè fit prévenir qu'elle m'attendait au salon.

Je soupçonnai à rinstant qu'il s'agisisiait de la grande questÎKDn de mon mariage.

Ce me rendis avec empressement à cette invitation, et au regard anxieux que me lança en entrant cette excellente maman, je compris qu'elle redoutait autant sinon plus que moi le résultat de cette entrevue décisive.

— Auguste, mon enfant, me dit-elle de sa bonne voix douce, viens t'asseoir près de. moi, nous avons à causer sérieusement.

— As-tu réfléchi, ajouta-t-elle aussitôt que j'eus pris place à ses côtés sur le siofa, as-tu bien pensé au projet de mariage avantageux pour toi dont je t'ai parlé il y a un mois? Eh ! bien, mon cher fils, quelle résolution as-tu pris©?

— ^Ma chère maman, répondis- je en essayant de paraître à l'aise, j'avoue candidement ne m'être encore arrêté à aucune décision que le délai accordé pour faire mes réflexions ne aéra expiré que dans un mois.

— C'est vrai, mais des raisons graves — oraisons que tu me permettras de taire quant à présent —

n'engagent seules à hâtey ta décision. Si ce ma- ;iage échoue, mon cher Auguste, et par ta fauibe, tu pourras t'accusen de m 'avoir causé un :;hagrin qui marquera dans ma vie.

'Je sais qu'il te répugie d'entrer dans une vie nouvelle avec une femme que tu ne connais pas; mais ce que tu sais\des qualités du oœur et de l'esprit de cette jeune fille peut te rassurer. Du reste ce mariage lui permettra de réparer une spoliation dont son père s'est rendu coupable envers nous.

Et comme je relevais la tête d'un air étonné, ma mère me raconta l'épisode suivant de l'histoire de ma famille.

''Ton grand'père Villeneuve, me dit-elle, fils unique d'un riche armateur, à la mort de son père se trouva possesseur d'une fortune asf ez considérable pour lui permettre de vivre dans l'opulence, même à la ville. Mais ses goûts étaient modestes et tranquilles, c'est pourquoi il préféra réaliser ses capitaux qu'il plaça dans les banques. Tl s'acheta ensuite une magnifique ferme à X... et s'y fixa définitivement avec sa jeune femme.

'TaiVe cultiver sa ferme, s'occuper d'améliorations industrielles et de découvertes scientifiques, telle fut sa vie pendant un certain nombre d'années.

''Ta grand'maman mourut après un séjour de deux années "à X... en donnant le jour à ton père.

"Quelque temps après, M. Villeneuve convolai en seconde noce — il épousa une demoiselle Beaulieu — et de ce deuxième mariage naquirent deux filles. '^

'^Cette belle-mère ne fut pas très-tendre pour le fils de son mari, à tel point que ton père fut élevé à la pension. %

"Comme tu le sais déjà, l'auteur de tes jours,

ton regretté père, étudia le droit et fit jusqu'à

sa mort partie du barreau de Québec.

*'Tout alla assez bien pendant quelques an-, nées, quand, un malheureux jour, ton grand'-' pèi'e prit à son service un jeune contre-maître habile et insinuant qui réussit à capter sa confiance et à le convaincre qu'il pouvait doubler ses capitaux en peu d'années en faisant la traite des pelleteries sur la cote du Labrador.

*'A cette époque, mon cher enfant, la fièvre du commerce des fourrures avait gagné tout le monde.

"M. Villeneuve, fort prudent d'ordinaire, et même un peu avare, quand il s'agissait de questions d'argent, poussé par les conseils do sa femme et par les habiles manœuvres de son contre-maître se laissa gagner avec une facilite qui surprit son entourage, et lança la plusi^ grande partie de sa fortune dans ce genre d'af f aires.

"Les premières opéra;t/ions furent couronnéesl

d'un succès tel, que Tannée suivante ton grand' père engageait le reste de ses capitaux dans l'entreprise.

''La bonne veine ne fut pas de longue durée. Une goélette, chargée de fourrures, se perdit corps et biens sur Tîle d'Anticosti Tautomne suivant. Des avances de marchandise® faites imprudemment par le contre-maître devenu agent, à des maisons peu sûres ne furent pas remboursées.

"Bref, de désastre en désastre, de catastrophes en catastrophes, en deux années, les capitaux étaient fondus, et de toute la fortune de M. Villeneuve, il ne restait que la ferme de X..., et quelques créances douteuses.

''Avec de Téconomie et une bonne administration de la ferme, tout pouvait se réparer; mais Dieu ne voulut pas qu'il en fût ainsi.

