‹ Deux républiquesChapitre 11 sur 49 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

betla pour protecteur, je ne lui demande personnellement qu'une chose : c'est de se montrer moins injuste et moins brutale que sous le principat de M. Thiers ou le ministère de M. le duc de Broglie. Jamais écrivain ne fut d'ailleurs aussi désintéressé que moi dans la politique ; personne ne réunit des conditions d'impartialité plus absolue. Je ne me connais pas de préjugés. Je suis sans passion contre les hommes. J'aime mes amis, mes ennemis me sont indifférents. Ils ne diront jamais plus de mal de moi qu'ils n'en ont dit; ils ne me supprimeront jamais autant de journaux. L'état de siège n'existe plus. Voudrait-on le rétablir, on n'inventerait pas d'autres supplices que ceux que j'ai éprouvés ou vus de près : l'amende, la prison et la fusillade. Je ne crains aucune représaille. Je n'attends nulle récompense. Le gouvernement voudrait me nommer ministre, ambassadeur, receveur général, gouverneur de la Banque, ou simplement, comme mon ancien collaborateur, Charles Quentin, — qui avait juré de ne jamais rien solliciter ni accepter d'aucun gouvernement, même républicain, — directeur de l'Assistance publique (1), que je n'accepterais pas. Si j'avais voulu être fonctionnaire, je n'aurais pas attendu

(1) J'ai déjà raconté cette histoire lorsque j'ai déposé dans le procès du Pi'oletaire contre M. Barberet. Tous les journaux l'ont repro-

jusqu'alors : tout me permettait de l'être sous l'Empire,' et, si j'avais été fonctionnaire avant le Quatre-

duite; mais elle vaut la peine d'être encore une fois rapportée.

En 1872, la publication du Corsaire ayant été interdite sur la demande des députés de la droite, j'allai trouver M. Thiers et je lui demandai l'autorisation de reparaître. Avant de me donner une réponse définitive, M. Thiers me dit qu'il mettait pour condition expresse à la réapparition du journal qu'il lui serait avant tout adressé une demande écrite, signée de tous les membres de la rédaction. En conséquence, je rédigeai une pétition ; je réunis la rédaction du Corsaire^ et, après lui avoir fait connaître le résultat de ma démarche auprès du Président de la République, je donnai lecture de mon projet. Lorsque j'eus achevé, je demandai à mes collaborateurs de le signer. A ce moment, l'un d'eux se leva et fit cette déclaration : « J'ai toujours été républicain, je^e serai toujours. J'estime qu'un républicain ne doit jamais rien demander à aucun gouvernement, même républicain. Je n'ai jamais rien demandé au gouvernement et jamais je ne lui demanderai rien, pas même la réapparition du journal dans lequel je défends mes idées. » Je dis alors à ce rédacteur que si la levée de l'état de siège et l'établissement de la Liberté pouvaient dépendre d'une démarche faite par lui auprès du gouvernement, j'aimais à 'croire qu'il ferait cette démarche. Il répondit que, même dans ce cas, il ne solliciterait rien et n'accepterait rien d'aucun gouvernement, et il persista dans son refus d'apposer sa signature au bas de la pétition.

Ce rédacteiir s'appelait M. Charles Quentin.

Un autre s'associa bruyamment à cette protestation. C'était M. Barberet.

Tous mes autres collaborateurs signèrent, parmi eux M. Henry Maret, M. Cantagrel, M. Gabriel Guillemot, M. Tony Révillon ; —leur républicanisme, pour être moins farouche que celui de M. Charles Quentin, n'en est pas moins incontestable. — La pétition fut remise le soir même à M. Thiers, à l'Elysée , par M. Cantagrel, qui voulut bien s'en charger. Bientôt le journal fut autorisé à reparaître et M. Charles Quentin y reprit sa collaboration quotidienne.

Mais ce qu'il y a de piquant, c'est que de tous les anciens rédac-

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