"Tous c^s malheurs n'étaient rien ein comparaison de celui qui frappa notre famille quelques jours après. On s'aperçut que M, Villeneuve avait des allures 'bizarres et bientôt il ne fut plus possible de se dissimuler que ces pertes successives lui avaient dérangé Tesprit.

"Malgré une surveillance excessive, un soir, des garçons de ferme rentrant les animaux du labour, le trouvèrent pendu à un des soliveaux de la grange.

'''Par testament olographe, datée do Tannée précédente, M. Villeneuve instituait sa femme

— l^^iO

léofataire universelle de tous le&> débris de sa fortune.

^'La tendresse de ton grand'père pour son fils, après son second mariage, n'avait jamais été bien grande: n'empr^che (ju'il fut cependant sin cèrement pleuré.

*'Mon mari fit ses offres de services à madame Villeneuve. Celle-ci, répondit qu'elle était fort touchée de ses bons procédés à son égard. mais qu'elle n'en avait nullement besoin.

"'J'achève, mon cher Auguste, ces détails pénibles, que tu ne pouvais ignorer longtemps.

'"Deux ans après la mort de ton grand'père. madame Villeneuve perdait ses deux filles, qui succombaient à un mal terrible, la petite vérole, et cinq années plus tard elle allait elle-même rejoindre son mari.

''Grande fut la surprise, pour ne pas dire Tindignation de tout le monde, quand on apprit que madame Villeneuve laissait tous ses biens^ quelques capitaux et la ferme de X... — au con tre-maître, cause principale et première de h mort de ton grand'père.

''Le testament était attaquable, paraît-il, c: invoquant captation; par respect pour la mé moire de Tauteur de ses jours, ton père ne voulut rien tenter pour le faire annuler. 3

"Mon cher Auguste, ce contre-maître est pré- 1

ci sèment le père de la jeune fille que Ton fce destine dans le but do restituer à notre famille, par un moyen indirect, un bien qui lui appartient réellement.

'*n serait plus simple, me diras- tu, de te faire entrer en possession de propriétés qui ont plus que doublé de valeur depuis trente ans par une donation entre- vif s, par exemple. Malheureusement, M. Senneterre est un avare qui ne consentira jamais à se dessaisir volontairement d'une fortune à laquelle il tient d'autant plus qu'elle a été mal acquise.

"Sa fille unique — un ange de vertus que son père adore — le voit chaque jour s'avancer à pas ^'rapides vers la tombe; la santé de M. Sennei^'terre est chancelante. Elle n'a trouvé, la pauvre enfant, qu'un seul moyen d'amener son père à une restitution avant de mourir: c'est de t'offi-îr son cœur et sa dot."

Mon cher Gustave, voilà à peu près textuellemont le récit de ma mère. T

Que t'avouerai s- je, en terminant cette trop G:ue lettre?

Que le dévouement, les démarches si délicates de mademoiselle Senneterre, le courage dont elle fait preuve en allant se jeter ainsi au-devant l'inconnu pour sauver l'âme de son père me touchent vivement? Eh î bien, oui, mon ami, je croîs que je l'aimerai cette jeune fille.

Du moins, je suis convaincu que si je ne ressens jamais pour elle ces tendres sentim.ents que j'avais rêvés, le respect, radmiration et la reconnaissanoe que je lui voue dès aujourd'hui seront toujours des motifs assez puissants pour me faire trouver auprès d'elle la vie douce.

Donc, mon cher Gustave, ma décision est prise: j'épouse!...

Tout à toi,

AUGUSTE

Rivière-du-Loup (en bas) tt) ao<t6 L^.^.

Quel sort étrange! Je pars de Québec pcHir xller faire ma cour à mademoiseile Sennaterre, que je dois épouser, et me voilà encliaîné à la poursuite de la plus charmante créatupa qua j'aie connue. J'étais décidé à faire tout au monde pour tâcher d'aimer la femme que Ton tne destine, quand, eur ma route se rencontre la seule personne que je consentirai à épouser si le ^i'^ permet que son cœur réponde au mien.

cue\ est donc l'auteur qui a dit: 'X'amour, între deux jeunes cœurs jeunes et bons, nait presque toujours spontané!"...

Il a raison, cet auteur, du moine sî 3**en fuge ^ar ce qui m'arrive: car me voilà amoureux fou

d'une jeun^ fille que je n'ai vue qu'une fois, pendant quelques heures à peine.

Quelle aventure! mon cher Gustave, aventure, dont j'ai été le héros. Au risque de t' ennuyer, je te la raconte dans tous ses détails.

Mon départ de Québec était fixé par ma mèrej à vendredi dernier. Mais plutôt que de prendroj le convoi de la E,ivière-du-Loup pour me rendre] à X;..., je préférai ne lui confier que mes malles | et faire le trajet en yacht.

* 'L'Hirondelle", tu le sais, file sur Tonde avec] la vitesse de Toiseau dont elle a emprunté lej nom, et en compagnie de mon fidèle vieux loupde-mer Tom, j'oserais affronter sur ce yacht les,; fureurs de l'océan.

Nous partîmes de Québec à midi, *en prenants le chenal nord de l'île d'Orléans, afin d'ao'mireq les magnifiques campagnes de la Oôte de Beau^l pré, et vers cinq heures, par une légère brise,,? nous étions un peu en haut du cap Tourmente.

La température avait été accablante de chaleur tout le jour; de gros nuages à Thorizon, et j'attendais un grain à toute minute.

L'attitude de mon vieux Tom, placé à Tavanti me l'indiquait du reste d'une manière certaine: poings sur les hanches, jambes écartées, nez en l'air e|t humant la brise qui fraîdhissait de plus en plus, pipe à bâbord et chi que à tribord baromètre infaillib|le, signe certain qu'il y avait solite.

— Elh! bien, maître Tom, m'est avis vu'il ne

fera pas bon louvoyer tout à Theure sans prendre nos ris?...

—Sans prendre nos ris!... Dites tout de suite, M. Auguste, qu'il vaudrait mieux pour notre sauté nous voir solidement attaché a la douane à Québec. ''

—Est-ce que décidément tu crois qu'il y aurait danger à tenir la mer tout à rheure?

— Dame, quand ce serait-il seulement pour me mettre la boussole à Tenvers, je suis certain que vous ne suivrez pas mon avis, M. Augusrbe, mais si j'étais patron à bord et que je voulusse conserver le fils à Madame Villeneuve, j'enverrais sur le grand large et j'irais mouiller à l'île Madame, ou mieux encore, dans l'anse de l'Argentaye. Tenez, voyez-vous ces gnos nuages-là? Tls ne me disent rien de bon.

Au grand ébahivS^sement de Tom, peu habitué à me voir si docile à seK avis, je mis le cap sur St. François, et une demi-heure après, le yacht, bien assis sur ses ancres, Tom et moi nous fumions philosophiquement une bonne pipe dans la cabine.

Le vent se déchaînait alors avec une violence extrême, accompagné de grêle et de pluie.

Hîen n'éeale pour moi la veluptê d'être confontiabîement à l'abri, quand musrit au dehors la tourmente et que j'ai pu àéchapper à ses fureurs.

Quand l'orag-e me parut un peu calmé, je me risquai hors de la cabine. T^ vent soufflait

encore avec ra^a^ mais la pluie avait» oepiaé^ ce qui me permit d'interroger l'horizon.

Tout-à-coup^ l'aperçus un point noir au eud du cap Tounnente qui me parut une petite embarcation chavirée. J'avais heureusement unol

Quelle fut ma surpeise, quand je constatai que lunette marine à bord.

ce point noir éhsdt en effet une légère Darque de pêche, montée par une femme et un Jeune enfant j de sept à huit années. Tou» deux étaient âge- 1 nouilles au fond de la barque et dans l'attitude'} de la prière.

Même au p'^riî de sa vie, îî ^aît impossible de ne paiâ voler au secours de ces înfortunls> et croîs, mon cher, que Je balançai pas un seul îns^jan^.

— ^Tom, Tom, vîl«, m'êcraî-je, â la manœuvre, !• temps presse, pas un seul instant à perdre...

Et déjà moi-même, Je déferlais les voiles.

Tom ne semblait rien comp^ndre à ma précipitation eï me regardait d'un air tout ahurî.

— QuV a-t-îT donc pour tiani se presser le temparément, M. ïlujBfus^ei?' dît-îT.

— ^Tîens, re)arard« dans cet^e direction, répon dîs-Je en lui passant îa lunette.

— ^Ahî mille barbassee de douze marina, maîa ils vont aller »@ briser sur la points de l'tle Madame... Ah? sacre...

— CVest précîsémeaï poirr Te« èmpï^cher d'y aller périr que nous aïïons à' leur secours... Vite,

[iéi>echons... Prends la barre, vieux marsouin, et 'ai s porter.

— M. Auguste, reprit Tom tout en exécutant mes ordres, c'est folie d'essayer à prendre la mer par un temps pareil; mais vous êtes le maître et j'obéis.

— Bah! fit-il, après quelques instants de silence et d'un accent qui me remua, c'est pas par 'anfaronnade que nous nous exposons ainsi, nais pour sauver des créatures du bon Dieu. Test une bonne action ça, eti quand on fait> de *es actions-là, ce n'est plus le marin qui conduit, a barque, c'est le bon Dieu qui tient la barre lu eouvernail!... Enfin, à la srrâce de Dieu!...

La tentative que nous faisions était aussi fort périlleuse: ie le constatai aussitôt que n\ous eûnes doublé la pointe de St-Françoîs.

Mais deux personnes allaient périr sous nos ''eux et nous devions faire notre posfîible pour es sauver. Bref, comme mon matelot Tom, ie ne dis ''à la vrrkce de Dieu", et ie ne m'occu- >ai plus que des mf^illeurs moyens à prendre îour opérer le sauvetaee des infortunés que »ous avions sous Tes yeux.

Debout au nied du mat. i'observais les mouvelents de la barque oui dansait sur les values, out en cbercbant à surmonter les obstacles du auvetaîre.

Ces obstacles me semblaient errandir et' fîe mltiplior à mesure que nous» approchions. Le ^T^t venait cIm sud-est, de sorbe qia'il nous fal-

lai(tJ louvoyer et, en dépit du peu de toile qu nous avions mis sur le yacht, à chaque tangage, j'étais littéralement couvert d'eau à Favant.

Et comment aborder cette mauvaise barque déjà à moitié submergée? N'était-il pas à craindre que le moindre choc ne la fit chavirer, avan| même qu'il fût possible de sauver les personneÊ qui la montaient? Valait-il mieux la prends sur notre bordée, ou bien la dépasser de quel ques encablures, et venir ensuite vent en poupe r

Je m'arrêtai à la première idée et j'adoptai 1( plan suivant. Je me ceinturai d'un cordage as sez long pour me permettre de me pencher toui le corps en dehors du bateau, cordage que j'at tachai solidement au pied du mat. J'ordonnai i Tom d'en faire autant pour lui à l'arrière et (^ serrer le vent au plus près, afin de raser h barque au passage.

-Te sens-tu capable, criai-je à Tom, de saisi en passant le jeune enfant sans perdre un oou] de barre? je me charge d'en faire autant pou sa compagne.

—Oui, M. Auguste, je vais me servir d'un rs

ban. (1).

—Attention; nous y sommes dans un instant

A peine étions-nous alors à une encablure c

la barque. Je distinguais fort bien les persoi

nés qui la montaient, un jeune enfant de sei

n\ ivfnf (^nnt se servent les caboteurs pour désiçrner un ce da^iqSu "serti mSenir la barre du gouvernail en l'absen

d'une roue.

L huit années à Tavant, une jeune fille à Tarière, enveloppée d'une légère robe de toile, les heveux au vent, affolée par la peur et tendant ■ers nous des mains suppliantes.

Le moment critique est arrivé.

Déjà r avant de la barque me dépasse. Je n'ai (ue le temps de saisir d'une main les haubans t de me pencher en dehors du yaolit. J'enlace troitement de mon bras libre la taille de la 3une fille, et d'un rigoureux effort, je me hisse ur le pont. En me retournant, j'aperçois le 3une enfant dans les bras de Tom.

— Dieu sioit loué! m'écriai-je, les voilà à peu rès sauvés!

S(^it émotion, soit épuisement, la jeune fille ue je venais de sauver perdit connaissance out-à-coup, et n'eût été mon bras qui la tenait nlacée, les flots rengloutissaient pour tou- Durs.

Je laisisai à Tom le soin de nous diriger vers Il lieu sûr — le vent continuait toujours à soufer avec la même violence — et mille fois menacé 'être jeté par-dessus bord avec mon précieux irdeau, je parvins à conduire la jeune fille ans la cabine, où nous trouvâmes son compa- Qon, avec l'insouciance de son âge, occupé à lire l'inventaire de mes engins de pèche et de lasise.

La pauvre jeune fille grelottait dans ses haits trempés. Je la couchai dans mon cadre, je li bassinai les tempes avec de l'eau-de-vie mêlée

d'eau et lui en introduisit quelques cuillerée dans la bouche.

Je ne pus retenir un cri de joie quand elle re pris connaissance quelques minutes après.

— Vous sentez-vous mieux, mademoiselle? lui dis-ie.

— Où suis- je? fit-elle en promenant un r«^gard dans la cabine... Ah! je me souviens... Mon Dieu... mon Dieu... Victor?

— Sain et sauf, mademoiselle. RassuîU3Z-vous, le danger n'existe plus et bientôt vous sere: rendue à ceux qui vous pleurent déjà sans dou' Lie. >E

— Ah ! qiuelle reconnaissance nous vous de-<i vons, monsieur; car si nous sommes sauvée^^^ c'est grâce à vous.

— Et grâce aussi à mon matelot. Mais n( parlez pas maintenant, je vous en prie; vous êtes épuisée et le repos vous est nécessaire.

Il est impossible cependant que vous gardio:^ ces habits trempés, continuai-je; ce serait vouj exposer à contracter une maladie peut-être mortelle.

Je ne puis malheureusement vous offrir des habits conformes à votre sexe. En revanche, vous trouverez dans cette valise de voyage, dont je vous laisse les clefs, de chaudes flanelle! et une ample robe de chambre qui vous permettront d'attendre que vos vôtements soient sèches.

Je vous prie d'en disposier sans vous croire in-

discrète, et si vous ne suivez pas mon avis, je resterai sous l'impression que vous voulez me désobliger.

Quant à moi, je vais aider Tom à nous mettre tous en sûreté. J'emmène votre... jeune frère sans doute?

— Mon jeune cousin.

— Que je vous confierai, aussitôt votre toilette terminée, pour qu'il se change également. A bientôt, mademoiselle.

Quand fe montai sur le pont, le yacht filait comme une flèche sur la vague et nous nous dirigeons vers le sud.

Connaissant peu la côte nord, Tom avait :ru prudent de mettre le cap sur le bassin de Berthier. Ces parages lui sont familiers, et la luit venue nous mouillions dans une peltite anje, à Tabri de la tempête qui se faisait sentir ïncore avec assez de violence au largo. J'entrai dans la cabine, où je trouvai ma 'passagère" occupée à boucler la chevelure de on jeune cousin complètement englouti dans ine vareuse de Tom.

Elle était gentille à croquer dans son hétérolite robe de chambre.

Avec cette science naturelle que possède toute 3mme jeune et éléganjte, elle avait su s'improvier une toilette de circonstance qui no lui enleait rien de ses charmes.

Je la laissai toute à son occupation, ce qui 18 permit de l'examiner en détail et sans indisrétion...

Te rappelles- tu cette vierge de Léonard de Vinci, au regard pensif et souriant, que nous admirions tant dans le salon de madame N...?

Elle y resisemble.

Dans les plis de sa bouche, une expression ingénue et enfantine qui atténue les lignes un peu sévères de son profil. Elle a la plus opulente chevelure ''châtaine'' du monde, un peu ondée, de grands yeux noirs, le teint blanc. La taill^ les traits sont délicieux par rharmonie; sa per" sonne n'offre rien d'outré et cette mesure, jointe à une sorte de mélancolie en fait la femme la plus charmante que j'aie connue jusqu'à ce jour.

— Monsieur, fit-elle tout-à-coup en se tour nant vers moi, j'ai entendu tout à l'heure k grincement de la chaine qui m'annonce qu< nous sommes arrêtés. Tl nous faudra donc pas ser la nuit ici; car, je présume qu'il est impossi ble de nous ramener ce soir à nos parents?

— Pour deux raisons, mademoiselle: d'aborc vous ne m'avez point fait enciore l'honneur d< me dire où il faudra vous conduire: puis, secon de raison — ^celle-là seule est sérieuse, continuai-j en m'inclinant — la navigation qui présentai des difficultés grandes pendant le jour devieii) draitT tout- à-fait dangereuse cette nuit.

— C'est juste, reprit-elle avec vivacité, je ml résigne à ce contre- temps, et n'était la pensé que nos parents sont plongés dans une inquid

tude mortelle, je me réjouirais presque d'avoi

le temps de vous exprimer m.ieux que tantôt notre suprême reconnaissance.

— De grâce, mademoiselle, plus un mot sur oe sujet, puisque tout homme à ma place en eut fait autant.

Me pardonnei*iez-vous mon indiscrétion si je vous prie de me raconter les circonstances qui vous ont exposés, vous et cet enfant, à un si ^rand danger?

— Rien de plus facile, monsieur. Je suis en promenade chez une de mes tantes à la Baie St- Faul — la mère de cet enfant. —

Habituée à conduire seule une légère embarcation, je me risquai, cette après-midi, avec mon {petit cousin, à une distance un peu trop considérable du village. J'ignorais qu'il existât près du Cap aux E,ats un courant dangereux...

— C'est cela même, dit la jeune fille en se — Qu'on nomme le ^'gouffre" et qui retient au

large? interrompit Tom qui faisait son entrée

m ce moment.

retournant vers son interlocuteur.

—L'ouragan nous surprit dans ce courant et Qousi entraîna, continua-t-elle. Je ne puis vous dire nos angoisses, notre frayeur jusqu'au mioment où vous êtes arrivés à notre secours.

— Je bénis le ciel, repris-je, qui nous a fait arriver à temps pour vous sauver.

Mais puisqu'il nous fait passer la nuit ici, soupons d'abord, et vous prendrez ensuite un

peu de repos, jusqu'à ce que nous puissions vous traverser à la Baie St-Paul.

Quelques instants après, Tom avait mis à, contribution la soute aux vivres Let aux li-i queurs pour nous improviser un souper assezj convenable.

— Maintenant, dis-je à ma belle inconnue en lui présentant une aile de poulet, je ne sais se' vous êtes de mon avis, mademoiselle; mais j trouve que rien n'esîb g'ênant comme de rester! plusieurs ^heures en tête-à-tête sans savoir d quel nom s'appeler.

Remarquez bien que je respecte trop les lois de rhospitalité pour vous demander votre nom ; je vous prie seulement de me désigner une appelai lation quelconque à Taide de laquelle je puis'> vous adresser la parole.

Quant à moi, pour vous mettre à Taise, je vous dirai que Ton a l'habitude de m'appeler Auguste Villeneuve, et voici mon équipage dans la personne de Tom Cloutier — que je me permets de vous présenter — âgé de 56 ans, père de famille, qui a parcouru l'Afrique et l'Amérique pour venir s'échouer sur le yacht V ''Hirondelle".

A la façon des vieux marins, Tom tira une mèche de ses cheveux gris, et moi, en terminant cette longue tirade, j'esquissai une profonde révérenoe.

— Je suis entièrement de votre avis, reprit la

jeune fille. Appelez-moi, eî yoms im youlea hwa, Clara,. j, Clara Lajeunesse,

J'avais saisi chez elle, au momMifc où je décliuai mon nom., un air de vif étonnament, et je lui en fis la remarque-

— Aurai-je la bonne fortune, ou la mauvaise — ceci dépend de la manière dont on m'aura présenté^que le nom de mon kumble personne fut parvenu jusqu'à vous?

— ^Rassurez-vous, monsieur; oU n'a jamais prononcé votre nom en ma présence. Seulement, un volume de poésie, signé A. Villeneuve^^ m'est tombé sous la main, il y a quelqjaes jours, et j'ai pensé que vous pouvie» en être l'auteur.

— Vous ne vous êtes {tas trompée, mademoîfielle. Et puis- je vous demander ei ces modestes poésies ont trouvé grâce devant vous? La distinction de votre personne, l'élégance et la pureté de votre langage, tout m'assure que vous devez être un juge eu pareille matière aussi jolie gue compétent.

La question était indiscrète et le complîiaenitl malheureux, n'est-ce pai»? mon cher Gus^ve. Mademoiselle Clara Lajeunesseï me le fit bien i comprendre. ^^

jk — Avouez avec moi, monsieur, repritrelle, en j^pouriant que vous me mettez dans l'impossibilité de vous répondre. Si je déclare que yê les trouve beaux, ces verô, vous pourriesz m' accuser d'ingratitude, cm qui serait pia «noore..,

Je m'avouai battu. Il était impossible de se mieux tirer d'une question importune.

Tom ne tarda pas à se coucher dans son cadre, en compagnie du petit Victor, et je restai à causer avec ma jolie passagère.

La lune était sortie des nuages et nous versait ses rayons argentés. Il ne soufflait plus qu'une légère brise caressant les flots, et cependant les vagues houleuses, poussées du large, balançaienit mollement la carène du léger yacht et me portaient à la rêverie.

J'étais sous le charme de poésie, qui se dégageait comme un parfum de toute la personne de cette jeune fille. Je cherchais en vain à rappeler ma raison, je me sentais devenir amoureux malgré moi de cette inconnue. J'oubliais et le but de mon voyage, et les projets de ma mère, pour ne penser qu'à m<on amour naissant pour Mademoiselle Lajeunesse et au moyen de le lui dire.

Maisi aussitôt qu'elle me surprenait sur la pente d'un aveu de mes sentiments à son égard, elle savait donner à la conversation un tour nouveau qui m'en éloignait de plus en plus.

Les étoiles blanchissaient au firmament et à l'horizon, et à mon grand désespoir, je n'en était guère plus avancé.

Irrité contre moi-même, qui n'avais pas été assez habile pour amener un dénouement; mécontent contre elle qui repoussait l'offrande d'un Qoeur ne cherchant qu'à se donner, je se-

couai le charme qui me tenait auprès d'elle, eti la marée était propice pour exécuter la traversée, j'éveillai Tom.

J'engag^eai mademoiselle La jeunesse à prendre quelque repos.

Elle accepta, cette fois, et trop agité moîméme pour dormir, je pris la barre du gouvemail. . 1 ^

Nou^s arrivions à la Baie St-Paul quand la jeune fille s'éveilla.

Le soleil sortait en globe de feu de l'Korîzion quand je la déposai avec son jeune cousin sur le rivage: il était cinq heures à ma montre.

Mon intention était de l'accompagner Jusqu'au village et J'avais donné mes ordres en conséquence à Tom. Après quelques minutes de marche, elle s'arrêta tout-à-coup, m'exprima de nouveau sa reconnaissance et me pria de ne pas l'accompagner plus loin.

J'insistai pour Jouir plus longtemps de sa compagnie; car il me semblait impossible de la quit'ter si tôt.

— ^Vous semblez tenir à mon amitié, me ditelle avec un air de souffranc>e qui me frappa, du moins si J'en Jug-c par vos déclarations de la nnît dernière. Si vous tene?; réellenient à rester mon ami, vous qui avez été mon sauveur, de £rrâce n'insistez pas. Ma conduite vous semblera peut-être étrange, n'en cjiroyez rien et ne me jugez pas sur les apparences. Qui sait si un

jour il ne me e^era pas parmis de vous expliquer respèce de mystère qmi m'entoure!...

En attendant, "no tire'' s€tuveur, adieu!... ou plutôt au revoir!

Vous allez à X..., continua-t-elle, vous me Tavee dit tout à l'heure. Eh ! bien partez immédiatement pour X..., et vous aurec mis le comble à vos bienfaits. Dites, le voulez- vous?

Comment résister à cette prière et à l'éclat de deux beaux yeux noirs fixés sur moi et priant encore plus que ses paroles?...

J© preseai, en m'inclinant, la belle main cfu'on me tendait> f embrasasai l'enfant, et je m'éloignai à grand pas, am'oureux fou, épris d'elle plus qu« jamais.

Avant que d'embarquer dans mon yacht, je me détournai. Elle était à la lisière du bois qmi borde la batture. Elle se retourna, tenant son jeune oousin par la main, apfilia son mouchoir en signe d'adieu et disparut bientôt derrière lee grands sapins.

Potir moi, je m'embîarquaî la mort dans l'âme et je ne desserrai les dents de tou^ la journée.

Nons sommes arrivés oe eoir, à la E-ivièrs-flu- Loup, <Â je me propoPe à N... de-

main,;

AUGUSTE

Baie St-Paul, septembre! 186...

Par télégramme, je t'annonçais mon arrivée et mon départ de X... pour la Baie St-Paul.

Est-il besoin d«i t'cxpliquer ma préférence pour ce dernier endroit? Non. Tu as compris que. Don Quichotte nouveau, me voilà à la poursuite de mon înqonnue.

Deux heures après avoir touché le quai de X... je me présentai chez M. Senneterre qui habite une jolie vijla située à T extrémité du village.

Un domestique m'introduisit dans un salon remarquable par sa lourde somptuosité et son fastueux mauvais goût, un vrai salon moderne. En inventoriant d'un regard toute la pièce, je me représentais bien, dans ce luxe équivoque, r orgueil d'un riche parvenu.

M. Senneteorrc, auquel j'avais fait passe» ,ma earie, me rejoignit quelque» instants après, et

je me trouvai en présence d'un homme vêtu d'un habit noir à boutons de soie de même couleur, d'un gilet blanc sillonné par une énorme chaîne d'or, à laquelle était suspendue une poignée de breloquesi, à la chevelure grisonnante, de soixante ans à peu près, et voulant en paraître quarante.

L'œil de M. Senneterre est vif, mais plutôt! rusé que spirituel. Ses lèvres sont si minces, qu'au lieu de saillir au dehors, elles rentrent en dedans. Les pommettes des joues larges et saillantes, signes d'astuce, la dépression du front, de grandes oreilles, contribuent à donner à cette physionomie un caractère repoussant qui n'est pas propre à me disposer à épouser sa fille pour peu qu'elle lui ressemble.

M. Senneterre, quoique n'attendant pas ma visite avant la fin de septeimbre, me reçut fort bien et se mit, lui et ses gens, à mon entière disposition pour me rendre le séjour de X... le plus agréable possible.

L'ayant prié de me permettre de présenter mes devoirs à mademoiselle sa fille, il m'apprit alors avec un air de dépit marqué que mademoiselle Senneterre était en promenade pour quelques jours chez une parente éloignée.

Il ne m'en dit pas plus long, et je ne crus pas devoir m'informer où perchait pour le quart' d'heure mademoiselle Eur/.'

Ma visite fut courte, et quoique M. Senneterre m'eût engagé, avec une courtoisie dont yo

l' aurais cru incapable, à me considérer à sa villa comme chez moi, je déclinai, du moins pour oc jour-là, son offre d'hospitalité et je descendis à rhôtel.

Je sen/t^ais le besoin de me trouver seul pour rêver à la céleste jeune fille que j'avais laissée là-bas. Bien loin d'essayer à chasser de mon esprit son image, d'appeler à mon aide les raisons qui me font presque un devoir de travailler à aimer mademoiselle Senneterre, je nie faisais un délice de ma passion naissante. Je voyais cette Clara à mes côtés, unis tous deux par un lien indissoluble, nous faisant de notre amour un bouclier pour combattre et surmonter les misères de la vie.

Je repassais dans mon esprit les moindres détails de niotre rencontre, je me rappelais la douceur de sa voix, la finesse de son esprit, sa beauté, l'espèce de nuage mystérieuse dont elle s'est entourée.

Bref, mon cher Gustave, le spleen s'empara de toute ma personne à un degré d'intensité tel, que ie décidai de me mettre immédiatement à sa recherche, ne fût-ce que pour la revoir une dernière fois.

Je ne me demandai pas si ma démarche allait lui déplaire; je n'eus pas même une pensée de regret pour la rupture de mon mariage. J'envoyai un mot à M. Senneterre lui annonçant qu'un télégramme me rappelait à Québec; je te donnerai ma prochaine adresse dans une dépêche

et une demi-heure après V ' 'Hirondelle' % toutes voiles dehors, voguait vers la Baie St-Paul.

Mais n'y ast-on pas déjà à la Baie St-Paul.

Que va penser M. Senneterre d© mon ©spèoe d% fuite?

Peu m'imporbe: je suis décidé à ne pas épouser oa fille, et ma résolution est irrévocable.

Arrivé à la Baie St-PauI la nuit dernière, dès ce matin, fe me mis à la recherche de mon iaconnue. Mais en vain ai-je fouillé tous les hôtels, questionné les rares amis que le ciel m'a donnés dans ces parages sur le séjour de mademoiselle Lajeunesse parmi eux, on semble ne pas me comprendre, et tout le monde m'assure qu' aucune jeune fille de ce nom n'a été viie cette année à la Baie St-Paul.

C'était à devenir fou, et j'étais à ma demander moi-mlême si je n'avais pas été frappé d'une halluoination pendant quelques jours, quand, heureusement, m'est arrivée la preuve que j'estais bien dans mon bon sens.

Ce soir, j'allais réclamer mes lettres au bureau de poste. Après en avoir délivré reçu, on me remit une boîte de faibles dimensions adressée évidemment par une main de femme. Quoiqug déguisée, l'écriture n'avait pas vingt ans^

Je courus m'enfermer à l'hôtel pour empêcha qu'aucun œil profane ne fut témoin du contenu de ce trésor pour moi; car^ — pardonne ^ m.a fatuité,^ — JQ ne doutai pas un seul instant que ce

paquet allait me donner des nouvelles de madch moiselle Lajeiinessie.

J'ouvris d'une main tremblante d'émotion cette boîte. Elle contenait une magnifique bourse en soie rouge mêlée or. Sur un côté le monogramme de mon nom, sur le revers : ''Hommage de reconnaissance", et signé : ''Victor et Clara".

Le tiout était accompagné du billet suivant: "En dépit de votre promesse, vous cherchez à me revoir.

"Comment l'ai- je appris? C'est mon ©ecret et... je le garde.

"Je vous absous cependant pour cette fois, et pour gage de la sincérité de mon pardon, acceptez, de Victor et de votre humble servante ce faible souvenir de notre reconnaissance.

"En vain me chcrcherez-vous à la Baie St- Paul et à la Malbaie, où je suis maintenant, vous ne me trouverez point, parce que Clara Lajeunesse n'est pas mon véritable nom. Ne m'accusez pas de vous avoir trompé; des raisons graves ne me permettent pas de vous faire connaître ce nom, du moins quant à présent. Jusqu'à nouvel ordre, pour vous, je serai donc "Clara Lajeunesse".

"Vous avez manqué à votre parole une première fois. Je ne croirais pas à une eeconde ; c'est pourquoi je ne vous demande plus de renoncer à ma poursuite. Je suis sûre qu'à peine serez-vous en route pour l'endroit que j'habite.

que je serai prévenu. Je parbirai alors pour d'autres parages.

'*Si vous demeurez quelques jours à la Baie St-Paul, je vous permets de m'écrire un mot d'accusé de réception. Sinon, inutile d'écrire, votre lettre ne sera pas reçue.

''Adressez:

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